ASSEMBLÉE CONSTITUANTE
(Fin de la tcinca du 23 décembre 1791 ' ./
Ta i.i f y kami. Je vais soumettre à rassemblée un projet de décret, dans lequel j'ai renfermé les bases principales de l'éducation publique.
■ Expressions Urées d'une lettre adressée au Moniteur universel. (1791, n» 261).
' Voy. le Moniteur universel du mois de septembre 1791. n<> 270.
Bczot. M. le président, permettez-moi de faire une motion d'ordre. Ce n'est pas dans le moment où nous touchons au déclin de notre existence politique, qu'il nous est possible de nous occuper d'un travail qui exige d'aussi profondes méditations. Quel est l'objet du plan qu'on vous propose? Mettre l'éducation à la portée du peuple. Cette institution me parait bonne; mais il faut, pour s'en occuper, pouvoir la considérer dans son ensemble. — Ce plan, par exemple, me parait extrêmement dispendieux ; et quand on considère qu'en Angleterre il y a très-peu de collèges, et que c'est parce qu'il y a très-peu de collèges, qu'il y a véritablement beaucoup de grands hommes, on est étonne de la multiplicité d'établissements qu'on nous propose; le mieux est de ne rien faire quand on n'a pas le temps de bien faire. Beaucoup de travaux commencés sont à compléter. Qui me répondra que nous aurons le temps d'examiner toutes les bases du plan extrêmement compliqué qu'on nous propose? Et faut-il décréter de confiance un plan qui met entre les mains du pouvoir exécutif la direction de l'instruction, par la nomination des personnes qni exerceront sur cette partie une influence immédiate?
Tallfyrand. Il parait que M. Buzot est effraye de la longueur du projet dedécrel qui est imprimé à la suite démon rapport ; mais j'observe que je ne compte pas proposer à l'assemblée ce décret en son entier, mais que je l'ai au contraire réduit à un petit nombre d'articles. Je vous propose de décréter qu'il y aura des écoles primaires distribuées dans les cantons, ayant chacune à leur tête un maître avec tant d'appointement. Vous aurez donc à décréter, non pas les détails de l'instruction de ces écoles, mais leur existence. J'ajoute que les établissements d'écoles de district ne peuvent pas être effrayants par leur nombre, puisqu'il n'y aura d'instruction complète que dans les districts où les administrations des départements l'auront jugé convenable. Je ne demande pas que l'institut national soit décrété dans tous ses détails; mais je demande qu'il soit décrété qu'il y aura un institut national, et quels seront ses éléments : car il ne faut pas que l'assemblée abandonne les sciences et les arts. — J'ai voulu le retirer du déparlement du ministre de l'intérieur, pour le soumettre à une administration particulière : vous déciderez si les commissaires de l'instruction publique seront nommés par le corps législatif, ou par le
roi, ou par les départements : mon opinion est qu'ils soient à la nomination du roi. Vous voyez, M. le président, que je ne propose à l'assemblée que des décrets infiniment courts, infiniment simples, mais en même temps inGniment pressants; car partout les universités ont suspendu leurs opérations; les collèges sont sans subordination, sans professeurs, sans élèves. 11 est important que les bases de l'institut national soient connues avant le mois d'octobre. M. Buzot a voulu vous effrayer sur les frais du plan d'éducation publique que nous vous proposons. Je vais vous montrer que l'institut national coûtera au contraire beaucoup moins qu'autrefois. — A Paris, les écoles primaires coûtaient 120,000 à 150,000 livres : dans la même ville, le nouvel établissement des écoles primaires ne coûtera que 60,000 livres. Quant aux universités , la faculté des arts recevait du trésor public 300,000 livres sur le revenu des postes , et 60,000 livres qu'elle avait en rente sur l'hôtel de ville. Les six collèges de district que nous établissons dans ce département ne coûteront que 116,000 livres. Ce qui appartenait à la médecine coûtait à peu près 320,000 livres : ce que nous établissons en remplacement ne coûtera que 240,000 livres. Les écoles de droit seules coûteront plus cher, parce qu'elles n'avaient presque rien , et que tous les frais étaient à la charge des élèves , usage qu'il est impossible de ne pas abolir : elles coûteront désormais 216,000 livres. Quant à la théologie, la dépense des établissements conservés par la constitution civile du clergé, n'équivaudra pas a la trentième partie des dépenses des anciens séminaires. Les revenus des sociétés savantes fourniront en entier aux frais de l'institut national.
