‹ Essai sur l'histoire de l'instruction publique en BelgiqueChapitre 9 sur 20 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

liègne de Marie-Thérèse.— Encouragements donnés à l'industrie, aux sciences, aux arts, en Allemagne et en Italie.— Belgique.— Organisation de l'université de Lourain : dignitaires, officiers inférieurs.commissaire royal près de l'université; ressources de l'université: bâtiments ; bibliothèque ; professeurs ; faculté des arts; mœurs des pédagogies; faculté de théologie; conflit entre le saint-siège et l'autorité souveraine ; enseignement ; honoraires des professeurs : facultés de droit ; faculté de médecine; privilèges; le doctorat. —Èdit de 1755. —Le comte de Cobenzl et l'abbé de Nelis. — Opinion du prince de Kaunitz sur l'université de Lourain.— Société littéraire de Bruxelles. — Le prince de Stahremberg .— La Bibliothèque de Bourgogne ouverte au public. — Charles de Lorraine. — Académie impériale et royale des sciences et belles lettres.— Écrivains de cette époque.— État de l'enseignement primaire.— Académies de dessin et de peinture. —École militaire d'Anvers.— État de l'instruction moyenne.— L'instruction publique en France —Proscription des jésuites; bulle de Clément XI F; èdit de Marie-Thérèse.— Réorganisation des collèges. ~- Commission royale des études. — Nouveaux établissements d'instruction secondaire.— Nomination des professeurs .—Règlement de discipline ; plan d'études.— Opposition de quelques ordres religieux. —Résultats de la réforme.

I<e règne mémorable de Marie-Thérèse, impératrice d'Autriche et souveraine des Pays-Bas, embrasse une période de quarante années (1740 à 1780). En montant sur le trône la lillc de Charles VI trouva la plupart des puissances continentales eonjurées contre elle; mais ni l'abandon de ses amis, ni les plus grands désastres, ne purent abattre son courage; elle résista avec une infatigable énergie à ses adversaires, et prolongea celte lutte héroïque jusqu'à ce qu'elle eût enfin réussi à

HISTOIRE M l/lNST!ICCTlON MBLIOtK.

sauver l'héritage de la maison de Habsbourg. La paix d'Aixla-Chapelle (18 octobre 1748) récompense les efforts de Marie- Thérèse; elle en profile pour ranimer l'agriculture, le commerce, les sciences et les arts. Des réformes importantes furent introduites dans toutes les branches de l'administration, des travaux considérables furent exécutés pendant la période comprise entre la paix d'Aix-la-Chapelle et la nouvelle lutte de sept ans que l'Autriche dut soutenir contre la Prusse. Mais ce fut surtout après sa réconciliation avec Frédéric II 1 que Marie-Thérèse exécuta, suivant le témoignage de son ancien ennemi, des desseins dignes d'un grand homme.

Partout s'étendit une main créatrice : des manufactures s'établirent dans les faubourgs de Vienne, et la ville fut dotée d'un collège théresien ; d'autres cités obtinrent des universités, des bibliothèques et des observatoires; l'enseignement du dessin, de la peinture, de l'architecture, s'organisa; un grand nombre de maisons d'éducation furent instituées, pour des enfants de toutes les classes de la société ; les autres écoles subirent une réorganisation; des récompenses attendirent ceux qui perfectionneraient une branche quelconque d'industrie; enfin l'agriculture, appelée par Marie-Thérèse la nourrice de tous les arts , se vit réhabilitée % et une société fut même instituée à Milan dans le but de distribuer des prix aux agriculteurs qui auraient fait produire le plus à leurs terres.

Marie-Thérèse eut aussi la gloire de relever la Belgique de

l'état de torpeur où l'avaient précipitée les luttes désastreuses

des puissances voisines ; elle montra le plus grand zèle pour la

prospérité et la splendeur du pays, en s'efforçant d'extirper

des abus déplorables et d'assurer les progrès de la civilisation.

Portant une attention vigilante sur l'instruction publique, elle

voulut améliorer les écoles, faire refleurir les lettres et les arts,

■ Paix d'Huberlsboiirjï, du 5 février 1702.

3 Voy. //m/, de ta Maison d'Autriche, par W. Coxc, t. v.

142 HISTOIRE DE l/lNSTRUCTION PUBLIQUE.

donner une nouvelle impulsion au mouvement intellectuel, qui s'était en quelque sorte arrêté.

L'université de Louvain, toujours investie du monopole de l'enseignement supérieur, avait conservé la bizarre organisation dérivant des nombreux privilèges dont elle jouissait.

Cette colossale institution était, comme on sait, divisée en cinq facultés : la théologie, le droit canon, le droit civil, la médecine, et les arts. Elle avait trois ofliciers principaux : le recteur, le chancelier et le conservateur des privilèges. Le recteur magnifique, qui devait avoir la qualité de clerc, était choisi à tour de rôle dans chacune des cinq facultés ; ses fonctions étaient temporaires ; il ne les exerçait que pendant un semestre. Le chancelier, dont la dignité était attachée à celle de prévôt du chapitre de Saint-Pierre à Louvain, conférait les grades académiques dans toutes les facultés, à l'exception du doctorat en théologie, qui était conféré par le docteur présidant a l'acte. Pendant l'absence du chancelier, le doyen du chapitre de Saint-Pierre le remplaçait. L'abbé de Sainte-Gertrude, conservateur des privilèges de l'université, était chargé par état de les soutenir et de les défendre ; ce fonctionnaire nommait lui-même ses assesseurs, son secrétaire, ses appariteurs, etc. Les membres de l'université ne pouvaient être attraits en justice que devant le conservateur des privilèges; et de plus, ils pouvaient traduire leurs parties adverses devant le môme tribunal, sans que celles-ci eussent la faculté de décliner cette juridiction. Le conservateur n'avait cependant aucun droit de connaître des actions purement réelles; mais il était compétent pour décider de la validité d'un titre de constitution de rente et du mode de remboursement; des contestations en matière de bénéfices, Idni au pcùtoire qu'au possessoire, à moins que les bénéfices en litige ne fussent à la collation du gouvernement ; enfin des contestations élevées au sujet des emprunts, des transports et des cessions faits au profit des élèves, jusqu'à concurrence des sommes nécessaires à leurs éludes; le

tout, d'après les formes en usage et les lois en vignenr '. L'université possédait aussi différents officiers inférieurs, tels qu'un dictateur, un syndic, un avocat fiscal, un secrétaire, un bibliothécaire, et des bedeaux.

Depuis longtemps l'intervention du gouvernement était à peu près nulle dans l'administration de l'université, lorsque Charles de Lorraine, gouverneur général des Pays-Bas autrichiens, fit revivre en 1754 l'ordonnance des archiducs Albert et Isabelle instituant à Louvain un agent du pouvoir central \ D'après lo décret du 18 juillet 1754, un commissaire royal était établi en permanence à Louvain ; il était chargé « de propirer et de main- « tenir l'exécution des édits, ordonnances et décrets émanés « successivement pour la direction, la discipline et la police de « l'université, avec ordre, tant au recteur qu'aux doyens des « facultés, de lui donner d'abord les notions et les informa- « tions qu'il jugerait à propos de leur demander. •

Les ressources de l'université étaient considérables. Indépendamment des revenus et des droits d'école des diverses facultés, qui étaient affectés aux traitements des professeurs el des autres employés, l'université, comme corps, percevait du chef des droits d'école et du loyer de quelques maisons dont elle était propriétaire, une somme de 6,000 florins environ par an. En outre, elle partageait avec la ville les bénéÇces de certains droits d'octroi qui lui rapportaient, année commune, 12,3(k> fl. 5' 2-, dont il fallait déduire 5,990 fl. pour frais d'administration. L'université possédait, enfin, une cave ou cantine fondée sur la franchise des impôts. Les capitaux provenant du produit de celte cave, et la valeur des vins et autres objets qui s'y trouvaient, représentaient, en 1786, une somme

■ Voy. Précis historique de l'administration générale des Pays-Bas autrichiens sous le régne de Marie-Thérèse, par Ch. Sieur.— Mémoires

i 01 routés DE L'ACABÊIIE DE BRUXELLES, t. Vf.

■ Voy. Neny, ^wi. historiques et politiques sur les Pays Bas autrichiens, t. il.

de plus de 200,000 florins. Ia*s bourses attachées spécialement aux différents collèges représentaient un revenu annuel de 159,412 fl. 42* 9 d ; les bourses particulières qui n'étaient attachées à aucun collège, et que pour cette raison l'on nommait bourses volantes, représentaient un autre revenu de 51 ,449 fl. 1' 7 d . Ces revenus, qui s'élevaient en tout à 240,864 fl. 44* 4 d , devaient servir principalement à favoriser les études de. théologie et de philosophie «.

Vers la lin du règne de Marie-Thérèse, quarante-trois collèges étaient encore annexés à l'université. L'un, celui de la sainte Trinité, était destiné à l'enseignement des humanités, et quatre appartenaient à la faculté des arts. L'ancien collège des Jésuites fut cédé en 4779 à la faculté de théologie, pour y . former le séminaire des prêtres vétérans. La philosophie et les mathématiques s'enseignaient dans les quatre pédagogies dont nous avons parlé, savoir: les collèges du Château, du Lis, du Faucon et du Porc. La faculté des arts possédait encore une école particulière nommée vicus, où l'on soutenait les. thèses publiques de philosophie, et où se faisaient les examens pour la distribution des places du grand concours. En 4755, un cabinet de physique fut joint à cette école, et les professeurs de philosophie morale et d'éloquence chrétienne y donnèrent leurs leçons. Les langues hébraïque, grecque et latine, ainsi que la langue française, s'enseignaient au collège des Trois langues ; plus tard, la leçon de langue française fut supprimée, et la chaire d'histoire générale remplacée, en 4782, par une chaire d'histoire ecclésiastique. Tous les autres cours, appartenant aux facultés de théologie, de droit et de médecine, se donnaient aux Halles.

1 Nous avons puisé ces détails dans le rapport sur l'université de Louvaiu envoyé à Joseph II en 1786 par M. Leclerc, membre du conseil d'Étal et du conseil royal. Mss de la Bibliothèque de Bourgogne (N« 17591 de l'inventaire général).

HISTOIRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE. 14ï>

Chacun des collèges annexés à l'université avait une bibliothèque plus ou moins considérable. Quant à la bibliothèque générale de l'université, établie dans un grand édifice construit en 1724, elle contenait au moins 30,000 volumes. Le gouvernement lui assura, en 1759, une augmentation considérable de fonds, au moyen d'une taxe modique imposée sur tous les grades académiques. 11 fut également ordonné que de tous les ouvrages imprimés dans les Pays-Bas, il serait déposé un exemplaire à la bibliothèque de l'université. Celle-ci établit ellemême, à cette époque, des presses destinées à reproduire, à un prix modéré, les ouvrages publiés à l'étranger et utiles à la jeunesse. L'université possédait aussi un amphithéâtre pour les opérations anatomiques, ainsi qu'un jardin des plantes et un laboratoire de chimie.

Lorsque M. de Neny écrivait ses Mémoires pour l'instruction de l'héritier de Marie-Thérèse, les professeurs de l'université deLouvain étaient au nombre de cinquante-huit. Ils étaient divisés ainsi qu'il suit : huit pour la théologie, six pour le droit canon, sept pour le droit civil, un pour le droit public, huit pour la médecine, seize pour la philosophie, un pour les mathématiques, un pour la philosophie morale, un pour l'éloquence chrétienne, un pour l'histoire latine, un pour la langue hébraïque, un pour la langue grecque, un pour la langue française et cinq pour les humanités '.

Depuis plus d'un siècle, la faculté des arts de Louvain avait le privilège de donner seule des cours publics de philosophie dans toute 1 étendue des Pays-Bas; mais les dispositions législatives en vigueur ne défendaient pas d'aller étudier la philosophie dans les pays étrangers. Aussi un certain nombre de jeunes gens, qui subissaient l'influence des jésuites de France, allaient-ils continuer leurs études dans des académies étrangères, et notamment à Douai. « Outre le préjudice que souf-

1 Mém. hi$t. et polit., etc., chap. xxvn.

U1ST01BK I)K l'instruction publique.

fruit l'université de Louvain par l'inexécution des anciennes lois, il en résultait, dit Neny, une exportation inutile d'argent; et l'expérience prouvait d'ailleurs que ce séjour des jeunes gens dans les universités étrangères, faisait naître souvent dans leur esprit des impressions aussi contraires au service de S. M. qu'au bien commun du pays. > Ces considérations engagèrent le gouvernement à publier, le 22 décembre 4755, un décret qui défendit, sous les peines les plus sévères, à tous les sujets de S. M., de quelque état ou condition qu'ils fussent, d'aller faire des cours de philosophie, publics ou privés, ailleurs que dans l'université de Louvain ou en d'autres universités des états autrichiens, sans une permission spéciale ou par écrit de l'administration supérieure.

La faculté des arts de l'université de Louvain a toujours été considérée comme la base de ce vaste établissement scientifique. Dans la bulle par laquelle il conférait à cette faculté le privilège de nomination, le pape Léon X l'appelait la source des facultés, et déclarait que c'est par elle que la théologie acquiert des forces et des lumières nouvelles pour confondre l'hérésie. Chacune des quatre pédagogies appartenant à la faculté des arts, était dirigée par un régent chargé de maintenir l'ordre et la discipline; mais au-dessus du régent étaient placés les proviseurs nommés par le fondateur du collège; le régent leur soumettait les comptes de sa gestion ; il administrait aussi, sous leur contrôle, les fondations destinées aux étudiants. La philosophie s'enseignait dans chacune des pédagogies par quatre professeurs, primaires et secondaires : deux étaient chargés du cours de la première année ou de logique; les deux autres, du cours de physique ou de la deuxième année. Ces seize professeurs étaient membres de la faculté des arts : faisaient également partie de cette faculté, les régents et sous-régents des quatre pédagogies, ainsi que tous les professeurs du collège de la Sainte-Trinité. Les autres membres de la faculté qui n'appartenaient ni à la classe des régents ni à celle des profes-

seurs étaient appelés neutraux Au surplus, la faculté avait le droit de nommer elle-même les professeurs de philosophie ainsi que ceux du collège de la Sainte-Trinité. Depuis 1455, la faculté des arts de Louvain s'était aussi divisée, à l'imitation de celle de Paris, en quatre nations : brabançonne , française, flamande et hollandaise. Tous les membres de la faculté étaient censés appartenir à l'une de ces nations.

Dans la faculté des arts, le temps des études, comme on l'a vu, était de deux ans. Nul ne pouvait se faire inscrire dans les facultés de théologie, de droit et de médecine, s'il n'avait achevé son cours de philosophie ; tous ceux qui, malgré cette défense, prenaient inscription dans une autre faculté, pendant qu'ils étudiaient encore la philosophie ou les humanités, étaient obligés de rester une année de plus à Louvain.

Les deux années de philosophie étaient distribuées de la manière suivante : les premiers neuf mois étaient consacrés à la logique universelle d'Aristote et aux préceptes de la rhétorique ; pendant les autres huit mois, on enseignait à l'élève la philosophie naturelle, extraite des ouvrages du même auteur; les quatre mois qui suivaient étaient encore consacrés à l'explication de la métaphysique, et les trois derniers étaient réservés à l'enseignement des questions les plus épineuses de la philosophie doctrinale. Au reste, l'enseignement des sciences philosophiques était très-circonscrit à Louvain. En 1766, au centre de l'Europe éclairée par les écrits de Locke, de Leibnitz et de leurs disciples, les leçons de logique se bornaient encore a des subtilités scotistes, à toute cette philosophie péripatéticienne, défigurée par l'ignorance du moyen âge et vouée an ridicule partout ailleurs vers la fin du xvi* siècle '. Quand le

■ Mémoire concernant l'université de Louvain, envoyé, en 1778, par le docteur Haranl au prince de Stahremberg , ministre plénipotentiaire de larie-Thérése à Bruxelles. — Mss. de la bibliothèque de Bourgogne (No 17588 de l'invent. général).

* Voy. le Rapport sur l'état de l'enseignement supérieur en Belgique,

148 HISTOIRE DE L'iNSTRUCTIOX PUBLIQUE.

gouvernement eul décrété un enseignement plus raisonnable, on eut beaucoup de peine à l'établir. Les sciences exactes étaient aussi très-négligées : l'algèbre s'arrêtait aux équations du deuxième degré; la géométrie, aux principes indispensables à l'arpenteur le plus vulgaire. Ce ne fut que huit ans avant la suppression de l'université qu'on ajouta à cet enseignement la démonstration, par voie de description mécanique et de synthèse, de trois ou quatre propriétés des sections coniques nécessaires à l'explication de quelques effets physiques. Le calcul infinitésimal n'y était pas même connu de nom. Tout l'enseignement de la physique consistait à expliquer les phénomènes par Yhorreur du vide, les sympathies, les antipathies et autres hypothèses purement métaphysiques.

Des documents authentiques attestent que dans les collèges où les philosophes étaient casernés, on ne recevait pas des notions de goût, d'urbanité, de savoir-vivre. Suivant la tradition et d'après les usages des quatre pédagogies, il fallait qu'un extérieur philosophique s'annonçât par la malpropreté de l'accoutrement, la rusticité des manières, la grossièreté et l'incorrection du langage. Tout philosophe singeait Diogène. Le costume classique se composait d'un habit en lambeaux, mis à découvert par un manteau qui, en sortant des mains mômes du tailleur, devait être déchiré et troué d'une part, maladroitement rapiécé de l'autre, et le tout couvert d'encre, d'huile et do boue.

Le gouvernement proscrivit en 1766 cette toilette quasi cynique ; mais on jeta les hauts cris, et il fallut recourir aux voies de fait pour mettre le décret à exécution.

On n'obtenait le grade de bachelier ès arts qu'au commencement de la seconde année de philosophie, et celui de licencié qu'après avoir terminé le cours entier. Les promotions étaient

présenté le 6 avril 1843, aux chambres législatives, par M. Nolhomh, ministre de l'intérieur. (Pièces juntiftcatirea de la 1- partie.)

HISTOIRE DE l/ INSTRUCTION PUBLIQUE.

décernées ù lu suite du concours général des quatre pédagogies ' .

I^i faculté de théologie, instituée par le pape Eugène IV, avait été complétée par Philippe II, roi d'Espagne. O monarque attribua, en 1567, à chacune des cinq chaires alors existantes, un canonicat dans l'église de Saint-Pierre. Ayant crée plus tard trois nouvelles chaires 1 , il disposa de trois nouvelles prébendes en faveur des titulaires. La stricte faculté de théologie était composée de huit docteurs régents, chargés de régler tout ce qui avait rapport a l'enseignement de cette science; ils examinaient les étudiants pour le bachotage et la licence; et ils présidaient aux disputes qu'ils devaient fréquenter par devoir. Bien qu'ils n'eussent pas de chaire à desservir, on admettait dans la stricte faculté un augustin et un dominicain; l'université agissait ainsi, dit-on \ afin d'avoir à Home l'appui des généraux de ces deux ordres contre les jésuites. La stricte faculté était en jouissance de plusieurs fondations considérables ; aussi chacun de ses membres avait-il un revenu annuel de 1 ,000 florins. Ce corps avait d'autres prérogatives : il nommait lui-même ses membres ; lorsqu'une place devenait vacante, par décès ou démission, la faculté en disposait le jour de la Saint-Jérôme. Ce droit avait été autrefois contesté à la faculté de théologie par le saint-siége 4; mais les souverains avaient défendu avec énergie leurs prérogatives, aussi bien que les privilèges de leurs sujets. Voici sur ce conflit un décret remarquable, promulgué par Philippe d'Anjou,

* Voy. p. 135.

* Catéchisme; leçon du decretum Grattant; censure des livres. 1 Voy. le mémoire du docteur larant.

* Recherches sur l'origine et tes constitutions de l'université de Ion tain. Mss. de la bibliothèque de Bourgogne (N° 14997 de l'inventaire général). — Rappelons ici qu'en vertu des lois fondamentales : 1° Aucun habitant ne pouvait être cité hors du pays , pas même à la cour de Rome ; 2" les bulles pontificales n'étaient obligatoires, quant au for extérieur, qu'après avoir été publiées en vertu d'un placet du souverain. Voy. Faider. n u des sur les constitutions nationales, rhap. xi.

