CHAPITRE IX
Joseph II. — Premières réformes: èdit de tolérance ; suppression de* couvents. — la collation des bénéfices de patronage ecclésiastique enlevée à l'université de louvain. — Décret concernant les régents des collèges. — Création des séminaires impériaux. — L'instruction ecclésiastique à cette époque ; but de l'empereur. — Protestation de l'èpiscopat et des Étafs de province. —Réponse du comte de Belgiojoso, ministre plénipotentiaire. — Professeurs du séminaire général de louvain ; description et règlement de cette institution. -- Nouvelles réformes introduites dans l'université. — Émeute dans le séminaire général; désertion des élèves.— l'archevêque de Matines est mandé à tienne; menaces de l'empereur.— Situation difficile des gouverneurs généraux à Bruxelles ; singulière requête de l'université de louvain : èdits de surséance. — Joseph II rétablit le séminaire-général ; nouvelles protestations des èvèques, des États de Brabant, de l'université. — le comte de Trautmansdorff, ministre plénipotentiaire ; il fait connaître la volonté immuable du monarque. — Arrêt du grand conseil de Matines contre le cardinal de Frankenberg. — Nouvelles remontrances de l'université de louvain ; le recteur est mis aux arrêts. — Désertion des quatre pédagogies; vingt-sept professeurs sont décrétés de prise de corps. — Tumulte à louvain ; désorganisation de l'université; les facultés de philosophie , de droit et de médecine sont transférées à Bruxelles. — Fermeture des séminaires épiscopaux. — Injonctions adressées aux èvêques et aux chefs des monastères ; l'archevêque de Matines obligé de se rendre à louvain pour assister aux leçons du séminaire général. — Persécutions dirigées contre plusieurs chefs d'abbaye. — l'archevêque de Matines à Louvain. — Suppression de la joyecsk ihtrKe du Brabant. — Déclaration de l'archevêque de Matines concernant le séminaire général. — Concessions tardives de l'empereur. — Soulèvement général. — lettre du ministre à l'archevêque de Matines. — Déchéance de Joseph II. — Réintégration solennelle de l'université de louvain. — Convention de ta ffaj e du 10 décembre 1790. — Collèges. — État de l'instruction primaire. — Engourdissement intellectuel. '
Quand Joseph II devint empereur d'Autriehc cl souverain «les Pays-Bas, il s'empressa d'ajouter des innovations plus hardies aux réformes de Marie-Thérèse.
HISTOIRE DK L I.NSTRM TIO.1 l'IHLlQlfc. 181
Joseph 11, qu'on u signalé avec raison comme le précurseur de l'assemblée constituante, inaugura son règne en promulguant, le 15 octobre 1781, son fumeux édit de tolérance. Le 12 novembre, Albert de Saxe-Tcschen et Marie-Christine d'Autriche, gouverneurs généraux de la Belgique, donnèrent notification de cet édit aux tribunaux, aux magistrats et à l'université de Louvain. Ces diverses autorités furent informées que l'empereur avait la ferme intention de protéger et de soutenir invariablement la religion catholique; qu'il voulait néanmoins, par charité, étendre à l'égard des protestants les effets de la tolérance civile, qui, sans examiner la croyance, ne considère dam l'homme que la qualité de citoyen. En conséquence, la religion catholique restait dominante; mais les protestants recevaient l'autorisation de bâtir des temples, à la condition que ces éditices n'auraient ni clochers, ni cloches, ni sonneries; en outre, les dissidents étaient admis dans la bourgeoisie, dans les métiers et aux grades académiques conférés par les facultés des arts, de droit et de médecine de l'université de Louvain.
Les États provinciaux , aussi bien que les évêques , protestèrent vivement contre les dispositions de cette dépêche. Do son côté, l'université do Louvain ne garda pas le silence ; ses défenseurs prétendirent qu'elle n'avait été fondée que pour servir de boulevard et de soutien à la foi catholique; et, ils ajoutaient que la dépêche du 15 novembre occasionnerait des dissensions et des haines sans fin entre les vrais croyants et les réformés «.
1 Voici les termes mêmes de la remontrance «le l'université à l'empereur - Dans ces États, où les ministres de la vraie religion ont et doivent avoir « nécessairement la liberté de marcher la téte levée, de montrer l'appareil « de leur ministère, et d'annoncer en public au peuple assemblé autour < d'eux dans les temples du Seigneur, les vérités immuables de l'Évangile ; ■ où il leur est permis, où il est un de leurs premiers devoirs de crier tout
haut : Cavete à fet menlo ; dans ces Étals, sire , s'il y a encore de la rc- * ligion parmi le peuple , s'il y a de vrais catholiques . et certainement il « y en a aux Pays.- Bas , il > aura de l'opposition entre eux et les prétendu!»
HISTOIRE DE l/lMSTRUCTlON PUBLIQUE.
Le monarque philosophe, loin de prêter l'oreille à ces remontrances, continua son œuvre avec plus d'ardeur. Encourageant l'esprit de recherche et d'examen, il élargit le champ de l'élude; de nouveaux auteurs, jusqu'alors à l'index, devinrent accessibles '. Après avoir supprimé ensuite les couvents tnutiles, par un édit du 17 mars 1785, Joseph enleva brusquement à l'uuiversité de Louvain un de ses plus grands privilèges, en abolissant le 24 novembre, sans aucune exception ou réserve, tous les induits de collation ou de nomination accordés par les souverains pontifes à la faculté des arts ou au corps universitaire, en ce qui concernait les bénéfices de patronage ecclésiastique. Non content d'abroger encore l'appel au pape et de soumettre à son approbation les mandements des évéques, l'empereur attaqua de nouveau, par un décret du 30 mai 1785, l'organisation de l'université de Louvain. Il fut statué que, t par provision et jusqu'à autre disposition, t lorsque quelque place de président d'un collège à Louvain
* deviendrait vacante, les proviseurs dudit collège, ou autres, « à qui la collation de la place appartenait, ne la conféreraient t pas , mais qu'ils établiraient seulement un desserviteur ou
• administrateur provisionnel, et capable pour, par intérim, c en remplir les devoirs et fonctions ; de quoi lesdits provi- « seurs ou collateurs devraient chaque fois informer les rect leur et députés de l'université, qui devraient aussitôt en « informer le gouvernement. » Un autre décret du 12 octobre déclara que les dispositions de l'ordonnance du 30 mai seraient applicables aux régents des collèges de philosophie; et en général à tous les professeurs de cette faculté.
Joseph préludait par ces règlements à des réformes plus
■ réformé* , et celle opposition est de nature à exciter des troubles. Voy. Recueil des représentations, etc., t. iv. 1 Voy. ffist. Je Joseph II, par M. C. Paganel, liv. m.
HISTOIRE DE l/lNSTRUCTION PIBLIOUE.
graves. Le 16 octobre 4786, parut un édit dont le préambule était ainsi conçu :
« Joseph, par la grâce de Dieu, empereur de» Romain*, duc
< de Brabant, de Limbourg, etc. Le bonheur de nos sujets, • dont nous sommes sans cesse occupé, exige que nous pre- « nions des mesures pour remédier à cette corruption des « mœurs, qui fait successivement de nouveaux progrès, et dont « un des principaux effets, aussi funeste à la religion qu'à
< l'État, est de substituer l'amour désordonné de soi-même c et de ses convenances particulières à la charité chrétienne, « dont la pratique est cependant un des premiers préceptes « de notre sainte religion et la vraie source du bien de la s<>- « ciétc en général et de chaque individu en particulier. Les
< efforts du clergé de nos provinces belgiques, notamment de c celui chargé de la cure d'âmes, déjù impuissants pour arrê- « ter te débordement, deviendront par la suite encore plus in-
< fructueux, et par l'accroissement naturel du mal, et par la « difficulté de préserver la jeunesse gui se destine à l'état ccclé-
< siaslique, d'une contagion qui à la fin deviendrait générale. « Nous devons donc commencer par former pour le clergé une t pépinière d'élèves, qu'une éducation suivie dès le premier t âge des passions préserve de toute corruption...; à qui une i instruction solide et éclairée donne les mêmes principes, » les mêmes maximes, la même méthode et la même ardeur c pour conduire et ramener à l'amour de notre sainte religion « les ouailles qui leur seront en après confiées, et qui cn6n « ajoutent à l'étude de la théologie les connaissances d'autres t sciences utiles, etc. » En conséquence, l'empereur instituait un séminaire général à Louvain et un séminaire filial à Luxembourg; tous les écoliers du clergé, tant séculier que régulier, des provinces belges, devaient, à dater du mois de novembre 1786, être réunis dans l'une ou l'autre de ces écoles, pour y être élevés dans une parfaite uniformité d'instruction et de morale. Le cours dans les deux séminaires était de cinq an-
484 HISTOIRE I)F. l'instruction PUBLIQUE.
nées; nul ne pouvait dorénavant être admis aux ordres majeurs avant d'avoir achevé ce cours. Les séminaires épiscopaux étaient supprimés et convertis en presbytères, dans lesquels les élèves séculiers des séminaires impériaux devaient se retirer, après avoir terminé leurs études, pour y pratiquer, sous les yeux de leur évêque, tous les exercices qui pourraient les rendre propres à la cure d'âmes. Il était également défendu aux ordres religieux d'admettre désormais à la prise d'habit des postulants qui n'auraient pas achevé leurs cours dans les séminaires impériaux. Les élèves devaient être agréés et présentés par les évéques '. Les bourses créées pour l'élude de la théologie étaient considérées comme fondées en faveur des étudiants admis dans le séminaire général ou Glial. Enfin, tous les élèves, soit séculiers, soit réguliers, devaient être uniformément vêtus en soutane noire, manteau court, avec le collet et la bordure en couleur violette.
