CHAPITRE VI
Anciennes villes de Scythie.
Avec infiniment d'ordre, avec le désîr constant d'être bien informé et de faire part de ce qu'il aura recueilli i l'homme le plus sur ses gardes déraisonnera , lorsqu'il posera en principe une succession de faits communs aux habitans de cette portion de la Scytbie. S'il veut démontrer que ces peuples avaient entre eux des relations bien établies, soit pour leur sûreté générale, soit pour un commerce permanent , il n'entassera que des conjectures sur des probabilités ; ce qui n'est pas écrire l'histoire : s'il a le malheur de compiler tout ce que les auteurs anciens citent par fragmens , par esprit de mépris sur des barbares , par les interprétations sur Hérodote ; s'il essaie de gravir l'échafaudage mal appuyé qu'ont élevé les modernes sur quelques opinions jetées çà et là, soit par Dion Chrysostôme, Strabon , Diogène Laërce et autres ; s'il veut bâtir un système sur cet assemblage informe , son ou^^vrage sera un hachis littéraire où ni lui ni ses lec-* teurs ne comprendront rien.
Démontrons cette vérité, avouons que nous
avons failli à nous égarer 'nous-méme, et invitons les autres à ne pas courir le même risque.
Il . n'y a point d'opération aussi facile que celle dç dépouiller un livre de ce qu'il renferme sur tel pays: ce n'est pas un travail d'imagination ; il sufEt de savoir lire pour l'entreprendre , et de posséder beaucoup de patience pour l'exécuter. Maintenant séparons ce que les anciens auteurs disent , de ce qu'on leur fait dire. Afin d'arriver à cette distinction par la route la plus sure , il faut séparer toute la période d'un fait cité , d'avec Ic^s deux mots isolés qui provoquent la citation : c'est là tout le mystère.
Ce qui précède deviendra bien plus sensible , quand on réfléchira que ces auteurs , si souvent rappelés, ne peuvent l'être que sur une expression, s,ur un événement, sur un usage , sur la situation d'une ville , le cours d'un fleuve , l'établissement d'une colonie ; le tout sans liaison aucune. L'his^ toire de ces pays n'a été transmise par personne ; la tradition seule a fourni quelques débris d'antiquité. Déjà je crois entendre les cris d'improbation des savans renforcés sur l'histoire des Scythes : Hé-rodote à la main , ils trouveront un enchaînement de faits historiques ; je ne leur opposerai , pour les réfuter , qu'Hérodote lui-même.
Ce père de l'histoire, car il faut bien lui conser-n ver son nom , ne parle de la Scydiie que dans le quatrième livre de son ouvrage. Ce qu'U dit sur l'histoire des Scythes n'est qu'un tissu de. fables^
auxquelles il n'ajoutait point de foi.... Ses voyages renferment des détails sur les mœurs, les usages, la religion des Scythes, et nous sommes obliges de le croire ; ses descriptions géographiques sont exao tes en grande partie ; nous ne pouvons admirer les contes, le merveilleux, qu'il ne rapporte qu'en passant et sans preuves.... Nous ne pouvons remonter à lui potir avoir des données sur les villes que celte portion de la Scythie renfermait ; car il ii'en parle pas. Nous ne pouvons le citer sur des faits historiques vraisemblables, que dans l'expédition de Darius ; s'il veut nous entretenir de quelques monumens remarquables, il ne fait que les citer; c'est ainsi qu'il vous dit : « Entre le Borysthène ^ » et l'Hypanis, il y avait un temple de Cérès sur le » promontoire d'Hypolée. » Ailleurs, on trouve que a Scylos , roi des Scythes , fit bâtir un palais » à feorysthenis , entouré de sphynx et de griffons » sculptés sur une pierre blanche : la foudre écrasa » cet édifice. » Quelle conséquence en tirez-vous pour ' Borysthenis? quelle lumière ce fait vous donne-t il sur cette ville?
Thucydide nous apprend que le Danube était la limite de la Scythie ; Diogène Laërce nous instruit que le Borysthénite Bion était né à Olbia (i}; comme on a prétendu que cette ville portait aussi le nom de Borysthenis, cela appuie cette assertion ;
(i) Olbia ou Oli^icu
maïs quelle autre lumière en peut-on tirer pour l'histoire? (i)
Strabon donne des détails géographiques. Il est très-exact^ très-bon à consulter sans doute , pour savoir la véritable situation des villes existantes encore de son temps et dont il ne reste plus de ruines ; mais qu'apprendrons-nous de plus ?
