CHAPITRE V
Règne de Dewlet-Ghéraï premier.
Dewlet était le petit-fils de Mengli; la Porte le plaça sur le trône de Crimée.
Peu avant l'installation de ce prince, les Kosaks
çois I*' , roi de France , et Charles-Quint , troublèrent l'Europe ; tandis que Soliman ravageait l'Asie , et fut reconnu roi de Perse dans Babylone.
Zaporogues se distinguèrent en plusieurs rencontres , celle qui leur fit le plus d'honneur fut leur victoire sur les Tatars de la grande horde.
Des succès d'un autre genre , une organisation améliorée^ une discipline exacte les rendiraat redoutables à leurs voisins. On rechercha leur alliance; les cours de Russie et de Pologne cessèrent de les mépriser; en un mot ils inspirèrent aux nations cette crainte irréfléchie que des pirates font éprouver de nos jours aux Européens qui les tolèrent, (i)
Le çzar Ivan Vassilievitch souffl*ak de voir son pays tributaire des Tatars; il pensait que la réduction de Cazan ppurrait seule le mettre à l'abri des insultes de ce peuple. Le czar avait l'âme ardente , le génie actif : exécuter, était chez lui la conséquence immédiate de ses conceptions. Il donne des ordres ^ il arme , il fait des marches forcées et prend Cazan« Ivan s'exposa en brave soldat , se conduisit en capitaine expérimenté , et vainquit en souverain. Dix mille femmes vêtues de leurs plus beaux habits s'étaient réfugiées dans le palais; on craignait qu'elles ne fussent exposées à la rage des soldats, et victimes de leur brutalité : le czar sut les, faire respecter. Cet effort de la discipline mérite d'être
(i) Les moins éclairés de nos neveux ne pourront se persuader que les corsaires des côtes d'Airiq[ae aient existé dans k XTIII* et le XIX« siècle.
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rapporté; il paraît incroyable sous un prince aussi cruel.
Cette conquête de Cazan influa beaucoup sur la Crimée ; elle perdit un allié avec lequel elle partageait souvent des dépouilles ramassées en commun. Frappés d'épouvante , les Talars se dispersèrent et communiquèrent leur frayeur aux habitans d'Astrakan. Le czar s'en rendit maître^ ainsi que du reste de Tempère de Kiptschak.
Dewlet-Gliéraï ne pouvait choisir plus mal le moment d attaquer les Russes. A la tête de soi^^ante mille hommes , le khan de Crimée entra en Russie; ses troupes redoutaient les combat». Ce n'était plus au pillage qu'on les conduisait, elles devaient se mesurer avec des hommes bien exercés, bien conduits et vainqueurs des Tatars.
Les Moursas murmurent ; le khan méprise leursr clameurs; il hasarde une bataille, et la perd complètement.
Ce coup d'essai n'ayant point réussi, Dewlet n'osa plus se montrer ; il maintint ses Tatars dans un état d'inaction > que la crainte rendit supportable au commencement, mais que le besoin de piller convertit en reproches. Les Tatars méprisèrent leur chef, ils l'accusèrent de lâcheté et d'indolence ; le khan pensa qu'il était plus sage de temporiser, mais parmi des gens incapables de raisonner, cette conduite devint odieuse.
De son côté Sigismond sollicitait le khan de Cri-
DE LA NOUVELLE RUSSIE. ^Sq
mée ; mais ne pouvant lui fa^ire abandonner lesprit de modération qu'il avait adopte trop tard , il proposa à Séliin II de se liguer avec lui contre leczar. Le roi de Pologne représentait au grand-seigneur , que la conquête d'Astrakan faisait tomber le commerce d'Azow, et par suite celui de la mer Noire ; que le czar ne manquerait pas de se porter en avant , que laissant la forteresse d'Azow tomber d'ellemême , il se répandrait en Crimée, formerait une marine et menacerait l'empire ottoman. Opposez , continuait Sigismond, des armées formidables à cet ennemi; prévenez ses coups en entrant vousmême en Russie ; attaquez Astrakan , et creusez un canal de communication entre le Don et le Volga. Alors m£utre des mers, vous transporterez à volonté vos troupes jusqu'au nord de la Perse, votre pavillon sera respecté sur les mers d'Azow et Caspienne, votre empire doublera ses forces, votre gloire sera assurée , et vos ennemis naturels rendus . à leur primitive hunailiation.
