‹ Essai sur l'histoire ancienne et moderne de la nouvelle RussieChapitre 33 sur 44 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

Mohammed et Dgianibek-Ghéraï.

(^An 1610.) Sans attendre la nomination du grand-seigneur j Mohammed s'empara du palais

se peut décemment introduire dans le corps de l'histoire des noms aussi barbares.

(1) Cette prise de Caffa eut lieu environ Tan 1598. H n*en a pas été question dans le règne de Gazi-Ghéraï , parce qu'on se rappelle que le grand-seigneux s'était réservé Caffa et les (ortes places de Crimé«.

DE LA wouvrxLlE RUSSIE. ayS

des khans à BaktchÎTSaraï , se constitua souverain de Crimée , forma une armée de mécoiitens , de gens sans aveu , et marcha vers CaflFa : Rizvan , pacha , y commandïiit pour les Turcs.

Mohammed était de Ja famille de Genghis-Khan; deux autres Ghéraï pouvaient Jui disputer le trône. Le choix du grand-seigneur devait prononcer entre €ux , Mohammed jugea à propos de le prévenir. Ce coup d'éclat fit réfugier dans CafFa les deux autres prétendans : ils se nommaient Dgianibek et DewleU L'usurpateur somma Riztan de lui envoyer les têtes de ses deux frères. Le pacha expédia secrètement Dewlet à Constantin ople, pour instruire le grand-seigneur; il lui observa dans une lettre particulière, remise à un Tatar de la suite de Dev^let, que « Dgianibek méritait la préférence ; que son 0) mérite personnel et l'attachement que le peuple » lui portait , le rendaient digne du trône de Cri- » mée , que son dévouement à l'empire turc n'avait » point de bornes. »

Tandis que ces choses se passaient, on semait à Constantinople mille bruits que des gens intéressés s'empressaient à répandre. Mohammed y était annoncé comme déjà maître de CafFa; Rizvan, homme ferme et loyal, fut accusé de lâcheté ^t de trahison. Les Turcs et les Tatars n'avaient pas encore combattu , on se plaisait à répéter qu'une victoire décisive fixait Mohammed sur le trône.

Les nouvelles sont quelquefois l'expression uni- I. i8

que des vœux de ceux qui les répandent, et la confiance qu'on leur accorde est en raison de rintérêi qu'on y prend.

Nous avons reproché plus haut au cabinet de Constantinople des crises d'engourdissement , qui tenaient de bien près au slupide abandon dans les décrets des destinées; en voici un exemple de plus. Les Turcs sont les maîtres des places fortes de Crimée ; ils ont des flottes , des armées , la mer n'est libre que pour eux ; il suffit d'une fausse nouvelle pour faire oublier ces avantages, et réduire à l'état d'indécision ceux qui n'ont qu'à vouloir pour être obéis, (i)

Le grand-seigneur Aclimet î^^ crut être un prince très-prudent, parce qu'il traitait le rebelle avec autant d'égards que celui-ci affectait d'arrogance, Achmet se crut sage, parce qu'il s'empressait de reconnaître pour khan celui qui s'était moqué de son pouvoir et de la légitimité de son droit. Avec la plus grande hâte , la sublime Porte fait partir un aga pour inaugurer l'usurpateur.

Dewlet arrive à Constantinople , nouvel embarras; Caffa n'est point pris, Rizvan est fidèle, les

(i) Nous réclamons Tindulgence pour notre manière de conter les faits suivans: ce n'est point le style qui convient à rhi&toi]%9 mais pétition tracer de sang-froid et sans sourire, des ëvénemens qm semblent métamorphoser l'historien en romancier ?

DigitizetI by

Turcs ne sont point battus ; il ne resie de vrai , de tout ce qui s'est passé , que l'idée qu'on doit avoir de la prudence et de la sagesse du grand -seigneur.

Cependant l'embarras redouble, les têtes des ministres suent, les bras des janissaires se déploient, les nouvellistes sont muets, les carreaux, du divan sont couverts des favoris du prince et de ses conseillers; là, les jambes croisées, les yeux fixés, la bouche à demi béante, tout le monde rêve ; le silence qui accompagne cette situation prouve l'embarras de l'auguste assemblée. On délibère néanmoins ; il faut prendre un parti bon ou mauvais. La haute sagesse s'était grandement compromise , et , pour se tirer d'affaire , elle va se compromettre davantage.