L'instruction ecclésiastique au xvni* siècle était restée stationnaire en Belgique. Chaque évêque, maître dans son séminaire, donnait aux études la direction qui lui paraissait convenable; et, en général, le cercle de ces études était fort restreint. La scolastique formait dans la plupart des séminaires et des abbayes, la base de l'enseignement; non-seulement on négligeait l'étude des langues hébraïque et grecque, mais l'histoire religieuse même était presque inconnue, de même que la parénétique, la pastorale et l'homélitiquc. Les
• Voici les noms des prélats qui composaient à cette époque l'épiscopat belge : Le cardinal Jean Henri de Franckenberg et de Schellendorff , archevêque de Malines et primat des Pays-Bas ; suffragants : Pévêque d'Anvers , Corneille-François de Nelis ; l'évéque de Gand, Ferdinand- Marie, des princes de Lobkowitz; l'évéque de Bruges , Antoine Brenart; l'évéque d'Ypres, le comte d'Arberg, et l'évéque de Rureinondo, Philippe Damien . des marquis de Hocnsbroeck. Les suffragants de l'archevêché de Cambrai étaient : l'évéque de Tournai, Guillaume Florentin, des princes de Salm-Salm, Wild et Rhcingrave ; l'évéque de Namur.M. Albert-Louis, comte de Lichtervelde.
«lèves, façonnés surtout aux subtilités de l'école, paraissaient plus habiles à soutenir une thèse qu'à faire un sermon convenable. Joseph, disaient ses partisans, avait donc pour but de comprendre dans les études théologiques, les sciences propres à former un bon curé; et il pensait que ces études pouvaient se faire avec plus de fruit dans des institutions centrales que dans des écoles particulières'. Toutefois, dans un écrit serai-ofticiel, on prétait au monarque réformateur d'autres motifs. < Il avait créé, disait-on, les séminaires impériaux, afin de former le clergé belge, jusqu'ici trop imbu de maximes étrangères, aux vrais principes du système social; de ramener les prêtres au christianisme primitif ; de substituer à l'éducation monacale et à l'égoisme des couvents, l'enthousiasme de la patrie, et Vattachement à ta monarchie autrichienne ; d'écraser Y hydre ultramontaine; de donner aux jeunes prêtres une éducation uniforme et en rapport avec les lumières du siècle; de leur faire voir comment la société s'est civilisée, etc. \ » Au surplus, dans ses autres États, Joseph avait également supprimé les séminairesdiocésains, ainsi que les écoles monastiques, pour y substituer un petit nombre de séminaires impériaux. Les États héréditaires en possédaient sept : un à Vienne, pour la haute Autriche; un à Prague, pour la Bohème; un a Olmutz, pour la Moravie et la Silésie ; un à Lemberg, pour la Gallicie et la Lodomérie; un a Gratz, pour la Stirie, la Carinthie, la Carniole, Gorice et Trieste; un à Inspruck, pour le Tyrol; un à Fribourg, pour la basse Autriche. La Lombardie autrichienne avait également son séminaire général, établi à Pavie ; le plan de ce dernier institut fut adopté plus tard pour le séminaire général de Louvain.
' Voy. Uist.de la Belgique, par Dewez, t. VI.
' Plan de l'institut des séminaires généraux (traduit de l'allemand), Bruxelles, Lefrancq, 1787. - L'auteur de oc faclum «lait l'abbé Dufour ; il reçut, pour récompense, une chaire dau« le nouvel institut de Louvain.
186 histoire ne l'instruction publique.
L'édit du 16 octobre 1786 répandit une sorte de consternation dans le pays; de toutes parts des remontrances arrivèrent a l'empereur, car les Etats provinciaux s'étaient joints aux évêques pour protester contre un acte contraire aux lois constitutionnelles '. Dans une représentation , datée du 14 novembre, le cardinal de Franckenberg exposait que les séminaires impériaux porteraient le plus grand préjudice à la juridiction des évéques, privés désormais du droit d'enseigner la théologie à leur clergé; qu'ils auraient pour résultat de diminuer le nombre des aspirants à l'état ecclésiastique, peut-être aussi d'exciter l'insubordination parmi les jeunes prêtres, inconnus aux évéques qui devaient les employer. Le prélat finissait sa supplique en demandant à l'empereur de laisser , comme auparavant , la liberté aux clercs de faire leurs études de théologie, soit dans les collèges de l'université de Louvain, soit dans les séminaires épiscopaux. Le comte de Belgiojoso, ministre plénipotentaire, rendit compte de cette représentation aux gouverneurs généraux ; puis il répondit à l'archevêque de Malines : c Que les « ordres de S. M. concernant l'ouverture du séminaire, au
• Dans le Mémoire sur les droit» du peuple brabançon, présenté aux États de Brabant, le 23 avril 1787, par Vandernool, on trouve ce qui suit : « .... Je commence par demander de quel droit on supprimeles séminaires « épiscopaux , ou celui d'Anvers, qui est l'unique en Brabant. Ce séml- « nairc a été érigé légalement : lia donc droit d'exister; et les diocésains « d'Anvers ont le droit également acquis d'y étudier la théologie. De quel
■ droit peut-on obliger ceux qui sont appelés à l'état de prêtrise (séculiers « s'entend) de faire un cours de cinq ans de théologie dans l'université de « Louvain, et d'y demeurer cinq ans dans le séminaire général, cl puis de » se retirer dans les anciens séminaires épiscopaux? Le concile de Trente, « reçu et publié en Brabant en due forme, ne prescrit rien de tout cela....
- De quel droit veut-on , peut-on obliger une personne qui aspire unique- « ment à la prêtrise, de se retirer dans les anciens séminaires épiscopaux •• pour y pratiquer les différents exercices et fonctions ecclésiastiques, afin « de la rendre plus propre à la cure d'âmes? Il n'en est pas : et l'exécution
■ en serait même contraire à la liberté naturelle , qui laisse a un chacun la
- liberté d'embrasser tel état auquel il se sent appelé. «
HISTOIRE DE LIMSTRUCTIO* I'LI»L1«UK. 187
c 15 novembre, étaient trop précis et trop positifs, pour lui
< accorder le moindre délai pour l'envoi de ses séminaristes à
< Louvain. >Du reste, il rassurait l'archevêque sur les alarmes qu'il témoignait au sujet de la pureté de la doctrine qui serait enseignée dans le séminaire; il déclarait en outre «que l'intention
< de S. M. n'était nullement d'exclure les évéques de l'inspec- « tion et de la surveillance du dépôt de la foi et de l'enseigne- « ment de la doctrine; que son intention n'était que dé donner « à ceux qui se destinent au sacerdoce, l'éducation et l'iustruct tion convenables à l'importance et à la dignité de cet état;
< que., dès qu'ils auraient fini au séminaire général le cours
< prescrit , ils rentreraient dans les presbytères épiscopaux ,
< sous la conduite et la direction immédiate des évéques, pour
< être employés comme ceux-ci le trouveraient convenir dans le « saint ministère; que quant à l'enseignement de la théologie, « la piété de S. M. devait être un sùr garant qu'elle ne permet- « trait jamais qu'on y enseignât aucune erreur; que d'ailleurs . on s'empresserait de donner à l'archevêque tous les apaise- « ments qu'il pourrait désirer, pour le tranquilliser sur la pureté « de cet enseignement, et d'établir à cet effet le concert si dési- « rable avec le gouvernement et l'épiscopat, pour parvenir à la « reforme dont le clergé en général avait un besoin si reconnu, « tant du côté des mœurs et de la discipline, que du côté de On- « struction. » Ces expressions calomnieuses et outrageantes, qui expliquaient sans détour le préambule de Joseph II, affligèrent profondément le clergé, et contribuèrent à augmenter l'irritation qui déjà se manifestait dans le pays contre le despotisme du monarque réformateur '. Mais ni les justes protestations
» «Joseph II. dit M. de Gerlache, calomniait les évéques en les dépeignant comme incapables d'instruire convenablement les jeunes ecclésiastiques confiés à leurs soins, et il calomniait la nation en insinuant qu'elle était atteinte d'une corruption qui menaçait de devenir universelle. Nul peuple au monde, peut-être, n'avait conservé plus de foi, plus de probité, plus de mœurs que les Belges. . Hist.du royaume de* Pays Bas, t.
des évéques, ni les remontrances des États provinciaux, ne purent vaincre l'obstination de Joseph; aussi fallut-il céder. Les séminaristes des différents diocèses commencèrent à arriver à Louvain dans la première quinzaine de novembre; et au commencement du mois suivant , ils étaient déjà au nombre de 300.
L'épiscopat avait fait son devoir en protestant contre la création des séminaires impériaux; il semblait d'ailleurs que le gouvernement voulût justifier les craintes manifestées par les chefs de l'Église belge, en confiant la direction de la nouvelle école de Louvain à des hommes mal notés pour leur doctrine et leurs mœurs. Ainsi le président du séminaire général était un Allemand, l'abbé Stoeger,'qui, en 1776, avait encouru la censure du cardinal Migazzi, archevêque de Vienne; venaient ensuite le docteur Leplat , qui soutenait les opinions les plus téméraires , et l'abbé Dufour, Suisse violent et brutal, auteur du plan de l'institut des séminaires généraux , où il blâmait le célibat des prêtres et qualifiait le pape d'hydre ultramontainc. « Les élèves reprochaient à leurs professeurs des opinions hasardées, la défense d'auteurs condamnés, un penchant décidé au protestantisme; ils ne les voyaient ni lire leur bréviaire, ni porter l'habit clérical; ils ignoraient s'ils étaient réellement prêtres. Plusieurs soutenaient avoir remarqué leurs rires , à l'aspect de leurs élèves se livrant a des pratiques de dévotion. L'un de ces professeurs ne voulait plus de messe solennelle, parce qu'il trouvait que cela durait trop longtemps et ne signifiait rien; il cherchait à se procurer un prêtre qui pût expédier une messe basse en une minute \ »
Les élèves faisaient aussi entendre des plaintes araères sur la manière dont on les avait logés. Pour former le séminaire général, le gouvernement avait enlevé à l'université quatre collèges conligus : celui du Pape, celui des Vétérans, celui de Win-
• lettres sur ta révolution brabançonne, par A. Borgnot. I. i".
