CHAPITRE IV
Température et productions de cette partie de la Scjthie.
Les anciens (i) ont souvent confondu la Scythie asiatique et l'européenne ; de là sont venues des descriptions opposées , et le mot générique de Scythe a propagé l'erreur.
On a, ce me semble, donné beaucoup trop d'extension aux descriptions d'Hérodote : les poètes, (piand ils ont eu besoin d^ décrire des pays affreux, ont emprunté leurs images de la Scythie qu'ils an'ont pas visitée, ou qu'ils ont confondue avec les terres de la zone glaciale. Hérodote le dit formellement ; Homère (a) prétend, dans l'Odyssée, qu« le soleil n'éclaire pas les Cimmériens ,• Virgile lui-
(i) « Les Grecs sont des amateurs du merveilleux dont « ils enveloppent les nations étrangères; ils ne les nomment » que Scythes ou barbares. Les auteurs grecs, aussitôt qu'ils » parlent des provinces avoisinant la mer Noire du côté du » nord , ne racojitent que des fables.» Frièbe, Commerce de Russie ^ t. 1 9 p. 1 4*
(a) Homère , Odyssée , 1. 1 1 , v. i6.
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même ne paraît-il pas irrité contre la Scythie dand l'horrible description qu'il en fait?(i)
C'est à qeux cpii connaissent parfaitement les causes de l'amour du merveilleux que je m'en rap porterai , pour expliquer les moti6 qui ont déterminé un grand noml^re d'historiens à l'admettre ^ ou à le laisser soupçonner : que gagne-t-on à forcer des tableaux? quel genre d'intérêt peut-on Inspirer, lorsque heurtant les choses probables , on parait ne s'attacher qu'aux opinion» exaltées? Pourquoi s'eston plu à peindre comme un séjour affreux , comme un climat âpre et dangereux , comme l'eflroi de la nature , cette portion de la Russie que nou^ décrivons ? Ovide est excusable , comme poète souffrant , de répandre dans ses Tristes . l'amertume qu'il éprouve d'être loin de Rome, de vivre à Tomi, à l'embouchure du Danube , où Von sépare le vin gelé à coup de hache. On conçoit qu'il n'existe plus de beau pays pour celui qui a quitté forcément le sien ; mais quelle excuse peut fournir le géographe Denis, depuis le vers 666** jusqu'au 679® de son Périegesis ? Quel est l'habitant de la Nouvelle Russie qui soupçonnerait cet auteur de parler de son pays? Il croirait, en le lisant, s'occuper d'objets étrangers, et plaindrait du fond de ison cœur les peuples nés sous cette zone. Un autre , plus mal informé encore , avance que toute la mer Noire gela dans un
(i) Géôrg. 3, V. 35a,
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long hiver ; d'après lui un commentateur donne à cette glace trente pieds d'épaisseur (i). Avec plus de vraisemblance , Strabon fiiit battre les Scythes par les généraux de Mithridate, sur le bras de mer nommé le Bosphore cimmérien ; d'abord , c'est un combat de cavalerie sur la glace } et au dégel , c'est un second combat sur des vaisseaux. Cette particularité est digne de remarque , mais elle n'est point sans exemple. On conserve une pierre sur laquelle on a gravé la largeur de oe canal prise anciennement sur la glace; cette distance est la même que de nos jours : ce qui prouve que cette partie d© la Crimée n'a éprouvé aucune variation depuis bien des siècles. Mais avancer que toute la mer Noire a été glacée à trente pieds d'épaisseur, c'est une de ces plaisanteries qui dégénèrent en puérilité.
Dix années d'observations faites avec le thermomètre rectifieront ces erreurs; elles trouveront leur place dans le cours de cet ouvrage. (2)
Nous avons déjà cité Hérodote , pour annoncer que la même disette de lois qui afflige de nos jours ce pays existait alors; ce n'est donc pas la coupe des forêts qui aurait apporté un changement dans la température. Virgile dit : c< l'herbe même ne peut » croître dans ces lieux déserts. » Nous affirmons au contraire que l'Europe n'a pas d^ pays où ell«
(i) Calvisius , Miscellanea
(2) Troisième époque , chap. II.
