‹ Essai sur l'histoire ancienne et moderne de la nouvelle RussieChapitre 32 sur 44 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Plusieurs khans régnent en Crimée. Continuation de Thistoire des Kozaks zaporogue^.

{An j5j5. ) Chez des nations éclairées, chaque règne ofifre des événemens nouveaux qui se rapportent aux progrès des lumières. Chez les peuples à demi civilisés , le règne qui commence sera la répétition de celui qui vient de finir : plus ou moins de pillage , plus ou moins de dévastations et de sang répandu formeront les seules nuances.

Le grand-seigneur établit Mahomet-Ghéraï khan de Crimée. Celui-ci commença son règne par une irruption en Russie^ ainsi que ses prédécesseurs avaient fait (i). Le czar Ivan s'y attendait; aussi

(i) S'il eût existé une histoire des anciens spectacles de Rome , on y eût Yraisemblablement trouvé à chaque page cette phrase-ci : « A peine l'arène a-t-elle été ouverte , que

i268 HlSTOlRi:

s'empressa-t-il de conclure un traité avec le kban. La Porte, malgré cet engagement , enjoignît à Mahomet de retourner en Russie ; le khan s'y refusa. tiC grand-seigneur envoya un pacha avec une armée. Le khan est battu et tué dans Faction; Islam-Ghé* raï le remplace : ce prince ne vécut que trois ans*

{^An i586. ). Gazi-Ghéraï lui succéda. A peine en possession de ses étals, il entre en Hussie , s'avance Jusqu'à Moscou (i), dont il ne peut continuer le siège ; il reçoit des ordres de la Porte pour aller attaquer Rodolphe II , roi des Romains.

Les fils de Gazi entreprirent de leur chef de nouvelles courses en Russie. Gazî régna long-temps: il s'occupa du bonheur de ses sujets j il fit de vains efforts pour les civiliser; des gens élevés au brigandage ne purent goûter des mœurs douces et réglées.

( An 1607. ) Un règne de deux ans et demi ne laissa à Sélim rien de mémorable à faire.

Tandis que ces khans ne fournissaient que leurs noms à l'histoire, les Kozaks la remplissaient d'actions éclatantes. L'hetman Bogdanko les fit vaincre dans toutes les occasions ; leur réputation s'accrut ,

3» les bétes féroces s'élancèrent les unes sur les autres. » On a écrit Thistoirc des khans, et chaque avènement au trône renferme ces mots : « Le prince rassembla toutes ses forces , tt et se jeta sur les possessions des Russes. »

(i) Ceci confirme encore les réflexions que nous aToo&: faites dan& i« chapitre précédent.

et Etienne Batori , qui régnait en Pologne , leur abandonna les villes de Tschigirin et de Trekhtémirof. (1)

Ce fut vers ce temps-là que les Zaporogues entreprirent une expédition qui, du temps des Grecs , aurait valu l'immortalité à ses auteurs; les poètes à l'envi se seraient empressés de les chanter, et les générations suivantes eussent placé au rang des demi-dieux ces hommes intrépides, bien supérieurs aux Bacchus et aux Jason. Ceux-ci , suivant la fable ou une histoire peu avérée , commandaient des troupes imposantes; les Kozaks n'étaient qu'une horde, qu'un simple rassemblement de guerriers d'une audace soutenue. Portés sur l'aile de l'espoir, «t dévorant des yeux de l'avidité les riches provinces de l'Asie, les Kozaks osèrent y pénétrer; ils s'avancèrent à plus de deux mille verstes de leur pays et marchèrent en conquérans. Trébisonde ne peut leur résister ; ils détruisent Synope , désolent les provinces à l'orient de la mer Noire, font trembler Conslantinople , dont ils ravagent les environs (2), et retournent chez eux chargés de butin. Qu'était-ce donc que l'empire ottoman? quoi!

le grand-seigneur portait à volonté trois cent mille icombattans chez les nations étrangères , et il ne

(1) Voyez Le Laboureur , Traité du gouvernement de Po^ Ipgne.