H1ST01RK OB L'INSTRUCTION PUBLJO.UE-

pendant son règne si court comme souverain de la Belgique : « Philippe, par la grâce de Dieu, rot de Castille, etc. c Notre bien-amé et féal conseiller procureur général nous t a remontré que l'internonce de S. S. se seroil avisé d'écrire t le 25 août dernier à ceux de l'étroite faculté de théologie

• dans l'université de Louvain, une lettre par laquelle il leur « donnoit avis, qu'il avoit jugé nécessaire d'informer le saint- « siège d'une élection de quelques docteurs pour remplir les « places vacantes dans ladite faculté, de l'opposition qu'il y « avoit à cette élection, et de l'interdiction qu'il avoit donnée

< aux. élus ou intrus, de quelque autre manière dans ladite fa-

< culté, de faire aucune fonction, sous peine de l'indignation du

< saint-siége et autres, qu'encourroient aussi ceux qui sous t quelque couleur ou prétexte que ce pour roi t être recevraient « aucun des nouveaux membres pour être de ladite faculté, c ou pour exercer les fonctions qui en dépendent, jusqu'à ce

• que l'oracle du Saint-Père fût arrivé : sur quoi, le remon- « trant se seroit trouvé obligé de faire des plaintes à cause de « l'empiétement manifeste sur nos hauteurs et sur les privit léges de nos fidèles sujets, en conséquence de quoi nous lui « aurions accordé des lettres de cassation expédiées en due « forme. Quelque sujet que nous eussions après cela d'espérer « que cette démonstration publique l'eût empêché de commett tre un excès semblable à l'avenir, il se trouve néanmoins t qu'il (l'internonce) a osé y ajouter un nouveau, par la hart diesse qu'il a eu d'écrire au doyen et à ceux de ladite faculté « une autre lettre du 12 du mois courant, par laquelle il est « ordonné de dire aux parties qui prétendent avoir droit à « l'élection qu'elles eussent à envoyer leurs preuves au saintc siège pour en reconnoitre et en décider, telle étant l'inten- « tion et la volonté de la sainte congrégation de la générale » inquisition. Et comme cette entreprise blesse notre autorité « souveraine, et est contraire aux lois et aux privilèges du » pays, le remontrant a eu recours à nous, demandant à y

HISTOIRE DE i/lHSTRUCTlON FUBLI«ljB. 151

< pourvoir autant que l'importance du cas l'exige. Aces causes, « nous qui pouvons moins souffrir cette nouveauté ultérieure « que la précédente, parce qu'elle apporte un si grand préju- « diceà notre autorité; à la délibération de notre conseil, avons « cassé et mis à uéant, nous cassons et mettons à néant par

< ces présentes les ordres que ledit iuternonce a envoyés à ceux « de ladite faculté par la lettre ci-dessus mentionnée. Nous « défendons à ceux de ladite faculté et à tous autres d'y défé-

< rer, à peine de correction arbitraire, et nous leur comman- « dons de mettre ladite lettre originale entre les mains du grefc fier qui aura signé les présentes et d'en enregistrer le double « dans les archives de l'université, et de nous en faire paroître c trois jours après que les présentes leur auront été signifiées, t Car tel est notre plaisir. Donné en notre conseil de Bruxel- « les, sous le grand sceau, etc., le 47 octobre 1 701 et le pret mier de notre règne. »

Les docteurs en théologie, qui n'étaient pas de la stricte faculté et qui espéraient en être un jour, composaient ce qu'on appelait la large faculté (lala facultas).

Vers la fin du règne de Marie-Thérèse et au commencement de celui de Joseph 11, on comptait en théologie huit leçons : quatre ordinaire» étaient à la collation du gouvernement, celle de récriture sainte, celle du cathéchisme, qui ne se donnait que les dimanches et fêtes, et deux de dogmatique; les quatre autres, de six termine», étaient à la collation des deux bourgmestres de la ville : elles avaient pour objet les matières théologiques choisies par la faculté.

Pour être admis au baccalauréat dans la faculté de théologie, il fallait que l'aspirant fût religieux ou qu'il eût au moins le degré de maître ès arts ; qu'il se fût écoulé quatre ans depuis sa promotion ou le commencement de ses études théologiques, et qu'il eût de plus assisté aux trois premières leçons de l'Écriture sainte et de la théologie scolastique. Mais ces conditions n'étaient pas rigoureusement nécessaires lorsque le candidat,

étant religieux., avait fait ses études théologiques dans un monastère dépendant de l'université; dans ce cas, il était admis, après un examen privé, à l'interrogatoire public, et promu au grade de bachelier, s'il en était trouvé digne. Pour être admis à la licence en théologie, il fallait avoir suivi pendant sept ans toutes les études de la théologie scolastique. Des motifs graves d'exception pouvaient cependant engager la faculté à accorder des dispenses.

Comme toutes les autres sciences, la théologie était restée slationnaire à Louvain. On a même prétendu que l'enseignement de la théologie ne se soutenait dans cette université, et n'y attirait un grand nombre d'étudiants, que par les bourses nombreuses fondées pour l'étude de cette science, et par la grande quantité de bénéfices ecclésiastiques qui étaient à la collation de l'académie. Un théologien, disait-on , pouvait rester vingt ans à Louvain, sans frais, et n'en sortir que muni d'un bénéfice quelconque.

Les facultés de droit et de médecine contenaient aussi deux grandes divisions , la stricte faculté et la large faculté. Les docteurs composant la première réglaient tout ce qui avait rapport à l'enseignement et jouissaient des droits d'examen.

Les honoraires des professeurs se composaient, en général, d'un traitement fixe et d'un casuel; le traitement fixe se réduisait à peu de chose; quant au casuel, il provenait des droits d'écolage, d'examen, de disputes, de grades académiques, etc. Il parait, au surplus, que les professeurs primaires de la faculté des arts étaient les mieux traités : outre la table, le logement et un domestique, que leur fournissait la pédagogie, ils recevaient encore en argent une somme de 1 ,500 fl. environ chaque année. Un professeur primaire de la faculté de droit ne recevait que 700 fl. et ne jouissait d'aucun des avantages indiqués ci-dessus Le bien-être matériel dont s'enorgueillis-

• Voy. le Mémoire du docteur Maranl—Voici quelle» étaient, d'après le

DB L'INSTRUCTION publique.

lis

saient les membres de la faculté des arts les avait rendus insouciants et même extraordinairemen t paresseux ; non-seulement ils remplissaient leurs fonctions avec peu de zèle» mais plusieurs s'absentaient quelquefois pendant des mois entiers. Pour remédier à cet état de choses, on avait proposé au gouvernement de rendre les leçons de philosophie publiques comme autrefois.

On comptait dans les facultés de droit treize leçons : cinq étaient à la collation du magistrat de Louvain, parce que la ville en avait payé la dotation primitive ; une ordinaire et quatre de six semaines étaient conférées par les deux bourgmestres ; les trois autres étaient à la collation du gouvernement.

L'enseignement du droit se bornait aux lois romaines renfermées dans les Institutes, le Digeste, le Code et les Novelles, et aux compilations connues sous le nom de décrétâtes et de décret de Gratien. Cet enseignement était purement positif; on ne s'inquiétait pas du motif et de l'occasion de cette multitude de décrets impériaux et de canons ecclésiastiques. En sortant de Louvain on se trouvait dans la plus profonde ignorance des statuts coutumiers de la Belgique, de son régime administratif, de toute sa législation moderne, tant civile que criminelle, et de tous les changements qu'elle avait subis. Les étudiants en droit civil se faisaient d'ailleurs remarquer par leurs allures mondaines et leur penchant pour la dissipation ; aussi réclamait-on de l'administration supérieure leur casernement dans des collèges.

La faculté de médecine comptait huit chaires : deux, appelées primaires, étaient conférées par le magistrat; deux, de sis semaines, par les bourgmestres; et les quatre autres par legou-

rapport de M. Leclerc, les sommes affectées en 1786 aux traitement* des professeurs el docteurs des quatre facultés : Faculté de Théologie : — 18,257 H. — 18« — IM.

- Droit - 10,727 - !> - .1 Médecine - 11,221 - « - 4

- Philosophie. - 24,480 - . — .

L'enseignement de la médecine laissait aussi beaucoup ù désirer; la chirurgie et, en particulier, l'art des accouchements étaient tombés dans une espèce de dégradation. Marie- Thérèse rendit à l'humanité un service émincnt lorsqu'elle eréa, pour relever l'art de guérir, des instituts spéciaux auxquels elle attacha des professeurs publics.

Peut-être est-il utile de rappeler que les facultés de droit et de médecine se trouvaient également en possession de privilèges considérables. « 11 est statué, dit Neny, par différentes ordonnances et édits, nommément par ceux de 1695 et de 1751, et établi d'ailleurs par un usage constant, que personne nepeut être reçu aux dignités, offices ou bénéfices ecclésiastiques ou civils, requérant le degré de licencié, non plus qu'à la profession d'avocat, à moins que d'avoir pris ce degré dans l'université de Louvain. Il est réglé aussi par différentes ordonnances, que personne ne peut exercer la médecine dans les Pays-Bas, à moins que d'avoir été examiné et approuvé par les docteurs de cette université, ou par les médecins du corps dn souverain. Nos princes se sont réservés d'ailleurs d'accorder pour cet effet des permissions spéciales à d'autres sujets qui, à cause de leur grande science et expérience, et après un examen préalable, auront été jugés dignes d'une telle distinction. >

Indépendamment des degrés de bachelier et de licencié, les élèves des facultés de théologie, de droit et de médecine pouvaient obtenir le grade de docteur *. Le licencié qui aspirait au doctorat était obligé de se faire admettre à cet effet par la faculté, de passer un examen rigoureux sur toutes les matières de la science qui faisait l'objet de ses études, et de se défendre

• Dans la facullé des arts , le doctorat était remplacé par la promotion qui avait lieu à la fin du cours complet biennal ; il fallait avoir été, dans ce concours, parmi les cinq premiers pour aspirer au rang de professeur dans la faculté des arts. — Dans les autres facultés , ne prenaient le degré de docteur que ceux qui étaient professeurs ou certains de le devenir, parce que ce dernier examen occasionnait une dépense de 5,000 à 6.000 florins.

peudunt trois jours consécutifs, durant deux heures au moins, contre les objections des bacheliers les plus capables de lu faculté, sur les matières que l'université avait proposées peu de jours auparavant. Ces examens se faisaient en présence de tous les professeurs. Après ces épreuves répétées publiquement, si la faculté jugeait que l'aspirant ne réunissait pas les qualités requises, il était de son devoir de ne plus l'admettre.

