‹ Essai sur l'histoire de l'instruction publique en BelgiqueChapitre 13 sur 20 · CONTENTION NATIONALE · texte numérisé non relu

CONTENTION NATIONALE

(Séanoc du mardi 13 «où i 17U3 • .) O

Lacboii. Il faut s'occuper d'abord de la question qui se présente naturellement : l'éducation nationale sera-t-elle commune et forcée? L'éducation peut être commune, et c'est même une dette nationale, mais je ne crois pas qu'elle doive être forcée; car vous ne puuver pas ôler aux parents les enfants qui font leur richesse et qui leur sont utiles. Donc les pauvres n'iront pas aux écoles, et elles ne tourneront qu'au profit des riches. Je demande que cette grande question soil traitée, que l'assemblée pose les bases, et que l'on procède ensuite à l'organisation d'un plan quelconque.

Robespierre. On n'agite que des questions accessoires, en écartant les questions principales... Le plan de Lepelletier a réuni tous les suffrages; on ne lui en a pas opposé un seul qui puisse soutenir la cou-

■ Voy. le Moniteur univertel du 15 août 1793, n° 227.

HISTOIRE DE i. l>M kll 11U.N PUBLIQUE.

currencc, soit par les principes, soil par l'ensemble. Je propose donc de lui donner la priorité.

Raffbon. Avant que d'avancer plus loin dans celte discussion , je dois l'aire une observation importante ; il semble que l'on confonde deux choses distinctes, l'éducation et l'instruction. L'instruction éclaire l'esprit; l'éducation forme le cœur...

Jay Saintk-Fok. On parle d'éducation républicaine, sans examiner si l'on a besoin de l'organiser; pour moi, je ne le crois pas. Cette éducation est dans la nature; en sortant de ses mains, l'homme est pénétré du principe de l'égalité. L'instruction est dans les mœurs publiques, dans les fêtes nationales , dans les exercices militaires , dans les sociétés populaires, dans les livres élémentaires. Voudricz-vous substituer à cette instruction simple la pédanterie et l'aristocratie des savants? Vous avez promis à la nation , non une éducation républicaine, mais une instruction commune. Je demande qu'on s'en occupe; c'est là ce qui est praticable et pressant.

Gaston. L'instruction forcée est contre les principes de la liberté, il répugnerait aux pères de famille d'abandonner leurs (ils pendant 12 ans pour les faire instruire dans les sciences cl les arts; mais il est une instruction nécessaire, c'est celle qui , nous mettant dans le cas de remplir des fonctions publiques, nous rend utiles à la société; celle-là doit être forcée, et je pense qu'il faudra fixer des jours où elle sera donnée aux enfants de tous les citoyens.

Léonard Bourdon. Il faut distinguer l'éducation de l'institution commune. Je demande que l'assemblée décide s'il y aura des maisons communes où les enfants recevront l'instruction.

Romme. Je crois que l'instruction nationale doit être considérée sous deux rapports : Ouellc est l'instruction qui convient à tous les hommes ? quelle est celle qui convient à chacun en particulier? Il n'est pas un seul individu qui ne doive connaître ses droits et ses devoirs. Voilà l'instruction qui convient à tous; mais tout le monde ne peul être ingénieur , par exemple. Voilà le cas de l'instruction particulière. Cest sur ces deux objets très-distincts que je voudrais que le comité présentât des plans séparés. Je voudrais qu'il y eût autant d'établissements d'instruction que de communes, et autant d'instituteurs que de curés: je voudrais aussi que la somme immense donnée par l'assemblée constituante à Louis Capel fût destinée à l'éducation des enfants de la

HISTOIRE DE i 'i > M iu CTiOX PUBLIQUE.

république. Je demande qu'on adopte ces bases, et qu'on les renvoie ■m comité pour présenter des projets conséquents..

BatAtD. Je rends autant qu'un autre justice au zèle de Lepelletîcr pour le bonbeur de la patrie; mais je sais combattre ses erreurs. Il vous propose d'établir des maisons nationales dans lesquelles les enfants seront instruits aux frais de la nation. Celte institution est impraticable dans une aussi grande republique que la notre. Elle ne serait possible que dans une petite république, telle que Venise et Genève. Le cultivateur laborieux ne pourrait pas toujours euvoyer son fils dans ces maisons nationales. L'homme ambitieux qui voudrait faire jouer à son fils un rôle brillant dans la république l'enverrait s'instruire, et de là nailraient encore des distinctions. Vous formeriez, sans le vouloir, de nouvelles communautés , et leurs frais immenses seraient un poids qui surchargerait les citoyens les moins en état de profiler de ces institutions. D'ailleurs, vous ne pourriez pas vous assurer du palriolisme de tous les instituteurs; et je vois moins de danger à laisser les enfants entre les mains d'un père patriote , qu'entre celles d'un instituteur corrompu... Je pense qu'il faut établir des écoles; que là les enfants apprennent à lire , à écrire , et qu'ensuite on leur montre un métier qui puisse les faire vivre en les rendant uliles à leurs concitoyens et à leurs familles.

Danton. Citoyens, après la gloire de donner la liberté à la France, après celle de vaincre ses ennemis, il n'en est pas de plus grande que de préparer aux générations futures une éducation digne de la liberté : telle fut le but que Lepelletier se proposa. Il partit de ce principe, que tout ce qui est bon à la société doit être adopté par ceux qui ont pris part au contrat social... Mais que doit faire le législateur? Il doit concilier ce qui convient aux principes et ce qui convient aux circonstances. On a dit contre le plan , que l'amour paternel s'oppose à son exécution : sans doute il faut respecter la nature , même dans ses écarts. Mais si nous ne décrétons pas l'éducation impérative, nous ne devons pas priver les enfants du pauvre de l'éducation. La plus grande objection est celle de la finance; mais j'ai déjà dit qu'il n'y a point de dépense réelle là où est le bon emploi pour l'intérêt public, et j'ajoute ce principe que l'enfant du peuple sera élevé aux dépens du superflu des hommes à fortunes scandaleuses. C'est à vous, républicains célèbres, que j'en appelle; mêliez ici tout le feu de votre imagination,

HISTOIRE DE l/lHSTRUCTlON PUBLIQUE.

rocttez-y toute l'énergie de votre caractère : c'est le peuple qu'il faut

de la république, vous ne devez pas compter le prit de cette semence. Après le pain, l'éducation est le premier besoin du peuple. (On applaudit.) Je demande qu'on pose ici la question : Sera-t-il formé, aux dépens de la nation , des établissements où chaque citoyen aura la faculté d'envoyer ses enfants pour recevoir l'instruction publique?

Charlieb. Je demande que l'éducation nationale soit facultative; mais que ceux qui donneront à leurs enfants des instituteurs particuliers, payent une contribution plus forte pour les frais des établissements publics.

Guyomard. Je combats le projet des établissements nationaux et de l'éducation forcée, et je soutiens que le lien le plus sûr des républiques est l'attachement des enfants pour leurs pères. Je demande qu'on leur laisse le soin de leur éducation.

Robespierre. Celui qui a conçu le plan a pensé que, pour assurer la conservation de la république , il fallait en planter le principe dans toutes les âmes; il a bien senti que l'instruction était trop incomplète pour avoir cette influence sur les esprits, et il y a joint l'éducation. Il a observé que le citoyen pauvre ne pouvant nourrir les enfants qu'il envoyait aux écoles, il convenait que la république se chargeât à la fois de les nourrir et de les instruire. Son but a été de saisir les enfants à l'époque où ils reçoivent des impressions décisives, pour préparer des hommes dignes de la république... Jusqu'ici je n'ai entendu que plaider la cause des préjuges contre les vertus républicaines. Je vois, d'un côté, la classe des riches qui repousse cette loi, et de l'autre, le peuple qui la demande. Je n'hésite plus ; elle doit être adoptée. Je demande la priorité pour le plan de Lepellelier.

Il s'élève de longs débats sur la question de priorité.

Danton. C'est aux moines , celle espèce misérable , c'est au siècle de Louis XIV , où les hommes étaient grands par leurs connaissances, que nous devons le siècle de la vraie philosophie, c'est-à-dire, de la raison mise à la portée du peuple ; c'est aux jésuites, qui se sont perdus par leur ambition politique, que nous devons ces élans sublimes qui font naître l'admiration. La république était dans les esprits vingt ans au moins avant sa proclamation. Corneille faisait des épltres dédicatoires à Montolon; mais Corneille avait fait le Cid, Cinna; Corneille avait parle

doter de l'éducation nationale. Quand

en Romain, et celui qui avait dit : a Pour être plus qu'un roi, lu te crois quelque chose, » était un vrai républicain. — Allons donc à l'instruction commune; tout se rétrécit dans l'éducation domestique, tout s'agrandit dans l'éducation commune. On a fait une objection en présentant le tableau des affections paternelles; et moi aussi, je sois père, et plus que les aristocrates qui s'opposent à l'éducation commune; car ils ne sont pas sûrs de leur paternité. (On rit.) Eh bien! quand je considère ma personne relativement au bien général , je me sens élevé; mon fils ne m'appartient pas, il est à la république; c'est à elle à lui dicter ses devoirs pour qu'il la serve bien. — On a dit qu'il répugnerait aux coeurs des cultivateurs de faire le sacrifice de leurs enfants. Eh bien ! ne les contraignez pas , laissez-leur-en la faculté seulement. Qu'il y ait des classes où il enverra ses enfants le dimanche seulement, s'il veut. Il faut que les institutions forment les mœurs. Si vous attendiez pour l'État une régénération absolue, vous n'auriez jamais d'instruction. 11 est nécessaire que chaque lu m me puisse développer les moyens moraux qu'il a reçus de la nature. Vous devez avoir pour cela des maisons communes, facultatives , et ne point vous arrêter à toutes les considérations secondaires. Le riche payera, et il ne perdra rien, s'il veut profiter de l'instruction pour son fils. Je demande que, sauf les modifications nécessaires, vous décrétiez qu'il y aura des établissements nationaux où les enfants seront instruits, nourris et logés gratuitement, et des classes où les citoyens qui voudront garder leurs enfants chez eux , pourront les envoyer s'instruire.