On fait équiper neuf galères; des troupes de débarquement les montent : on choisit un autre aga, on fabrique un nouveau diplôme en faveur de Dgianibek ; mais on prescrit à l'aga de s'en retourner sans agir , supposé que le premier eût déjà rempli sa mission. Ainsi , que Mohammed soit vainqueur ou vaincu , c'est à la vitesse du premier émissaire qu'il devra la couronne.

Le vent fut le régulateur de la politique turque : le premier aga , après avoir long-temps vogué avec un temps contraire, se trouva arrêté par un calme parfait. La flotte, au contraire, ayant pris une direction opposée et longé les côtes de la Natolie ,

profita d'un vent de terre qlii lui permit d'avancer , tandis que , sans avoir atteint les bouches du Danube , Taga premier parti fut obligé de retourner à Constantinople , où son diplôme fut parfaitement reçu , et la haute sagesse publiquement louée.

Il est des êtres favorisés de la fortune ; il y en a de tellement familiarisés avec elle , que les événemens les plus extraordinaires semblent naître pour les servir , contre l'ordre des choses , quelquefois même malgré celui de la nature. Le soir du jour où les troupes turques arrivèrent en Crimée avait été fixé par le pacha Rizvan , pour évacuer la place. Grâces au vent, tout rentre dans Tordre , le siège de Caffa est levé , Dgianibek est proclamé khan , Mohammed prend la fuite, il est battu et forcé de renoncer à la Crimée , qu'il quitte pour chercher un asile en Russie.

La rivalité entre les deux khans va faire éclore un génie d'intrigues aussi suivi , aussi raffiné qu'il pourrait l'être de nos jours.

Une rage ambitieuse dévorait Mohammed; l'hypocrisie, la souplesse, l'orgueil, la férocité stimulaient et dirigeaient cette ambition : il ne considérait la société que comme une masse d'individus destinés les uns à servir d'instrument à ses vues , les autres de victimes à ses succès : le trône était son but , la route pour y monter était tracée entre tous les moyens qu'un caractère au^si odieux pouvait se permettre.

Ce n'était pas à la cour de Russie que Mohammed devait trouver des protecteurs ; le czar Michel , en guerre avec la Pologne , dérangé dans ses finances , n'avait ni argent, ni armée à lui fournir; mais rintrigue trouve toujours les occasions de s'exercer : aussi le czar, lassé des sollicitations d'un prince qui obsédait ses pas, accorda à Fimportunité ce qu'il refusait à l'être méprisable ; il obtint du grand-visir la promesse d'un pardon général , l'oubli du passé, et le rappel de Mohammed à Andrinople.

Le grand -seigneur fournissait son nom aux ordonnances de son grand-visir ^''cela s'appelle régner à son aise : aussi la confirmation du traité n'éprouva aucun obstacle.

Soumis aux usages de l'Orient, humble jusqu'à la bassesse dans l'adversité , Mohammed se prosternait devant les gens en place ; il était le dévoué serviteur des eunuques en crédit. Plus rusé, plus adroit, plus, instruit quelevisir, Mohammed lui soumit quelques plans d'administration, où le zèle, le désintéressement du donneur d'avis s&Xaisaient remarquer. Soit que le visir s'appropriât son ou-^ vrage, soit, ce qu'il est plus noble de penser, qu'il voulût en récompenser l'auteur , il lui procura quelques entrevues avec le sultan. Achmet fut enchanté du personnage; le visir le fit rappeler à la cour, mais il tacha de le maintenir à une distance qui pût servir -ses vues , sans offusquer son crédit. Cette politique du. visir lui réussit mal, car celui

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qui avait su se rendre utile, sut aussi se rendre nécessaire ; et malgré le grand visir , Achmei partagea sa confiance, ou pour mieux dire., son autorité entre l'ancien et le nouveau favori.