Pline nous dit que la ville de Thyras^ située sur le fleuve de ce nom, s'appelait autrefois Opbiuse (2) ; que la Course d' Achille à pris son nom de oertains jeux que ce héros y institua : c'est tout ce que ce savant homme nous fournit, et ce que nous allons contredire. Nous ne pouvons répondre que par la mythologie aux faits qui concernent les héros qu'elle célèbre ; nous la présentons sous le même jour où Ton nous l'a transmise , et jamais
(i) Ce n'est que dans une note que j'ose me permettre de nier positîyement. Voilà Olbia et Borysthenis ne faisant qu'une ville. Où est la yraisemblance ? Olbia était située stir la rWe droite de l'Hypanis et à son emboucbure^ toutes les villes y telles que Th jras et autres y ont pris le nom du fleuve qui les arrose ; le Borystbène coule à quinze lieues d'Olbia ; toutes les médailles trouvées dans les ruines de cette dernière portent son nom ; il est donc bien certain que Borysthenis était une autre ville. D'après ces faits, ajoutes foi à ces citations détachées, écrivez l'histoire!... Ah I du moins en la lisant, ne blâmez pas l'esprit de doute qui accompagne son. auteur , surtout quand il a vérifié les localitéf .
(1) Strabon distingue ces deux villes.
la fable n'est venue plus à propos pour réfeter ides fables. Nous avons déjà attribue à Néoptolème l'in-^ stitutîon de ces jeux sur le lieu nommé Course d'Achille : Thistoire de celui-<i justifiera notre opinion. On ne trouve nulle part qu'Achille soit venu ni en Tauride, ni dans les pays qui l'avoisinent j Achille, fils de Pelée, fut nommé PyrithoUs, c'està-dire sauvé dû feu : Chiron le surnomma Achille. Quand Thétis, sa mère, fut informée que toute la noblesse grecque devait se réunir sous les murs de Troie , elle cacha son fils chez Lycomède. Ulysse le ramena. Achille se distingua à la tête des Jifyrmidons, et fiit tué par Paris. Ses cendres, renfermées dans ime urne d'or avec celles de Patrocle , fiu'ent déposées dans un tombeau sur l'Hellespont , et on lui éleva un temple à Sigée.
Ce que l'on vient de rapporter des principaux auteurs suffit pour fixer ce qu'on doit penser des. autres.
Olvia était située à l'embouchure de l'Hypanis : on l'a souvent confondue avec Olivia , ville de l'Asie Mineure enBithynie, citée par Ptolémée (i}, et avec Olivia dans la Lycie. Les Milésiens la fondèrent (2). Son heureuse situation , son commerce considérable , ses foires préparèrent sa célébrité j
(i) Ptolémée, 1. 5.
(2) Strabon, 1. 7.
Qigitizedby
DE là"* Nouvelle russie. 4^
elle fut assurée par le surnom' d! Olviopolis y ville fortunée.
<c Dion Chrysostôme , qui s'y trouvait sous le » règne de Trajan , nous transmet qu'alors elle » était déjà déchue de son ancienne grandeur, et » que les incursions des peuples barbares ses voi- » sins i*avaient ruinée. Ik avaient détruit une » grande partie de la ville et des fortifications, » renversé les statues dans les temples et sur les » tombeaux. Quelque temps après , l'empereur » Antonin lui envoya des secours pour la protéger » contre l'invasion des Tauro-Scythes. Olvia existait » encore d» temps ê^jàmmien Marcellin , dans le » quatrième siècle.
» La suite des médailles de cette ville est auto^ » nome jusqu'au règne de Septîme Sévère , dont on » trouve des médailles frappées à Olvia , avec la j> légende OA BIonoAEITON (les habitans d'Ol- » viopolis); suivent celles de sa femme Julia^ de ses » fils CaracaUa et Geta. Cette suite impériale finit » à Alexandre Sé\^ère et à sa mère Mammée.
» Les fouilles que l'on a faites à Ohia ont en- » richi le cabinçt de S. M. l'empereur, et ceux de » quelques particuliers, de quantités de monumens » et d'objets fort curieux , tant sous le rapport de » l'art , que sous celui de la paléographie et de la » numismatique.
» JLes médailles d'Olvia offrent des types variés » à l'infiuQÎ, et prouvent qu'à certaines époques le
46 " ' ^ iltSTOiRti
3) talent des ardstes chargés de la confection des î) médailles ou monnaies , ne le cédait en rien à » ceux des autres villes de la Grèce.