Les propositions de Danton furent adoptées ; mais elles eurent le sort de tous les projets qui les avaient précédés , c'est-à-dire qu'elles ne reçurent aucune exécution '. Cependant la Convention continua à promulguer des décrets; elle ordonna qu'au lieu des prix distribués annuellement dans les collèges, les élèves recevraient une couronne de chêne et un exemplaire de la constitution (13 juillet); elle nomma des commissaires chargés d'aller examiner dans les départements les livres élémentaires

' Voy. Hist. de l'université de Paris, par E. Dubarlc, t. u, cliap. vin.

240 histoire i»e l'instruction publique.

sur l'éducation (M septembre) ; elle décréta, le 15, sur la proposition de Lakanal, rétablissement de trois degrés progressifs d'instruction, et la suppression des collèges de plein exercice, ainsi que des facultés de théologie, de médecine, des arts et de droit, sur toute la surface de-la république. Mais le lendemain, Chabot, moine défroqué, monta à la tribune pour attaquer le nouveau plan au nom de l'égalité, t Ce décret, dit-il, tend à « faire revivre l'aristocratie des savants et des philosophes, » quand nous voulons la démocratie des sans-culottes ; il ne t faut pas donner aux villes un privilège sur les campagnes; il « faut, au contraire, lorsque nous aurons un code civil à la t portée de tous les citoyens, que nous fassions notre possible « pour n'avoir plus besoin de procureurs , d'avocats ou de « savants. » Après avoir ouï ce singulier plaidoyer en faveur de l'ignorance , la Convention ajourna les mesures votées la veille. Deux mois après, le culte de la raison était substitué au culte catholique; la fièvre révolutionnaire atteignait son paroxysme ; les échafauds étaient dressés en permanence pour purger la société de tous ses membres impurs, désignés sous le nom de traîtres ou d'aristocrates. Au milieu de cette épouvantable tourmente, la voix de Chénier 1 se fit entendre pour ramener l'attention de l'assemblée souveraine sur l'éducation de la jeunesse. « Vous cherchez, secria-t-il, au milieu des t orages révolutionnaires , le moyen de rendre le calme à la t république; et, sans doute, le moyen le plus efficace est d'or-

■ Marie-Joseph Chénier, né à Conslanlinoplc, en 1704 , fui amené en France dès l'âge le plus tendre et fil ses études à Paris. Chénier ne se distingua pas moins comme poète que comme homme politique; en même temps qu'il donnait au théâtre ses nombreuses tragédies, il défendait à la tribune la liberté contre les tyrans de 1793 et 1794. Après avoir été membre de toutes les assemblées législatives qui se succédèrent jusqu'en 1802. Chénier fut nommé inspecteur général de l'instruction publique; mais il perdit ensuite cette place pour avoir porté ombrage par ses sentiments républicains au chef de l'empire.— Il mourut le 10 janvier 1811.

H1STOIRH DK L'INSTRUCTION PUBLIQUE. 241

« ganiser l'instruction, premier besoin de l'homme en société, « première dette de la société envers ses membres... Ne perdez « pas un instant pour mettre en activité les écoles primaires , « et bientôt vous verrez les diverses institutions, soit morales, « soit physiques, venir, comme autant de rameaux, se réunir t à ce tronc vigoureux dont vous aurez planté les racines. » Chénier avait fait cet appel le 5 novembre; le 19 décembre, la Convention adopta une loi qui prononçait la liberté absolue de renseignement, mais de telle sorte que cette liberté devait être sans danger pour l'État *. Ce décret était ainsi conçu :

• L'enseignement est libre. Il sera fait publiquement. Les « citoyens et citoyennes qui voudront user de la liberté d'en- « seignement seront tenus : 1° de déclarer à la municipalité, « ou section de la commune, qu'ils sont dans l'intention d'ou- « vrir une école ; 2° de désigner l'espèce de science ou art qu'ils t se proposent d'enseigner; 5° de produire un certificat de « civisme et de bonnes mœurs, signé de la moitié des membres < du conseil général de la commune, ou de la section du lieu de « leur résidence, et par deux membres au moins du comité de « surveillance de la section, ou du lieu de leur domicile, ou du

* lieu qui en est le plus voisin. — Les instituteurs ou inslitu- « trices sont sous la surveillance immédiate de la municipalité t ou section, des pères et mères, tuteurs ou curateurs, et sous « la surveillance de tous les citoyens. — Tout instituteur ou t institutrice qui enseignerait dans son école des préceptes ou « maximes contraires aux lois et à la morale républicaine, sera « dénoncé par la surveillance, et puni selon la gravité du délit. « Tout instituteur ou institutrice qui outrage les mœurs publi- « ques est dénoncé par la surveillance, et traduit devant la «police correctionnelle, ou tout autre tribunal compétent, « pour y être jugé suivant la loi. » Ce même décret, pour éterniser sans doute le principe d'égalité, imposait l'instruction à

' Loi du 29 frimairf an u (10 décembre 1793).

si

tous les enfants de la république. L'article 43 portait ce qui suit : i Les pères et mères, tuteurs et curateurs qui auront « négligé de faire inscrire leurs enfants ou pupilles, seront « punis, pour la première fois, d'une amende égale au quart t de leurs contributions, et pour la deuxième, suspendus de c leurs droits civiques pendant dix ans. — Ceux des jeunes « gens qui, à l'âge de vingt ans accomplis, n'auront pas appris t une science, un art, ou métier utile à la société, seront privés « pendant dix ans des droits de citoyen. T^a même peine aura « lieu contre les pères, tuteurs et curateurs convaincus d'avoir « contribué a cette infraction de la loi. » Bien que ces rigides dispositions aient été formulées, au milieu des orages de 1795, par d'inflexibles républicains, on doit les signaler a l'attention publique; si on les appliquait de nos jours, peut-être rendraiton service à la société , en fortifiant le principe de conservation.

La chute de Robespierre détermina une réaction dans tout ce qui se rattachait à la politique intérieure de la France; on substitua peu à peu la raison, les mesures praticables, en un mot la modération , aux brutalités et aux extravagances de la terreur. Non-seulement on arrêta la fureur de ces Vandales qui, dans leur rage démagogique, détruisaient les monuments les plus précieux , parce qu'ils étaient décorés des emblèmes de la royauté; mais en outre, la Convention écouta favorablement un de ses membres, lequel demandait qu'on s'occupât , trois jours par décade, de l'instruction publique, jusqu'à son entière organisation. Le mal était grand : on avait reconnu que l'ignorance du peuple devenait plus profonde , parce que les instituteurs manquaient; les uns se trouvaient incapables d'enseigner des connaissances qu'ils ne possédaient pas; les autres, quoique instruits, étaient repoussés «parce que leurs antécédents et leurs doctrines n'offraient pas les garanties désirables. Il fallait un remède prompt, eflicace; on crut le trouver dans

la création des école* normales, dont l'abbé Grégoire ' avait fait sentir la nécessité. En vertu d'une loi en date du 9 brumaire an m (30 octobre 1794), une école normale générale fut établie, à Paris, pour toute la république; les élèves y furent appelés de tous les départements , dans la proportion d'un pour vingt mille habitants; ils devaient être âgés de vingt et un ans, et après avoir suivi les cours, dont la durée était de quatre mois au moins, de retour dans leurs déparlements, ils devaient ouvrir des écoles normales seeon- , daires pour les maîtres qui se destinaient à l'enseignement primaire ». Quelques jours après , on réorganisait encore une fois les écoles du premier degré. Elles furent divisées en deux sections, l une pour les garçons, l'autre pour les filles, et distribuées à raison d'une pour mille habitants; les maîtres devaient être nommés par le peuple, et approuvés par un jury d'instruction ; leur salaire était fixé à douze cents francs pour les hommes et mille francs pour les femmes; on devait apprendre aux élèves à lire et à écrire, la constitution de la république, les éléments de la langue française, les règles du calcul, les éléments de la géographie, le recueil des actions héroïques et des chants de triomphe; et tous les ans, des prix devaient leur

• Né à Veho, près Lunéville, en 1750, il fut professeur au collège de Pontà-Housson, puis curé d'Embermesnil. Député aux états généraux par le bailliage de Lunéville, il se réunit l'un de s premiers de son ordre au tiers état; il fut aussi le premier qui prêta serment à la constitution civile du clergé. Sous l'empire, Grégoire, qui avait donné sa démission d'évéque constitutionnel de Loir-et-Cher, fit partie du sénat, fut nommé comte, commandeur de la Légion d'honneur, membre de l'institut et du conservatoire des arts et métiers. Tombé ensuite dans la disgrâce de Napoléon, il se montra, en 1814, un des plus ardents à provoquer sa déchéance. Élu, en 1819, membre de la chambre des députés, il fut exclu par la majorité comme indigne.-Grégoire mourut à Paris en 1831.