M. Lapoulb insiste pour l'ajournement. — Sa voix est étouffée par les rumeurs.
Beaumetz. II s'agit de savoir si l'assemblée nationale actuelle peut se déterminer à se séparer avant d'avoir donné quelques soins à l'instruction publique. Je crois, moi, que nous finirions mal notre carrière, si nous le donnions à l'égalité politique que nous avons établie la première et la plus solide garantie qu'elle puisse recevoir ; je veux dire ri nous ne fondions les bases d'un système qui mette toutes les parties de l'instruction publique a la portée de tous les hommes; car je nie que l'égalité puisse exister longtemps là où une grande partie des citoyens ne sont pas à portée de recevoir les premières notions de la politique, et de prendre connaissance des lois qui doivent protéger leurs droite.
HISTOIRE 1>E L'INSTRUCTION PUBMQUR.
L'assemblée nationale doit un hommage de respect et de reconnaissance aux arts, aux lumières qui ont fait la révolution, et qui seules peuvent la maintenir. C'est par les lumières que vous avez vaincu les préjugés; et la dissémination des lumières est précisément l'objet de l'institut national. La France sera le premier peuple, le peuple souverain, lorsque la France sera le peuple éminemment instruit. Si les étrangers viennent s'instruire chez vous , bientôt ils remporteront chez eux l'amour de la liberté, et la reconnaissance de vos bienfaits pour l'humanité. Volrc décision sur les bases de l'institut national est sollicitée par toutes les compagnies savantes qui sont encore enrégimenlées sous les bannières du pouvoir exécutif , et qu'il est temps de remettre sous les mains de la nation. Je suis persuadé que si M. le rapporteur réduisait son projet à un petit nombre de bases essentielles, l'assemblée s'honorerait de consacrer ces principes , et de laisser à ses successeurs l'achèvement d'un travail aussi utile. (On applaudit.)
Prirck. Je dis que nous devons laisser quelque chose à faire à nos successeurs... (On murmure.) Je dis que nous devons avoir assez d'estime pour nos successeurs pour ne pas tirer du plan immense qui vous est proposé quelques articles parce qu'ils sont importants, et ne leur laisser ensuite que les règlements à faire. J'interpelle mes collègues de dire s'ils ont lu ce plan volumineux dans son entier. (Plusieurs voix : Oui, oui.) Eh bien! je soutiens qu'ils n'y ont rien entendu...
Cn grand nombre de membres se lèvent à la fois pour demander la lecture des articles que M. de Talleyrand propose de soumettre à la discussion. - L'assemblée décrète cette lecture. — M. de Talleyrand soumet cn conséquence à la délibération une série de 38 articles extraits de son projet de décret sur l'institut national.
Camo9. Je crois qu'il n'y a aucun intérêt à décréter isolément ces articles; mais qu'au contraire ils ne peuvent être décrètes qu'avec les articles intermédiaires qui doivent en faire la liaison. Il y a d'ailleurs parmi ces articles plusieurs dispositions qui peuvent donner lien a la plus longue discussion. L'établissement d'une commission d'instruction publique nommée par le roi, est, par sa nature, un établissement infiniment dangereux; c'est une corporation qui mettrait l'instruction publique hors de la disposition de la nation. Vous devez vous occuper de voter provisoirement pour l'année 1792 les contributions, qui, sans cela, cesseraient de droit avec votre session. J'insiste donc sur
HISTOIRE DE L'iNSTRVCTIOH PIPL1QLE. US
l'ajournement du projet de H. de Talleyrandà la prochaine législature. L'assemblée ordonne l'ajournement.