HISTOIRE DE L'INSTRUCTION l'i 1:1 loi 1 .
kele el celui de Bay. Le dortoir des élèves consistait en une vaste salle oblongue, éclairée des deux côtés par quarante fenêtres, et divisée en deux parties égales, au moyen d'une cloison en toile, qui la traversait dans toute sa longeur. D'autres cloisons de même matière formaient ensuite de chaque côté autant d'alcôves ou de stalles qu'il y avait de fenêtres, en laissant un espace vide le long de la grande cloison, pour servir d'ambulacrc. Chacune de ces stalles constituait le logement d'un séminariste, logement qui n'était fermé, du côté de l'ambulacre, que par un rideau mobile. Une double corde, qui s'attachait à tous les rideaux, les faisait s'ouvrir et se fermer, comme par enchantement, au gré du préfet chargé de la surveillance du dortoir «. Les séminaristes se plaignaient aussi de la sévérité du règlement; le régime du nouvel institut contrastait, en etTet, avec l'espèce d'indépendance dont jouissaient les autres étudiants de l'université. Dans le séminaire général, il fallait se lever à cinq heures du matin, les jours de leçons, puis se livrer à la prière et à des lectures pieuses ; à six heures , on célébrait la messe; immédiatement après, venait le déjeuner; de sept à huit heures, il y avait élude; de huit à dix, leçons publiques; de dix et demie à douze, étude. Le diner venait ensuite, puis la récréation, puis encore des leçons publiques, de deux heures à quatre. Le reste de l'après-midi était divisé de la manière suivante : une heure de récréation, une heure d'étude, une heure de répétition , le souper, une heure et demie de récréation , enGn la prière du soir. La journée était close à huit heures et demie. Les dimanches, les jours de fête et de récréation, on ne
• Voy. Rapèdius de Berg (Mèm. et documents pour sertira l'hist. de ta révolution brabançonne), |»r M. Gérard , t. î. — Cet écrivain cite une lettre datée de Louvain, 16 novembre 1780, dans laquelle on lit : « Le gouverneur Saxe-Tescheii a été voir le nouveau séminaire, et il Ta trouvé si bien , qu'il a dit hautement que les écuries de ses chevaux étaient de la même structure , mais mieux arrangées . et que les fils des nobles et des conseillers y seraient mal logés.., -
190 histoire: i>e l'instruction publique.
se levait qu'à six heures, et il y avait seulement quatre heures d'études, dont deux le malin et deux l'après-midi. On ne pouvait jamais sortir de l'établissement sans la permission du supérieur. Il était aussi formellement défendu d'introduire qui que ce fût dans sa chambre, de passer la nuit hors de l'école, de jouer aux cartes ou à d'autres jeux de hasard, de se servir de tabac à fumer, de prendre ou de se procurer, dans le courant de la journée, de la bière, du vin ou d'autres liqueurs. Ce règlement, dont le but était pourtant louable, ne pouvait être accepté sans murmures par des élèves habitués à un tout autre régime ; aussi ne tardèrent-ils point à vouloir briser un 'joug qui leur paraissait humiliant.
En même temps qu'il empiétait sur les prérogatives des évèques , Joseph 11 nourrissait le dessein de réformer complètement l'antique organisation de l'université de Louvain. Un rapport sur cet élablissement avait été envoyé à l'empereur pur M. Leclerc, membre du conseil d'État'. Cet administrateur prétendait que « l'université était arriérée de deux siècles, en com- « parai son de celles qui sont bien constituées , et qu'il y mau- < quait des leçons sur presque tous les objets d'enseignement « les plus importants et les plus utiles. > Aussi, prenant pour guide un ouvrage pédagogique publié en Allemagne par Sonnenfels, proposait-il, pour chaque faculté, pour chaque cours, des réformes vraiment minutieuses; attaquant ensuite la con-
• Mss. de la bibliothèque de Bourgogne (no 17591 de l'inventaire général). — Jacques-Antoine Leclerc, né à Schleidcn, dans le duché de Luxembourg, en 1731 , fut proclamé licencié en droit à l'université de Louvain, le 11 octobre 1757. En 1702, Leclerc fut nommé auditeur de la chambre des comptes à Bruxelles; en 1704, membre de la jointe des administrations; en 1769, membre du conseil privé; en 1770, membre de la chambre suprême pour les provinces de Luxembourg, de Gueldre, de Flandre, du Hainaut , de Namur et de Malines; en 1780, conseiller d'État; l'année suivante , membre du conseil royal du gouvernement ; enfin , en 1793 , président du grand conseil de Malines.
HISTOIRE DE L'iNSTRl'ETION PUBLIQUE.
slitution même de l'université, il conseillait à l'empereur tle substituer un règlement plus simple, plus approprié aux exigences de l'époque, à tous les statuts et privilèges dont jouissait la vieille académie, et de supprimer en même temps les principaux emplois, notamment la dignité de chancelier et celle de conscrvateurdes privilèges. Bien que le cabinet de Vienne ne crût pas devoir adopter toutes les innovations proposées par M. Leelerc, il ne respecta pas cependant ce vieil édifice universitaire dont le pays s'enorgueillissait encore. Quand il fut question de fonder le séminaire général, le gouvernement défendit aux membres composant l'étroite faculté de théologie de conférer désormais les places vacantes dans leur corps; il priva aussi ce collège de ses biens et revenus, qui furent administrés, au nom de l'empereur, par un receveur particulier. Ix» gouvernement ne pouvait pas s'arrêter en si beau chemin : il destitua bientôt trois professeurs en théologie 1 , il n'autorisa point l'élection d'un nouveau secrétaire ; il défendit au receveur des deniers de la cave de l'université, d'en rendre compte au recteur et aux députés de l'académie, et ceux-ci reçurent ordre de ne plus disposer de ces deniers; il supprima l'élection du recteur, qui se faisait tous les six mois, et le recteur en exercice fut maintenu dans ses fonctions pour un temps illimité; il abolit enfin le tribunal du recteur, celui des cinq juges des causes d'appel, et celui du conservateur des privilèges. Quel réveil pour cette école qui se croyait à l'abri de toute vicissitude, de tout changement!
Toutefois, elle n'osa pas alors résister ouvertement aux edils impériaux; mais il n'en fut pas de même des élèves du séminaire général. Dans ce dernier établissement les leçons avaient commencé le 1 er décembre 1786; et cinq jours après, les jeunes clercs étaient en pleine révolte. Réunis dans le réfectoire, ils se soulevèrent aux cris de vivat teminarïum Mcchliniense , Gandense, Antwerpiense , etc. ! Perçant Germant et reliqui omnes!
• MX. Ghenne , Vandevelde et Wuyls.
L'abbé Stoeger, ayant tenté vainement d'apaiser le tumulte, partit le lendemain pour faire son rapport au gouvernement. Celui-ci chargea M. Leclerc d'arrêter les progrès de cette fermentation; il échoua comme le directeur; alors le gouvernement envoya à<Louvain 32 dragons et le substitut du procureur général. Interrogés sur ce qu'ils désiraient, les élèves répondirent presque unanimement : Donam doctrinaux, et ut epUcopi regant. Le plus grand désordre régnait dans l'établissement; la plupart des professeurs avaient été obligés de se réfugier en ville, et les séminaristes séquestrés étaient gardés à vue par les soldats '. Les élèves des différents diocèses obtinrent enfin la permission de rédiger une requête générale , par laquelle ils demandèrent en substance un adoucissement dans le régime du séminaire, et un enseignement donné sous la direction et la surveillance des évêques. Loin d'accueillir celte requête, le gouvernement fit marcher sur Louvain le régiment de Murray ; il prit possession du séminaire le 13 décembre; et aussitôt trois conseillers de Braient commencèrent des poursuites contre les auteurs ou fauteurs de l'insurrection. Vingt-cinq élèves, indiqués comme les plus turbulents, furent envoyés dans les prisons de l'université.
Un calme momentané avait succédé à cet orage, lorsque, le 13 janvier 1787, on distribua aux élèves le fameux plan de l'abbé Dufour; on les priait d'examiner attentivement cet ouvrage, et de déclarer ensuite s'ils voulaient se soumettre au règlement, ou sortir de l'institut. Tous les efforts qu'on fit pour engager les séminaristes à souscrire au plan furent inutiles ; le 25 janvier, le séminaire général était désert, ou du moins ne contenait plus qu'une vingtaine d'élèves. Quelques jours après, le gouvernement donnait ordre au recteur de l'université de relâcher les étudiants arrêtés à la suite des troubles du mois de décembre.
• Voy. Lettres *vr la révolution brabançonne, t. i«.
HISTOIRE DE L'INSTRUCTION PIBLlyl'E. 195
Ce dcnoûmcnt imprévu irrita Joseph : il manda bientôt à Vienne l'archevêque de Matines, qu'il croyait le moteur principal des troubles. Le cardinal, ayant obéi à cette injonction, remit au prince de Kaunitz, chancelier de cour et d'État, un mémoire dans lequel il demandait : 1° d'assurer aux évéques l'inspection et la surveillance de l'enseignement du dogme et des sciences qui touchent à la religion; 2° d'ordonner l'emploi d'ouvrages orthodoxes sous tous les rapports ; 5° de remplacer les professeurs Stoegcr, Leplat, Lajoie et Copinne, lesquels avaient entièrement perdu l'estime et la confiance des étudiants *. L'empereur, à qui ce mémoire fut transmis le 14 mars 1787, y apposa une apostille , par laquelle il chargeait le prince de Kaunitz de communiquer au cardinal l'alternative qu'il lui laissait, ou de s'instruire à fond en y mettant toute la bonne volonté possible, ou de donner sa démission; il doit, disait-il, ou changer, ou plier, ou casser.
Tandis que Joseph menaçait ainsi le chef de l'cpiscopat belge, ses lieutenants se trouvaient à Bruxelles dans une pénible situation : intimidés par les énergiques remontrances de tous les corps de l'État, ils hésitaient à poursuivre l'œuvre du monarque réformateur. L'université de Louvain, s'appuyant sur cette opposition qui devenait redoutable, consentit enfin à montrer à son tour un peu de courage. Le 24 mai 1787, le sénat académique adressa aux États de Brabant une requête, dont la forme était passablement burlesque; voici comment il débutait :
« L'université de Louvain, cette bénigne et propice mère, qui, • depuis son érection, dirigée sous des lois d'une discipline t rigide, en peu de temps est parvenue à la plus haute consi- « dération que les sciences donnent; celte mère, qui s'est « immortalisée par des hommes d'un mérite éclatant, qu'elle a « formés dans toutes sortes de sciences et dans tous les rangs,
' Voy. Dewez. ffist. de la Belgique, l. vi.