* Les chaires de l'École normale furent occupées par Lagrange, Berthollet, Laplace, Garai, Bernardin de Saint-Pierre. Daulxmtoii, Volney, Sicard. longe, La llarw Hallé. eir.

être distribués dans la fête de la jeunesse *. « Mais ces établissements, dit un écrivain', ne pouvaient pas suffire aux besoins sans cesse augmentant de la France ; c'étaient des jalons destinés à conduire à un édifice dont les bases étaient posées, mais qui ne s'élevait pas encore, et dont tout le monde cependant réclamait l'achèvement. En effet , il arrivait à Paris , de tous les départements, des adresses pressantes, dans lesquelles on demandait à grands cris une éducation supérieure; et déjà même, dans plusieurs endroits, les autorités avaient pris l'initiative, en ouvrant des écoles qui aussitôt avaient été remplies. » Ce n'était plus le temps où l'instruction était regardée avec mépris , où des anarchistes ignorants voulaient que personne ne pût s'élever au-dessus d eux par ses talents ou ses lumières; leur règne était passé. • Pour satisfaire aux vœux qui se manifestaient de toutes parts, la Convention décréta, le 7 ventôse au ni (25 février 1795) l'établissement des écoles centrales dans toute l'étendue de la république t pour l'enseignement des sciences, des lettres et des arts. » Chaque école centrale devait posséder quinze professeurs, chargés d'enseigner les mathématiques, la physique et la chimie expérimentale, l'histoire naturelle, la logique et l'analyse des idées, l'économie politique et la législation, l'histoire philosoplûque des peuples, l'hygiène, les arts et métiers, la grammaire générale, les belles-lettres, les langues anciennes, les langues vivantes les plus appropriées aux localités, les arts du dessin, l'agriculture et le commerce. Une bibliothèque publique, un jardin et un cabinet d'histoire naturelle, un cabinet de physique expérimentale, et une collection de machines et modèles pour les arts et métiers, durent èlre annexés à chaque école centrale. Les professeurs de ces nouveaux établissements devaient être examinés, élus et surveillés par un jury central d'instruction ; les nominations des

• Décret du 27 brumaire an m.

• Dubarlr, Hist. de l'université de Paris, l. u, cha|>. TOI.

HISTOIRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE. • 24îi

professeurs devaient être ensuite soumises à l'approbation de . l'administration du département. Des décrets postérieurs fixèrent la répartitiou des écoles centrales ; cinq lurent établies à Paris; quatre-vingt-quinze durent l'être dans les départements. La Convention ordonna ensuite, sur le rapport de Fourcroy *, la formation des écoles polytechniques d'artillerie, du génie, de la marine, des ponts et chaussées, de topographie et de navigation.

La célèbre assemblée touchait alors au terme de son orageuse carrière; elle venait de décréter la constitution de l'an 111, lu meilleure, suivant Mignet », la plus sage, la plus libérale et la plus prévoyante qu'on eût encore établie ou projetée; elle refaisait le pouvoir et permettait la liberté. L'instruction n'était pas oubliée dans cette nouvelle charte; elle maintenait les écoles primaires et les écoles supérieures; elle décrétait la création d'un institut national, chargé de recueillir les découvertes, de perfectionner les arts et les sciences; enfin elle assurait à tous les citoyens le droit de former des établissements particuliers d'éducation et d'instruction. Daunou, célèbre par sa noble indépendance et sa modération courageuse \

1 Antoine-François de Fourcroy, né a Paris en 1755, se fit d'abord connaître comme professeur au Jardin du roi. En 1792, il fut nommé député suppléant de Paris à la Convention j mais il n'y siégea que postérieurement au M janvier. Après le 18 brumaire, Bonaparte l'appela à la direction générale de l'instruction publique. Disgracié au moment où il s'attendait à recueillir le fruit de ses travaux, il mourut d'apoplexie en 1800. Fourcroy n'était pas moins célèbre comme cbimiste que comme administrateur. Cuvier a fait son éloge.

• Hist. de la révolution française, cliap. XI. Daunou. mort en 1840, sortait de la congrégation de l'Oratoire. Il fut nommé successivement membre de l'Institut, archiviste de l'empire, puis du royaume (en 1830), professeur d'histoire et de morale au collège de France, secrétaire perpétuel de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, pair de France- « Esprit droit et solide, dit Cormenin. élégant sans afféterie, érudil sans pédantisme, éloquent sans cris et sans ostentation; inaccessible

24b •lUSlOIHL Dli LISSTKICTIO.1 PUBLIQUE.

. avuit été le principal auteur de la constitution de l'an III. Lorsqu'elle eut été acceptée par le peuple, il parut à la tribune, au nom de la commission dite des orne et du comité d'instruction publique. Dans un éloquent discours, Daunou ne craignit pas de tracer le tableau des services qu'avait rendus l'uuiversité ancienne ; il rendit hommage aux travaux de Talleyrand et de Condorcet; critiqua le projet de Lepelletier et flétrit la tyrannie stupïde de Robespierre, qui voulait faire une dure servitude des bienfaits de l'éducation, en arrachant l'enfant des bras de son père ; enfin il annonça que le moment était venu de fonder sur des bases durables l'éducation nationale, t Cinq années « pleines de tourments , de secousses, de sacrifices, sont pas- « sées, disait-il; et maintenant le besoin le plus universellement t senti est, sans doute, celui de la bienveillance, du rapproche- « ment, de la réunion, du repos, dans le sein des passions « douces et des sentiments paisibles. Or, qui mieux que l'in- « struction publique exercera ce ministère de réconciliation « générale? L'instruction n'est-elle pas un centre où doivent t se réunir de toutes parts ceux au moins qui n'ont été divisés • que par les conseils de la prévention ? Le temple des arts t n'est-il pas l'asile nécessaire où tous ceux qui sont dignes i d'exercer sur leur pays une grande influence doivent s'emc presser de se réunir? » A la suite de ce rapport, un des chefs-d'œuvre de l'éloquence parlementaire , la Convention rendit une loi d'organisation générale de l'instruction publique. Celte loi établissait une école primaire dans chaque canton , une école centrale dans chaque département, un certain nombre d'écoles spéciales, et organisait Yinsùlut national des sciences et des arts. D'après cette nouvelle organisation , l'en-

à la séduction, ferme contre la menace; philosophe doux el tempéré, simple dans ses mœurs, profond et retiré dans ses études ; citoyen comme relaient les meilleurs citoyens de la Grèce et de Rome; sage à la manière des sages de la modeste et grave antiquité. « livre de» orateurs (édit. de Bruxelles), p. 139.

HISTOIRE DE l'iNSTRICTION MBL1QUE. 247

seignement des arts et métiers était retranché du programme des écoles centrales , et attribué aux écoles spéciales, destinées en outre aux sciences morales et politiques; quant à l'Institut, il fut divisé en trois classes, et composé de cent cinquante membres, qui devaient s'occuper à perfectionner les sciences et les arts par des recherches non interrompues. Cette loi fut votée le 5 brumaire an iv (25 octobre 1795); et le lendemain la Convention cessa d'exister. Le pouvoir exécutif passa au directoire; le pouvoir législatif, au conseil des Cinq-Cents et à celui des Anciens.

La Belgique, reconquise depuis le mois de juin 1794 par les armées victorieuses de Pichegru et de Jourdan, avait été solennellement réunie à la république par la loi du 9 vendémiaire an iv (1" octobre 1795). Non-seulement la Belgique dut renoncer à ses vieilles institutions, pour adopter l'acte constitutionnel de l'an m, mais on changea jusqu'aux anciennes dénominations des provinces. Le territoire fut divisé en neuf départements, savoir : celui de la Dyle (Bruxelles, chef-lieu); celui de l'Escaut (Gand, chef-lieu); celui de la Lys (Bruges, chef-lieu); celui de Jemmapes (Mons, chef-lieu); celui des Forêts (Luxembourg, chef-lieu); celui de Sambre-et-Meuse (Namur, chef-lieu); celui de l'Ourthc (Liège, chef-lieu); celui de la Meuse-Inférieure (Maestricht, chef-lieu); celui des Deux-Nèthes (Anvers, cheflieu). La loi du 3 brumaire sur l'instruction publique reçut immédiatement son exécution dans notre pays. Des écoles centrales furent instituées dans les chefs-lieux des neuf départements; et l'on adjoignit même à ces établissements des pensionnats pour recevoir les élèves étrangers à la commune et ceux .dont les parents voulaient faire surveiller l'application. La plupart des chaires furent confiées à des maîtres distingués, au nombre desquels on remarquait des professeurs d'anciens collèges royaux, et des élèves de l'école normale de Paris. Le conseil des Anciens , dans sa séance du 25 messidor an iv (13 juillet 1796) avait décrété d'urgence, sur le rapport

de Fourcroy, que les écoles centrales établies dans les divers départements seraient placées dans les édifices affectés aux ci-devant collèges. Toutefois aucune école spéciale ne fut alors instituée en Belgique; et quant aux écoles primaires, si l'on excepte quelques grandes communes où elles furent promptement organisées, elle n'existèrent jamais que dans les décrets.