Quatre jours après, le 2J) septembre, l'assemblée constituante déclarait que sa mission était terminée. Cette première législature fut remplacée, le 1" octobre 1791, par ï assemblée nationale législative : elle ouvrit ses séances en prêtant sur l acté constitutionnel , au milieu des applaudissements du peuple • qui occupait les tribunes, le serment de vivre libre ou de wom y** y*
Au milieu des orages qui interrompirent souvent ses travaux, l'assemblée législative manifesta, comme la première législature, l'intention d'organiser un système d'instruction publique approprié aux exigences nouvelles de la France. Le21 avril 1792, Condorcet, un des plus dignes représentants de la philosophie du dix-huitième siècle ', donna lecture d'un nouveau rapport, plus théorique encore que celui de Tallcyraml ; il proposait , au surplus, de diviser l'instruction en cinq degrés, sous le nom : 1" d'écoles primaires, qui devaient être au nombre de vingt à vingt-cinq mille, une par lieue carrée; 2° d'écoles secondaires; 3° d'instituts; i° de lycées; 5° de société nationale des sciences et des arts. La nomination des maîtres dans les divers degrés devait être faite par les maîtres composant le degré supérieur; seulement dans les écoles secondaires et primaires, le choix
' Le marquis de Condorcet était né à Rihcmont, près de Saint-Quentin, le 17 septembre 1743 ; ses ouvrages sur les mathématiques le firent admettre en 1769 à l'Académie des sciences. Nommé député de Paris à rassemblée législative, puis par le département de l'Aisne à la Convention, il vola, dans le procès de Louis XVI, l'appel au peuple, le sursis, et - la peine la plus grave qui ne fût pas la peine de mort (la déportation). « Après la révolution du 31 mai, Condorcet, proscrit comme Girondin, se déroba à la guillotine en faisant usage d'un poison actif que depuis longtemps il portait sur lui (Î8 mars 1794). Il venait de terminer son Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain. »
22t) HISTOIRE I>E L'INSTRUCTION PlBLIQlE.
des instituteurs devait appartenir au conseil de la commune ou aux pères de famille de l'endroit. La loi assurait leur existence en déclarant leurs places à vie , et elle leur donnait toutes les garanties désirables en ordonnant qu'ils ne pourraient cire destitués que de la même manière dont ils avaient été élus, et de plus à la majorité des deux tiers des voix. Condorcet, qui avait déjà signalé, dans d'autres écrits, l'urgente nécessité de propager l'instruction dans toutes les classes de la société, demandait enfin que, dans les quatre degrés, l'enseignement fût totalement gratuit. Ce projet, œuvre d'un homme aussi distingué par ses vertus que par ses talents, eut le même sort que celui de Talleyrand; distraite parles troubles de l'intérieur et les menaces des puissances étrangères , l'assemblée législative légua aussi à la prochaine législature le soin de fonder l'éducation qui convenait à la France régénérée.
Cette troisième législature fut la Convention ; elle trouva l'infortuné Louis XVI prisonnier au Temple et la guerre sur les frontières. Pour sauver la révolution, elle abolit, dès sa première séance 1 , la royauté et proclama la république. C'était jeter un défi à tous les trônes; cependant, comme la France était alors seule contre l'Europe , on espérait encore que l'audace de ce peuple exalté aurait bientôt un terme. Mais le contraire arriva; Dumouriez, déjà vainqueur du duc de Brunswick, ne tarde pas à couronner la brillante campagne de l'Argonc par la conquête des Pays-Bas autrichiens. Le 6 novembre , il bat l'armée autrichienne à Jemmapes, et ce nouveau triomphe eut pour résultat la soumission complète des provinces belges.
En prenant possession de cette riche proie, Dumouriez avait publié un manifeste, dans lequel il annonçait aux Belges que les Français entraient chez eux comme frères et comme ami* ; qu'ils leur apportaient une entière liberté, et qu'ils les laissaient les maîtres de se donner telle constitution et (elle forme
• 21 septembre 1799
HISTOIRE DE l'instruction puruque. 227
de gouvernement qu'ils voudraient , sans s'immiscer dans leurs affaires ; il exigeait seulement que le peuple élût de nouveaux administrateurs pour traiter de ses intérêts avec la république française. La plupart des provinces et des villes se hâtèrent d'obéir à cette dernière injonction; mais d'autres , bravant les menaces dos républicains , luttèrent contre eux pour maintenir l'ancien régime. Louvain se distingua surtout par son attache- Qieol i k 1 1 1 i t t m j n ^ ii st. s c u q l nuit, s d ii ses vilc^cs y et- les 8CCOC8 dont l»i v il iiJt L'il^. (le J us t tj ■* 1 j i l fut *iloi s le tin iiti doivent trouver place ici.
