‹ Essai sur l'histoire ancienne et moderne de la nouvelle RussieChapitre 8 sur 44 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Des Scythes royaux.

Il semble que la prospérité devrait rendre plus sage et plus modeste; mais il n'est que trop vrai qu!dle augmente l'amour-propre , si toutefois elle ne conduit à l'orgueil. Les succès des Grecs et des Romains les aveuglèrent : ils versaient le mépris sur tout ce qui n'était pas né à Athènes ou à Rome, et le mot générique de barbare était l'épithète dont ils caractérisaient tout ce qui n'avait pas reçu le jour en Grèce ou en Italie.

De cette dénomination générale, il résultait une grande confusion ; on ne daignait point admettre de distinction parmi les peuples qu'on renfermait dans la même catégorie.

Il n'est pas dans notre plan de donner des détails sur les Scythes en général : avant de concevoir un pareil projet , il faudrait assigner les limites de la Scythie. Quel travail cela exigerait-il î puisqu'on confondait autrefois sous le nom de Scythes les Avares, les Bulgares, les Chazares, les Chrobates, les Hérules, les 'Huns, les Lèches, les Petchénègues, les Russes, les Serves, les Slaves, les Tatars , les Tauriens, les Turcs et les Uzes. (i)

(i) Histoire de là Tauride, du savant archevêque deMo-

• D'après CQtte confusion , où prendre le véritable Scytlie ? Ptolémée , dans sa Géographie , parle des Scythes d'Afrique (i); Diodore de Sicile, de ceux de l'Inde. S'il est permis d'énoncer une opinion qu'on n'ose cependant pas garantir , on envisagera les Scythes royaux comme le centre de la Scythie, leur pays comme le point principal , leur civilisation comme la plus avancée. On va essayer de le prouver.

Ce pays était borné d'un côté par le Tanaïs , et se perdait de l'autre dans l'immense désert de Gerrho. Au midi, il aboutissait aux montagnes de Tauride; à l'ouest, il confinait avec les Neiges. Hérodote convient que les Scythes royaux regardaient les nomades coxnme des esclaves. Lorsque d'une nation aussi ancienne on peut saisir un point de vraisemblance , on s'en empare comme d'une probabilité , en se réservant de ne lui donner que le degré de confiance nécessaire; or, des Scythes plus civilisés , puisqu'ils obéiss^t à un roi , nous préviennent en leur faveur. Hérodote ajoute : « Les. » nations nommées rajales sont les plus vaillantesL

hilow. Les recherches de ce respectable prélat sont trèsétendues , ses réflexions aussi morales que judicieuses. Nous renvoyons à son ouvrage qu'on peut considérer comme une source d'érudition.

(i) Nous, ajouterons des 4^Ui^^ s^r quatre-vingts autresi peuples , à la fin de cette première époque*

» et les mieux policées de la Scythîe ; leur popu- » lalion l'emporte sur celle des autres Scythes. » Comment les royaux seraient-ils les plus vaillans ^ s'ils n'avaient sur les autres un avantage de discipline ; comment seraient-ils les mieux policés, s'ils n'avaient déjà des lois en vigueur; comment seraient-ils les plus populeux , s'ils n'étaient soumis à une sagesse d'administration qui leur procure plus d'aisance? S'ils traitent d'esclaves ceux qui les avoisinent, c'est qu'ils ajoutent aux idées que la civilisation procure , celles de pitié pour des peuples plus arriérés qu'eux, (i)

(( Le serment le plu» redoutable chez ce peuple, » dit encore Hérodote , c'est de jurer par le trône. » Ce trône était donc pour eux non-seulement un signe révéré de la puissance , mais encore un objet de vénération respectueuse : ces combinaisons annoncent une subordination réfléchie. En vain voudrait-on confondre ici l'obéissance et le respect; que de gens sont obéis sans être respectés! Anacfaarsis, ce Scythe fameux .dans l'antiquité par sa sagesse, ses connaissances et sa fin tragique, auraii-il été jaloux d'acquérir des lumières de plus chez les étrangers , si sa nation n'en eût déjà assez possédé pour lui donner le désir de les étendre ? Les Grecs furent émerveillés de trouver autant de

(i) Bayer confond les Scythes royaux avec les nofxnades; t. I.

sciences réunies dans la personne de ce philosc*!phe ; ils le jugèrent beaucoup plus avancé que ses compatriotes^ qu'ils ne connaissaient pas, et ce raisonnement n'était point juste. L'auteur du F'ojage du jeune Anacharsis prend son héros dans la même famille (i)^ par conséquent parmi les Scythes royaux, puisque le philosophe appartenait de trèsprès au roi. (^)