L'université de Louvain subsistait encore; mais au milieu de ce naufrage de toutes les institutions nationales, elle seule ne devait pas espérer de survivre à la tempête. Comment d'ailleurs n'eût-elle pas excité les défiances d'un gouvernement ombrageux? Création d'un pape et d'un duc de Brabant, ne devaitelle pas défendre le principe conservateur qui lui avait donné la vie? Sa destinée était de lutter contre toute réforme politique ou religieuse, et de s'abîmer devant elle, si l'appui du trône ou de l'autel lui manquait. Le gouvernement de 1797 n'hésita pas à prononcer l'arrêt de mort de la vieille académie , dès qu'il put se convaincre que ses représentants ne transigeraient pas avec leurs devoirs et leurs convictions, qu'ils refuseraient d'obéir aux lois qui blessaient leurs croyances, enfin qu'ils ne se prêteraient jamais à substituer, suivant des expressions alors consacrées, le règne de la vraie philosophie à l'accord du fanatisme et du royalisme.

Ce fut un arrêté de l'administration centrale du département de la Dyle, en date du 4 brumaire an vi (25 octobre 1797), qui supprima l'université de Louvain. Cet arrêté était ainsi conçu :

€ Vu la loi du 5 brumaire an îv, sur l'organisation de l'int struction publique dans toute l'étendue de la république, t rendue commune aux départements réunis par arrêté du di- « rectoire exécutif, du 7 pluviôse an v , et la lettre du ministre « de l'intérieur, du 28 vendémiaire dernier, dans laquelle il t rappelle que, depuis la promulgation de la loi du 3 brumaire, « il ne doit exister dans ce département d'autres écoles publi- « ques que celles instituées par cette loi, et que l'université de • Louvain qui, par sa forme et la nature des sciences qui y sont

HISTOIRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE. 2iî)

enseignées, ne peut en aucune manière être assimilée aux écoles centrales et spéciales, aurait dû à cette époque cesser ses leçons;

t Considérant qu'il ne doit plus y avoir dans toute l'étendue de la république qu'un seul mode d'instruction publique, conforme aux principes républicains, celui établi par la loi susdatée;

« Considérant que l'école centrale de ce département est depuis longtemps organisée, et qu'elle est en pleine activité;

< Considérant que la lettre du, ministre de l'intérieur enjoignant à cette administration de faire , sans aucun délai , cesser l'enseignement dans cette université, et de prendre, au surplus, toutes les mesures qui doivent assurer la conservation des propriétés mobilières et immobilières de cet établissement, il est du devoir de cette administration de s'empresser de remplir les intentions du gouvernement , et d'ordonner toutes les dispositions convenables poury parvenir;

t Considérant qu'il existe auprès de cette université plusieurs collèges qui ont des propriétés et fondations affectées comme bourses ù l'instruction, lesquelles sont conservées à celle-ci par une loi du 25 messidor an v; que ces propriétés n'étant pas dans le cas d'être administrées par la direction du domaine national, il convient, au moment de la suppression de l'université, et pour empêcher qu'elles ne soient dilapidées, de prendre des mesures conservatrices;

t Sur le réquisitoire du commissaire du directoire exécutif, arrête ce qui suit :

c L'enseigucmcnt public cessera à l'université de Louvain dans le jour de la notification du présent, tant dans le bâtiment nomme les halles et les quatre pédagogies, que partout ailleurs.

t Fait défense à tous professeurs et à toute autre personne, sous quelque titre que ce soit, d'y continuer leurs leçons sous les peines de droit.

2S0 HISTOIRE DE l/lNSTRUCTION PUBLIOUE.

« Les scellés seront sur-le-champ apposés par l'administrat tion municipale de Louvain, en présence des commissaires « ci-après, dans les bâtiments occupés par ladite université, sur « tous les lieux où cela sera jugé utile, et notamment sur les « bibliothèques, archives, cabinets de physique et histoire nat turelle, imprimerie, librairie, théâtre anatomique, et tous dé- « pôts généralement quelconques d'objets appartenant à cet « établissement.

t Fait défense à tous administrateurs, régisseurs, receveurs, t et à toutes autres personnes, de ne plus s'immiscer dans la « régie et administration des biens de cet établissement, et dans « la perception de ses revenus; ordonne aux dit s administra- « leurs, régisseurs, receveurs et autres, de rendre compte de « leur gestion à la direction du domaine national, etderemettre i à celle-ci tous les titres et papiers relatifs à leurs fonctions, . et autres, dont ils peuvent être dépositaires.

« Les citoyens Waulhier, chef de bureau à cette adrainistra-

• lion, et Delaserna, bibliothécaire à l'école centrale, se ren- « dront sur-le-champ à Louvain pour diriger les opérations qui « viennent d'être ordonnées.

t Ils prendront, de concert avec l'administration municipale, « le commissaire du directoire exécutif près d'icelle, et le re-

• ceveur du domaine national, toutes les mesures nécessaires, « dont ils dresseront procès-verbal, et rendront compte à cette t administration.

c Charge ladite administration municipale, sur l'avis de ses

• commissaires, d'établir dans les bâtiments de ladite univert sité et de ses dépendances, et pour la garde tant des scellés

• que du jardin des plantes, tous concierges nécessaires.

t Et, attendu que les biens servant de dotation pour l'instruc- « tion publique sont conservés à celle-ci par la loi du 25 mest sidor an v, et que les collèges qui existent auprès de ladite « université ont de nombreuses propriétés qui ont cette desti- « nation ,

< Arrête que les scellés seront apposes de la même manière » sur les bibliothèques de ces collèges, sur tous dépôts d'objets

• d'art et de science, et papiers leur appartenant, ainsi que t dans les lieux où cela sera jugé convenir.

c II y sera établi les gardiens nécessaires.

« Charge l'administration municipale de Louvain de faire

< faire sans aucun délai l'inventaire de tous les meubles et effets

• qui existent dans les emplacements desdits collèges, pour « par elle ensuite être adressés tous les inventaires au dépar- » tement.

t Ordonne aux administrateurs, régisseurs et receveurs, tant t de ladite université que de ces collèges, de fournir, à la pret mière réquisition qui leur en sera faite, une déclaration exacte i et détaillée des biens et revenus de ces établissements, sa- « voir : pour l'université, au receveur du domaine national, et « pour les collèges, en tant que fondations de bourses, à l'ad- « m in ist rut ion munie mule ; comme aussi de représenter leurs

mm-m ■ mm mmw mj V *™ ™ m mmi m mm mm\mm m m* m m-r « • mr y m* m m-* m m m «a mmrmwmmm mmi m m r m. m*m0 — ™ m m m mm\m

« registres courants de recette et de dépense, pour être visés, t clos et arrêtés.

t Enjoint, en outre, auxdits administrateurs, régisseurs et « receveurs desdits collèges, de rendre, dans le délai de deux t décades de la notification du présent, et par-devant l'admi- » nistration municipale, qui les transmettra au déparlement, i les comptes de leur gestion, tant eu recette qu'en dépense; à

• défaut de ce faire, ils seront poursuivis et contraints par les

• voies de droit.

t Ordonne à toutes les personnes généralement quelconques, i qui habitent à titre gratuit, ou sous le rapport de fonctions i supprimées, les bâtiments de l'université, de les évacuer dans i le délai de dix jours, sous peine d'y être contraintes et fori cées, ainsi qu'il appartiendra ; autorise néanmoins l'adminis-

< tration municipale à permettre à celles dont elle estimera la

< présence nécessaire d'y rester plus longtemps, en le faisant ■ toutefois connaître à cette administration.

< La direction du domaine national prendra, sans aucun délai, « et ordonnera toutes les mesures qui doivent assurer la con- « servation des propriétés mobilières et immobilières de l'uni- « versité acquises à la république.

« Tous commandants de la force armée sont requis, sur la t demande qui leur sera légalement faite, de protéger, confor- . mément aux lois, l'exécution du présent. >

Par un second arrêté en date du 18 brumaire (8 novembre 1797), l'administration centrale du département de la Dyle supprimait les collèges annexés à l'ancienne université de Louvain; faisait défense à tous professeurs d'y continuer l'enseignement; ordonnait à toutes les personnes qui habitaient les bâtiments à titre gratuit de les évacuer dans un délai de quinze jours; défendait à tous fermiers et locataires des biens et à tous débiteurs de ces établissements, de payer et de se libérer ailleurs qu'entre les mains de la commission nommée à cet effet; enjoignait à l'administration municipale de faire apposer les scellés dans ces collèges pour la conservation du mobilier.

Les immenses biens appartenant à l'université de Louvain, sous prétexte d'être réservés à l'instruction publique, furent d'abord régis pendant quatre ans par une commission, qui était placée sous la surveillance des autorités locales; ils furent ensuite cédés au Prytanée, puis à l'école de Saint-Cyr '. Même après sa suppression, on semblait craindre encore la vieille académie; car dans les baux que passait l'administration du Prytanée, et qui concernaient les bâtiments de l'université, on trouvait une clause expresse par laquelle il était défendu au locataire d'y ouvrir aucun établissement d'instruction. Une loi du 23 janvier 1805 (8 pluviôse an xm) vint enfin ordonner la vente de tous ces biens; quinze collèges néanmoins, ainsi que

' Voy. État de l'instruction supérieure en Belgique. Rapport présenté aux chambres législatives le 6 avril 1843, par M. Nothomb. minisire de l'intérieur ( Pièce» justificatif es , u- partie).

HISTOIRE DE L INSTRUCTION PUBLIQUE. i&î

les halles, le jardin des plantes, le vicum (cabinet de physique), le théâtre anatumique et le laboratoire de chimie, échappèrent à cet acte entaché de spoliation et de vandalisme.