t Dumouriea, dit un historien de cette curieuse époque " , entra dans Louvain, avec l'avant-garde de son armée, le 30 novembre après midi. Le magistrat et l'université en corps l'attendaient à la porte de Bruxelles pour le complimenter. Escorté par eux, le général français se rendit, au son des cloches et du carillon , à l'hôtel de ville , où on lui présenta le vin cChonneur; ensuite il alla descendre à l'abbaye de Sainte- Gertrude, qui lui avait été assignée pour logement. Dès son arrivée, Dumouriez, qui connaissait l'esprit de la population louvaniste, écrivit au président de l'assemblée de Bruxelles, Balza, de lui expédier quelques fort» amis de la liberté et de l'égalité, afin d'imprimer aux élections de Louvain le même caractère qu'à celles de la capitale. La demande de Dumourie* fut communiquée au club qui venait précisément de s'installer, et U fut arrêté que les membres de la société seraient invités à se rendre à Louvain « pour éclairer de leurs lumières le peuple et surtout la célèbre université de celle ville, dont la philosophie avait plongé ses habitants dans les ténèbres de l'esclavage. » Plusieurs clubistes déférèrent à l'invitation, mais leur présence porta au comble l'indignation des partisans des États. Une première réunion, fixée au 22 novembre, pour organiser un club, avait été remise au lendemain. Au lieu de procéder à l'organi-
• Aerwe nationale de Belgique, t. *n
sation dune société des amis de la liberté et de l égalité, le peuple qui encombrait les halles de l'université, appela un notaire et le requit de recevoir la déclaration qu'il faisait publiquement de vouloir maintenir l'ancienne constitution du pays et la religion catholique, et de ne reconnaître pour ses représentants légaux que les trois Etats de Brabant , le magistrat et les arrière-membres de la ville. Sur les instances du commandant français, le magistrat lui-même convoqua le peuple qui se réunit de nouveau aux halles, le 27 novembre. Loin de se choisirons représentants provisoires, il réitéra sa déclaration, et continua dans leurs fonctions les membres de son administration communale. » Pour triompher de cette résistance , Dumouriez fut obligé d'envoyer à Louvain un chef militaire plus énergique ; celui-ci convoqua une nouvelle réunion qui choisit enfin des représentants provisoires, au nombre desquels se trouvèrent plusieurs professeurs de l'université.
Toutefois, comme la France manquait encore clle^némc d'un système d'instruction approprié aux mœurs républicaines, on laissa subsister les vieilles écoles du peuple conquis ; mais rien ne fut épargné pour pervertir l'esprit public ; pour transformer une nation plus stupide que féroce, plus faible que dépravée, plus crédule que fanatique '. Le Belge , disait-on encore, avait besoin d'être vivement poinçonné , d'être retourné en tous sens , et en quelque sorte tenaillé par de fortes atteintes, pour sortir de son calme apathique. Ce fut la tâche confiée aux agents envoyés en Belgique par le conseil exécutif à la suite de l'armée conquérante; ces singuliers missionnaires, tant maudits par Dumouriez , mettaient la Belgique au pillage tout en voulant créer un nouveau peuple; ils évangélisaient partout (suivant leur expression), sur les places, aux clubs, au théâtre; ils couvraient les murs d'afliches instructives; les endroits pu-
' Voy. le;» Mémoires historiques et politiques de Piiblicola-Chaussard. commissaire du çonseil exécutif (Paris. 1793, p. 36).
bues retentissaient de leurs hymnes à la liberté; ils s'efforçaient enfln d'élever le bas clergé contre le haut clergé, et de tuer ainsi le sacerdoce par le sacerdoce. Le funeste décret du 15 décembre 1792 avait ordonné aux généraux de mettre « sous la t sauvegarde et protection de la république française, tous les t biens meubles et immeubles appartenants au Ose, au prince, à « ses fauteurs, adhérents et satellites volontaires , aux établis- « sements publics, aux corps et communautés laïques et rcli-
* gieux. » Les commissaires nationaux chargés de l'exécution de ce décret reçurent pour instructions de protéger les établissements consacrés à l'éducation des citoyens : la Convention devait même venir au secours de ces institutions, si leurs ressources étaient insuffisantes ; mais une réserve était faite à l'égard des séminaires. Du reste, les commissaires nationaux devaient surveiller particulièrement les administrations de tous ces établissements publics, t Ils n'ignorent pas, portaient leurs « instructions, combien peut avoir d'influence pour les progrès t du patriotisme, le choix des individus qui les dirigent. Ils € s'informeront avec soin du caractère de ces individus. Ils
• jugeront s'il ne convient pas de faire renouveler, par les adt ministrations provisoires , toutes ces places , et ils tâcheront t de les (aire conférer à des amis de la liberté, et connus par des « sentiments conformes à ceux qui animent les républicains « français. » Qui sait où ces furieux démagogues allaient conduire la Belgique, si, après cinq mois d'une domination plus dure que la tyrannie, la défaite de Neerwinde 1 ne les eût obligés de suivre dans le camp deFamars les débris de l'armée naguère victorieuse à Jemmapes !