< prélats, évêques et pape, nobles, princes et empereur; celle • mère, qui s'est acquis une célébrité si éminente, que le t suint-siége l'a regardée comme le plus ferme appui de la fui « catholique, de l'ancienne doctrine de l'Église, et de la bonne i morale, se trouve dans la détresse et dans l'affliction la plus « cruelle, par. les infractions multipliées faites à ses droits et « privilèges, qui opèrent, non-seulement la dégradation de sa « constitution, mais entraînent aussi le bouleversement du « pacte constitutionnel, de la Joyeuse entrée de ce duché. » Après avoir imploré le secours de ses enfants vertueux, l'université, qui fondait en larmes aux approches du danger dont ils étaient menacés, finissait par demander non-seulement la révocation des édits de Joseph II, mais encore celle des règlements de Marie-Thérèse.
Le 30 mai, les gouverneurs généraux se déclarèrent vaincus; ils consentirent à tenir en surséance absolue, sans limitation ni exception quelconque, toutes les dispositions contraires, directement ou indirectement, à la Joyeuse entrée ou aux droits, franchises, privilèges, chartes, coutumes, usages et autres droits quelconques, publics ou particuliers. Les Etats de Brabant s'empressèrent de mettre à profit cette condescendance; ils adressèrent aux archiducs la requête de l'université, en y joignant une représentation, sous la date du 5 juin, par laquelle ils insistaient, dans des termes plus exagérés encore, pour que l'exécution des mesures relatives à l'université et au séminaire général fût suspendue jusqu'à ce que l'empereur eût ordonné le redressement de toutes les infractions à la Joyeuse entrée. En vertu d'une autorisation accordée par les gouverneurs généraux, des conférences eurent lieu entre une députation de l'université et des commissaires nommes par les États '. Ceux-ci résumèrent toutes les réclamations du sénat académique en ces trois points : 1° que le gouvernement déclare que l'université est comprise dans l'ordonnance du 30 mai; ■ Voy. Rapèdius deBerg,'t. i~ el if.
* qa'il déclare que toutes les infractions déjà faites aux privilèges de l'université seront tenues en surséance absolue, et seront redressées sans délai; 3° que les gouverneurs généraux assurent qu'ils ont l'espoir que l'empereur rétablira sans réserve l'université dans tous les droits et privilèges dont elle jouissait il y a deux cents ans. Bien qu'ils fussent encore sous l'empire de cette réaction qui troublait alors le pays, les gouverneurs généraux n'osèrent cependant donner tout à fait gain de cause à la représentation provinciale. Ils répondirent, le 28 juin, qu'ils accédaient à toutes les exigences de l'université, en ce qui concernait les innovations récentes ; mais qu'un mouvement rétrograde de deux cents ans ne pouvant s'opérer, sans qu'il fût pris d'abord des mesures propres à empêcher la confusion, ils attendraient les ordres de l'empereur pour aviser au parti qu'il conviendrait de prendre, de concert avec les Etats. Les professeurs de théologie, destitués quelques mois auparavant, se virent alors réintégrés triomphalement dans leurs chaires. Les étudiants, tenant des branches de laurier dans la main, conduisirent, musique en téte, les docteurs Vandevelde et Ghenne aux Halles, où ils recommencèrent leurs leçons, en criant : Vivat Aima mater '. L'université paraissait satisfaite; mais il n'en était pas de même du clergé, qui réclamait encore la suppression définitive des séminaires impériaux.
Joseph II devait se montrer intraitable sur ce point; nonseulement il blâma les concessions faites par les gouverneurs généraux, mais avant de vouloir en ratifier une seule, il exigea, par sa déclaration du 46 août 1787, que toutes choses fussent remises sur le pied existant avant le 1 er avril de cette année : le rétablissement du séminaire général était donc une condition $ine qnà non. Le comte de Murray, alors gouverneur général par intérim', avait cru pouvoir suspendre jusqu'au i ct novembre, les cours qui devaient commencer au séminaire
' Juillet 1787.
• Les gouverneurs généraux avaient été également mandés à Vieune.
général le 1" octobre ; mais le 47 de ce dernier mois, il adressa aux évéques une circulaire par laquelle il leur enjoignait d'envoyer, au jour fixé, leurs séminaristes à Louvain, et de les faire accompagner par les recteurs ou présidents des séminaires épiscopaux, qui seraient employés comme sous-directeurs au séminaire général, et chargés de surveiller l'enseignement; il leur demandait aussi de s'entendre pour présenter plusieurs candidats parmi lesquels on choisirait le recteur principal. Dès le lendemain, le cardinal de Frankenberg, revenu de son voyage forcé à Vienne , répondit à l'empereur : t qu'il « ne pouvait concourir directement ni indirectement à la « suppression des séminaires épiscopaux, ni à l'établisse- « ment du séminaire général, qu'il regardait comme pré- « judiciablc tant aux droits de l'État qu'à ceux de l'Église. » Les évéques d'Anvers , de Gand, de Bruges et de Namur envoyèrent au gouverneur général des réponses dans le même sens ; tous appuyaient leur refus sur le serment qu'ils avaient prêté à leur sacre, et par lequel ils s'étaient engagés non-seulement à ne pas enfreindre, mais à maintenir les droits de leurs chapitres et de leurs séminaires. De leur côté, les États de Brabant élevèrent aussi la voix ; dans une représentation adressée au comte de Murray, ils démontrèrent l'inconvenance qu'il y aurait à contraindre les présidents des séminaires à délaisser l'évêquc et l'église à laquelle ils étaient canoniquement attachés, pour exercer les fonctions de sous-recteur. Enfin l'université, encore dans l'ivresse de sa victoire récente, ne craignit pas cette fois d'entrer hardiment en lice; elle adressa aux Etats de Brabant un mémoire raisonné, dans lequel elle s'efforçait de prouver que l'institut des séminaires généraux était non-seulement contraire aux droits des évéques et des provinces, mais encore à l'esprit et aux usages de l'Eglise et aux dispositions formelles du concile de Trente. Sur ces entrefaites, le comte Ferdinand de Trautmansdorff était venu remplacer le comte de Murray; ce nouveau ministre s'empressa
d'adresser, le 3 novembre, à la faculté de théologie de l'université de Louvain, une dépêche dont il donna connaissance aux évéques pour leur information et direction. La volonté formelle de l'empereur, disait-il, était de faire exécuter les dispositions de l'édit du 16 octobre 1786; en conséquence, il était interdit de nouveau aux évéques, de continuer à faire enseigner la théologie dans leurs séminaires particuliers, et d'admettre dans les ordres ceux qui n'auraient pas achevé leurs études à Louvain. Mais les États de Brabant ayant démontré qu'il existait des obstacles physiques à l'exécution de cette dépêche, le ministre consentit, d'après leur demande, à tenir encore en surséance, jusqu'à la décision de l'empereur, les dispositions qui avaient trait à l'établissement du séminaire général. La nouvelle requête des États de Brabant avait été envoyée à Vienne; Joseph 11 resta inflexible. 11 enjoignit au comte de Trautroansdorff de déclarer encore une fois aux États des diverses provinces que la volonté absolue de l'empereur était de faire exécuter l'édit concernant le séminaire général. Dans une dépêche du 4 janvier 1788, le ministre annonça aux évéques que cet établissement serait ouvert le 15, et il leur réitéra l'ordre d'y envoyer leurs séminaristes. Au reste, il exprimait le désir que les évéques lui proposassent un candidat pour être investi des fonctions de directeur; il les informait aussi que le plan de l'institut de Pavie , rédigé d'après celui de Saint-Charles Borromée, serait substitué au plan de l'institut de Vienne, pour lequel on avait inspiré tant de répugnance aux élèves; enfin, il les invitait à faire connaître aux supérieurs des maisons religieuses et des ordres mendiants de leurs diocèses, que les religieux actuellement étudiants étaient exemptés d'entrer au séminaire général, mais qu'ils devaient néanmoins se rendre sans délai à Louvain, pour y suivre les cours de théologie, sauf à se loger dans les couvents de leur ordre, ou dans tels collèges qui leur seraient désignés par leurs supérieurs. Le lendemain, dans une nouvelle dépêché, le ministre informa les
évéques que le désir de l'empereur était qu'ils exerçassent uue surveillance active sur renseignement du séminaire général et sur les livres dont il y serait fait usage. Mais l'éptscopat belge persévéra dans son opposition, de même que l'empereur persévérait dans son despotisme'.
Gomme l'institut de Louvain restait désert, et que les leçons n'avaient pas été interrompues dans les séminaires épiscopaux, le gouvernement voulut démontrer par un exemple qu'il était plus fort que ses adversaires. Le grand conseil de Malines, sur la requête du conseiller fiscal qui avait reçu ses instructions du ministre, défendit, par un décret du 22 janvier 1788, au cardinal de Frankenberg de faire enseigner la théologie dans son séminaire archiépiscopal, sous peine de 1,000 écus d'amende, et aux professeurs d'y donner des leçons publiques ou particulières, sous peine d'une amende de 50 écus. Le cardinal protesta aussitôt contre ce décret, extorqué, disait-il, par surprise, et soutint que le droit de faire enseigner la théologie étant inhérent à l'épiscopat, l'exercice ne pouvait lui en être ôté. Quant aux autres évéques, ils persistèrent, malgré toutes les défenses, à conférer les ordres religieux aux jeunes gens qui n'avaient pas voulu se rendre au séminaire général.