(a) Histoire des hetmans des Kozaks, t. a, p. 9.

ajo insToiRK,

pouvait pas garantir ses foyers des entreprises de quelques aventuriers , dont la maniçre de combat-' ire était celle des Turcs ! En vérité , si ce gouvernement a eu quelques instans de gloire^ il les a cruellement eflacés par des siècles d'engourdissement.

Batori redouta les vainqueurs de la Turquie , et résolut de les faire écraser par une fédération de tous les peuples du nord de la Pologne et du midi de la Russie. Les dangers dont les Kozaks étaient menacés paraissaient inévitables. Si ces hommes ignoraient les détours tortueux d'une politique subtile, ils possédaient infiniment de finesse, et tout cela se ressemble beaucoup.

Les Kozaks du Don formaient une association redoutable. Ils étaient moins ambitieux que les Zaporogues, mais ils ne leur cédaient pas en valeur. Une dépulation de ces derniers leur représente que lanéanlissement dont on les menace s'étendra jusqu'à eux, et que la circonstance nécessite leur réunion. Faire entrevoir à un peuple indépendant que sa liberté est menacée , c'est exciter son attention ; faire espérer à des gens avides de pillage une occasion de s'enrichir , c'est les appeler au combat.

Les habitans du Don jurèrent fraternité et alliance avec les Zaporogues ; l'intérêt commun les unit , l'espoir du butin les rendra inséparables.

Au retour de leurs députés , les Zaporogues voyant leurs forces doublées, parlèrent en maîtres

DE LA NOUVELLE liUSSlE. 27 1

et exigèrent des tributs de leurs voisins. C'était un* singulier spectade pour un observateur que de voir les nations de cette partie du globe asservies par un ramassis informe qui dictait des lois des rives du Dnieper! Un homme civilisé eût regardé comme un supplice , d'habiter les mêmes lieux dont la possession faisait les délices d'une horde grossière ; la cour d'un hetman était imposante par la rudesse des personnages qui la composaient ; celle du roi de Pologne ne respirait que les fêtes. On aiguisait d'un côté ce fer redoutable qui domptait les nations; on s'endormait de l'autre dans les délices de la volupté la plus raffinée.

PodkoVa remplaça l'hetman Bogdanko. Il y avait un certain Schach , que les Kozaks aimaient particulièrement. Il parut désirer la place d'hetman ; Podkova consentit à la lui céder , sous la condition que les Kozaks le feraient bospodar de Valachie. Deux victoires furent remportées sur un peuple qu'on voulait gouverner malgré lui ; mais Podkova renonça à sa demande.

Plusieurs hetmans se succédèrent , soutinrent l'éclat des armes des Kozaks. Ils dévastèrent quelques provinces polonaises , et brûlèrent Sluzk et Mohilow.

Un Kozak , dont le nom était aussi long que dur à prononcer , fut choisi pour hetman (i). Il s'empara

(i)Il se nommai PerkonasehetviUeh-^agaidantschitffl On.

Drj2 HISTOIRE

de Caffa dont il chassa les Turcs, délivra les chrétiens qui y étaient détenus comme esclaves , et révint dans son pays faire jouir de sa victoire ses compagnons d armes et les fidèles qu'il avait ramenés, (i)

Ce n'était plus par la force que les Polonais espéraient de triompher des Kozaks ; ils employaient l'intrigue* Le vainqueur de Caffa était trop dangereux pour eux ; ils le rendirent suspect aux Kozaks et le firent déposer. Son successeur Luschka fut pris par les Turcs y et Borodovka, qui le remplaça, entretint des liaisons secrètes avec eux.

Osman profita d'un moment de mésintelligence entre les Polonais et les Zaporogues, pour attaquer les premiers. Les Turcs s'emparèrent des Stepes qu'arrose le Dniester , et tuèrent Chmelnizki, dont ils firent le fils prisonnier.

Page 1