Pendant que Dumouriez campait dans les Pays-Bas autrichiens , la Convention nationale de France donnait au monde l'effrayant spectacle de ses discordes et de ses folles tentatives pour faire sortir du sol ensanglanté par ses décrets impitoya-
1 18 mars 1793.
bles ud peuple unique dans les fastes de l'histoire. Jusqu'alors on avait jugé favorablement les théories formulées par Talleyrand et Condorcet sur l'éducation de la jeunesse; ces plans avaient du moins le mérite d'embrasser dans leur ensemble la totalité des connaissances humaines. Mais lorsque les Montagnards eurent déclaré que la démocratie la plus extrême leur semblait le meilleur des gouvernements , lorsqu'ils eurent flétri la timidité et les hésitations des Girondins , ils s'empressèrent de repousser les travaux des assemblées précédentes ; dans leur esprit exclusif d'égalité , ils voulaient abolir l'aristocratie du savoir comme celle des richesses. Faisant la critique des anciens systèmes, le représentant Lakanal avait déjà demandé , dans la séance du 22 octobre 1792, qu'il fût prescrit au comité d'instruction publique de présenter incessamment un mode d'instruction provisoire, « à la place de l'éducation actuelle, qui n'est bonne, c qu'à faire un peuple de capucins; car, après avoir consumé ■ les plus belles années de la vie à baragouiner du grec et do c latin , on complète celte informe éducation par un cours de c philosophie pareil à celui que Molière a fait suivre à son < Bourgeois-gentilhomme. > Mais les Girondins dominaient encore à cette époque; tout en faisant quelques concessions à leurs adversaires, ils voulurent se charger eux-mêmes d'organiser le nouveau système d'enseignement public. Ce fut sous leur influence que la Convention adopta, le 12 décembre , un premier décret ainsi conçu : € Les écoles primaires formet ront le premier degré d'instruction. On y enseignera les • connaissances rigoureusement nécessaires à tous les citoyens. « Les personnes chargées de l'enseignement dans ces écoles « s'appelleront instituteurs. » Les principes étaient posés; il fallait maintenant en régulariser les effets. Dans la séance du 19, Lanthenas proposa un système d'écoles primaires calqué sur celui de Condorcet ; puis Rabaul-Saint-Élienne monta à la tribune : il démontra, dans un éloquent discours, qu'il fallait s'occuper sans retard dos nouvelles générations, el leur inspirer la
fraternité, afin d'éloigner les malheurs qui menaçaient la France. Mais la discussion fut brusquement interrompue par Marat, qui fit entendre ces sinistres paroles : « Quelque brillants que « soient les discours que l'on débite ici sur cette matière, ils
• doivent céder la place à des intérêts plus urgents. Vous resc semblcz à un général qui s'amuserait à planter des arbres
• pour nourrir de leurs fruits des soldats qui mourraient de < faim. >
Deux coups d'État détournèrent alors l'assemblée de l'examen d'un système d'éducation ; ces actes furent le jugement de Louis XVI et la proscription des Girondins , parti d élite, association du génie, du courage, de l'éloquence. Puis, les vainqueurs publièrent la constitution de 4793, et garantirent une éducation commune à tous le* Français : appliquer les institutions de Sparte à la France , fondre dans le moule républicain la génération nouvelle; tel était le but que se proposaient les révolutionnaires extrêmes'. Barère fit décréter, le 26 juin, qu'on s'occuperait sans cesse de l'instruction publique. En effet, le moment était venu où les systèmes les plus extraordinaires, les plus extravagants, allaient voir le jour. C'est d'abord Lakanal , organe du comité d'éducation, qui vient proposer d'établir, par mille habitants, uno école nationale divisée en deux sections, consacréesaux deux sexes; l'éducation doit être intellectuelle, physique, moraleet industrielle: les garçons devront apprendre surtout les exercices militaires , et les filles seront instruites à coudre et à tricoter; les maîtres et maîtresses seront décorés d'une médaille portant cette inscription : celui qui instruit est un second père. C'est ensuite Robespierre qui vient développer à la tribune les doctrines plus que lacédémoniennes de Michel Lepclletier.