Le gouvernement, enhardi par le décret du grand conseil, se tourna brusquement contre l'université de Louvain dont l'opposition était devenue bruyante. Le corps académique, ayant eu connaissance de la dépêche du 4 janvier, n'avait pas tardé à renouveler ses représentations. L'université, répétait-on, formait un corps brabançon ; ses statuts et ses privilèges faisaient partie de la constitution du duché; elle était donc placée sous l'égide de la Joyeuse entrée; on ne pouvait la trai-
• Le chapitre métropolitain de Malines écrivait au cardinal archevêque : « Nous sommes fermement persuadés qu'il n'est pas dans le pouvoir de « Voire Éminence d'aliéner Jr droit, qu'elle a reçu de J. C, d'enseigner les « fidèles confiés a ses soins, et d'avoir sous sa dépendance complète ceux « qu'elle commet pour la suppléer dans ces importantes fonctions. •
ter que par droit et tcntence, c'est-à-dire, que pour lui imposer des règles nouvelles, il aurait fallu l'attraire en justice réglée et obtenir contre elle un arrêt du conseil de Brabant. Le comte de Trautmansdorff répondit : « que sans vouloir plus long- « temps entendre parler de la prétention que l'université avait « cru, dans un moment de désordre, pouvoir alléguer de con- « stituer un corps brabançon, dont l'existence et les immunités t fussent consacrées par la Joyeuse entrée, l'intention de « S. M. était que pour tout ce qui tenait aux études, a l'ordre, « à la discipline, à ses statuts et a ses règlements, elle ne fût « soumise qu'à son autorité ou à celle de son gouverneur gé- « néral. » L'université persista néanmoins à invoquer la Joyeuse entrée et à soutenir que son existence ne dépendait pas du caprice du souverain. Alors elle reçut une dépêche foudroyante, sous la date du 21 janvier. Le ministre s'étonne que l'université ose encore insister; et il lui renvoie sa réclamation, ne voulant pas qu'il en reste de vestige dans les actes du gouvernement. Il lui interdit d'articuler encore, soit de vive voix ou par écrit, des prétentions pleinement et irrévocablement désapprouvées par S. M., sous peine de traiter comme désobéissants et réfractaires à ses ordres ceux qui y contreviendraient; il ajoutait que non-seulement on ne recevrait ni admettrait plus aucune représentation ou députation, mais que si l'on osait en faire, on les regarderait comme des actes formels de désobéissance. Le corps académique n'en continua pas moins à protester contre les mesures du gouvernement ; et le recteur 1 refusa même d'enregistrer la dépêche du 21 janvier dans le livre des résolutions de l'université. Pour vaincre cette résistance, le ministre envoya, le 6 février, au sénat
■ Henri Clavers, né à Louvain, réfent de la pédagogie du Porc, bachelier en théologie, recteur magnifique de l'université, depuis le 88 février 1780 jusqu'au 31 août de la même année, avait été de nouveau élu recteur magnifique le 1" septembre 1787.
académique le Gscal de Brabant, le lieutenant -mayeur de la ville et le lieutenant du prévôt général de l'hôtel de S. M. ; ils étaient accompagnés de quelques prévôts à pied et à cheval de la prévôté de l'hôtel, dits de la verge rouge, et du drossart du Brabant. Les trois commissaires du gouvernement ayant procédé eux-mêmes à l'enregistrement refusé, la plupart des professeurs protestèrent immédiatement contre cet acte. Cette réclamation, inscrite aussi dans le livre des résolutions, fut biffée, le 15, par deux autres commissaires , qui arrivèrent à Louvain sous l'escorte du lieutenant du prévôt général et de sa compagnie.
Quelques jours après, le recteur fut mandé à Bruxelles, où le ministre plénipotentiaire lui signifia qu'il était mis aux arrêts civils. Après ce petit coup d'État, les commissaires du gouvernement général se rendirent de nouveau à Louvain, et ayant convoqué , le 20 février, tous les membres de l'université au local des Halles, ils installèrent, au nom de l'empereur, le docteur Van Leempoel 1 dans les fonctions de recteur magnifique. Vingt-sept professeurs ou fonctionnaires refusèrent opiniâtrement de le reconnaître; ils furent tous déclarés déchus de leurs emplois ou fonctions académiques.
Le retour des gouverneurs généraux à Bruxelles fut le signal de nouvelles mesures ayant pour but de peupler le séminaire général. Par un décret du 2 mars, M. Van Leempoel fut chargé de publier un mandement, qui enjoignait à tous les élèves en théologie de fréquenter les leçons publiques de cette science, à partir du 10 du même mois, sous peine d'être rayés du tableau de l'université, expulsés des collèges, et privés des bourses dont la plupart d'entre eux jouissaient. Le recteur obéit dès le lendemain, et en outre il annonça formellement qu'à défaut
■ Jean-Guillaume Van Leempoel, né àfRotlerdain, licencié en médecine de l'université de Leyde, puis de l'université de Louvain, le 7 novembre 1775. Il fut nommé, le 13 novembre de la même année, professeur de cette dernière université.
HISTOIRE DE L1NRTRUCTIOK Pl'BLHfUK. tOi
de soumission de la part des théologiens, il appliquerait les peines énoncées dans le décret. Vaines menaces! le même jour, tous les philosophes des qnatrc pédagogies abandonnèrent l'université, et les étudiants du collège de la Sttinte-Trtnité suivirent cet exemple. Lorsque les cours de théologie, confiés pour la plupart à de nouveaux professeurs ', recommencèrent le 4Q mars, pas un étudiant ne se présenta dans le lieu où se donnaient les leçons ; une nouvelle tentative ayant été faite le 34, on vit accourir dix élèves!
Le gouvernement, que ce nouvel échec avait exaspéré, lit citer pour le 36 et le 28 mars le recteur et tous les professeurs dépose* devant le nouveau recteur ; mais ils ne répondirent à cet ajournement que par une protestation dans laquelle ils refu-
compétent. Les professeurs ayant alors été décrétés de prise de corps, tous s'enfuirent et signèrent de nouvelles protestations. Quant à l'ancien recteur, il continua de mépriser les sommations réitérées du docteur Van Leempoel; celui-ci rendit enfin, le 45 mai, contre son prédécesseur, une sentence qui le déclarait banni, pendant dix ans, de toutes les terres de la domination de l'empereur, et déchu de toutes fonctions univer-
Ml Jlrt S.
Cependant les États de firabant venaient en quelque sorte de se réconcilier avec Joseph D es votant, dans leur séance du 27 mai, les subsides ordinaires. I>es gouverneurs généraux avaient même déclaré, au nom de l'empereur, « que S. M. ac- « cordait l'oubli total du passé, et rendait à la nation et à ses « représentants son ancienne bienveillance et sa confiance. » Sappuyant sur cette promesse, les États, avant de se séparer,
' Le docteur Marant fut alors enartfé du cours d'histoire ecclésiastique et de théologie pastorale; M. de Haltère, de la théologie dogmatique ; *. Woulers, de l'Ancien et du Nouveau Testament ; et M Senlelel. de la morale.
202 HISTOIRE de l'instruction publique.
demandèrent la révocation des mesures prises en dernier lieu au sujet de l'université de Louvain et du séminaire général. Les gouverneurs généraux laissèrent éntrevoir la possibilité d'amnistier les professeurs décrétés de prise de corps ; mais aucun des membres opposants de l'université ne voulut d'un pardon qu'il aurait dû acheter par une soumission aveugle aux ordres du monarque. Déjà les étudiants avaient embrassé hautement la cause de leurs professeurs opprimés; et ils avaient provoqué une émeute dans la ville universitaire. Bien que la garnison de Louvain eût été renforcée, les élèves se montraient chaque jour plus audacieux ; pour arrêter le désordre, la force armée prit enfin possession des Halles ; et il fut enjoint aux soldats de tirer sur les étudiants réunis à plus de trois, et sur les bourgeois qui se réuniraient au nombre de huit. En même temps Joseph II bravait ouvertement la nation en foulant aux pieds les promesses faites en son nom le 27 mai. Les gouverneurs firent connaître aux États, le 47 juillet, les nouvelles volontés du monarque :
«L'empereur, disaient-ils, ne veut pas qu'on rappelle les i professeurs exilés de l'université de Louvain, ni qu'on leur « accorde des pensions ; il désapprouve ce qu'on a laissé con- « cevoir d'espérance à cet égard, exigeant qu'on nomme immé- « diatement d'autres professeurs. Mécontente d'ailleurs de tous « les événements qui se sont succédé à Louvain, S. M. a égale- » ment résolu de transférer à Bruxelles, sous les yeux du gou- « vernement, les facultés de droit, de médecine et de philosophie, « en laissant la faculté de théologie à louvain avec le séminaire « général. » Quant à ce dernier établissement, t il n'y a pas, « ajoutait la dépêche, de modifications à attendre, tant qu'il « n'aura pas été statué sur l'orthodoxie de la doctrine qu'on , « y enseigne : sensible à toutes les défiances forgées et répan- « ducs à ce sujet par le clergé, voulant tirer au clair un objet « dont on abuse pour mettre tout le monde en mouvement, et t confondre l'opiniâtreté desévêques, l'intention de l'empereur
« est que ceux-ci se rendent à Louvain ; qu'après y avoir sé- « journé pendant quelque temps et assisté aux leçons de théo- « logie, ils aient à se convaincre de l'orthodoxie de l'enseignct ment ou à redresser par eux-mêmes les professeurs , s'ils «avancent des erreurs, et les en faire revenir. S. M., après « avoir épuisé par ce moyen tout ce que les évêques peuvent « désirer, se croit autorisée à leur imposer un silence perpétuel % sur les dangers qu'ils cherchent à faire craindre pour la reli- « gion, et à regarder comme la calomnie la plus injurieuse pour « elle l'inquiétude qu'ils continuent à donner à ce sujet. » Us gouverneurs généraux déclaraient en outre : t que S. M. entend « invariablement : 1» qu'il ne peut exister d'études de théologie « hors du séminaire général ; 2° qu'il n'est permis de conférer « les ordres majeurs qu'à ceux qui auront fait leurs études dans « cet établissement. » Il était d'ailleurs défendu au gouvernement d'entrer, quant à cet objet, dans aucun pourparler ultérieur, et d'admettre aucune représentation qui tendrait à altérer, en la moindre manière, ces dispositions immuables. .
Pour se conformer a la volonté du monarque, le gouvernement fit procéder à la fermeture des séminaires épiscopaux de Malines et d'Anvers. M. de Stassart de Noirmont, conseiller fiscal au grand conseil de Malines, fut chargé de cette pénible mission dans cette ville « ; et M. Schepmans, substitut procureur général au conseil souverain de Brabant, exécuta la même commission à Anvers ». Dans les deux villes, les jeunes clercs ne cédèrent qu'à la force; il fallut aussi tirer sur le peuple, qui soutenait énergiquement la cause de l'épiscopat.
Le gouvernement avait décidé que les leçons de théologie recommenceraient au séminaire général le 47 septembre; cet institut, flétri par l'opinion, se rouvrit en effet à l'époque Gxée, mais ù peine put-on réunir seize élèves! Quant à l'université,
• f août 17X8.