Parmi les règlements du règne de Marie-Thérèse ayant l'enseignement supérieur pour objet, il faut distinguer celui du 13 février 1755, promulgué sur le rapport du comte de Neny, commissaire royal près de l'université de Louvain. Les élèves des facultés de droit et de médecine ne pouvaient auparavant être admis à passer leur licence qu'après trois années d'études. L'édit de 1755 statua que tous les élèves compris dans les 56 premiers, formant en philosophie ce qu'on appelait les trois lignes, et même les 12 élèves suivants, ainsi que tous ceux qui avaient soutenu des thèses de philosophie avec approbation , pouvaient réclamer la dispense d'un quart des trente-six mois d'habitation exigés par les règlements. La même ordonnance fixait par un tarif général les droits des examens et des promotions publiques; et elle mettait par cette mesure un terme aux incertitudes qui, jusqu'alors, avaient fait de celte partie de l'instruction une source de querelles entre les professeurs et de préférence entre les élèves. 11 fut prescrit aux fonctionnaires préposés à la recette des droits d'examen, de se conformer au tarif, sous peine d'être traités et châtiés comme concussionnaires. Enfin, ce règlement supprimait aussi les dépenses superflues introduites par le luxe des étudiants, ou autorisées par l'avidité de quelques-uns des professeurs. Il était d'usage, à la suite des disputes ou autres actes académiques, de donner des repas, des bals ou des buvettes, connues à Louvain sous le nom de conséquences. Toutes ces réjouissances furent défendues, à l'exception du festin doctoral ; une amende de 500 fl. devait être prononcée contre celui

qui contreviendrait à cette défense. La même peine devait atteindre celui qui ferait distribuer des gants 1 à l'occasion des licences ou autres actes académiques, ainsi que ceux qui auraient donné ou reçu quelque chose, à titre de rachat des repas, ou à titre de rachat des gants. On abolissait aussi l'usage d'employer un enfant à porter un bouquet ou un laurier devant le nouveau licencié. Le nombre des convives pour le festin doctoral fut limité à 80, lorsqu'il s'agissait d'une seule promotion; à 100, lorsqu'il y avait deux candidats promus ensemble; à 420, lorsqu'il y en avait trois. Désormais on devait également se dispenser de présenter aux convives de ce festin le plat de sucades. Les contrevenants étaient passibles d'une amende de 1 ,01)0 florins.

Le gouvernement de Marie-Thérèse, qui se distinguait par sa prudence et sa circonspection, n'osa pousser plus loin ses réformes ; aussi n'était-il pas satisfait de son œuvre. Dans une lettre datée du 20 juillet 4765, le comte de Cobenzl, ministre de l'impératrice à Bruxelles, traitait fort durement \ aima mater. « 11 est honteux, disait-il, que nous ayons dans notre « université des gens si peu faits pour maintenir le bon goût, « et entièrement livrés à la barbarie pour les sciences et à la c rusticité pour les mœurs '. *

L'abbé de Nelis , fixé alors à Louvain , où il remplissait les fonctions de bibliothécaire et de directeur de la typographie académique, avait imaginé un moyen pour combattre les barbares et effacer insensiblement ce qu'il appelait vestigia ruris; c'était d'établir à Louvain même une petite académie • qui \ pourrait faire renaître le goût, étouffé par la mauvaise et fri- « vole philosophie de l'université. » Le ministre n'osa point approuver ce projet, de peur d'exciter l'esprit de parti en

■ Cordeaux, gratifications.

• Bulletins de la commission royale d'hist. de Belgique. — Le comte de Cobenzl, ne à Laybach en 1712, après avoir rempli avec succès plusieurs missions diplomatiques, fut nommé en 1755 ministre plénipotentiaire ;» Bruxelles, Il mourut dans cette ville en 1770.

élevant autel contre autel ' ; mais il fit venir le professeur Schopflin de Strasbourg et le pria de tracer un plan pour l'organisation d'une société littéraire qu'il s'agissait d'établir à Bruxelles. Kn soumettant, le 24 octobre 4768, ce projet à l'approbation de l'impératrice, le prince de Kaunitz, chancelier de cour et d'État, traitait aussi fort mal l'université de Louvain. c L'on ne saurait soutenir, disait-il dans son rapport, que

< l'université de Louvain manque entièrement de sujets sa- « vants; il y en a plusieurs qui ont des connaissances trèsi étendues dans leur partie; mais toutes leurs études, tout leur « savoir , sentent la poussière de l'école et la pédanterie ; et t comme ils négligent entièrement le talent de s'exprimer avec « précision et pureté dans les langues vivantes , et qu'ils t ignorent totalement l'art de mettre de l'intérêt dans un ou- « vrage où il est question de quelque matière abstraite, il n'est « pas étonnant que hors des Pays-Bas on ait quasi oublié l'exis-

< tence de cette université. »

La société littéraire tint sa première séance le 5 mai 1709. A peine était-elle installée , que ses membres exposèrent au ministre que, sans le secours d'une bibliothèque publique à Bruxelles, il ne serait guère possible d'y exciter le goût des lettres. Le prince de Stahremberg, successeur de Cobenzl, voulut réaliser ce vœu, et le 0 octobre 1772 la bibliothèque de Bourgogne fut ouverte pour la première fois au public. Dès l'année 1770, les membres de la société littéraire avaient également fait des démarches auprès du nouveau ministre pour demander le titre d'académie. Cette seconde requête fut aussi favorablement accueillie. Mais en proposant à l'impératrice, par son rapport du 7 avril 1772, l'érection d'une académie impériale à Bruxelles, Charles de Lorraine en parle surtout comme d'un moyen d'émulation propre à tirer l'université de Louvain de son apathie. « A Louvain, dit-il, l'étude de l'his- « toirc et des belles-lettres est entièrement négligée , pour ne

' Voy. Reiffenberiç. Introduction à P. Mouskes. 1. 1".

HIS l U1KL DE l'ihstructiok publique.

i pas dire tombée. Cette université, comblée de bienfaits et c enrichie de fondations considérables et nombreuses, ne rem- « plit point ce qu'on devait attendre d'un corps si bien doté et « composé d'un grand nombre de personnes bien salariées', « dont l'unique occupation se réduit à l'instruction ; et l'on ne t voit qu'avec douleur qu'on y néglige tout ce qui excède la « routine et les termes ordinaires des écoles '. > Le 15 octobre 1775, les membres de la société littéraire se réunirent dans le local de la bibliothèque de Bourgogne , et il leur fut donné lecture d'un édit du 16 septembre 1773 qui érigeait cette société en corps permanent, sous le titre d'académie impériale et royale des sciences et belles-lettres. La qualité de membre de l'académie conférait les distinctions et les prérogatives attachées à la noblesse personnelle.

Bien que l'université de Louvain ne fût plus une pépinière de grands hommes, comme au xvr et au xvn e siècle, on trouvait pourtant encore en Belgique des érudits patients et laborieux. Tels furent les pères Ghesquière et Corneille Desmet , continuateurs des Acla sanctorum; le docte Paquot, historiographe ofliciel; les pères De Marne et Bcrthollet, historiens du comté de Namur et du duché de Luxembourg ; et Vandevelde, un des plus profonds théologiens de l'époque ; on rencontrait aussi des écrivains estimables, quoique en petit nombre, comme Desroches , le savant auteur de Y Histoire ancienne des Pays-Bas autrichiens; Nelis, qui composa Y Aveugle de la Montagne; ctLcsbroussart, le digne émule de Rollin. Mais les efforts

» « Cette idée tardive, dit M. de Gerlache. d'établir une académie à la fin du xviii- siècle, dans la principale ville des Pays-Bas autrichiens, ne prouve-t-elle pas dans quelle inertie et dans quel néant littéraire nous •'lions alors tombés? » Uist. du roy. des Pays-Bas, t. i«. — Celle observation est forl juste; car il y avait déjà à celle époque des académies dans presque toutes les capitales de l'Europe. Quelques-unes néanmoins étaient «Tune origine récente, telles que celle de Munich, érigée en 1760. celles de Varsovie et de Stockholm, érigées en 1755. etc.

HISTOIRE DE l/lNSTRUCTlON PUBLIQUE

de quelques disciples de l'école bénédictine n'auraient pu ramener au culte des lettres un peuple qui se complaisait dans une morne apathie; pour opérer ce miracle, il fallut la persistance de cette impératrice qui tenait le sceptre d'une main virile , il fallut de grandes réformes et l'établissement de nouveaux foyers scientifiques. Les contemporains nous font connaître dans quelle dégradation intellectuelle la Belgique était tombée , et comment elle sortit de son engourdissement sons le règne de Marie-Thérèse. « L'exemple de toutes les nations policées a réveillé nos Belges (ainsi s'exprime Desroches '). Depuis quelques années, ils sont sortis de ce long assoupissement qui annonçoit quelque chose de plus que la seule indifférence. Us ont voulu connoitre leur histoire : après cent ans d'un sommeil léthargique, ils ont recherché avec empressement les livres et les manuscrits où étoient contenues les parcelles d'un tout qui n'existoit pas. Dans le seizième et le dixseptième siècle , pendant la trompeuse aurore de la littérature belgique, au milieu des horreurs de nos guerres civiles, et sous les foibles gouvernements qui leur succédèrent , on avoit vu éclore un nombreux essaim de productions historiques et généalogiques : tout a été enlevé par les curieux... Il n'est point de grande ville où plusieurs particuliers ne montrent leur bibliothèque : depuis que l'académie a proposé des questions, il s'est présenté des concurrents dans toutes les classes de citoyens; quarante ans plus tôt personne n'eût répondu, personne n'eût compris ce que l'on demandoit, ni pourquoi on le demain loi t. >

Il faut cependant regretter que Marie-Thérèse, si attentive à tout ce qui se rattachait aux universités et aux collèges, n'ait pas étendu ses réformes à l'enseignement populaire. En vérité, il ne suffisait pas d'améliorer le sort matériel des paysans et des ouvriers, il fallait les associer aussi, par une instruction

■ Préface de Y Mai. ancienne de* Par*- Bas autrichien*.