• Qu'aurait dit J. J. Rousseau, lui qui écrivait tes lignes suivantes quelques années auparavant : « L'institution publique n'existe plut, et ne peut plus exister, parce qu'où il n'y a plus de patrie, il ne peut plus y avoir de
ntoyens? « Émile, livre 1»».
252 HISTOIRE M l'instruction publique.
Dans la séance du 13 juillet, Robespierre, nu nom du comité ■ l'instruction publique, s'exprima en ces termes : « Citoyens, t votre comité sera bientôt en état de vous présenter l'ensem- « ble du nouveau travail dont vous l'avez chargé. En attendant, « il va vous donner un garant de ses principes, payer tribut à t l'impatience publique, en mettant sous vos yeux l'ouvrage t d'un homme illustre qui fut votre collègue, et que le tombeau i met à couvert des traits de l'envie, peut-être de la calomnie, « toutefois si les satellites de la tyrannie savaient respecter « même les droits du tombeau. Avec la mémoire de ses ver- . tus, Michel Lepelletier a légué à sa patrie un plan d'éducation « que le génie de l'humanité semble avoir tracé. Ce grand objet « occupait encore ses pensées lorsque le crime plongea dans t son sein le fer sacrilège Celui qui disait : Je meurs content ; « ma mort servira ta liberté, pouvait se réjouir aussi de lui t avoir rendu d'autres services moins douloureux à la patrie, t II ne quittait point la terre sans avoir préparé le bonheur des t hommes par un ouvrage digne de sa vie et de sa mort. « Citoyens, vous allez entendre Lepelletier dissertant sur l'édut cation nationale. Vous allez le revoir dans la plus noble par- « lie de lui-même. En l'écoutant , vous sentirez plus doulou- « reusement la grandeur de la perte que vous avez faite; et « l'univers aura une preuve que les implacables ennemis des • rois, que la tyrannie peint si farouches et si sanguinaires, « ne sont que les plus tendres amis de l'humanité. > — Robes-
1 Lepelletier de Saint-Fargeau, né à Paris en 1760, sortait d'une famille distinguée dans ta magistrature ; et lui-même fut successivement avocat général et président à mortier, au parlement de Paris. Député de la noblesse aux états généraux, il s'y montra d'abord un des plus énergiques défenseurs de la cour; mais à l'époque du 12 juillet, il changea brusquement de système. Membre de la Convention nationale, il fît décider que celte assemblée avait le droit de juger Louis XVI, et vota la mort. Le 20 janvier, veille de l'exécution de ce fatal jugement, Lepelletier fut assassiné par un ancien garde du corps.
I1ISTOIRK DE L'INSTRUCTION CIBUOCK. 2Ô.*>
pierre donne ensuite lecture de l'ouvrage posthume de Lepelletier sur l'éducatkm. Ce philanthrope débutait par la profession de foi suivante : € J'avoue que ce qui a été dit jusqu'ici « ne remplit pas l'idée que je me suis formée d'un plan complet t d'éducation. J'ai osé concevoir une plus vaste pensée; et t considérant à quel point l'espèce humaine est dégradée par « le vice de notre ancien système social, je me suis convaincu « de la nécessité d'opérer une entière régénération , et si je « peux m'cxprimer ainsi, de créer un nouveau peuple. » Lepelletier admettait ensuite l'établissement de quatre degrés d'enseignement, savoir : les écoles primaires, les écoles secondaires, les instituts, les lycées; mais il ajoutait aussitôt que les trois derniers degrés ne peuvent devenir utiles qu'à un trèspetit nombre d'hommes. Aussi s'occupait-il avant tout de l'instruction populaire, des moyens de propager les lumières jusque dans le plus humble hameau, de procurer les mêmes bienfaits à tous les enfants du pays, quelle que soit leur fortune. « Je demande, disait-il, que vous décrétiez que, depuis « l'âge de cinq ans jusqu'à douze pour les garçons, et jusqu'à c onze pour les tilles, tous les enfants, sans disffcirtion et sans « exception, seront élevés en commun aux dépens de la répu- « blique ; et que tous, sous la sainte loi de l'égalité, recevront «i mêmes vêtements, même nourriture, même instruction, « mêmes soins. Je désire que , pour les besoins de la vie , îles enfants privés de toute espèce de superfluité, soient « réduits à l'absolu nécessaire. Ils seront couchés durement, « leur nourriture sera saine mais frugale ; leurs vêtements , « commodes mais grossiers. Aucuns domestiques ne seront « employés dans les maisons d'éducation nationale; les enfants, « chacun à leur tour, rempliront les diverses fonctions du scr- * vice de la maison. Le travail des mains formera, pour les deux « sexes, l'occupation de la principale partie de la journée. Les « garçons seront employés à des travaux analogues à leur âge, « soit à ramasser ou à répandre des matériaux sur les routes,