» Les plus connues sont celles qui représentent » d'un côté la tête du dieu Fan y et sur le revers le » CorylCy avec l'arc et la hache d'armes, ainsi que » celles qui représentent la tête d'Apollon ^ et sur » le revers. un aigle ^ ou autre oiseau déchirant » un poisson. Apollon était le patron des Milésiens^ » et son effigie se trouvait sur un grand nombre » de monnaies, à Olviopolis , tant en argent qu'en » bronze, avec le revers cité plus haut, et avec la » lyre.
» Les médailles en argent sont rares ; celles d'or » et d^electrum le sont infiniment. On en trouve » quelques-unes en fer , dont les types usés sont » indéchiffrables. »
La plupart de ces superbes édifices dont on s'est plu de décorer les anciennes villes des colonies , n'ont existé que dans la tête des enthousiastes qui se passionnent pour l'antiquité, comme s'il était honteux de vivre dans les temps pi*ésens. Une ville qui n'existe que par le commerce, qui est isolée sur une terre étrangère > n'aura jamais ce luxe de bâtimens dont on embellit les capitales lî'un état.
Il ne reste d'Olvia (i) que des ruines, où la vé-
(i) En gfec, c'est Olvia^ 0A&«. L'habitude a conservé le
rite ne retrouve rien , mais où Fimagination crée des temples, des palais et des eaux jaillissantes. Qu*on veuille se retracer un moment l'époque où les colonies furent fondées , on les verra habitées par des hommes intéressés , avides de s'enrichir promptement, et très-disposés à quitter les limites de la barbarie , aussitôt que leur fortune sera assuréci Ce n'était pas de tels colons qui élevaient des édifices somptueux ; ils savaient se contenter du strict nécessaire ; la patrie qu'ils avaient abandonnée momentanément était Tunique but de leurs plus chères espérances.
Ordessus était située sur VAxiace, d'après Ptolémée. Nous ne pouvons fixer précisément le lieu que cette ville occupait , à moins que XAxiace et VIngoulek ne soient la même rivière , ce que nous ne pouvons assurer. Les modernes ont fait venir Otchakoff {i) d'Ordessus, et pourquoi? quel auteur ancien a décrit sa position ?
Ordessus fut , dit- on , la capitale des Callipides : Pomponius Mêla place ce peuple surYjéxiace^ mais Hérodote dit formellement que les Callipides occupaient le pays situé entreV Ifypanis et leBorysthene: qui croire ? N'est-il pas plus sage de s'en tenir à ce
mot Olhia. L'auteur a visité ses ruines : il en sera parlé à l'article du voyage.
(i) Forma Leoni, t. 2 , p. 280.
48 âisTdiRfi
que nous avons dit au commencement de ce chapitre ?
Thjras n'oflfre aucun vestige. On a placé Ophiuse au-dessus du golfe formé par l'embouchure du Dniester, ce qui répond au village de Mayac : nous n'y avons non-seulement pas remarqué de ruines , mais pas même une position qui parût susceptible d'avoir été l'emplacement d'une ville : on pourrait s'en rapporter à nous qui avons habité dans les environs.
L'antique Niconium est aussi ignoré que Mavo-^ Castro , qu'on dît lui avoir succédé du temps des. Génois. Les modernes en ont fait la ville d' Akerman . ' Mais celle-ci n'a rien d'ancien ; son château fort est l'ouvrage des Génois : la situation du château est belle ; la position occupée actuellement par le village est des plus heureuses , mais rien ne prouve que c'était là que fût Niconium. (i)
Il ne faut pas compter au rang des antiquités^ certaines inscriptions qu'on remarque au château
(i) Je rends à la vérité Thommage qui lui est dû , d'après ma manière de croire la saisir. Akerman est un des sites qui me parussent les plus intéressans ; les environs de ce village sont pittoresques ; j'aurais désiré apprendre qu'on y eût trouvé quelque monument antique, quelque médaille.,. Mes vœux ont .été satisfaits; j'en ferai part à la fin de ce volume. Akerman , quoique maintenant à la Russie , est séparé par le golfe du gouvernement de Cherson.
DE ^k NOUVELLE RUSSIE^ 49
Dackerman. Les ayant observées de près ,' j'ai reconnu des pierres arrachées d'un cimetière voisin , qui servaient à réparer les dégradations que l'édifice avait éprouvées.