160 HISTOIRE de l'instruction publique.

convenable, au mouvement ascendant de la civilisation.

Pendant le règne de Marie-Thérèse , les anciens décrets sur l'enseignement primaire restèrent en vigueur. Sous l'empire de cette législation, le droit d'ériger des écoles n'appartenait ( qu'aux magistrats municipaux ou aux autres fonctionnaires en possession de l'exercer ; ils étaient non-seulement cburgés de veiller à l'érection des écoles , mais aussi de choisir les instituteurs. Ceux-ci devaient jouir d'une bonne réputation, - et n'être point suspects de donner une instruction contraire aux préceptes de la morale ou aux principes du gouvernement. Avant d'entrer en fonctions, les maîtres et les maîtresses d'école étaient tenus de prêter serment devant l'officier municipal ou devant l'autorité qui les avait nommés.

Au reste, les écoles primaires., sauf quelques excédions, étaient des établissements dépendants des chapitres et des monastères; les institutions purement civiles, placées sous la surveillance des magistrats , étaient peu nombreuses. Dans le plus grand nombre des communes , les écoles étaient confiées à des vicaires ou à des clercs de paroisse qui s'attachaient beaucoup plus à l'enseignement du catéchisme qu'à tout autre objet; les leçons de lecture et d'écriture qu'ils y joignaient parfois étaient purement matérielles. Si l'on rencontrait ça et là quelques institutions où l'enseignement, mieux organisé, embrassât les éléments du calcul et de la grammaire, c'était au zèle des particuliers, et plus encore aux avantages qu'ils en retiraient personnellement, que l'on en était redevable. Indépendamment de l'instruction élémentaire, les chefs de ces pensionnats ou écoles supérieures pouvaient comprendre dans leurs programmes les cinq premières classes latines ainsi que les éléments de la langue grecque. Mais, en général, l'instruction primaire restait languissante et stérile; elle absorbait par an trois ou quatre mois au plus. « L'enseignement était individuel ; de sorte que durant ce court espace de temps , chaque élève recevait de 6 à 8 heures de leçon au

HISTOIRE DE L'iKSTlirCTIOfl limiQlF..

plus. Aussi était-ce moins pour instruire les enfants que pour s'en débarrasser qu'on les envoyait à l'école. Dans beaucoup d'endroits , c'était le vicaire qu'on en constituait le gardien ; ailleurs, on louait un maître à cet effet, comme on louait un pâtre pour le troupeau commun. 1^ préféré était ordinairement celui qui se donnait au meilleur marché. Savoir lire son catéchisme et son livre de prières, c'était \enecplu* ultra de l'instruction dans la plupart des écoles de campagne ; rarement on apprenait à écrire au delà de son nom, et plus rarement encore à chiffrer '. » 11 est donc permis de dire que le gouvernement laissait l'instruction primaire dans un état d'abandon qui la rendait presque nulle. Le caprice et la routine étaient les seuls guides des instituteurs : il n'y avait pas une organisation uniforme , forte et féconde ■ ; en maintenant les anciens placards , on se bornait à demander quelques garanties dans l'intérêt de l'État et de l'Eglise; mais aucun encouragement ne stimulait le zèle des maîtres, aucune émulation ne provoquait ardeur des « 1 . ves.

Malgré l'indifférence du gouvernement, il existait aussi

1 Ed. Ducpétiaux. De l'état île l'instruction primaire et populaire en Belgique, etc.. 1. r". — Cet écrivain cite un décret fort curieux, publié le 5 décembre 1771 par le conseil provincial du Luxembourg : « Ordon-

■ nance à tout père et mère , tuteur et curateur et autres , ayant charge

• de surveillance sur les enfants, de les envoyer diligemment au catéchisme « qui se fait à l'église et à l'école , à l'âge de 8 ans au plus lard , jusqu'à ce

• qu'ils aient été admis à la première communion, et ce depuis le 1« no- •• vembre jusqu'à Pâques, à peine contre les négligents de 7 sols d'amende

■ pour chaque enfant, à décréter par ceux de la justice sans ultérieurs

- frais, surles listes signées qui leur seront données par les curés des lieux.

- Défense à tous et un chacun de s'ériger en maître d'école , sans avoir

- été préalablement examiné et approuvé par lesdits curés et admis par

• l'officier, à peine de 10 florins d'or d'amende. Et sera le présent décret

• publié chaque année au prône, pour que chacun s'y conforme. «

1 Dans les écoles de l'Autriche cependant , Marie-Thérèse introduisit en 1771 une certaine uniformité dans l'enseignement, en prescrivant la méthode dite littorale et par tablettes.

des écoles spécialement consacrées à l'instruction des indigents; elles étaient confiées à la direction des confréries de la doctrine chrétienne '. Destinés aux enfants des pauvres ou des artisans qui, pendant la semaine, se consacraient à l'apprentissage d'un art ou d'un métier, ces établissements ne s'ouvraient que les dimanches à des heures fixées. De là leur est venu le nom d'écoles dominicales. L'autorité locale obligeait les parents à y envoyer régulièrement leurs enfants et les maîtres leurs domestiques, sous peine, pour les premiers, d'être privés des secours accordés par les bureaux de bienfaisance , et , pour les seconds , d'être punis comme l'entendrait le juge. Les écoles des pauvres étaient placées particulièrement sous la surveillance des archiprétres ou doyens ruraux. Ils étaient tenus de les visiter une fois par semestre.

1 r. programme de ces écoles comprenait les éléments de la lecture et de l'écriture; mais ces objets n'étaient que secondaires. Les maîtres employaient presque tout leur temps à enseigner l'oraison dominicale, la salutation angélique, le symbole de la foi , les préceptes du décalogue et de l'Église , le chant grégorien et la manière de servir la messe. Quant aux élèves plus avancés en âge , on les préparait à faire leur première communion. Dans les petits cantons ruraux, instruire les enfants des pauvres était un devoir des curés.

Le gouvernement de Marie-Thérèse eut tort sans doute de laisser les écoles populaires dans un abandon déplorable; peut-être voulait-»! se faire pardonner cette négligence en ouvrant des académies de dessin et de peinture aux fils des artisans et des bourgeois peu fortunés. Dès l'année 1750, les doyens de la confrérie de Saint-Luc avaient cédé la direction de l'académie d'Anvers à six artistes qui s'étaient engagés à

• Voy. Précis hist. de l'administ. des Pays-Bas, etc.— Mém. couronnés par l'Académie de Bruxelles, t. vi.— En France . l'institut des frères de la doctrine chrétienne avait été approuvé par lettres patentes du mois de septembre 1724.

donner gratuitement les leçons ; et aussitôt Charles de Lorraine avait pris sous sa protection spéciale la vieille académie , accordant de grands privilèges aux directeurs et des présents aux lauréats. L'école de peinture de Bruges, instituée en 1717, obtint également la protection du lieutenant de Marie-Thérèse; cet excellent prince visita aussi plusieurs fois l'académie des beaux-arts de Bruxelles, qu'il avait fondée en 1768 et qui devint bientôt florissante, car elle comptait 210 élèves en 1772 ; euûn le gouvernement dota d'institutions semblables plusieurs villes qui en étaient dépourvues, entre autres, Gand, Malines et Ypres.

Marie-Thérèse avait ouvert en môme temps à Anvers une académie militaire, organisée comme les institutions analogues qu'elle avait établies à Neustadt et à Vienne. Voici comment Frédéric il décrit ce dernier établissement : < Pour ne rien négliger de ce qui avait rapport au militaire, l'impératrice fonda, près de Vienne, un collège où la jeune noblesse était instruite dans tous les arts qui ont rapport à la guerre ; elle attira d'habiles professeurs de géométrie , de fortification, de géographie et d'histoire, qui formèrent des sujets capables ; ce qui devint une pépinière d'ofliciers pour son armée '. >

Mais il est temps de parler de l'instruction secondaire; car b réorganisation des collèges fut sans contredit un des plus grands bienfaits du règne de Marie-Thérèse.

Les collèges ou écoles latines étaient à cette époque des établissements publics , autorisés par le gouvernement. Quand Marie- Thérèse monta sur le trône, on comptait dans les différentes villes des Pays-Bas autrichiens 60 collèges environ, dont un tiers était dirigé par des membres de la société de Jésus, un sixième par des prêtres séculiers, et le reste par des religieux de différents ordres, principalement des augustins, des oratoriens et des récollets. Le programme des collèges compre-

• Hiat. de la guerre de sept an*, 1. 1"

104 HISTOIRE Ut LlMSTAUCTlOM 1-UiUyli .

nait , comme celui des écoles primaires supérieures , les cinq premières classes latines ; mais , de plus , ces établissements avaient seuls le droit d'enseiguer publiquement la poésie et la rhétorique. Chaque collège était même obligé, depuis 1766, d'avoir un professeur spécial , uniquement chargé du cours* de rhétorique , qui avait remplacé celui de la dialectique ; il en était de même pour la poésie. Mais dans l'état où se trouvaient les écoles secondaires, cette innovation était un faible remède; les études , suivant le témoignage des contemporains , étaient tombées dans une décadence qui différait peu d'une barbarie complète. Ecoutons les plaintes d'un écrivain consciencieux et digne de foi : < Chaque collège , dit-il , formait une espèce d'État républicain où les différents préposés suivaient arbitrairement la route que leur dictait le caprice ; et cette roule était souvent opposée à celle qu'il eût fallu suivre pour remplir l'objet d'une bonne éducation. On ignorait même , ou l'on feignait d'ignorer, jusqu'aux sources où il fallait puiser les principes du goût et de la raison. Si l'on en excepte deux ou trois écoles où la bonne manière d'enseigner s'était à peu près conservée dans sa pureté, toutes les autres étaient tellement avilies, qu'on y daignait à peine désigner les titres de quelques-uus des meilleurs ouvrages latins Horace, Virgile, Cicéron , Tite-Live et tant d'autres en étaient proscrits, ou du uioins ils y étaient méconnus ou négligés. Quelques livres

