‹ Essai sur l'histoire ancienne et moderne de la nouvelle RussieChapitre 5 sur 44 · CHAPITRE V* Des premières colonies chez les nomades · texte numérisé non relu

CHAPITRE V* Des premières colonies chez les nomades

Il est des faits historiques sur lesquels il est per^ mis de former des doutes^ et lorsque des milliers de siècles nous éloignent des époques , on ûe rapporte le plus souvent que des fables. L'histoire des temps reculés se bornerait à quelques pages, si l'on récusait quelques autorités. Une portion de ce que nous allons dire n'est parvenue à notre connaissance que par le chantre Àe la Grèce. Les auteurs latins qui ont traité de ces antiques régions y sont pour la plupart ses copistes. Malgré nous^ le vrai paraît très-difficile à saisir dans ces narrations ; le vraisemblable est possible , mais le doute est le plus sûr.

Soixante-dix ans après que Jason eut abordé sur les rives de Ylster, aujourd'hui le Danube , Méoptolème, fils d'Achille et chef des Thessaliens, vint débarquer à l'embouchure du même fleuve, et fonda la colonie de Tomi. A la suite dé cette expédition, les Grecs ayant remarqué les avantages que le commerce avec les Scythes leur offrait, firent une tentative aux bouches du Thjras ; elle leur réussit : mais les nomades , effrayés par l'arrivée d'hommes inconnus, s'enfoncèrent dans le pays avec leurs troupeaux. Cependant ^ pour assurer un

établissement aux bords d'un fleuve qui traversait des terres fertiles , les Grecs bâtirent le bourg d'^ermonacte , et élevèrent la tour de Néoplolème , qui servit de phare à l'entrée du Thyras.

De proche en proche on familiarisa les nomades, et on parvint jusqu'au Borysthène. Maîtres des bords d'une mer que personne ne songeait à déf^dre,,Néoptolème érigea un monument à la mémoire d'Achille; célébra des jeux à sa gloire, et ' illustra le promontoire en lui donnant un nom aussi célèbre.

C'est peu de temps après qu'on conjecture ^u'O/iia fut fondée, bes preuves n'en existent ntille part ; ceux qui ont eu de là bonté de reste , en se fatigant beaucoup trop pour nous fixer sur les motifs authentiques de cette fondation, bien loin de nous persuader , ajoutent à nos doutes , et nous serons forcés de nous appuyer vaguement d'un on dit.

Ainsi, on dit que les Milésiens ou Cariens étaient dans ce temps-là des soldats mercenaires qui , dans chaque guerre , devenaient les alliés de ceux qui les payaient bien. Ayant porté les armes pour le compte des étrangers dans leurs incursions sur les bords de la mer Noire , et s'étant aperçus des avantages que l'établissement des colonies y procurerait, ils commencèrent par la côte orientale, fondèrent Sjnope^ et bientôt après ils élevèrent fféraclée. Pour mieux établir leurs correspondances

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avec les côte» de l'ouest, ils bâtirent Olbla (i).' L'esprit d'imitation est de tous les temps, et bientôt on vit les colonies se multiplier, (a)

Ces ëtablissemens portèrent un coup mortel à la liberté et aux mœurs des nomades. Les Scythes furent obligés ou d'abandonner le pays, ou d'entamer des négociations avec les Grecs. Des peuples errans former des opérations de commerce ! quels besoins ^ en avaient-ils? quels objets , autres que leurs troupeaux , pouvaient - ils présenter en retour de ce qu'on les invitait d'accepter ? Ne cultivant pas de terres, ils n'avaient pas de grains; ignorant les arts, ils manquaient de manufactures ; les métaux leur venaient des Scythes laboureurs, qui eux-mêmes ne les recevaient que de la seconde main. Le bon sens aurait dû démontrer à ces peuples le danger de se livrer à des inconnus , n'ayant de commun avec eux ni les usages, ni la religion, ni le langage , ni les mœurs; mais qui les surpassaient en connais-^ sances de tout genre , en talens , et principalement en subtilité. On pourrait comparer le commerce qui s'ouvrit entre les Grecs et les Scythes , avec celui que les Européens ont établi depuis sur la Côte-d'Or , en Afrique.

L'adresse des Grecs se déploya avec succès vis-à-

(i) Strabon,!. 4.

(a) Ordessus , beaucoup plus au nord qu'Odessa , fut f^dée vers cette époq|ue : c'est l'opinion dQ Ptolémée..

vis de ces êtres confîans; on fit remarquer aux nomades des vétemens commodes , des colifichets pour leurs femmes , des outils simplifiés ; on leur fit goûter des liqueurs spiritueuses ; et par le moyen de légers cadeaux, on excita entre eux des jalousies et des rivalités*

Le désir de posséder ce qu'on voit faire les dé-» lices de ceux auxquels on accorde la supériorité , s'empara peu à peu de ces gens simples; en vain cherchaient^Is à faire des échanges avec leurs bes« tiaux , on les refusa et on exigea des esclaves* Ces victimes malheureuses des désirs qu'on leur avait" inspirés , se répandirent sur les terres de leurs voi-. ^sins, firent des prisonniers, et voilà des peuples paisibles transformés en marchands d'hommes, par l'influence de ces étrangers qu'ils détestaient jadis et qu'ils recherchent maintenant ; les voilà assers vis par des besoins jusqueJà inconnus , et acquérant pour première loi de civilisation Tart honteux de trafiquer de la vie de leurs semblables ; les voilà en guerre civile pour satisfaire à des superfluités. Je ne sais si cette réflexion ne rembrunit pas mes idées , mais je ne puis m'empêcher de regarder les Grecs , sous le rapport de leur premier commerce au Pont-Euxin , qu'avec des yeux d'horreur.

Ce commerce s augmentant par la stupidité des uns et rinsatiabilité des autres, les Grecs fondèrent sur les bords du Thyras les villes de Nicorde et d'OfiusCf à quin2;e milles de son embouchure. L'île

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des Thyres-^Gètes partageant le fleuve en deux branches , ce fut sur cette île que s éleva la ville de Thyras , entrepôt du commerce de la mer Noire du temps des Romains, (i)

On conçoit aisément combien ce commerce répandit d'alarme dans l'intérieur de la Scythie ; combien de familles furent dupes de leur sécurité : les nomades d'abord , puis les autres Scythes s'encourageant à l'envi , allaient jusqu'à deux cents lieues enlever tout ce qu'ils trouvaient sans défense.

Trajan pénétra au*delà du Thyras; il voulut faire plus que ses prédécesseurs, et, ne se bornant pçis à fonder des colonies , il désira asservir le pays. Cette résolution devint onéreuse à l'état, car aussi-» tôt que le nomade était contraint, il disparaissait» Au contraire , tant que la vente des prisonniers qu'il allait faire loin de chez lui, n'exposait pas sa personne avec ceux qui les achetaient, il trouva ce commerce trè^fort de son goût; mais aussitôt qu'on parla de lui donner des lois, il craignit pour luimême le sort qu'il faisait éprouver aux autres. Trajan, grand prince, bon politique, guerrier accompli, acquit encore de la gloire, suppose qu'il soit glorieux de troubler une nation tranquille ; mais il dépensa des sommes énormes en agrandie sant l'état sans utilité. Il fallait de nombreuses garnisons et tout apporter pour leur entretien ; elles

(i) Forma X^eonif d'après Pline, 1, 4,

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s'épuisaient par la désertion ; et le regret d'avoir en* treprls plus qu'on ne devait faire , fut tout ce qui resta de cette expédition.

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