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^t aussi abondante. Les beautés dans un poëme ne sont pas de l'exactitude dans les faits , et c est dommage quand l'auteur est immortel. Si cette herbe n'eut pas été la même du temps de Virgile , comment les nomades auraient -ils nourri leurs troupeaux?
Dans un pays peuplé de ces nomades^ les productions ne doivent être propres qu'à eux , et sous tous les rapports ne convenir qu'à eux : sans cela l'avidité , la jalousie entraîneraient des contestations dans le partage du terrain ; dès lors le changement de vie en serait le résultat.
Quand des nomades trouvent des pâturages abondans , lorsque de grandes herbes séchées suffisent pour entretenir leur feu, ils ont obtenu du sol tout ce qu'ils en désiraient , et leur.sécurité ne peut être troublée que par l'arrivée d'autres nomades. Si ce pays eut fourni des bois pour les outils et les chariots , s'il eût eu un commerce quelconque avec les villes maritimes, un peuple industrieux aurait pu y faire des établissemens ; mais les nomades manquant de tout, n'étant point cultivateurs, leur commercé ne consistait qu'à troquer leurs bestiaux contre des grains, des arcs, des chars et du fer.
Les Borystl^pnites, les Scythes laboureurs étaient par conséquent les pourvoyeurs des nomades : ceuxci n'étaient considérés que comme des bergers. Les bords du Borysthène étaient cultivés dès l'an-
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tîquîté la plus reculée ; les Scythes laboureurs nous sont indiqués comme les peuples les plus dignes d'éloge de l'ancienne Scythie ; chez eux le travail était un devoir; l'hospitalité, un acte de justice j la bonne foi , la devise de la nation^
Pleins de confiance dans l'honnêteté des Scythes laboureurs, les nomades plaçaient sur un terrain une <}uantité de bétail. Les laboureurs, après avoir examiné l'espèce , reconnu le nombre , apprécié la valeur, apportaient sut le miême local ce qu'ils estimaient en être la compensation en choses nécessaires aux nomades : on allumait un grand feu entre les contracians, on y rôtissait le cheval du marché , et, après en avoir mangé , le marché était terminé, (i)
Pendant ces marchés. avec les laboureurs, les nomades remarquèrent qu'ils plaçaient des barrières entre leurs chariots , qu'ils les couvraient de peaux , et qu'ils habitaient sous ce toit pendant le temps des échanges. Cette découverte leur fit acquérir une commodité dont ils ne se doutaient pas; ils se munirent de ces barrières, et dans les longues nuits d'hiver, ils en formaient des cabanes
(i) On retrouve enôore diverses manières de conclure les marchés parmi les gens du peuple : les uns boivent en* semble ; d'autres se prennent ou se frappent la main ; ceux-ci acceptent une pièce de monnaie, ceux-là baisent une image, etc. etc.
trés-faciles à transporter : en été , elles servaient de tentes , et augmentaient la circonférence dans laquelle les bestiaux étaient renfermés la nuit, (i)
D'après ce qui précède , on voit que les productions de cette partie de la Scythie se bornaient en bestiaux chez les nomades , et en terres ensemencées chez les Borysthénites et les Scythes laboureurs. Nous n'avons aucun renseignement sur la variété de leur culture , nous ne pouvons que répéter Hérodote. Cet historien fait un pompeux éloge du BoTjsthène; il le regarde, après le Nil, comme le plus utile des fleuves , comme celui dont les bords sont les plus rians , les mieux cultivés ; et , dans^ son enthousiasme, il célèbre jusqu'à ses poissons. Ce fleuve coule néanmoins au nord de ce pays , qui , à son dire , a huit mois d'hiver; dans ce pays où rien ne prospère, où la nature , avare d'hommes et de productions , ne sert d'asile qu'aux animaux farouches. Conciliez ces contradictions dans le père de l'histoire , et composez-en une à votre tour sur • ces mêmes régions ! Doit-on être surpris de ce que j'ai avancé au commencement du chapitre qui précède celui-ci ?
(i) Nous avons vu le» Tartares du Budjiac former de même un cercle avec leurs chariots , 6t placer leurs trou* peaux au milieu.
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