Il en était autrement en France ; uue forte impulsion avait été donnée aux études, en 1733, par l'institution du concours général pour les collèges de Paris. Un chanoine de la métropole , Louis le Gendre , avait légué une rente pour une distribution de prix entre les élèves des classes de rhétorique , de seconde et de troisième. Le règlement du concours fut approuvé par arrêt du parlement, tlu régent de la faculté des arts, désigné parle recteur, fut chargé de prononcer, chaque année dans cette solennité, un discours latin, où il devait traiter de quelque sujet scolasliqiie , ou des événements publics, $'U y en a. La première distribution eut lieu le 23 août 1748. Voy. Tableau hitt. île l'instruction wcomlaire en France, par Kilian

HISTOIRE DR LINSTRIJCTION PUBLIQUE. i(>î»

didactiques composés sans ordre et sans goût, un peu d'usage appuyé sur une doctrine défectueuse , voilà presque tous Içs secours qu'offrait alors l'enseignement.... Quant à la langue grecque, il n'en était question dans presque aucun collège ; et dans ceux où l'on daignait encore s'en occuper, on s'y bornait à la simple connaissance des éléments. Retenus par le préjuge qui s'élevait contre cette langue savante, les instituteurs osaient à peine en prononcer le nom.... L'histoire et la géographie, si instructives et si utiles pour le commerce de la vie; l'étude des deux langues dominantes du pays, la flamande et la française ; celle du calcul et des principes de la géométrie , si nécessaires surtout à ceux qui se destinent à la philosophie, y étaient également négligées. On eût dit que les esprits , perdant insensiblement leur vigueur et leur activité naturelles , allaient retomber dans l'inertie stérile des siècles d'ignorance. On croyait, en un mot, qu'un jeune homme était parvenu au comble du savoir, quand il pouvait exprimer quelques idées communes en un latin trivial et souvent défiguré par le néologisme '. » En effet, dans les meilleurs collèges, toute l'explication des auteurs latins se bornait , pendant le cours de six à sept années, à une centaine de vers de Virgile, quelques pamgraphes de Quintc-Curcc, et un très-petit nombre des plus courtes épitres de Cicéron. Le reste du temj>s était employé à la composition de thèmes dans un latin barbare et ridicule. Les élèves de poésie étaient principalement exercés à faire des chronogrammes; ceux de rhétorique se formaient à l'éloquence, en étudiant la nomenclature aride et rebutante des figures, et en cousant ensemble des lambeaux de tous les genres et de tous les styles. L'enseignement des jésuites était, pour ainsi dire, restreint à l'étude presque, exclusive de la langue latine;

' De l'e»ccation Belgique, nu Réflexion* sur le plan d'étude* adopte par S. M. pour le* collège* des Pars- Bas autrichiens, par I.esbrnussart. Bruxelles. 1783.

car les leçons de langue grecque qu'ils prétendaient donner se réduisaient à quelques notions élémentaires, et très-souvent ce qu'ils proposaient n'était que des roots latins écrits en caractères grecs '. I>es collèges dirigés par des prêtres séculiers n'étaient pas meilleurs que ceux des religieux, te défaut de fermeté et de surveillance de la part de l'autorité, avait fait tomber en désuétude les règlements prescrits dans les temps antérieurs.

Vers la même époque, l'éducation publique, comme nous l'avons dit, faisait des merveilles en France. L'université de Paris, institution mixte entre l'Église et la royauté, jetait encore un grand éclat; elle avait produit Rollin, un des plus nobles caractères de ce temps, et l'auteur du Traité des éludes inspirait sans doute Gondillac, dont les ouvrages classiques jouirent longtemps d'une vogue méritée, ainsi que Charles Balteux , qui consacra une partie de sa vie à l'achèvement de celte modeste encyclopédie connue sous le titre de Cours élémentaire a l'usage de l'école militaire ». On pouvait regretter

' Voy. Tableau historique des opérations pour la réforme des études et pour l'établissement de nouveaux collèges, depuis la suppression des jésuites, jusqu'en 1780. Mss. de la bibliothèque de Bourgogne (N» 17692 de l'inventaire général).— L'auteur de ce document semi-officiel , après avoir dit que les membres de la société de Jésus avaient su attirer la vogue , ajoute : • Les jésuites des Pays-Bas ne ressemblaient en rien aux jésuites de France : à l'exception des Bollandistes, ils n'ont pas produit , dans tout le cours d'un siècle, un seul auteur de réputation. »

> Cette collection forme 45 vol. in-12. On doit également à Batteux un cours de belles-lettres en 5 vol. — Les principaux ouvrages de Condillac sont : Y Essai sur l'origine des connaissances humaines ; un Traité des systèmes; un Cours d'études en 13 vol. in-8». — Quant à Rollin , tout le monde connaît ses grands travaux: le Traité des éludes (Paris , 1720, 4 vol. in-12); V Histoire ancienne (1730-38,15 vol. in-12); YHistoire romaine, etc. Né a Paris en 1601 , Rollin fut successivement professeur de seconde et de rhétorique au collège du Plessis, où il avait fait ses humanités , professeur d'éloquence au collège royal , recteur de l'université de Paris, puis enfin coadjuteur ou principal du collège de Beauvais. Après

sans doute «Je voir la vieille Sorbonne rester étrangère au mouvement des idées; mais, d'un autre côté, on devait applaudir aux améliorations introduites dans les écoles de droit et de médecine. Louis XV avait voulu que ces deux facultés eussent des palais comme la Sorbonne; l'école de médecine obtint, de plus, de grands bâtiments pour servir d'amphithéâtre, et l'école de droit eut non-seulement ses chaires de pandectes, mais aussi celles de droit coutumier. Les collèges, surtout avant l'expulsion de la société de Jésus , se trouvaient dans la situation la plus florissante ; si , dans les Pays-Bas , les membres de cette société célèbre ne justifiaient plus leur grande réputation, ceux de France, au contraire, avaient conservé toute leur activité, t L'éducation publique, dit Capcfigue «, s'était d'elle-même placée sous l'influence des jésuites jusqu'à leur dispersion; ce n'était ni la force, ni les lois, qui avaient entraîné les familles à livrer leurs enfants aux collèges de Saint-Ignace , mais l'incomparable supériorité de leur enseignement , la douceur des réformes, l'inappréciable intelligence avec laquelle ils devinaient le mérite de chacun pour le conduire à de hautes destinées. Les plus forts génies en mathématiques, en philosophie, en histoire, devaient leur éducation aux jésuites, et ils en sortaient, non point avec l'esprit restreint de la Sorbonne , mais avec cette hardiesse de conception et d'examen qui suppose l'éducation la plus libérale. Les encyclopédistes avaient presque tous reçu des leçons de cet institut , ils en conservaient les plus tendres souvenirs, et la correspondance si douce de Voltaire avec l'abbé Porée en rend témoignage. L'enseignement des jésuites, n'ayant pas de limites, n'imposait

15 ans d'exercice de celle place, Rnllin, dénoncé comme partisan de la doctrine de Port-Royal, reçut ordre de quitter son poste; confiné dés lors dans une studieuse retraite , il s'occupa des ouvrages qui ont assuré sa réputation. Il mourut en 174t.

• Loui* Xret la nocièlè du xvtw siècle, chap. liv.

I>as de formules : on discutait tout ; la supériorité même de Descaries sur Locke n'était pas un dogme, les thèses étaient larges , libérales , et c'est précisément ce que les jansénistes sévères leur reprochaient. Bien loin de négliger aucun des arts d'agrément propres à former les jeunes hommes , les jésuites laissaient l'imagination à son essor, le plaisir à sa liberté; les jeux, la comédie , préparaient leurs élèves à la vie du monde ; ils voyaient le catholicisme comme une belle solution aux doutes de l'esprit; ils voulaient le rendre riant, aimable, tout en respectant ses dogmes. Quand leur institut fut proscrit de France , la direction des collèges passa aux mains des oratoriens, congrégation enseignante composée d'hommes instruits, sévères de mœurs, un peu jansénistes de principes. Cette congrégation de l'oratoire était affiliée aux bénédictins de Saint-Maur et aux génovéfains , érudits catholiques; mais leur enseignement, comme leur science , était empreint de quelque chose de dur, qui ne pouvait toujours plaire à l'enfance. L'éducation, pour être grande et complète, ne consiste pas seulement dans la science, elle suppose une influence sur l'esprit et le cœur de la jeunesse ; les oratoriens enseignaient de manière à ne bisser dans le souvenir des enfants que l'ennui de l'étude et l'aridité de la science; leurs principes rigides s'alliaient aux idées parlementaires, et comme ils n'avaient pour le pape qu'une obéissance limitée, ils inculquaient aux générations des habitudes de résistance , si bien que lorsque la révolution française éclata , un grand nombre d'oratoriens , y prenant une part active , formèrent la masse des prêtres assermentés. »

Ce fut le parlement de Paris qui donna le signal de la proscription des jésuites; par son arrêt du 6 août 1762, qui devint un modèle pour tous les parlements de province , il prononça la dissolution de la société et déclara ses membres incapables déposséder des bénéfices. Cet arrêt fut confirmé en 1764 par un édit du roi ; les jésuites se virent alors bannis de France ,

HISTOIRE M l.INSTRL'CTÏOS PIBLIQCK. 160

après qu'on eut formé leurs collèges el brisé les presses du Journal de Trévoux. Les autres princes «le la maison «le Bourbon suivirent l'exemple de Louis XV; les disciples de Ixtyola , désormais proscrits, furent expulsés de l'Espagne, de Naples et de Panne ; ils subirent aussi le même sort en Portugal, où ils possédaient, depuis nombre d'années, la direction de l'université de Coïmbre. En 1772, le marquis de Pombal , ayant été nommé lieutenant général de cette université, réforma complètement le cours des études; en même temps, pour satisfaire aux besoins d'instruction des classes inférieures, il nommait 887 instituteurs, chargés d'enseigner gratuitement dans toute la monarchie.