Ces raisonnemens étaient les meilleurs du monde ; mais leur exécution n'était pas facile. Cependant Sélim II adopta lavis du roi de Pologne ; cinq mille janissaires , quinze mille hommes de cavalerie , beaucoup de troupes de pied se mirent en marche pour Azow. Tandis qu'ils tournaient une partie de la mer Noire , quinze galères partirent de Constantinople chargées d'hommes , de munitions et d'artiUerie. Dewlet reçut ordre d'assembler cinquante
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mille de ses sujets. On retira des frontières de la Perse les soldats qui y étaient cantonnés; on obligea les Nogais k prendre les armes, et quatre cent mille combattans eurent Azow pour point de réunion. En même temps les mers furent couvertes de vaisseaux de transport , pour approvisionner une armée capable d'affamer un royaume.
On commença à creuser le canal ; la cavalerie turque protégeait les travailleurs. Dewlet marchait lentement , et se dirigeait sur Astrakan : impatientée d'attendre, et ne voyant point d'ennemi , cette cavalerie crut se couvrir de gloire en devançant le prince y et en allant sans ordre préalable conquérir Astrakan. Les travailleurs , au nombre de trentecinqmille, sont abandonnés ; surpris par les Russes, ils sont taillés en pièces ; le canal fut à peine tracé.
Cependant Devrlet-Ghéraï avait fait prendre un long détour à l'armée de siège commandée par Andi- Obérai ; celui-ci se rendit à Astrakan, mais imprudemment il négligea d'établir des communications avec le corps occupé à creuser le canal , et ignora sa destruction.
( ^n 1 56g. ) On avait traîné à la suite de l'armée de siège plus de Vingt mille chariots ; quelques-uns s'avancèrent trop , d'autres restèrent en arrière ; la confusion suivit, tantôt on manquait de pain , tantôt de fourrages: la cavalerie ne put avancer par la faute des ^ides et le manquement d'eau. Barrasses,
DE LÀ NOXJTELLE RUSSIE. â6l
épuisés^ ittourans de faim, les soldats se mutinèrent^ le désordre augmenta au point qu'on en fut informé à Astrakan. Les Russes sortent en bon ordre ^ fondent sur les Turcs indociles à la voix de leurs chefs et les mettent en fuite. La déroute fut complète ; la plaine se couvrit des corps morts des assiégeans , et les Stepes ne présentèrent aucun point de défense aux fuyards qui les parcouraient en désordre. Ceux qui purent se réunir se replièrent sur le Volga pour s y appuyer des trente-cinq mille hommes qix'on y avait laissés.;.à peu de distance, ils sont instnaits de la catastrophe : perdant alors tout sentiment de discipline , diefs et soldats se débandent, el'pûur la plupart se portent sur Azow.
Les Nogais furent battus séparément ; les Turcs sauvèrent à peine vingt mille hommes, qu'Azow reçut.
Dans la lutte perpétuelle que le czarivan soutînt contre Sigismond , on est disposé à donner tous les torts au prince russe dégoûtant de crimes et rougissant son sceptre du sang de ses sujets. Que la possession d'Astrakan et de Cazan ait coûté près d'iui million à l'humanité , c'est un malheur attaché aux conquêtes, c'est une suite des combats, ou chacun a triomphé à son tour; mais les maux de la Russie, les massacres de Novogorod , de Tvrer , de Moskow glacent d'horreur et d'épouvante,- il n'est point de Russe quin'arrachât avec plaisir la page de l'histoire de son pays où ces atrocités sont rapportées.