234 HISTOIRE DE i/lKSTRCCTlON PUBLIQUE.
« soit dans les ateliers des manufactures du voisinage. » Lepelletier voulait que l'instruction publique fût obligatoire jusqu'à l'âge de douze ans. t Prolonger l'instruction publique jusqu'à « la fln de l'adolescence, disait-il, est un beau songe; quelquet fois nous l'avons rêvé délicieusement avec Platon, quelquefois e nous l'avons vu avec enthousiasme réalisé dans les fastes de • Lacédémone , quelquefois nous en avons trouvé l'insipide « caricature dans nos collèges ; mais Platon ne faisait que des « philosophes, Lycurgue ne faisait que des soldats, nos profes- « seurs ne faisaient que des écoliers. C'est dans les divers atet liers, c'est sur la surface des campagnes qu'il faut répandre c l'instruction : toute autre idée est une chimère qui, sous l'ap- « parence trompeuse de la perfection , paralyserait des bras t nécessaires, anéantirait l'industrie, amaigrirait le corps so- «cial, et bientôt en opérerait la dissolution. » Lepelletier proposait encore de décréter, lorsque la nation aurait acquis la force et la maturité républicaine, que quiconque refusera ses enfants à l'instruction commune sera privé de l'exercice du droit de citoyen, et payera, en outre, une double contribution. Quant à la si#veillance de chaque établissement d'éducation nationale, elle devait être dévolue aux pères de famille domiciliés dans le canton ou la section.
Dans la séance du 28 juillet, la discussion s'ouvrit sur le plan de Lepelletier ; il fut défendu par Robespierre et combattu par Raffion. Deux jours après, Grégoire démontra aussi toute l'absurdité de ce système, en établissant un parallèle entre Sparte et la France du xvm* siècle.
< Il ne suffit pas, disait-il, qu'un système se présente escorté « de noms illustres, qu'il ait pour patrons Minos, Platon, Lycur- « gue et Lepelletier ; il faut d'abord se pénétrer de la différence « immense qui se trouve entre la petite cité de Sparte qui « contenait peut-être 25,000 individus, et un vaste empire qui « en renferme 25,000,000; entre un peuple qui, uniquement « occupé îles armées, abandonnait son agriculture à des Ilotes,
HisTOlBB de l'instruction publique. 235
« et un peuple qui, outre les exercices militaires, est agricole, < manufacturier et commerçant; entre un peuple qui admettait « une sorte de communauté de biens, de loi agraire, et un peue pie chez qui ce mode de gouvernement impraticable, pres- « crit au législateur le choix d'autres moyens pour empêcher t que des fortunes colossales n'engloutissent la substance du t pauvre, et qu'on ne voie des hommes qui ont trop, tandis t que d'autres ont trop peu. Une loi peut être fondée même en t principe , et cependant manquer de cette bonté relative qui • la rend applicable à un corps social, possible dans sou exécut lion, et utile dans ses résultats. »
L'opinion de Grégoire trouva de nombreux adhérents et triompha même dans la séance du 13 août, puisque le plan de Lepelletier subit d'importantes modifications. Nous avons entendu les orateurs de rassemblée constituante parlant de l'instruction publique; voici maintenant sur cet important objet les opinions des conventionnels de 1793 :