Par le coup d'État du 18 fructidor an v (3 août 1797), le directoire était rentré dans le gouvernement révolutionnaire, un peu mitigé; après avoir décimé par la déportation les conseils législatifs et compris dans cet acte d'ostracisme deux de ses membres, le pouvoir chercha partout ses ennemis pour les atteindre et les frapper. Le plus grand défaut du plan d'éducation conçu par Daunou, était l'absence de gradation entre les écoles primaires et les écoles centrales; les cours que l'on faisait dans celles-ci étaient au-dessus de la portée d'un grand nombre d'élèves; aussi n'avaient-elles pas obtenu tout le succès que la législature avait espéré. Les adversaires du gouvernement n'avaient pas tardé à profiter de cette faute; à côté des écoles nationales, ils avaient ouvert un grand nombre d'écoles ou pensionnats particuliers. Ces maisons étaient rapidement parvenues à un assez haut degré de prospérité , et dans plusieurs , on inspirait aux élèves des principes monarchiques «n opposition avec le gouvernement existant Le directoire avait déjà exigé (27 brumaire an vi) que tous les citoyens qui solliciteraient des places dans les administrations publiques justifieraient, s'ils n'étaient pas mariés, qu'ils avaient fréquenté les écoles nationales; et s'ils étaient mariés, qu'ils y envoyaient leurs enfants. Le 7 pluviôse, voulant intimider ces instituteurs qui faisaient filtrer dans les veines de là jeunesse le poison du royalisme, il prit un autre arrêté par lequel il plaça toutes les maisons d'éducation sous l'inspection des administrations municipales ; enjoignit à celles-ci de les visiter une fois au moins chaque mois, à des époques imprévues, et d'examiner si on y enseignait les droits de l'homme et la constitution ; il leur accordait le droit d'en

' Voy. Dubaï Hist de l'université, t. Il, chap. VIII.

254 UIST01RE de l'instruction publique.

ordonner, lorsqu'elles le jugeraient nécessaire, la suspension, et même la clôture.

Le consulat, personniûé dans Bonaparte, continua l'œuvre du directoire, mais avec plus d'intelligence, plus de dignité. Celui qui s'était annoncé au monde comme César conduisait d'une main ferme la révolution au port où il voulait la faire aborder; la pacification des partis, la tolérance religieuse, le retour de l'ordre et la création du système administratif, l'activité donnée au commerce et à l'industrie, changèrent en peu de temps la face de la république. Au milieu de ses travaux, Bonaparte n'oubliait pas l'instruction. A côté des écoles centrales, il existait, à Paris, un autre établissement public qui s'était élevé du milieu des ruines des anciens collèges : c'était le Prytanée, appelé d'abord collège de l'Égalité, et auquel on avait affecté les bâtiments du collège Louis ie Grand. Des. élèves boursiers, tous fils de militaires, étaient seuls admis dans cel établissement. Sur le rapport de Lucien Bonaparte, ministre de l'intérieur, le gouvernement résolut de donner à cette institution une base plus large, et d'en faire le chef-lieu des collèges qu'il se proposait d'établir, pour remplir les lacunes que présentait la loi de Daunou. Un arrêté des consuls, du i" germinal an vin (2-2 mars 1800), divisa le Prytanée en quatre grands collèges, soumis à la même administration, et qui devaient être placés, le premier, dans le local du collège Louis le Grand, le second à Fontainebleau, le troisième à Versailles ( Saint-Cyr), le quatrième à Saint-Germain ». Dans chacun de ces collèges, on créa cent places d'élèves entretenus par le gouvernement, et cent places d'élèves libres, payant à Paris une pension do 900 francs, et dans les trois autres villes, une pension de 800 fr. Les élèves étaient divisés en deux sections, composées des enfante au-dessus et au-dessous de douze ans. L'instruction était

1 Un arrêté postérieur (10 germinal an vin), établit à Bruxelles un cinquième collège. |

U1ST01RE DK L'INSTRUCTION PUBLIQUE. 25ii

commune à tous dans la première section ; dans la seconde, elle variait suivant que les jeunes gens se destinaient à la carrière civile ou militaire. Dans l'une, on faisait apprendre les humanités, la rhétorique, la philosophie; dans l'autre, les sciences mathématiques; à toutes les deux, les langues allemande et anglaise, le dessin, les armes, la danse. Une sixième section du Prytanée fut établie plus tard à Compiègne, pour trois cents élèves spécialement destinés aux arts industriels; ceux-ci ne pavèrent qu'une pension de 500 francs. < l.a discipline de ces établissements était essentiellement militaire. Le tambour fut prescrit comme signal de tous les exercices. Les quartiers delèves étaient formés en compagnies, composées chacune d'un sergent , de trois caporaux et de vingt et un fusiliers. Un instructeur était chargé d'apprendre aux élèves le maniement des armes et les manœuvres de l'infanterie. Un dépôt d'armes était établi dans chaque collège. S'il arrivait quelque événement intéressant pour la nation et le gouvernement, il en était fait lecture au dîner »

De son côté, le corps législatif voulut aussi, en présentant des projets d'organisation générale, suppléer au silence que la nouvelle constitution de l'an vin, imposée à la république après le t8 brumaire, avait gardé sur l'instruction. Chaptal ■ se rendit alors l'organe des hommes qui voulaient substituer la liberté d'enseignement au monopole exclusif revendiqué par l'État. < L'autorité, disait-il au corps législatif en l'an ix, l'autorité n'a « que le droit d'exiger de celui qui exerce la profession d'in-

» Tableau historique de l'instruction secondaire en France, par

• Né à Nosarel (Lozère), en 1750, morl en 1S32. Cliaptal ne fut pas seulement un des plus habiles chimistes de notre époque, mais aussi un homme d'État fort distingué. Il fut successivement membre du conseil d'État, ministre de l'intérieur, sénateur, pair du royaume. Dès Tannée 1787, les États de Languedoc avaient obtenu pour Chaptal, alors professeur de chimie à Montpellier, le cordon de Saint-Michel et des lettres de noblesse.

HISTOIRE de l'instruction publique.

c sliluleur les obligations qu'elle impose à tous les citoyens f dévoués à une profession quelconque; elle a sur lui une sur-

< veillance qui doit être d'autant plus active, que l'exercice de « celte profession intéresse plus essentiellement la morale puc blique; là se bornent tous ses pouvoirs. S'il en était autre- « ment , quelles affreuses conséquences ne verrions-nous pas « en dérouler? Le gouvernement, maître absolu de l'instruc-

< tion, pourrait, tôt ou tard, la diriger au gré de son ambit tion ; ce levier, le plus puissant de tous, deviendrait peu t - « être dans ses mains le premier mobile de la servitude. > Au surplus, Chaptal classait l'instruction publique en trois degrés, occupés par des écoles municipales, communales .et spéciales, cl desservies par des maîtres d'école, des instituteurs, et des professeurs. Les premières devaient donner l'instruction élémentaire; les secondes avaient pour but de remplacer les collèges, et les troisièmes étaient divisées en dix catégories renfermant les écoles de médecine, d'art vétérinaire, de législation, d'agriculture, d'arts mécaniques et chimiques, de beauxarts, de musique, d'iiisloire naturelle, de littérature et de sciences, de langues vivantes. Ce projet, qui avait pour base la liberté d'enseignement, ne plut guère à Bonaparte, qui entrevoyait déjà le moment où il saisirait le sceptre; aussi Fourcroy fut-il chargé d'en préparer un autre, qu'on devait soumettre à la discussion du corps législatif et du tribunal. Bonaparte accomplissait alors un grand acte politique ; en signant le concordat (le 15 juillet 4801), il rattachait la république à l'Église romaine, dont elle était séparée depuis dix ans; il reconnaissait solennellement que la religion était la première des garanties sociales. En même temps il interrogeait les conseils généraux des départements sur l'état moral du peuple ; et les résultats de cette enquête furent communiqués au corps législatif par Portails, le 15 germinal an x (6 avril 1802). C'était un affligeant tableau : c II est temps, dit Portalis, que les théories se taisent » devant les faits. Point d'instruction sans éducation, et point

HISTOIRE DE l.'lNSTRl ÎCTIOM PUBLIQUE. 2.'»7

t d'éducation sans morale el sans religion. Les professeurs ont « enseigné dans le désert, parce qu'on a proclamé imprudem- « ment qu'il ne fallait pas parler de religion dans les écoles, c L'instruction est nulle depuis dix ans. Il faut prendre la reli- « gion pour base de l'éducation. Si l'on compare ce qu'est « l'éducation avec ce qu'elle devrait être, on ne peut s'em- « pécher de gémir sur le sort des générations présentes et < futures, i

Malgré ce solennel avertissement, il ne fut pas encore question de I éducation religieuse de la jeunesse dans le nouveau projet de loi, élaboré par Fourcroy et décrété le il floréal an x (!" mai 1802;. Cette loi divisait les établissements d'instruction en quatre catégories : les écoles primaires, les écoles secondaires, les lycées et les écoles spéciales. Les écoles primaires, dont les maîtres étaient logés par les communes et rétribués par les parents, se trouvaient placés sous la surveillance spéciale des autorités locales. On considérait comme école secondaire toute école, établie |>ar des communes ou tenue par des particuliers, dans laquelle on enseignait les langues latine et française, les premiers principes de la géographie, de l'histoire el des mathématiques; aucune école de ce genre ne pouvait s'ouvrir sans une permission du gouvernement, qui, du reste, venait au secours des communes par la roncession d'un local, et par la distribution de places gratuites dans les lycées aux meilleurs élèves de chaque département. I^s lycées étaient destinés à remplacer les écoles centrales : on y devait enseigner les langues anciennes, la rhétorique, la logique, la morale, et les sciences mathématiques et physiques; le nombre des professeurs ne pouvait jamais être au-dessous de huit, et le premier consul se réservait la nomination du proviseur, du censeur et du procureur, formant le conseil d'administration. ^ De nouvelles écoles spéciales devaient être établies, au nombre de dix pour le droit, de six pour la médecine. Six mille quatre cents bourses fuient créées dans les lycées et les écoles spe-

258 HISTOIRE DE L'INSTRUCTION PURMOtE.

ciales pour les enfants des fonctionnaires publics, civils et militaires, qui auraient bien mérité de la patrie, et pour les élèves des écoles secondaires qui les auraient obtenues au concours.