Bientôt le saint-siége vint sanctionner à son tour l'arrêt de proscription du parlement de Paris. Dans la bulle donnée à Rome, mus l'anneau du pêcheur, le 21 juillet 1773, Clément XIV condamnait solennellement la société de Jésus, i Dès « le commencement de cette société, disait le pontife, on y vit

< pulluler des semences de discorde, non-seulement entre ses « membres, mais aussi avec les autres ordres réguliers, le clergé « séculier, tes académies, tes universités, les écoles publiques de « belles-lettres, el même avec les princes dans les Etats desquels « cette société avait été recueillie. » Clément XIV mentionnait ensuite tous les griefs qu'on formulait contre les disciples de saint Ignace, et rappelait les mesures adoptées par ses prédécesseurs afin de prévenir de nouvelles plaintes ; puis il continuait dans les termes suivants : t ....Après mûre délibé-

• ration, de notre science certaine , et de la plénitude de la

< puissance apostolique , nous éteignons et supprimons la sus- « dite société; nous lui ôtons et nous abrogeons tous et chat cun de sesoflices, ministères et administrations, ses maisons, « écoles, collèges, hôpitaux, fermes et lieux quelconques,

• existant en quelque province, État et royaume que ce soit ,

• et de quelque manière qu'ils lui appartiennent : nous abrogeons également ses statuts, usages, coutumes, décrets,

170 HISTOIRE DE L'iNSTftVCTIOS PUBLIQUE.

« constitutions , soit qu'ils soient confirmés par serment , par i approbation apostolique , ou de toute autre manière ; nous « abrogeons de môme tous et chacun de ses privilèges et in- ■ dults généraux ou particuliers , dont nous voulons que les < teneurs soient censées pleinement et suffisamment exprimées « par les présentes comme si elles y étaient insérées mot pour « mot , nonobstant tous liens, décrets , formules et clauses ir- « rilantes qu'ils puissent contenir.... >

Par des lettres patentes en date du 13 septembre 1773 , Marie-Thérèse ordonna que la bulle de Clément XIV serait exécutée immédiatement dans les Pays-Bas autrichiens. Les collèges que la société possédait alors dans nos provinces, lui ayant été enlevés en vertu de ces lettres patentes, on crut l'occasion favorable pour réorganiser d'une manière uuiforme tous les établissements d'instruction moyenne. Plusieurs membres de l'académie des sciences et belles-lettres de Bruxelles soumirent leurs vues au prince de Stahrcmberg , qui avait succédé au comte de Cobenzl , et ils lui présentèrent un plan très-étendu sur les moyens d'opérer la réforme désirée depuis si longtemps. Déjà le ministre plénipotentiaire s'était mis ù l'œuvre : il avait nommé un comité pour les affaires des jésuites, afin de pourvoir au remplacement des professeurs de cette société. Mais comme la suppression de la compagnie avait eu lieu dans le mois de septembre , et que les classes devaient s'ouvrir le I e * octobre , on n'eut d'autre ressource que d'écrire aux évêques et à l'université de Louvain pour leur demander des sujets; ceux qui se présentèrent furent installés provisoirement. C'est ainsi qu'on pourvut aux places vacantes dans les villes où les jésuites avaient le monopole de l'enseignement ; mais on ne prit encore aucune mesure pour les remplacer à Bruxelles, Gand, Bruges, Anvers, Mons et Tournai, où il existait d'autres collèges '. La suppression d'un établissement

Voy. Mémoire sur les changements opérés dans l'instruction pu-

HIST01KB DU LINSTRUCTIOM PUBLIQUE. 17!

daus quelques-unes de ces villes ne laissa pas néanmoins de causer un certain préjudice aux études ; beaucoup de parents envoyèrent leurs étants étudier les humanités dans les collèges étrangers. Alors le comité dut songer à combler définitivement le vide laisse' par le départ des jésuites.

Le prince de Stabremberg provoqua tous les éclaircissements que les lumières et le zèle des citoyens pouvaient fournir sur celte matière. Il écrivit aux évéques , aux abbés , aux magistrats des villes et des provinces , et à tous les ordres de l'État, pour les iuviter à concourir au bien-être général, en communiquant leurs vues et en signalant les sujets qu'ils croyaient les plus propres à l'enseignement. Peu après, on répandit dans le public une Note touchant les arrangement» résot ii. s par S. M. l'impératrice-reine, à l'cgartl des études et de l'éducation de la jeunesse aux Paus-Bas. Cette note faisait connaître que, par suite de la sollicitude particulière de S. M. pour le bien-être de ses sujets, elle allait s'occuper des moyens, uon-seulement de pourvoir généralement à l'instruction et à l'éducation des habitants de la Belgique, mais aussi de perfectionner l'enseignement et faciliter le retour de ces temps heureux où l'ou abondait en maîtres excellents et où les lettres étaient cultivées avec une émulation et un succès presque universels, c Pour prévenir le relâchement et les abus que le défaut de surveillance avait introduits, lorsque l'enseignement était arbitraire, l'impératrice voulut d'abord lui ôler cet esprit d'indépendance et d'anarchie qui lui avait été si funeste. Elle le rappela à l'inspection immédiate du gouvernement , comme au ressort puissant dont il devait tirer toute sa force et son énergie. Un tribunal composé d'hommes distingués par leurs lumières et par leur rang fut chargé de veiller à l'exacte observation des lois scolastiqucs '. » Kn effet, Marie-Thérèse avait

blique depuis .Varie- Thérèse jusqu'à ce jour, par M. Rainai (18Î7.)— Mètn. couronnés tmi l'académie de Bruxelles, t. vi. ' Lesbroussarl, De l'Éducation btlgique, etc.

m HISTOIRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE.

institué une commission royale de» études, composée d'un membre du conseil privé, d'un membre du conseil des finances, de trois membres de l'académie de Bruxelles, les mômes qui avaient présenté des mémoires sur la réforme; on adjoignit plus tard à ceux-ci un auditeur de la chambre des comptes, pour les affaires de comptabilité ». M. le comte Patrice de Neny avait été nommé président de cette commission ; mais la direction supérieure en fut confiée au prince de Stahremberg , qui lui traça la marche qu'elle devait suivre et lui fit connaître les intentions du gouvernement à l'égard des divers établissements à réorganiser dans chaque ville , et les principes généraux qui devaient servir de base aux nouvelles institutions.

Dès lors la profession littéraire ne fut plus concentrée dans une seule classe ou un seul ordre d'individus; il suffisait de donner des preuves de talent et de mener une vie irréprochable, pour être admis à l'honneur d'instruire la jeunesse. D'un autre côté, le gouvernement pensa avec raison que cette profession si difficile ne devait pas être entièrement gratuite ; •aussi s'empressa-t-il d'assigner aux professeurs des appointements fixes, qui pussent leur assurer une existence honnête et durable, et de leur faire payer par les élèves de légers honoraires ■ qui , augmentant avec la réputation des écoles et la célébrité des maîtres, fussent à la fois la récompense et lali-

• Voy . Tableau historique des opérations du gouternement général, etc. Dans la Commission royale des éludes, les affaires se traitaient comme dans les conseils collatéraux, le plus souvent par extrait de protocole.

» « Les rétributions à payer par les élèves, à utrede tninertalia, aux professeurs des collèges et autres écoles latines , étaient de 7 à 10 florins par an , pour les élèves de 0" et en rhétorique ; les classes intermédiaires en proportion. Mais ces rétributions, toutes modiques qu'elles étaient, pouvaient être remises aux élèves qui, ayant montré d'heureuses dispositions , n'étaient point assez favorisés de la fortune pour être en état de les acquitter. » Précis hist. de l'administration des Pay s-Bas, etc.

HISTOIRE DE l'iSSTRUCTION l'UBLIQUB

menl du zèle. De plus, le ministère des Pays-Bus fut charge d'accueillir de la manière la plus distinguée, les fruits du savoir et de l'application , et d'honorer l'utilité et l'ancienneté des services, ainsi que les talents supérieurs, par des gratilications extraordinaires et même par des récompenses honorifiques.

Pour réaliser ses promesses, le gouvernement ne tarda pas à établir à Bruxelles un grand collège-pensionnat, formé sur le modèle du collège thérésieu de Vienne; Anvers, Gand, Bruges Kuremonde, Namur et Luxembourg furent également dotés • de collèges-pensionnats ; Ypres, Audenarde, Courtrai, Alost , Hervé, Nivelles, Hal et Marche eurent de simples collèges, avec autant de professeurs que le nombre des élèves et les circonstances l'exigèrent. Les frais de ces établissements furent supportés par le trésor public; il supporta encore de nouveaux sacrifices lorsqu'il fallut agrandir les collèges et les pensionnais de Tournai et de Mons , et améliorer les institutions qui existaient dans d'autres localités.

Dans les collèges-pensionnats, des principaux et des sousprincipaux furent chargés particulièrement du soin de veiller à r éducation de la jeunesse sous le rapport de la religion, des mœurs et de la discipline. Dans les simples collèges, un ecclésiastique était chargé, en qualité de préfet, de donner l'instruction morale et religieuse, et d'exercer suites élèves une surveillance continuelle. Au surplus, tous les fonctionnaires des collèges furent soumis à l'inspection des évèques et des magistrats; et la direction suprême appartint au gouvernement, qui se réserva la nomination des professeurs dans les établissements royaux '.