II ne peut eiiister de doute sur la position de la Scythie royale ; ce que nous venons de rapporter distingue le peuple qui l'occupait , et semble jvi&* tifier l'opinion que j'ai avancée j je le répète donc, les Scythes royaux étaient les premiers d'entre les Scythes*

En reprochant à ce peuple le Êinatisme religieux dont Anacharsis fut victime, on doit être disposé à l'indulgence en considérant combien de nations^

(i) « Les Scythes, dit Hérodote , détestent les usages des V étrangers et abhorrent ceux des Grecs. Anacharsis , au » retour de ses voyages , passa par CysiquCy ville de THéles- » pont ; il assista à la fête que les habitans célébraient à » l'honneur de la mère des dieux ; il promit à la déesse de » sacrifier sur son autel » à la manière des Lyciconiens , si elle 9 daignait le ramener sain et sauf dans sa patrie.' Fidèle à » son voeu , il voulut cacher son sacrifice à ses concitoyens; » mais un Scythe le découvrit dans la province d'Hylée , près » de la carrière d'Achille. Le roi en fut averti et le tua d'un » coup de flèche. »

(a) Tom. II, pag. a.

d ailleurs très -civilisées, ont* été coupables de la même manière. L'Etre suprême ne prescrit point de verser le sang des hommes pour punir une erreur en cftoyance ou en politique ; mais il nous a laissé le choix entre la justice et l'intérêt.

On accusait les Scythes royaux de tenir tellement à leurs anciens usages , que toute innovation était un crime capital et digne des plus. grands châtimens (i). Les sciences et les arts se perfectionnent difficilement , quand on redoute de communiquer avec d'autres nations ; le bonheur des peuples en est-il augmenté ou alté^é ? C'est une question décidée dans l'histoire des mœurs. Malgré leur sévérité , ces Scythes passaient pour des hommes sages: il serait ridicule de juger de toute la nation par le seul philosophe Anaoharsis ; mais il serait plus injuste encore de la considérer comme barbare , parce que les Grecs l'ont nommée ainsi.

Les Scythes nomades avaient dès mœurs bien différentes , ils étaient plutôt dépendans de l'instinct que de la réflexion; ils n'imitaient les Scythes royaux que dans la possession inaltérable du principe d'habitude ; avec cette différence qu'il tenait à la civilisation parmi les royaux, et seulement à l'état naturel dfiez les nomades.

Du temps de Pythagore , les grands prêtres scy-

(i) C'est Tobservation de ce même principe qui concouit à l'ancienneté des CbinoU.

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ihes étaient Abaris^ Anacharsis, Zamolxls. Le grand prêtre, chef suprême du culte, réglait les mœurs, inspirait une philosophie douce, dont I amour du bien public , le respect dû à ses pères , la vénération pour Tordre déjà établi , étaient les principales bases.

Lorsque les colonies grecques recherchèrent l'alliance de leurs voisins , elles trouvèrent le nomade farouche les évitant , les maudissant; puis se laissant gagner jusques à traiter avec eux , elles firent de ce peuple tout ce qui leur plut ; les Scythes royaux , toujours réservés, ne se lièrent point avec des nouveaux venus , qui apprirent à les respecter ; l'orgueil grec plia devant l'intérêt: aussi pour bien vivre avec les Scythes royaux , on dut les traiter en hommes estimables, se les attacher par des prévenances; maisFastiicieusesubtilité du Grec n'échappa point, aux Scythes; les seuls nomades y furent trompés.

Tout change et se succède dans la nature; les meilleures institutions, ouvrage des homndes, sont périssables comme eux; les nomades accueillirent des transmigrations étrangères ; ces flots d'hommes se répandirent par torrens, d'autres les suivirent ; les nomades , joints à eux , inondèrent la Scythie royale : chefs, gramds prêtres, tout disparut ; après des guerres sanglantes et des successions de peuples divers sur le même sol, il n'y resta que l'ignoranee doininatrice des nouveaux nomades. Ge fut

, Digitiz-ed

alors que les colonies grecques prospérèrent, qu'elles donnèrent des lois et au commerce qu elles établirent, et aux Scythes nouveaux quelles maîtrisèrent. C'est tout ce que nous savons des plus anciennes époques de deux des gouvernemens de la Nouvelle Russie : occupons -nous à présent de celui qui oflfre quelque intérêt.

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