Un prince du sang de Genghis-Khan , associé à un despote faible , devait écraser de son poids les ministres et les favoris. Mohammed oublia que, lorsqu'on s'abaisse jusqu'à valeter , il faut se rappeler d'avoir joué ce rôle lorsque la fortune nous favorise. Ainsi, loin de sourire à tout le monde, de caresser toutes les passions, d'affecter un ton de dévouement envers ceux qui étaient les bien-venus du souverain, il rebuta indistinctement les premiers de l'empire , fit sentir à tous la distance immense qui séparait un prince de son nom d'avec des hommes arrachés à l'esclavage civil, pour passer à l'esclavage du sérail. Cette fois l'orgueil l'emporta sur l'hypocrisie, et l'homme faux resté à nu, effraya la cour du grand-seigneur. Le visir trouva le moyen d'indisposer Achmet contre le prince ; dans sa plus grande clémence , le sultan fît renfermer Dgianibek aux Sept-Tours.

D'après le traité conclu entre Mahomet II et Mengli-Ghéraï, le grand-seigneur ne pouvait, sous aucim prétexte, faire mourir un prince de celte famille. Le prisonnier des Sept-Tours n'ayant rien à craindre de pire que la prison, essaya de s'évader; il allait réussir quand un accident imprévu le fit arrêter de nouveau et renfermer à Rhodes.

Quoique l'usurpation de Mohammed eût occasionné des troubles par la formation de divers partis, Dgianibek parvint à les concilier tous. Ce prince régnait depuis six ans, et, chose inconnue jusque alors, il régnait en paix. Maintenir des Talars, savoir les occuper chez eux , était un phénomène dont leur esprit inquiet murmurait déjà; un ordre d'Achmet combla leurs désirs. Il obligea le khan de Crimée à aller faire la guerre en Perse.

(^Àn 1617.) S'il n'est pas convenable de condamner des opérations dont on ignore les motifs, il est du moins permis de s'étonner qu'Achmet entreprît quatre guerres à la fois.

Une armée agissait en Egypte , une autre en Perse , la troisième entrait en Pologne, et la dernière combattait les Kozaks.

Achmet, battu partout , ne retira de ces expéditions que le regret de les avoir entreprises; il mourut la même année.

Dgianibek revint en Crimée avec la sixième par^ tie des troupes qui en étaient sorties ; l'aridité du sol, la fourberie des guides, le manque d'eau avaient détruit près de soixante et dix mille hommes, avant d'avoir rencontré l'ennemi,- il parait même que malgré son zèle, malgré sa diligence , Dgianibek était encore à trente lieues des Perses, lorsqu'il apprit la destruction de l'armée turque , la mort du grand-seigneur et celle du grand-visir.

Il existe, pour le malheur des peuples, une classe

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afo . HISTOIRE

privilégiée beaucoup trop en faveur auprès des souye^ains ; l'apparence du dévouement colore ses diftcourSy tandis que lambilion, Fintérét, la jalousie et la haine sont les vrais ressorts qui la conduisent. En vain' le prince cherche-t-il à distinguer ces hommes dangereux des amis de la chose publique, des partisans de sa gloire et de la vérité ; leur intrigue est si adroite , si artistement nouée , qu'elle impose souvent silence à la probité , à la fidélité , aux grands talens.

Osman ne régna que le temps nécessaire pour prêter l'oreille aux flatteurs^ et éprouver les mauvais effets de cette faiblesse : on accusa le kban régnant en Crimée, de lenteur, d'impéritie, de trahison. Ce prince avait cependant obéi en aveugle; les deux tiers de son armée avaient succombé aux fatigues, en s'empressaht d'aller secourir les Turcs. Osman meurt , Mustapha lui succède, s'endort sur son trône et l'abandonne à Amurat IV.

( j4n l'ôsS. ) Mohammed , lié avec le nouveau grand-visir , lui fit entendre qu'il était de son intérêt d'avoir en Crimée un prince son ami. Le visir prépara les esprits , endoctrina les. gens en faveur auprès du nouveau souverain , à qui on démontra que Mohammed était dévoué à sa couronne ; l'éponge de la flatterie enleva jusqu'aux traces de sa rébellion; on l'inaugure, et l'on oblige Dgianibek d'abdiquer.

^i noa$ n'avions sur ces faits des autorités res-

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pectables, nous craindrions de semêi* elles fables. En effet , quoi de plus opposé aux Amples lumières du bon sens , que de voir un prince. insulter j^n ^ suzerain y se révolter contre lui, oser le. défier, lui livrer bataille, être vaincu , chassé , puis caressé de nouveau; de le voir intriguer encore, être;ren- . fermé, briser ses liens, déporté dans Une Ue, d'QÙ son astuce le replace sur le trône ! Quoi de plu^ absurde que d'exclure un autre prince parée qu'il ne flatte pas, parce qu'il est fidèle, parce que sa conduite est un enchaînement de probité , d'obéissance et de respect ! 11 faut être né Turc , avoir été élevé en Turc, penser en Turc, pour concevoir cette politique , dont les résultats vont attester l'imbécillité.