5 4 août.
HISTOIRE DE Ll.VSTRUCTlO.X PUBLIQUE.
clic était supprimée de fait; ainsi que le prescrivait lu dépêche du 17 juillet, les trois facultés de philosophie, de droit et de médecine avaient maintenant leur siège à Bruxelles ; déjà les livres et les instruments appartenant à ces facultés avaient été transportés dans l'ancien collège des jésuites, et les leçons devaient commencer le 1 er octobre.
Joseph II, frappé d'une espèce de vertige, ne quitta plus cette voie fatalequi le conduisait à une révolution. Le 34 février 1789, les évêques d'Anvers, de Namur, de Bruges, d'Ypres et de Ruremonde, ainsi que les chefs des monastères, reçurent l'ordre d'envoyer, pour le lo mars, les sujets de leurs diocèses ou do leurs maisons, au séminaire général; les premiers sous peine de saisie de leur temporel, et les seconds sous menace de suppression. L'archevêque de Malines ne devait pas se borner à envoyer ses séminaristes à Louvain ; il devait s'y rendre luimême, pour assister aux leçons de théologie et s'assurer de l'orthodoxie des doctrines enseignées. Le ministre le menaçait aussi, en ças de désobéissance, de saisir son temporel et de le distribuer aux pauvres de son diocèse. Tous les évêques protestèrent, avec plus ou moins d'énergie, contre cette nouvelle prétention : celui de Namur répondit que, malgré les menaces qui lui étaient adressées, il ne pouvait obtempérer aux ordres de l'empereur; celui d'Anvers fit savoir qu'il n'y avait plus d'élèves à son séminaire, depuis leur expulsion; celui d'Ypres annonça qu'il avait fait donner lecture du décret impérial à ses théologiens, mais qu'aucun d'eux n'avait voulu partir; enfin, celui de Bruges fit une réponse à peu près semblable. Les évêques de Tournai et de Gand «, sans montrer une soumission complète, se signalèrent par une attitude moins ferme. Quant à l'archevêque de Malines, il avait donné l'exemple de la résis-
' Le chapitre di' la cathédrale do Garni avait fourni un président pour le séminaire général ; c'était M. le comte de Baillet, ancien chanoine de la cathédrale et président du séminaire épiscopal.
tance. Il avait répondu, Le 4 mars, que les soins de son diocèse ne lui permettaient pas de suivre les leçons de théologie à Louvain; il ajoutait que, uiêiue en suivant ces leçons pendant une année entière, il se trouverait dans l'impossibilité de pouvoir juger de l'orthodoxie de renseignement. Aussi proposait-il de faire soigneusement examiner, par plusieurs théologiens nommés à cet effet, le fond même de la doctrine contenue dans les auteurs dont on se servait, et de porter ensuite sa décision d'après le rapport qu'ils lui soumettraient. Il demandait enfin la convocation d'un synode provincial ou d'une assemblée générale des évéques de Ja Belgique, et déclarait ne pouvoir, avant cela, engager ses séminaristes à se rendre à Louvain. « Je ne saurais, « au reste, démentir mes principes, disait-il en terminant, ni t mempecher de les développera V. M., avec cette candeur c d'âme et toute la franchise que je lui dois ; persuadé d'ailleurs « qu elle ne pourra jamais envisager comme une désobéissance « l'impossibilité d'agir contre la conviction intime de ma con~ t science, et qu'elle me rendra la justice de me croire aussi peu t capable de faire servir ma conscience de prétexte, que de la < trahir par la crainte de perdre mon temporel. » A cette réclamation juste et loyale, Trautmansdorff répondit, le 6, par une épilrc insultante : • Comme la conteience que V. E. allègue sans c cesse, depuis 1787, disait-il, lui donne assez de courage pour t désobéir de la façon la plus soutenue et la plus marquée à son « souverain , elle lui en donnera également assez, sans doute, « pour résigner, entre les mains de S. M., les dignités qui la « mettent dans la cruelle alternative d'être infidèle à son souve- « rain ou à cette conscience qu'elle laisse si aveuglément diriger, t C'est cette démarche qui prouvera à l'empereur et à tout le « pays, qu'on instruira légalement de ce que vous ferez ou ne « ferez pas à cet égard, ou combien votre conscience a une part « réelle à votre conduite, ou qu'elle ne vous sert que de pré- « texte. C'est cette démarche aussi qui est l'unique moyen d'é- « viter le scandale que Y. E. va donner, si elle m'oblige, en ne
< se rendant pas de bonne grâce et au jour marqué à Louvain, « d'exécuter d'abord les ordres de S. M., ordres terribles qui t effectueront la môme chose avec plus d'éclat, et dont les cir- « constances sont sans exemple, ainsi que l'est aussi la désobéisc sauce par laquelle V. E. se désigne elle-même comme une f victime qui doit être immolée à la juste vengeance de Tempe-
• reur. » Le cardinal déclara , le lendemain, qu'il obéirait aux ordres de l'empereur; Trautmansdorff fut alors au comble de la joie, car il comptait sur une victoire complète. H s'empressa d'annoncer la prochaine arrivée du cardinal à Louvain , et il écrivit à la faculté de théologie : t qu'elle devait rendre ses de- « voire au prélat; lui témoigner toutes sortes de déférences et « d'égards, lui donner toutes les explications et tous les éclair- « cissements qu'il pourrait demander, tant sur le fond de la « doctrine que sur les livres servant à l'enseignement ; enfln, ne « rien négliger pour tâcher de lever ses scrupules et d'apaiser
* les doutes qu'il pourrait former. » Le directeur du séminaire général reçut les mêmes instructions ; il fut invité à donner au cardinal, pendant le séjour qu'il ferait à Louvain, inspection entière du séminaire et de tout ce qui y était relatif.
Les chefs des monastères s'étaient montrés pour la plupart plus accommodants que les évéques ; ainsi les abbés de Grammont, de Saint-Denis, de Saint-Martin de Tournai, de Saint- Feuillen au Rœulx et le prieur de Bois-Seigneur-Isaac, entre autres, s'empressèrent d'envoyer immédiatement leurs novices au séminaire général. Mais d'autres monastères du Brabant bravèrent audacieusement le courroux du monarque. L'abbé de Parc déclara le premier qu'il ne se soumettrait pas aux ordres de l'empereur ; il fut assit «M puni : son abbaye fut supprimée par un décret du 5 mars, et un détachement de la garnison de Louvain alla en prendre possession. Les religieux s'adressèrent au conseil do Brabant, demandant à être maintenus, comme corpus brabanlicum, et concluant à la nullité de la suppression ; mais une dépêche des archiducs, datée du 50 mars, défendit au
HISTOIRE DE l/lNSTRUCTIO* PUBLIQUE. 207
conseil de s'occuper d'un acte de l'empereur, porté en vertu de la plénitude de sa puissance, et sans observer les formes de l'ordre judiciaire. Un autre monastère des environs de Louvain, l'abbaye de Vlierbcck, de l'ordre de Saint-Benoit, fut mis en économat.
Le visiteur général provisoire des capucins n'avait pas seulement refusé d'envoyer ses théologiens à Louvain; il avait répondu, t Non ohedio prœcepto régis, sed prœcepto legis quœ data est nobis. » Le châtiment fut proportionné à l'audace de ce refus : le moine récalcitrant reçut ordre de quitter endéans les 24 heures la ville de Bruxelles, et dans trois jours les terres de la domination de S. M., avec défense d'y rentrer, sous peine d'être appréhendé et traité comme vagabond Au surplus, le gouvernement, pour donner une apparence de vie à l'institut de Louvain, avait fait venir des recrues du séminaire filial de Luxembourg.
Cependant l'archevêque de Malines avait tenu sa promesse ; il était arrivé à Louvain, le 8 mars. Les membres de la faculté de théologie , se conformant aux ordres du gouvernement , se rendirent en corps à l'abbaye de Sainte-Gertrude, où était descendu le cardinal, pour le complimenter, et pour soumettre leurs doctrines et leurs livres à son examen. Le prélat les reçut avec bienveillance; mais il ne voulut ni assister aux leçons, ni même paraître au séminaire; il se contenta de proposer aux professeurs les deux questions suivantes :
1° t Les évéques ont-ils, de droit divin, le pouvoir d'enseigner et d'instruire en tout temps, par eux-mêmes ou par d'autres, non-seulement en catéchisant ou en préchant, mais aussi en enseignant la théologie à ceux qui aspirent à l'état ecclésiastique?
' « J'ai examiné toute la marche de cette histoire, dit Vandernoot , et je la trouve dépourvue et desUtuée des formalités prescrites par nos constitutions fondamentales. « Mént. sur les droit» du peuple brabançon, etc.