Le choix des professeurs se fit désormais par la voie d'un concours , auquel furent indistinctement admises les personnes de tout état , les prêtres séculiers comme les religieux , les

1 Voy. Mémoire $ur les t htiNijement* opérés dans Vinttruclion ptthtique, etc.

I7i HISTOIRE de l'instruction publique.

gens mariés comme les célibataires, les étrangers comme les rcgnicoles. Les professeurs en fonctions furent même obligés de concourir avec les aspirants ; l'on parviut ainsi à remplacer les sujets médiocres par ceux qui avaient fait preuve de plus grands talents

Voici comment l'auteur de Y Éducation belgique justiUait ces dernières mesures : t Je n'examinerai point ici s'il est une classe de citoyens qui doive être exclusivement destinée aux travaux de l'éducation. La sagesse du gouvernement a décidé cette question. Tout homme, dans quelque état qu'il soit placé, étranger ou national, attaché au service des autels ou engagé dans les liens du mariage, dès qu'il a des talents et des mœurs, peut prétendre à l'honneur d'instruire la jeunesse. Ainsi cette multitude de maîtres célèbres répandus dans les Pays-Bas, sous Charles V et Philippe II, ne tenait à aucun état exclusif. La plupart d'entre eux n'avaient d'autres titres que ceux de citoyens et d'hommes de lettres. Le gouvernement n'a donc fait que rétablir un ancien usage , auquel il a donné un degré de plus de perfection par l'établissement du concours. Le concours est sans contredit la voie la plus facile pour s'assurer du mérite, répandre l'émulation, et augmenter l'éclat et la considération des études. Il est en usage dans les universités les plus famèuscs de l'Europe. Cette pratique est ancienne; et le fameux chancelier de France, Michel de l'Hôpital, l'établit comme une loi sage vers le milieu du xvi" siècle. Ramus, dont l'origine honore le pays de Liège, et que son génie et ses mal-

■ S'il faut croire l'auteur du Tableau historique des opérations du gouvernement, etc., le premier concours général , qui fut très-nombreux, fournil une nouvelle preuve de l'étal pitoyable des anciennes écoles. On vit paraître des hommes qui s'étaient distingués en philosophie et en théologie, des gradués de toute espèce; or ces savants docteurs n'entendaient pas le latin de Phèdre. Du resle. il s'était présenté aussi plusieurs candidats versés dans les littératures anciennes; on s'empressa de choisir ces derniers; mais il fallut leur adjoindre quelques étrangers habiles.

HISTOIRE DK L'iNSTRlCTlON MBI.IQIE. 175

heurs ont rendu si célèbre dans l'université de Paris, Rainus eut la douleur de perdre au eoncours une chaire de mathématiques dans cette université. Le gouvernement» adopté celte loi. Ceux qu'il a choisis pour veiller, sous son autorité, au maintien et à la conservation du Plan national en sont les arbitres. Intéressés personnellement aux progrès des études, il n'est pas à craindre que la faveur ou la passion préside à leur choix. Le talent détermine leurs suffrages, et c'est d'après la connaissance qu'ils en ont, qu'ils assignent à chacun le rang qui lui convient dans les écoles publiques. >

Ce fut en 1777 que le gouvernement publia un règlement de police et de discipline, ainsi qu'un plan d'éludés, où était tracé l'ordre que devaient suivre les professeurs dans tous les pensionnats, collèges ou écoles publiques des Pays-Basaulrichiens. Le premier règlement proscrivait les verges et tous les châtiments corporels. Par le second , les études reçurent un degré d'extension inconnu jusqu'alors. Au lieu d'être restreintes comme auparavant au seul enseignement du latin, les humanités embrassèrent en outre la langue grecque, la langue maternelle, l'histoire, la géographie, et les éléments des mathématiques. Le règlement déterminait non-seulement les limites de l'enseignement dans chaque classe, et les ouvrages dont on devait se servir, mais encore la manière dont l'instruction devait être graduée et le développement qu'il fallait donner à chaque objet. < L'impératrice , dit M. Lesbroussart , voulut que renseignement public fût assujetti partout aux mêmes principes, d'après un plan uniforme et régulier qui pût servir de boussole aux professeurs ; que ce plan fût combiné avec les convenances des temps et des lieux, afin que des différentes parties de renseignement, assorties entre elles par des nœuds simples et faciles, il résultat un tout complet. Ce plan qui renferme, comme dans un cercle, tout ce qui peut contribuer au développement de l'esprit et de la raison, lui parut propre à donner à 1 éducation ce caractère auguste de grandeur et d'utilité qu'elle doit avoir chez une nation cultivée. »

Les règlements dont nous avons parlé substituèrent des exercices publics, sur tous les objets de l'enseignement , aux représentations théâtrales qui avaient lieu chaque année à la tin des cours, et qui dérobaient aux études un temps infini. La commission avait également porté sa sollicitude sur les livres classiques, dont la réforme n'était pas moins urgente que celle des maîtres. Les ouvrages élémentaires dont on s'était servi jusqu'alors étaient remplis de faux principes et de définitions puériles ; ils ne se distinguaient ni par le goût ni parla méthode. On les recomposa sur un plan plus méthodique, et l'on s'attacha surtout à supprimer tout ce qui pouvait rebuter les commençants. De plus, afin de régénérer le goût de la littérature, on (il un choix des écrivains les plus purs et les plus éloquents de l'antiquité, et l'on en publia de nouvelles éditions dans un format commode et peu coûteux. On y joignit des préfaces et des notes propres à en faire connaître les beautés et à expliquer les • passages difficiles. On rédigea même des ouvrages entièrement nouveaux, pour remplir le vide qui existait sous certains rapports.

Le gouvernement s'occupa aussi des moyens d'exciter l'émulation des jeunes gens. Aux recommandations spéciales qui furent adressées dans ce but aux professeurs, on joignit l'emploi des récompenses et des marques honorifiques. Dans les collèges-pensionnats, l'élève qui remportait le prix de sa classe, était décoré en public d'une médaille d'argent au buste de l'impératrice, et il avait le droit de porter partout cette preuve honorable de son application. Pour pouvoir entrer ensuite à l'université de Louvain , les élèves devaient produire un certificat de leur professeur de rhétorique , constatant la fréquentation de ses leçons au moins pendant un an.

En 4778, une nouvelle instruction réglementaire, émanée de la commission royale des ctutlcs, détermina l'ordre et la distribution du temps à observer dans les diverses parties de l'enseignement. Ce règlement fixa à deux heures la durée ordinaire

IIISTOIRK DE L I>STRl CTION l'I HLIQl K.

des classes, tant du matin que de l'après-midi, et enjoignit aux professeurs d'être constamment avec leurs élèves, depuis le commencement de la classe jusqu'à In fin. Pour que les parties accessoires de l'enseignement ne nuisissent point à l'étude des langues anciennes, qui était le point essentiel, il fut réglé aussi que la dernière demi-heure de chaque classe serait alternativement consacrée à l'histoire, à la géographie et aux mathématiques. Enfin les jours de congé arbitraire furent réduits à un très-petit nombre, pour ne point entraver la marche de l'enseignement.

t Qui croirait cependant, s'écrie l'auteur de ['Education bel* fjique ; qui croirait qu'un si bel ordre de choses, qu'une opération concertée avec tant de sagesse et d'intelligence, a trouvé nonseulement des critiques, mais même des détracteurs acharnés parmi ceux qui devaient l'accueillir avec le plus de reconnaissance? On a vu, j'ose le publier à la honte de la raison et du bon sens; on a vu des hommes voués par état à l'instruction publique, et par conséquent intéressés aux progrès de la jeunesse, s'élever avec un mépris dédaigneux et insultant contre cette louable et nécessaire réforme. Esclaves d'une routine surannée, et forcés par ce plan de se frayer à eux-mêmes un nouveau chemin , ils ont mieux aimé le dénigrer injurieusement, que de chercher à en approfondir les avantages ; ou feignant de les méconnaître, ils ont semé la prévention parmi ceux qu'une confiance trop aveugle dans leurs décisions ne pouvait garantir de leurs dangereuses impressions. On les entend même encore regretter cet heureux temps où la jeunesse sortait de leurs mains, non pas enrichie des respectables dépouilles des anciens, mais gonflée d'un amas hydropique de mots vides de sens, de définitions puériles et énigmatiques, de vers techniques aussi ridiculement exprimés, qu'absurdement imaginés. Et qui sait si l'aversion de ces frondeurs lâches ou inconséquents n'a point passé quelquefois de leurs lèvres jusques dans le cœur de leurs élèves? »

Quelques années avaient suffi pour établir la supériorité des collèges royaux sur les établissements livrés encore à la direction des moines. C'est ainsi que les collèges thérésiens de Bruxelles , de Gand , d'Anvers , de Namur, d'Audenarde et de Hervé se distinguaient non-seulement par leur bonne organisation, mais aussi par les succès de leurs professeurs et de leurs élèves. Or les partisans encore très-nombreux de la société de Jésus assistaient avec dépit à ce triomphe; d'autre part, les moines astreints à suivre les mêmes règlements que les directeurs des collèges royaux , étaient obligés de reconnaître leur insuffisance; une ligue se forma donc bientôt contre le plan d'étude*, et les adversaires des établissements thérésiens n'épargnèrent rien pour les discréditer. Les augustins, les plus opiniâtres de tous les moines, se distinguèrent surtout dans cette lutte déloyale ; ils Grent tant et si bien, que loin de perdre leurs élèves, ils en obtinrent de nouveaux. Le collège thérésien de Bruxelles ne contenait que 150 étudiants, celui des augustins en renferma 200 ; même observation pour Gand et Anvers : les succès étaient le partage des écoles royales; la supériorité au nombre des élèves, celui de leurs adversaires '. Les augustins possédaient aussi des institutions à Bruges , à Enghien, à Tirlemont et à Diest; elles se maintinrent toutes dans une situation très-florissante. Les récollets et les dominicains, qui dirigeaient aussi plusieurs collèges, n'étaient pas plus capables que les augustins de remplir les vues du gouvernement; mais ils étaient moins opiniâtres ; les premiers montraient même assez de bonne volonté. Quant aux pères de l'ordre de l'Oratoire, ils étaient réduits à une entière nullité; car le gouvernement avait placé leurs meilleurs professeurs dans les collèges royaux. Les prêtres séculiers ne faisaient guère d'opposition , mais leurs collèges restaient à peu près dans le même état, à l'exception de ceux de laCampine, où l'étude du latin s'était perfectionnée;

' Voy. Tableau de» opération» du gouvernement, elc.

HISTOIRE DE l/lHSTRUCTION PUBLIQUE. 179

Ue ceux de Louvain et de Tournai, où les règles de la réforme étaient soigneusement observées, et de celui de Houdainà Mons, où les études étaient poussées avec ardeur.

Comme la prudence était le trait distinctif de la politique de Marie-Thérèse , elle ne voulut pas briser violemment l'opposition taquine et boudeuse de quelques ordres religieux. Cette résistance ne pouvait pas d'ailleurs l'inquiéter sérieusement; si la réforme avait froissé les intérêts et blessé l'amour-proprc des moines, elle produisait aussi des bienfaits dont toute la nation devait se ressentir. On pouvait donc espérer que les vaines clameurs des esclaves du préjugé et de la routine n'égareraient pas longtemps l'opinion publique.

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