Il est à propos d'expliquer ici cette perte d'hommes qui parait peu vraisemblable. On combattait alors avec les armes anciennes et modernes ; les canons 9 les fusils étaient mêlés avec les arcs, les épéesy les piques, les massues, les machines à lancer des pierres ; cette confusion forçait à négliger les boucliers. La boucherie devait être à peu près la même des deux cotés, puisque ce mélange d'armes rendait l'action continue. Lorsqu'une trouée était faite , lorsqu'un corps avait commencé à lâcher le pied , la massue produisait un effet d'autant plus meurtrier, que l'épée , la seule arme qu'opposait alors le fuyard, ne lui résistait pas* Ce sont les habiles manœuvres qui font des prisonniers et qui souvent décident parmi nous du sort des batailles; alors , au contraire , un des partis n'était exterminé , que lorsque le parti opposé avait déjà perdu une grande moitié de ses combattans ; les bras ne cessaient de frapper que quand ils tombaient de lassitude ; les troupes légères achevaient la destruction, (i)
(i) Cazan fut pris , repris, et conquis de nouveau dans l'espace de deux ans. On a évalué à trois cent soixante mille le nombre des morts » soit du côté des Tatars cazanais y nogais et alliés , soit du côté des Russes.
L'armée des Turcs , du khan de Crimée et des Nogais , s'élevait à quatre cent mille soldats lorsqu'ils assiégèrent Astrakan ; il n'en revint que vingt mille à Azow. Établissons la perte des Russes aussi bas que possible; ajoutons les vieillards, les femmes et les cnfans égorgés sans pitié ^ comp-
( An 1 57 1 * ) Si les historiens sont exacts , le khan de Crimée ne recommençait la guerre que lorsqu'on l'ea priait. Sigismond l'invita à tomber à l'improviste sur la Russie , et le khan y consentit.
Où prenait- il des soldats ce Dewlet-Ghéraï ? nous venons de voir que ces armées ont été détruites (i). L'art de la guerre consistait alors chez ces peuples à prévenir l'ennemi ; les ti^aités n'avaient d'effet qu'autant que les deux partis^ lassés ou afiàiblis par des pertes égales, se livraient à un repos forcé.
A la tête d'une multitude de Tatars de Crimée, et de Nogais, Dewlet se met en campagne; tout fuit devant lui; on abandonne des foyers que la plus légère résistance eut conservé , et la terreur que le khan inspire lui ouvre les chemins de la capitale de Russie.
11 est bon d'observer que si la tactique des Russes ne leur conseillait pas d'avoir des places fortes, pour se garantir des fréquentes irruptions de leurs voisins, ceux-d, à leur tour, s'avançaient avec imprudence , et ne s'occupaient jamais des moyens à
tons ceux qui se noyèrent à l'entrée de la mer d'Azow , ceux qui s'égarèrent dans le désert, dont aucun n'est re- Tenu , il en résultera plus de douze cent mille -victimes. Je n'ai osé présenter cet aperçu dans le texte. On croit, en traçant ces cruelles vérités , tremper sa plume dans du sang. (i) Cette observation sera faite par tout homme de sens^j les auteurs que j'ai sous les yeux glissent là-dessus.
prendre pour couvrir leur retraite en cas de deroute. D'où il suit qu une bataille perdue ouvrait un pays immense, et livrait au pillage toutes les villes qui ne pouvaient suspendre la course du vainqueur. D'un autre côté, celui-ci s affaiblissait en avançant, parce que, surchargé de dépouilles, il était obligé de faire escorter les convois qu'il renvoyait chez lui.