208 HISTOIRE DE L'iKSTRUCTJOS PUBLIQUE.
2" « Ce droit peut-il être empêché ou restreint par la puissance séculière ? »
En apprcuant ce qui se passait, Trautmansdorff fat tout à la fois surpris et irrité; il fit défendre aux professeurs de répondre aux deux questions du cardinal , et il en prévint celui-ci, ajoutant qu'il avait été envoyé à Louvain uniquement pour s'assurer si la doctrine qu'on enseignait au séminaire général était orthodoxe ou non. Mais le cardinal soutint que ses deux questions tenaient essentiellement au dogme, et déclara que, jusqu'à ce qu'on y eût répondu, il lui serait impossible d'avouer la pureté de la doctrine enseignée a Louvain. Trautînansdortl', tombé dans le piège qu'il avait tendu au prélat, lui déclara enfin qu'il voulait bien prendre sur lui, et pour combler Ul mesure, de lui transmettre la réponse que la faculté de théologie avait préparée \ < V. £., ajoutait-il, voudra bien cepent dant ne pas perdre de vue que le seul objet qu'elle doit remplir « à Louvain, c'est d'examiner la doctrine que l'on y enseigne, « pour qu'elle puisse déclarer clairement , positivement et par t écrit, que cet le doctrine est orthodoxe, ou annoncer et indi- « vkluer ce qu'elle y aurait trouvé de répréhcnsible. Voilà ce « que veut l'empereur, pour faire cesser une bonne fois lin- « suite faite à sa personne, en inquiétant le public et en mettant < en doute ses sentiments et ses principes en matière de reli- « gion. S. M. le veut si absolument, que je vous préviens, raon- « sieur le cardinal, que vous ne pourrez quitter Louvain avant « que d'avoir entièrement rempli les intentions souveraines à « cet égard: vous jugerez de là qu'il ne peut et ne doit s'agir « d'aucune question étrangère à ce seul objet, et que toute dét marche de votre part qui tendrait, soit à prolonger la besogne
■ D'après celte réponse , les évèques avaient le droit d'enseignement ; mais il entrait néanmoins dans les attributions du souverain d'exiger que ceux de ses sujets qui se destinaient aux ordres religieux n'y pussent être admis , sans avoir préalablement fréquenté une université désignée à Cet etfM
« pour laquelle vous avez été mandé dans cette ville-là, soit à t retarder ou à embarrasser la déclaration formelle que S. M. « veut que vous fassiez , ne pourrait qu'ajouter à la juste « animadversion de l'empereur, et me mettrait avec d'autant « plus de raison dans la nécessité de faire cesser la suspension « des ordres rigoureux à l'égard de V. E., que vous ne pouvez « pas vous dissimuler que votre exemple, votre contenance et « les difficultés que vous aunoncez à tous égards, sont la seule « cause qui arrête de la part des religieux et autres ecclésias- « tiques séculiers, la soumission qu'ils doivent indistinctement « aux ordres du monarque, et que par là vous vous rendez res- « ponsable de tous les maux qui résulteraient pour eux d'une « désobéissance aussi formelle que soutenue et sans exemple. » Le cardinal insista sur la nécessité de permettre aux professeurs de répondre clairement et catégoriquement sur tous les points de la doctrine catholique qui pourraient faire l'objet de ses interrogations ; il priait aussi le ministre d'être persuadé que les menaces ne l'induiraient jamais à manquer à Dieu dans le plus important de ses devoirs. Par une dépêche impériale, datée dit 24 mars, il fut enjoint à l'archevêque de rendre compte de sa mission et de faire connaître quand il pourrait se prononcer sur la matière. Le prélat répondit qu'il avait dù surseoir à son examen doctrinal, dès l'instant où la liberté de répondre à ses questions avait été ôtée aux professeurs, et que conséquemracnt il lui serait impossible de déterminer l'époque où il pourrait porter son jugement , si cette défense n'était point révoquée. Du reste, il ajoutait qu'il s'était informé des causes qui avaient donné lieu aux soupçons d'hétérodoxie; que ces soupçons ne lui paraissaient pas dépourvus de fondement ; que les professeurs de Louvain lui avaient confessé eux-mêmes qu'on leur avait mis en main des livres suspects et contenant des propositions si visiblement répréhensibles, qu'ils avaient refusé de faire usage de ces livres. Cette accusation contre l'orthodoxie de l'institut provoqua une nouvelle dépêche impériale (30 mars).
L'empereur se disait * très-seandalisé des subterfuges » employés par le cardinal • pour retarder la déclaration qu'il exigeait de son ministère. » Dans le cas où il tarderait encore de s'expliquer sans détour sur l'enseignement, il ne pourrait que l'envisager comme t fauteur des calomnies répandues sur cet ' • objet, et le traiter en conséquence. > 11 chargeait néanmoins la faculté de théologie de répondre à toutes les questions que l'archevêque foi proposerait, pourvu qu'elles ne portassent que sur des points véritablement et incontestablement doctrinaux, et qu'il ne lui demandât que ce qu'elle enseignait sur ces points. Le cardinal devait également s'expliquer sur les livres qui servaient à l'enseignement. En butte à de nouveaux outrages, le prélat répliqua avec une noble fermeté « que cette manière de « traiter un évêque, dans le moment même où il remplit le t devoir le plus important de son ministère, avec tout le zèle c et la discrétion que la chose exige , est le moyen le plus eflit cace pour perpétuer l'alarme générale et compléter l'impossi- « bilité de rétablir la confiance publique, i Le cardinal, ayant obtenu la permission d'aller passer les fêtes de Pâques à Malincs, entama avec la faculté de théologie de Louvain une polémique qui laissait toutes choses en suspens. Les interrogations de l'archevêque portaient sur la primauté et les droits du pape, la juridiction et le gouvernement de l'Église, la compétence et le ministère des évêques, etc. Ces questions étaient dirigées contre le système récemment adopté dans les séminaires d'Ems et de Pistoie ; système qui tendait, disait-on, à saper les fondements du catholicisme
Le cardinal avait ajouté une série de questions sur les auteurs proposés pour renseignement, le lieu de l'impression, l'année de l'édition, le nombre de volumes, la forme, l'ordre, la méthode de l'enseignement, etc.
Le comte de Trautmansdorfl" ne fut pas satisfait de la marche
' Dewez. Hitt.de la Belgique, t. vi.
suivie par l'archevêque dans cet examen; et comme il prévoyait sans doute que la déclaration demandée au prélat ne répondrait pas à ses vues, il rendit compte à Joseph de la tournure que prenait cette affaire. Une dépêche reçue de Vienne le 8 mai enjoignit alors au cardinal d'adresser directement à l'empereur son opinion personnelle sur les questions posées, et de lui faire connaître les raisons qui lavaient engagé à suivre cette marche qui avait suscité tant d'embarras au ministre.
Quelques jours après, Joseph II fit savoir à ses lieutenants dans les Pays-Bas que son intention était de couper court aux difficultés. Il avait voulu obtenir des États de Brabant une soumission complète ; n'ayant pu les dompter ni par des séductions ni par des menaces, il mit audacieusement le pays hors la loi. Un édit , promulgué le 18 juin, cassa la Joyeuse "entrée.
Tandis que Traulmansdorff préparait ce coup d'État, il avait tâché de terminer avec la même promptitude l'aûairo du séminaire général. L'archevêque de Malines, qui était rentré dans sa métropole, reçut le 16 juin l'ordre de venir à Bruxelles, et le ministre plénipotentiaire lui enjoignit de se déclarer dans les vingt-quatre heures sur l'orthodoxie de l'école de Louvain. Trautmansdorff reçut le lendemain une déclaration conçue en ces termes :
«Jean-Henri, par la miséricorde de Dieu, cardinal-prèlrc de la sainte Église romaine, de Franckenberg et de Schcllendorff, archevêque de Malines, primat des Pays-Bas, grand-croix de l'ordre de Saint-Étienne de Hongrie, conseiller actuel intime d'État de Sa Majesté impériale et royale apostolique, etc.
« A tous ceux qui les présentes liront ou entendront, salut en notre Seigneur !
i t Nous trouvaut requis et pressé par S. M. l'empereur et roi de lui faire connaître, dans la journée d'aujourd'hui, le résultat de I examen doctrinal que nous avons fait à Louvain , nous déclarons qu'après avoir mûrement délibéré, tant sur les réponses qui nous ont été rendues par les professeurs aux
questions que nous leur avions posées, que sur les livres classiques, nous avons trouvé sur ces deux objets plusieurs chefs de répréhensibilité très-notables, de sorte que nous sommes forcé de regarder l'enseignement de cette école comme non orthodoxe, ainsi que nous ferons conster par les détails et les preuves que nous ne tarderons pas d'en donner. «FaitàMalines,lel6juinl789.»
Le cardinal confirma cette décision dans un long mémoire , remis, le 2G, au gouvernement. Ce mémoire contenait l'examen : i° de l'enseignement des professeurs du séminaire général ; 2° de la doctrine contenue dans les livres classiques spécialement destinés aux élèves de cet établissement. Les deux déclarations de l'archevêque furent publiées et comme le gouvernement voulait les proscrire et les stigmatiser comme des libelles, ces écrits obtinrent un succès prodigieux et portèrent a son comble l'exaltation du clergé.
Déjà les émeutes qui avaient troublé plusieurs villes des différentes provinces faisaient présager qu'une révolte était imminente; Trautroansdoi iï le sentit lui-même, mais il espérait encore conjurer l'orage. Comme le clergé paraissait surtout redoutable, ce fut ce corps qu'on voulut apaiser par quelques concessions. Un édit impérial, daté du 14 août 4789,
' La première édition du mémoire parut clandestinement, au mois de juillet ou d'août 1789, à Saint-Trond ; l'ouvrage fut réimprimé à Liège et à Strasbourg, la même année; deux traducUons flamandes parurent en même temps. Au mois de juin 1790, une édition officielle fut publiée sous ce titre : Déclaration de S. E. le cardinal de Franckenberg , archevêque de Matines, sur l'enseignement du séminaire général de Louvain, suivie de l'approbation du souverain pontife, des actes d'adhésion de plusieurs éxéques et universités, et d'autres pièces relatives. Malmes, Hauicq, un vol. in-8» de 210 p. - L'institution du séminaire général fit naître uu nombre incroyable de brochures , pampblets, dissertations, lettres, représentations, etc., etc. Il nous serait impossible de mentionner ici le* titres de 150 brochures au moins que nous connaissons sur cette affaire.
rendil le séminaire général facultatif pour les élèvesdes évêques, et obligatoire seulement pour ceux des maisons religieuses qui ne voudraient pas fréquenter les séminaires épiscopaux. « Faite quelques mois plus tôt, dit un écrivain », cette concession à l'opinion publique eût peut-être empêché le développement de l'incendie révolutionnaire; mais alors ce n'était plus qu'une véritable dérision... L'édit du 14 août n'excita qu'un sentiment de surprise; on s'étonna que le pouvoir, après avoir maladroitement poussé à une rupture ouverte, se reconnût plus maladroitement encore coupable, en répudiant le principe d'un établissement pour lequel il avait risqué la tranquillité de la Belgique. >
Le 26 octobre 1780, Vandermeersch chassa les Autrichiens deTurnhout; et cette victoire miraculeuse devint le signal du soulèvement général de la Belgique. Le gouvernement ne se maintenait déjà plus dans Bruxelles qu'en s appuyant sur la terreur. Toutes les personnes signalées comme appartenant à la cause patriotique devenaient immédiatement victimes des rigueurs du pouvoir; la garnison était sans cesse en mouvement pour opérer des arrestations. Tandis que les prisons regorgeaient de nobles et de magistrats, l'archevêque de Malines et l'évéque d'Anvers, qui avaient été consignés dans leurs refuges, apprirent tout à coup qu'ils étaient également menacés ; mais ces deux prélats trouvèrent fort heureusement l'occasion de s'échapper, et en profitèrent. Furieux, le comte de TrautmansdorfF fit publier, dans la Gazette des Pays-Bas du 1" novembre, une dépêche par laquelle il ordonnait au cardinal de lui renvoyer incessamment les insignes de la grand'eroix de l'ordre de Saint-Etienne , ainsi que le décret qui le nommait conseiller d'État intime, parce qu'il s'était rendu indigne de ces honneurs. L'archevêque répondit qu'il ne renverrait pas ces marques honorables de la bienveil-
■ Lettres sur la révolution brabançonne, 1. 1".