Fourcroy, nommé directeur de l'instruction publique, fut chargé de l'exécution de la loi dont il était l'auteur. • Par ses soins, dit M. Dubarle ', on vit bientôt se coordonner toutes les parties que renfermait le vaste ensemble de l'instruction publique. En peu de temps, plus de trois cents collèges, près de trente lycées, s'ouvrirent pour recevoir une jeunesse nombreuse. Une multitude de règlements , d'arrêtés relatifs aux écoles de droit, de médecine, de théologie, aux traitements des professeurs, à l'enseignement et à la discipline des lycées, des maisons particulières d'éducation, furent rendus et attestèrent ses talents administratifs. » La Belgique aussi ne tarda pas à être dotée des nouveaux établissements créés par la loi du 11 floréal. Les diverses écoles centrales furent successivement fermées et remplacées par des lycées, à Liège», à Bruxelles », à Gand et à Bruges * ; dans quelques villes importantes, on établit en même temps des écoles secondaires com- "munales, et dans d'autres localités, on transforma plusieurs maisons d'éducation en écoles secondaires particulières. L'organisation des écoles primaires ne fut pas totalement négligée; enfin, un grand nombre de communes possédèrent bientôt des institutions analogues ù leur importance et à leurs besoins. Lors de la discussion du projet de Fourcroy au tribunal, la voix de Daru s'était élevée pour signaler la nécessité d'introduire l'enseignement religieux dans l'école. « Je pense, disait-il, qu'une « omission si importante détruirait les espérances que la loi t qui vous est présentée permet de concevoir. Dans l'état

' Histoire de l'université de Paris, t. n, chap. vm.

* Arrêté du 24 vendémiaire an XI, 16 octobre 1802. 1 Arrêté du 27 frimaire an xi, 18 décembre 1802.

* Arrêté du 50 fructidor an xi, 17 septembre 1803.

« ictuel de la législation, il rae parait impossible de retrancher « entièrement la religion de l'instruction publique. Je dis plus, t j'avoue que, quel que fût 1 état de la législation, je ne cont cevrais pas une éducation qui ferait abstraction de toutes les « idées religieuses. Cette omission paralyserait l'instruction • elle-même. Elle serait injuste pour les enfants, etîrayante « pour les pères; elle serait impolitique, c'est-à-dire dange- « reuse pour l'État. » Malgré ce noble plaidoyer en faveur d'une éducation religieuse, le projet ne fut pas changé; cependant, le premier consul fil de sérieuses réflexions, car, six mois après, dans 1e décret portant organisation de l'enseignement , il fut ordonné qu'un aumônier serait attaché à chaque lycée. D'autres faits prouvent aussi que Bonaparte partageait les idées de Portalis et de Daru. Quelques mois après avoir été nommé consul à vie, il fit un voyage en Belgique (1803); et pendant son séjour à Bruxelles, il ne manqua pas de visiter le lycée récemment établi dans cette ville, t Les principales questions du premier consul, dit un écrivain de l'époque ', portèrent sur les diverses pratiques religieuses qu'il désire voir introduites dans tous les établissements d'instruction publique. Il insista sur la nécessité d'attacher un chapelain à chaque lycée, et de faire réciter aux élèves avec un respectueux recueillement les prières du matin et du soir. »

Le 18 mai 1804, la république s'écroule; Napoléon Bonaparte est salué du titre d'empereur. Mais le maître de la France régénérée ne peut ceindre paisiblement la couronne; pour tenir l'Occident sous sa main, il est forcé de détruire l'empire germanique à Austerlitz, de démembrer la Prusse à léna, d'intimider par des victoires fabuleuses les vieilles dynasties de l'Europe. Puis il reprend haleine; et « le (jrand empire s'élève

• Foyage du premier consul à Bruxelles (an xi), p. 157. — Bonaparte était accompagné dans cette visite du troisième consul, du ministre de l'intérieur, du sénateur longe et du préfet de la llyle.

260 HIST01IU DE l/lfiSTKUCTIO» PUBLIQUE.

uu dedans avec son système d'administration, qui remplace le gouvernement des assemblées ; ses cours spéciales, ses lycées, où l'éducation militaire est substituée à l'éducation républicaine des écoles centrales ; sa noblesse héréditaire , sa discipline civile, qui rend la France entière obéissante au mot d'ordre comme une armée ; au dehors , avec ses .royaumes secondaires, ses États confédérés, ses grands fiefs et son chef suprême » Au milieu de ses conquêtes, Napoléon -n'avait pas détourné son attention de l'instruction publique. De 1804 à 1806, il s'en était occupé activement en complétant l'organisation des établissements institués sous le consulat; eh fondant des prix décennaux pour les auteurs des meilleurs ouvrages de science, de littérature cl d'art; en organisant régulièrement les écoles de droit; eu créant, en faveur de la classe populaire, des écoles d'arts et métiers sur les diverses parties du vaste territoire de l'empire.

Ce fut un décret impérial du 21 septembre 1804 qui organisa les écoles de droit, instituées par la loi du 22 ventôse au xii. Douze villes de l'empire obtinrent une pareille institution; l'école de Bruxelles, créée en 1806, était sous la surveillance d'un inspecteur général \ qui avait également dans son ressort Coblentz et Strasbourg. Près de chaque école de droit , il y avait : l u un conseil de discipline et d'enseignement; 2" un bureau d'administration. \m conseil de discipline et d'enseignement devait être composé de magistrats et de jurisconsultes anciens ou en exercice, nommés par le gouvernement, et dont le nombre ne pouvait excéder douze, non compris le directeur de l'école, qui y avait séance \ Le préfet du département, le

' Mignel, Hiêt. de la rèrolution française, chap. xv. ' H. Beyls.

1 Voy. le Rapport présenté aux chambres législatives, le 0 avril 1845, par M. le minisire de l'intérieur. — Le conseil de perfectionnement et de discipline près de l'école de droit de Bruxelles était composé de MM. Waulelée. Michaux, Latteur. de Kersmakers. de Brouckere, Malfroid, Di Marli-

histoire: de l iisstkictiom pibmqik.

doyen d'honneur, le maire de la ville, un des professeurs à tour de rôle , el un des membres du conseil , formaient le bureau d'administration. Les étudiants n étaient admis dans les écoles dé droit qu'à l'âge de 16 ans. Les matières d'enseignement, partagées entre cinq professeurs et. deux suppléants, étaient: le droit civil français, dans l'ordre établi par le code civil, les éléments du droit naturel et du droit des gens, et le droit romain dang ses rapports avec le droit français ; le droit public français, el le droit civil dans ses' rapports avec l'administration publique; la législation criminelle et la procédure civile et criminelle. 11 y avait trois grades, le grade de bachelier, celui de licencié, et celui de docteur.

Dès l'année précédente, le préfet du département de la Dyle (M. Chabaut) avait réorganisé l'école de médecine, de chirurgie et d'accouchement qui existait à Bruxelles pour les officiers de santé et pour les sages-femmes '. Les cours furent rendus graluits, et l'enseignement comprit les matières suivantes : l'anatomie, la physiologie, la pathologie interne et externe, l'hygiène, la médecine opératoire, les bandages, les accouchements, les maladies des femmes et des enfants, la matière médicale et la chimie pharmaceutique. La destination définitive de l'école de médecine de Bruxelles fut ensuite fixée par le décret impérial du 2 juillet 1800, qui ordonna l'établissement de cours pratiques de médecine, de chirurgie et de pharmacie, spécialement pour l'instruction des officiers de santé, dans les hospices de malades de Bruxelles, Gand et Amiens.

Napoléon préludait par des règlements administratifs à des mesures plus importantes. Lui aussi, la dernière et la plus haute personnification du mouvement social de 89, avait son plan qu'il voulait adapter à l'empire, comme Talleyrand avait.

nelli, Meeus. Buclié, Beyens, Van Goblalschro) -, directeur de l'école, el van Bavière, secrétaire général.

Voy. le Rapport cité ci-dessiiv

voulu soumettre au sien la monarchie constitutionnel le de 1791 , comme liepelletier avait son projet pour régler les fureurs démagogiques de 1793. Chef d'une dynastie nouvelle, Napoléon voulait façonner lui-même la jeunesse, afin de donner pour base à son trône le dévouement des nouvelles générations.