Cependant le» arme» victorieuses du khan de Crimée sont teinte» du sang de». Russes. La flamme a dévoré plusieurs villes et anéanti presque tous le» villages situés sur la route de l'armée tatare. La terreur s'empare des habitans de Moscou, une partie de leur ville est en cendres , les victimes se succèdent, et l'ennemi féroqe ne sait rien épargner. Si dans cette cruelle conjoncture d'autres peuples eussent attaqué les Russes, l'état se fût trouvé bien près de sa ruine. Les circonstances font les grands hommes. Michel Vorotynski sauva la Russie, tua le fils du khan, battit les Tatars dans toutes les rencontres , reprit sur eux le butin qu'ils avaient fait , et employa autant de génie à réparer ses pertes qu'il en montra en écrasant ces hordes aguerries..
Une contenance fière , des victoires multipliées, Fordre que Vorotynski rétablit partout, en imposèrent aux puissances rivales de la Russie. Ce libérateur de sa patrie mérita des monumens publics, qUe les Russes n'ont point élevés à sa mémoire.
Ces victoires des I^usses auraient dû corriger les.Tatars; ces leçons, si cruellement répétées, suffisaient pour changer la méthode de faire la guerre ; mais l'habitude est la nourrice de l'ignorance, un jour de prospérité fait oublier des années de revers ; on se bat comme les prédécesseurs se sont battus, et comme eux, on meurt de bêtise en recevant le coup q^'on pouvait éviter.
En blâmant les Tatars , il est difficile de justifier les Russes. A quoi leur servaient d'aussi vastes frontières s'ils n'avaient pas les ressources nécessaires pour les couvrir? plus encore , comment laissai^tils le cœur de l'empire sans garnison pour le défendre? quel était donc leur état militaire , s'il en existait un? valait-il mieux que celui des Tatars? Non , sans doute , puisqu'on voit ces derniers parcourir quatorze cents verstes sans éprouver de résistance. Chaque siècle a eu un art militaire perfectionné par l'expérience du siècle précédent, ou par l'invention de nouvelles armes .^ Chaque peuple a eu des forteresses selon le génie des temps ; si les champs de bataille n'ont point eu de limites marquées entre lès nations, c'est que les conquérans ont su les franchir : mais qu'on aille dévaster un pays immense sans être retardé dans sa marche; qu'on ne soit repoussé ou battu qu'après avoir commis mille désordres , cela suppose l'enfance de l'art militaire chez celui, qui le permet.
Avouons que si de nos jours la guerre est un
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mal public attache aux passions de l'humaine na* ture, elle était pour ces peuples une calamité permanentc« Quelle campagne , quelle ville, quelle citadelle offrait un asile aux femmes et aux vieillards ? quel agriculteur était exempt de porter les armes? Il ne faut pas s'y méprendre; si tous les habitans en état de les porter n^eussent point été des soldats , il serait impossible de croire à la formation et à la destruction rapide de tant d'armées. Si parmi nous ce fléau de la guerre arrache à la société la portion glorieuse de ses membres, il laisse du moins, dans les pays qui n'en sont pas le théâtre, le calme aux cultivateurs, une certaine tranquillité à l'ordre civil , et ne dévaste pas ,. comme alors , toutes les parties d'un empire.
L'histoire ne nous dit rien des réflexions que Dewlet dut faire sur les .conseils de Sigismond, et sur le danger d'adopter trop vite des projets utiles à autrui ; elle se contente de nous apprendre que le khan mourut l'année de son expédition en ' Russie.
Cette époque fut aussi celle d'une paix conclue entre les Russes et les Talars.
(uin i5j^.) On se battait à outrance sur les bords du Dniester; les Turcs harcelaient Thospodar de Valachie; les Kozaks zaporogues vinrent à son secours j l'hetman Swergovskoi eut souvent des avantages, mais dans une surprise sa troupe et lui furent massacrés.
Sigismond n'était plus; Henri III, depuis roi de France j régnait alors en Pologne , et maintint la paix avec la Russie pendant le court espace de sa domination.
Vers cette époque, les mœurs s'altérèrent en Pologne. Un grand état dont les mœurs se corrompent, ressemble à un grand arbre dont le faîte se dépouille : le premier \a l'exposer à la loi de ses voisins, le second attend la hache qui doit l'abattre.