Dgianibek dépose les marques de sa dignité , s'offre de son plein gré à la main qui le frappe , se rend à Constantinople, et vit en simple particulier au milieu de ses ennemis.

Le temps dévoile tout : on s'aperçut , niais trop lard , qu'on avait agi légèrement : l'inquiétude succéda à cette remarque; on songea à prendre des précautions ; on crut avoir trouvé un tempérament à l'humeur remuante de Mohammed, en élevant à la charge de kalga de Crimée, ^nn prince tatar, sur lequel on comptait , et dont la principale occupation devait être de surveiller le khan.

A peine Mohammed est-il arrivé dans ses états, qu'il congédie le prince tatar , et nomme à sa place

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un de ses parens sur lequel il compte. A peine at*il pris les renés de Fadministration , que Cons* tantinople retentit des plaintes de ses sujets. Le nouveau khan insulte un pacha ; sous main ^ il lui fait conseiller de se rebeller contre lui ; le pacha s'y refuse : alors ne gardant plus de mesure, Mohammed va l'attaquer de vive force; le pacha se défend, et la guerre civile commence.

Plus ver^é dans Tintrigue que dans le maniement des armes, le khan est battu : le padia, fidèle au grand-seigneur, se retire à Caffa; on l'assiège; il se maintient avec courage et succès: mais le silence que garda la Porte sur la conduite du prince de Crimée, l'autorisa à former de nouvelles entreprises.

Si lambition de Mohammed ne put se satisfaire , sa cruauté jouit de ce funeste avantage. Il dévasta le pays soumis à sa domination, et versa par torrens le sang de ses sujets. Malheur à l'homme vertueux! il payait de sa tête la haine que le khan portait à la vertu : malheur à Thomme riche ! sa fortune et sa vie devenaient un sacrifice nécessaire à la soif de For dont le khan était altéré.

La politique de la Porte s'aperçut cette fois qu'il ne fallait pas toujours compter sur le vent pour rectifier ses bévues. En vain décida-t-elle de déposer le prince de Crimée ; en vain réintégra-t-elle Dgianibek ; le vent s'opposa à la marche du nouveau khan et au débarquement de ses troupes.

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L'année suivante on prit de plus justes mesures; Mohammed fut tué dans une action , et son successeur , installé pour la seconde fois , s'occupa à réparer tant de maux.

Dgianibek-Ghéraï , ayant vécu à Constantinople en homme privé , conquit, par sa modération et sa modestie , l'estime générale : ce n'était point l'hypocrisie qui avait dirigé ses action^ ; bon par caractère , simple dans ses mœurs et sa façon de vivi'e , il avait un jugement exquis ; l'espoir de remonter sur le trône de Crimée ne l'avait ni séduit ni tenté ; il méprisait le gouvernement de Constantinople , et préférait une vie tranquille à une dépendance couronnée.

Porté par les événemens , il regrettait le repos qu'il allait perdre. Ce n'était donc pas l'ambition qui le fît agir contre ses principes , mais la maladresse du cabinet turc.

On lui signifia des ordres vexatoires contre son peuple ; on lui fit entrevoir le projet d'asservir la Crimée pour jamais, et on lui donna à entendre que c'était à lui à opérer ce changement, ou à se charger de toute la haine et du courroux du grandseigneur : il préféra secouer le joug ottoman.

Aimé des Tatars , le khan n'eût point de difficultés à éprouver pour leur faire adopter ses idées. Amurat en fut instruit à propos : le khan est exilé à Rhodes , où il meurt.

Tandis que ces choses se passaient en Crimée ,

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les Kozaks zaporogues éprouvèrent mille vexations de la part des Polonais. On mit leur valeur à tant d'épreuves, que leur courage se lassa sans être dompté.

{An 1657. ) Néanmoins il se forma une émigration de Polonais mécontens , qui se joignirent aux Kozaks du Don et les aidèrent à conquérir Âzovv.

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