lance de l'auguste Marie-Thérèse, sur une simple injonction du ministre; qu'il attendrait là-dessus des ordres précis et directs de l'empereur. « Quoi! disait-il aussi, parce que j'ai cherché « un asile pour me mettre à l'abri de l'exécution de vos mo- « naces réitérées, que vous m'aviez faites à moi-même, de me « laire enlever pour m'envoyer en Styrie ; menaces non-seule- « ment répétées à mon secrétaire, mais qui m'ont été conCrf mées encore en dernier lieu par le conseiller de Goubau 1 , f vous en inférez, sans balancer, que je suis un des principaux « chefs de l'insurrection qui s'est manifestée sur les frontières «des Provinces-Unies? Avez-vous bien réfléchi à l'injure « atroce que vous me faites, par une telle supposition dépour- « vue de tout fondement ? Je prends le ciel et la terre à témoin t que je n'ai jamais eu aucune part ni influence quelconque « à cette insurrection. »
Maîtres de la Flandre , les patriotes s'avancèront enfin vers le Brabant, et déterminèrent les gouverneurs généraux et le ministre à abandonner la capitale des Pavs-Bas. Reconnaissant trop tard l'erreur de son maître, Trautmansdorff prodigua les promesses pour amortir l'énergie révolutionnaire; un édit impérial du 20 novembre annonça même la suppression du séminaire général de Louvain. Mais l'incendie, loin de s'éteindre, gagna toutes les provinces; enfin , le 11 janvier 1790, la révolution était consommée : on proclamait à Bruxelles l'indépendance des États belgiqucs unis.
L'université de Louvain se hâta de mettre à profit la déchéance de Joseph II ; dès le mois de janvier , les cinq facultés furent de nouveau réunies dans la cité de Juste-Lipsc, et les professeurs naguère persécutés par le gouvernement autrichien
1 Melchior Joseph-François, baron Goubau d'Hovorsl, né à Malines, le 14 février 1757 , avait été nommé conseiller fiscal au grand conseil de cette ville en 1789. Lors de l'invasion française, il se relira à Vieunc et vécut éloigné des affaires jusqu'en 1814. Après la création du royaume des Pays- Bas, il fut nommé directeur général des affaires du culte catholique.
reprirent paisiblement possession de leurs chaires. M. Clavers, rétabli dans la dignité de recteur magnifique, présenta ensuite, au nom des docteurs et professeurs de l'université , une requête aux États de Bradant pour les supplier de jeter un regard favorable sur le rétablissement des éludes , de rendre à l'académie tous ses privilèges, et de prendre ce corps incontestablement brabançon sous leur protection spéciale \ Les États de Brabant, pour faire droit à cette requête, autorisèrent la réintégration solenneUe de l'université. Cette cérémonie eut lieu le I e » mars, avec le concours du cardinal-archevêque de Malines et en présence des représentants du dHché, du congrès souverain, et d'une foule immense. Les cours de droit et de médecine se donnèrent alors comme autrefois ; et quant aux leçons de philosophie, elles furent reprises au point où elles avaient été interrompues deux ans auparavant.
Lorsque les puissances médiatrices ■ eurent ensuite abandonné cette révolution , dont elles avaient encouragé les premiers efforts, elles stipulèrent que l'empereur Léopold confirmerait aux provinces belges les constitutions, privilèges et coutumes légitimes, dont la jouissance leur avait été accordée par les actes d'inauguration de Charles VI et de Marie- Thérèse. Dans la convention signée à la Haye le 10 décembre 1790, Léopold déclara en outre ce qui suit : « 1» Pour * satisfaire à l'opinion sur plusieurs points de discipline ecclé- «siastique, les ordonnances de Joseph II concernant les t séminaires, les processions et les confréries sont rapportées, « quoique la plupart de ces ordonnances en elles-mêmes « n'aient rien de contraire au sens le plus strict de la consti- « tution des provinces belgiques. — 2° L'université de Louvain t est remise sur son ancien pied. Néanmoins, comme il a été « reconnu depuis longtemps que le système des études de la
■ Journal historique et littéraire de Feller ( î 790) .
J La Grande Bretagne, la Prusse el le* États-Généraux de Hollande.
216 MST01RE I»E l'iNSTRUCTIOH PUBLIQUE.
« philosophie, du droit et de la médecine exige une réforme "« aux Pays-Bas, S. M. tiendra en sursis les ordonnances qui • obligent à prendre les degrés à Louvain. » Cet état de choses fut ensuite confirmé par l'empereur François H, quand il reçut les Pays-Bas autrichiens à la mort de Léopold.
Du reste, le corps enseignant , réintégré dans ses privilèges par l'effet d'une révolution dirigée contre les réformes de Joseph II , s'empressa de se rapprocher le plus possible de ses institutions primitives et de supprimer toute espèce d'innovation. L'université de Louvain ne fit donc aucun effort pour reconquérir son ancienne supériorité; lorsque tout marchait autour d'elle, cette antique institution se complaisait dans l'immobilité et le sommeil. La révolte de 1790 avait eu aussi des conséquences funestes pour l'enseignement secondaire. Un grand nombre de professeurs avaient accepté forcément les sages règlements de Marie-Thérèse; aussi s'empressèrent-ils de profiter des troubles qui agitaient l'État, pour s'écarter de la nouvelle route et reprendre toutes leurs anciennes habitudes '. Dès lors les collèges et les écoles latines furent de nouveau livrés à la plus déplorable anarchie.
L'enseignement primaire n'était pas dans une situation plus florissante. Cet important objet avait cependant fixé l'attention du gouvernement; un édit impérial du 6 décembre 4774 avait décrété l'institution d'écoles normales dans tous les Etats de la maison d'Autriche; mais lorsque Joseph voulut faire exécuter cet édit en Belgique, il rencontra une résistance presque insurmontable
' Voy. Mém. sur le* changements opérés dans l'instruction publique, depuis Marie-Thérèse, etc.
» On conserve à la bibliothèque de Bourgogne (n°790) une lettre adressée à M. de Neny sur l'introduction des écoles normales dans les Pays-Bas (26 mai 1782). Que ne disait-ou pas contre les écoles normales! Feller voyait en elles « un grand moyen de corrompre et d'hébété la jeunesse. » Journal hist. et littèr. (1700).
HISTOIRE DE L'INSTRUCTION PlBUQlE.
N'ayant pu même introduire cette utile innovation en Belgique, le monarque eut recours à des recommandations générales en faveur de l'extension et de l'amélioration de l'instruction. Joseph II était déjà sur son lit de mort quand le comte de Cobenzl ' adressa, au nom de l'empereur, cette dernière dépêche aux États du Luxembourg (42 février 1790) : « L'établisse- « ment des écoles normales étant resté jusqu'à présent en « termes de projet, on n'insistera pas pour son exécution ; mais € on a tout lieu de s'attendre que les États et tous ceux que la t chose concerne s'occuperont, sans perte de temps, avec t tout le zèle que l'intérêt de la religion et du bien public t exige, de l'emploi des moyens propres à favoriser, étendre « et assurer l'éducation et l'instruction de la jeunesse, et à pro- « curer à cette partie si intéressante, mais trop négligée, toute « l'amélioration et la solidité qu'elle/exige... » Mais on n'écouta ces sages conseils, ni dans le Luxembourg, ni dans les autres provinces; aussi l'instruction primaire rétrograda bientôt au delà même du règne de Marie-Thérèse. Faute d'organisation régulière , remarque un publiciste », le caprice et l'arbitraire des autorités locales et des familles continuèrent à disposer des écoles. Le choix des instituteurs se faisait sans discernement; aucun lien n'unissait les écoles élémentaires; enfin, elles étaient à peu près affranchies de tout contrôle et de toute surveillance de la part de l'État. « Les documents statistiques nous manquent, ajoute le même écrivain, pour apprécier en chiffres les résultats matériels de ce régime; mais ses effets moraux sont connus : l'instruction élémentaire était à cette époque en Bel-
' Philippe, comte de Cobenzl, neveu de l'ancien minisire plénipotentiaire aux Pays-Bas, était né en 1741. Après avoir coopéré à la conclusion de la paix de Teschen avec la Prusse (1779), il fut nommé vice-chancelier d'État. Joseph 11 le chargea, en 1790, d'apaiser l'insurrection des Belges. Après avoir encore rempli les fonctions d'ambassadeur à Paris de 1801 à 1805, il mourut à Vienne en 1810.
' Diicpéliaux, De l'état de l'imtrurtion primaire, etc.. 1. 1".
giquc dans l'état le plus déplorable; l'enseignement était essentiellement vicieux, les méthodes étaient mauvaises; et si quelques communes possédaient des écoles , il y en avait un beaucoup plus grand nombre qui en étaient privées. » Quel tableau!
Les Belges devaient réclamer le maintien de ces vieux privilèges, qu'ils avaient toujours défendus comme les véritables titres de leur nationalité; mais peut-être eurent -ils tort de repousser avec la même ténacité toute espèce d'innovations, celles qui étaient réclamées par les nouveaux besoins de l'époque comme celles que désavouaient l'esprit essentiellement religieux et le pacte constitutionnel du pays. Toutefois la Belgique ne vécut pas longtemps dans cet isolement; car tandis qu'elle se rattachait avec une nouvelle ardeur aux traditions d'un autre âge, la France régénérée faisait marcher contre elle ses soldats et ses missionnaires : ceux-ci pour la convertir aux idées nouvelles, ceux-là pour la dompter.