• Il n'y aura pas d'état politique fixe, disait-il au conseil d'État, « s'il n'y a pas un corps enseignant avec des principes fixes. « Tant qu'on n'apprendra pas, dès l'enfance, sjl faut être « républicain ou monarchique, catholique ou irréligieux, i l'État ne formera pas une nation. — Les pieds de ce grand t corps seront dans les bancs du collège, et sa tête dans le « sénat. — Il faut imiter dans le corps enseignant la classificai tion des grades militaires. — C'est l'ordre civil qu'il faut - constituer en France; il n'y a eu jusqu'à présent dans le . monde que deux pouvoirs, le .militaire et l'ecclésiastique. « — Je sens que les jésuites ont laissé, sous le rapport de l'en-

• seignement, un très-grand vide; je ne veux pas les rétablir, « mais je me crois obligé d'organiser l'éducation de la générat tion nouvelle, de manière à pouvoir surveiller ses opinions « politiques et morales. C'est mon but principal, dans l'élablis- « sèment d'un corps enseignant '. » Ce fut encore Fourcroy que Napoléon chargea de préparer un projet pour la formation d'une nouvelle université. Fourcroy élabora un plan en 122 articles; mais, après neuf rédactions successivement discutées dans le conseil d'État , Napoléon décida qu'on se bornerait à porter un décret sommaire en trois articles, créant Vuniversité impériale, et que le corps législatif serait chargé, dans sa session de 1810, de procéder à l'organisation même. En conséquence, le 10 mai 180(5, fut promulgué le décret portant formation d'une université pour tout l'empire. En présentant ce projet au corps législatif, Fourcroy laissa deviner le but que

' Ces paroles de Napoléon oui Hè recueillies par M Pelel (de la Lojère). faisait alors partie du conseil d'État.

HISTOIRE DE l/lîiSTRIT.TIOPI PUBLIQUE.

SB

l'empereur voulait atteindre par l'adoption de cette nouvelle loi. « De quelle importance n'est-il pas pour le gouvernement, « disait-il, de voir croître et élever sous ses yeux ces jeunes t plantes, l'espoir de la patrie; de les réunir dans des enceintes « où leur culture soit confiée à des mains habiles' et pures; où t le mode d'éducation reconnu pour le meilleur joigne à cet « avantage celui d'être uniforme pour tout l'empire; de donner « les mêmes connaissances, d'inculquer les mêmes principes à c des individus qui doivent vivre dans la même société, ne faire t en quelque sorte qu'un seul corps , n'avoir qu'un même t esprit, et concourir au bien public par l'unanimité des sent timents et des efforts?» Le corps législatif s'empressa d'adopter le décret; mais là se borna son intervention; malgré les promesses solennelles du chef de l'État, il ne fut pas appelé à donner son avis sur le projet d'organisation définitive. Ce deuxième décret fut l'œuvre combinée de Fourcroy, qui le recommença plus de vingt-trois fois; du conseil d'État , qui modifia trois fois encore la rédaction du directeur de l'instruction publique; et enfin de Napoléon, qui avait donné l'idée de cette forte organisation, et qui lui-même mit la dernière main à ce grand acte.

Le décret d'organisation de l'université impériale porte la date du 17 mars 1808' ; une analyse succincte fera connaître les bases fondamentales et les rouages de ce grand corps.

L'enseignement public, dans tout l'empire, était confié exclusivement à l'université.

Aucune école, aucun établissement quelconque d'instruction ne pouvait être formé hors de l'univer%ité impériale , et sans l'autorisation de son chef \

1 Voy. la Note, à la fin de l'ouvrage.

1 Dans son admirable tableau où il nous montre Napoléon au conseil d'État, Cormenin fait connaître en ces termes les projets de l'empereur sur l'éducation : ■ Il voulait que chacun ne fût pas libre de lever une hou-

âfti HISTOIRE DE l/lKSTRUCTION PUBLIQUE.

Nul ne pouvait ouvrir d'école , ni enseigner publiquement , sans être membre de l'université impériale , et gradué par l'une de ses facultés. Néanmoins l'instruction dans les séminaires dépendait des archevêques et évéques, chacun dans son diocèse.

L'université était composée d'autant d'académies qu'il y avait de cours d'appel. Les écoles appartenant à chaque académie étaient placées dans l'ordre suivant : 1 Les facultés, pour les sciences approfondies, et la collation des grades ; 2° les lycées, pour les langues anciennes, l'histoire , la rhétorique, la logique, et les éléments des sciences mathématiques et physiques; 3° les collèges (écoles secondaires communales) , pour les éléments des langues anciennes, et les premiers principes de l'histoire et des sciences; 4° les institutions , écoles tenues par des instituteurs particuliers, où l'enseignement se rapproche de celui des collèges; 5° les pensions, pensionnats, appartenant à des maîtres particuliers, et consacrés à des études moins fortes que celles des institutions; 6° les petites écoles primaires, où l'on apprend à lire, à écrire, et les premières notions du calcul.

Il y avait cinq ordres de facultés : les facultés de théologie, de droit, de médecine, des sciences, et des arts. Les grades ne pouvaient être obtenus qu'en subissant des examens et des actes publics qui garantissaient la capacité des récipiendaires.

La hiérarchie universitaire se composait de 19 rangs, depuis le maître d'étude jusqu'au grand maître. Ces rangs étaient de Jeux sortes , les rangs d'administration et les rangs d'enseignement; ils suivaient la gradation suivante :

* tique d'instruction comme on lève une boutique de drap ; que l'unité « despotique du gouvernement passât dans les lycées; qu'une corporation

- de jésuites laïques fît l'éducation morale et politique du peuple, et rap- .. portât tout à l'empereur ; que l'enseignement de la religion napoléo-

- nienne commençât au berceau ; que l'on enfonçât les esprits dans l'his- « toire de la vieille Gaule ; que les professeurs eussent leur prise d'habit en

• épousant l'université, comme jadis les moines épousaient l'Église.» Livre «les Orateurs, par Timon (édit. de Bruxelles), p. 140.

d'adiinistkation.

I" Le grand mailre.

2" Le chancelier.

3° Le trésorier.

4« Les conseillers à vie.

5« Les conseillers ordinaires.

fio Les inspecteurs de l'université

7" Les recteurs des académies.

8« Les inspecteurs des académies.

9» Les doyens des facultés.

1,0 ^ Proviseurs K 1î" Les censeurs '

14» Les principaux des collèges.

I7o Les chefs d'institution.

18o Les maîtres de pension.

Les professeurs des facullés.

Les professeurs des lycées.

Les agrégés.

Les régents des collèges

Les maîtres d'éludé.

Les frère» des écoles chrétiennes pouvaient être brevetés ut encouragés par le grand maître ; mais celui-ci avait le droit de viser leurs statuts intérieurs, il devait en outre les admettre au serment, leur prescrire un habit particulier, et faire surveiller leurs écoles. Après s'être soumis à ces conditions, les supérieurs de la congrégation pouvaient être déclarés membres de l'université

■ Les statuts fondamentaux des frères furent soumis à l'approbation du grand maître, en 1809. Voici les principaux articles de cette règle .-

Art. 1«\ L'institut des frères des écoles chrétiennes est une société dans laquelle ou fait profession de tenir les écoles gratuitement. La fin de cet

Toutes les écoles de l'université devaient prendre pour base de leur enseignement : 1° les précepte* de la religion catholique; 2" la fidélité à l'empereur, à la monarchie impériale, dépositaire du bonheur des peuple*, et à la dynastie napoléonienne, conservatrice de l'unité de la France, et de toutes les idées libérales proclamées par les constitutions ; 3° l'obéistance aux statuts du corps enseignant, qui ont pour objet l'uniformité de Vin-

institut est de donner une éducation chrétienne aux enfants, et c'est pour ce sujet qu'on y tient les écoles, afin que les enfants étant sous la conduite des maîtres depuis le malin jusqu'au soir, ces maîtres puissent leur apprendre à bien vivre, en les instruisant des principes de notre sainte religion, en leur inspirant les maximes chrétiennes, et leur donnant ainsi l'éducation qui leur convient. — I. L'esprit de l'institut est un esprit de foi qui doit engager ceux qui le forment à attribuer tout à Dieu, et à ne rien faire que dans les vues de Dieu, et en conformité parfaite à ses ordres et à sa volonté. — 3. L'institut est gouverné par un supérieur général, lequel est perpétuel. Il a pour adjoints deux assistants qui sont son conseil et l'aident à bien gouverner; ils demeurent dans la même maison que lui, assistent à ses conseils, lui prêtent la main quand il est nécessaire, même pour répondre aux lettres qu'il reçoit. - 4. Le supérieur général est élu au scrutin par les suffrages secrets des directeurs assemblés des principales maisons; ils élisent de la même manière les deux assistants, lesquels restent en place dix ans et peuvent être continués. — 5. Le supérieur général peut être déposé, mais seulement par le chapitre général , et pour des causes extrêmement graves. — 6. Le chapitre général se compose de trente des plus anciens frères ou directeurs des principales maisons. Ils s'assemblent de droit tous les dix ans, à moins qu'il ne soit jugé nécessaire de convoquer une assemblée extraordinaire. — 7. Les maisons particulières sont gouvernées par des frères directeurs qui sont trois ans en place, à moins que, pour de justes causes, il ne paraisse plus convenable au supérieur général ou à ses assistants de diminuer ou de proroger ce temps. — 8. Le supérieur général nomme des visiteurs ; ils sont aussi trois ans en place, et font leurs visites une fois par an ; ils exigent des directeurs un compte de la recelte et de la dépense ; et, aussitôt que la visite est finie, ils font au supérieur général leur rapport de ce qu'il faudrait corriger dans chaque maison. — 9. Aucun des frères ne peut être prêtre, ni prétendre à l'étal ecclésiastique, porter le surplis, ni faire aucune fonction dans l'église : mais, tout entiers

HISTOIRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE. âf»7

*tr nction , et qui tendent à former, pour l'État, des citoyens attachés à leur religion, à leur prince, à leur patrie et à leur famille. Les professeurs {le théologie étaient tenus, en outre, de $e conformer aux dispositions de l'cdit de 1682, concernant les quatre propositions contenues en la déclaration du clergé de France de

Les membres de l'université devaient également obéissante

à leur vocation, ils vivent dans le silence, dans la retraite, et dans la plus entière fidélité à leurs devoirs. — 10. Us s'attachent à leur institut par les trois vœux simples de religion, qu'ils ne font d'abord que pour trois ans, ainsi que par le voeu de stabilité et par celui d'enseigner gratuitement les enfants. Ces vœux durent autant qu'ils n'en sont pas dispensés ; ils peuvent en être dispensés par le pape — 1 1 . Ils ue sont admis à faire les vœux, même de trois ans, qu'après avoir été au moins deux ans dans l'institut, et s'y être éprouvés, un an dans le noviciat; à l'école, un pareil temps. — 19. Us ne sont reçus à les faire qu'après les plus sévères informations; et ils le sont à la majorité absolue des voix, par les frères profès de la maison où ils se trouvent.— 13. Les frères seront admis, autant qu'il se pourra, à l'âge de seize ou dix-sept ans; mais, en ce cas, ils renouvelleront leurs vœux tous les ans, jusqu'à ce qu'Usaient atteint l'âge de vingt-cinq ans accomplis. — 14. On renverra tout sujet qui se conduirait mal, mais on ne le fera que pour des causes très-graves, qui seront jugées telles par le chapitre général des frères, et vérifiées à la pluralité des suffrages — 15. Il en sera de même pour ceux qui demanderaient à sortir de la maison et à obtenir dispense de leurs vœux.— 16. Les frères ne s'établissent dans les diocèses que du consentement des évèques, et y vivent sous leur autorité, pour le gouvernement spirituel ; et sous celle des magistrats des lieux, pour tout ce qui

concerne le civil — Pour obtenir le visa du graud maître, les frères

durent s'engager :

1<> A substituer à l'art. 10 les dispositions suivantes : » Us s'attacheront à leur institut par les trois vœux simples de religion, ainsi que par le vœu de stabilité et par celui d'enseigner les enfants : ils se conformeront, pour leurs vœux, à ce qui est statué à cet égard par les lois de l'empire ; * 2" à supprimer dans l'art, il, après ces mots, il» seront admis à faire leur» vœux, les mots même de troi» an»; et dans l'art. 13 tout ce qui suit ces mots ; Le» frères seront admis, autant qu'il se pourra, à l'âge de seize ou dix»ept an». -

HISTOIRE DE l'iHSTRUCTIOH PUBLIQUE.

grand maître , qui pouvait leur imposer des peines disciplinaires, dont la plus forte était la radiation du tableau de l'université. Au grand mailre appartenait la nomination à toutes les places.

Le conseil de l'université, divisé en cinq sections, était charge de s'occuper de l'état et du perfectionnement des études , de l'administration et delà police des écoles, de leur comptabilité, du contentieux , et des affaires du sceau de l'université. Son concours était aussi nécessaire pour infliger la peine de la radiation du tableau.

I^s proviseurs, censeurs des lycées, les principaux et régents des collèges , les maîtres d'étude , étaient astreints au célibat et à la vie commune *. Les professeurs des lycées pouvaient seuls être mariés, à la condition qu'ils logeraient hors de l'établissement.

L'École normale établie par la Convention , et que la négligence du gouvernement avait laissée tomber, étajt rétablie; trois cents jcuucs gens, choisis chaque année dans les lycées par les inspecteurs, y seraient formés à l'art d'enseigner les lettres et les sciences; leur cours d'études devait durer deux ans.

L'université, pour faire face à toutes les charges qui devaient peser sur elle, fut dotée d'abord de quatre cent mille francs de rente sur le grand-livre ; un décret postérieur (i i décembre 1808) lui adjugea les biens restés disponibles de tous les anciens établissements d'instruction publique. Elle comprit encore dans ses revenus les rétributions payées pour obtenir des grades dans les trois facultés de théologie, des lettres et des sciences, et le dixième de celles payées dans les facultés de droit et de médecine ; plus, un vingtième sur le prix de la pension de tous

• Napoléon lui-même, voulant surtout une corporation, avait pensé qu'il fallait adopter le célibat jusqu'à une époque déterminée. Toutefois l'art. 101. qui prescrivait celte disposition, ne larda point à tomber en désuétude.

HISTOIRE Lh L'INSTRUCTION PUBLIQUE. $>!)

les élèves , dans I étendue de l'empire ; et enfin un droit de sceau pour les diplômes, brevets, permissions d'enseigner, qui s'élevait , à l*aris , jusqu'à six cents francs , et qui devait être renouvelé tous les dix ans. *

Fourcroy, qui avait tant coopéré à l'achèvement de ce vaste système, ne reçut pas le prix que méritaient ses services; comme ses principes républicains portaient ombrage à Napoléon , la dignité de grand maitre de l'université fut conférée à M. de Fontanes '.

L'instruction fut réorganisée en Belgique, comme dans toutes les autres dépendances de l'empire, d'après les règles déter- ' minées par le décret du 17 mars 4808. Bruxelles devint le cheflieu d'une académie, qui comprit dans son arrondissement les départements de la I)yle, de l'Escaut , de la Lys, de Jemmapes, et des Deux-Nèthes. La faculté de droit existait déjà ; on lui adjoignit une faculté de sciences mathématiques et physiques, et une faculté de lettres. Les trois lycées de Bruxelles,, de Gand et de Bruges furent maintenus; quatorze écoles secondaires furent érigées en collèges dans les villes de Nivelles, Tirlemont, Louvain, Ypres, Courtrai, Menin, Fumes, Mons, Tournai, Antoing, Anvers, Turnhout et Malines; neuf autres écoles s'élevèrent sous le nom d'institutions, et quarante-sept sous celui de pensions; plus tard, de nouveaux collèges furent encore créés à Bruxelles, Ath, Binche, Charleroi, Enghien-, Soignies, Alost, Audenarde, Poperinghe, Ypres; enfin, le nombre des écoles situées dans le ressort de cette académie s'éleva jusqu'à quatre-vingt-quatre Le département

' Né à Niort en 1761, mort à Paris en 1821. Il fut successivement journaliste, professeur de belles-lettres à l'école centrale des Quatre-Nations, membre et président du corps législatif, grand maitre de l'université, sénateur, pair du royaume en 1814, enfin membre du conseil privé en 1815. Nous ne disons rien des ouvrages poétiques de Fontanes : qui ne connaît pas le Ferger et la Journée des morts ?

' Voy. le Mémoire de M. Raingo *«/ les changements opérés dans l'instruction publique depuis Marie- Thérèse, etc.

270 HISTOIRE DE l/ INSTRUCTION PUBLIQUE.

île Satnbre-et-Meuse appartint à une seconde académie instituée à Liège, laquelle comprit en outre les départements de l'Ourlhe, de la Roer et de la Meuse-Inférieure. L'ancien lycée de Liège fut conservé ; des collèges s'élevèrent successivement dans les villes de Maestricht , Venloo , Saint-Trond , Huy Hervé, Verviers, Nu mur, Hassell, Ruremonde; enfin quinze établissements furent maintenus avec le titre de pensionnats. Le département des Forêts, ayant été compris dans le ressort de l'académie de Metz , n'eut qu'un établissement d'une certaine importance: le collège de Luxembourg; quinze autres écoles, érigées successivement , portèrent le titre d'institutions ou de pensionnats.

La création de l'université , il faut bien le reconnaître, donna une forte impulsion aux études. Des milliers d'élèves affluaient dans les écoles impériales ; et leurs portes, qui s'ouvraient pour recevoir les enfants des familles les plus opulentes, n'étaient pas pour cela fermées aux fils des citoyens peu fortunés '. En effet, cent cinquante bourses étaient attachées à chaque lycée ; elles devaient récompenser les services des pères, et permettre aux enfants d'acquérir une éducation qui les mit à même d'être un jour utiles à leur patrie.

C'est ainsi que Napoléon restait fidèle aux principes de 1790, en attirant dans les écoles les pauvres comme les riches. De républicaine, la société était redevenue monarchique; mais cependant on n'avait pas relevé ces barrières infranchissables qui autrefois séparaient les diverses castes; la fortune et les honneurs composaient le lot de tous ceux qui se distinguaient par leurs Ira vaux, par leur dévouement, par leur héroïsme; tous les élèves confondus sur les bancs d'un lycée pouvaient rêver un bâton de maréchal de l'empire ou un siège au conseil d'État \

* Voy. M st. de l'université, par Dubarle, l. u, cliap. ix.

* On ne peut cependant louer sans restriction la discipline tout à fait militaire imposée aux lycées. «L'université est chargée de façonner la pensée de l'écolier; on l'élève au bruit du tambour, il fait l'exercice comme un

HISTOIRE I>K LINSTRl'CTION PI BLIOl R.

L'université, ù cette époque du moins, portait l'empreinte du génie éminemment pratique de Napoléon ; elle devait former des hommes d'action , destinés à se mêler plus tard au mouvemenl de la vie publique.

L'université impériale avait peut-être sous ce rapport un avantage sur les écoles des autres pays. M™" de Staël , écrivant sur les universités allemandes en 4840, remarque qu'elles ne pouvaient donner aux jeunes gens qu'une instruction en quelque sorte stérile : c Tout le nord de l'Allemagne, dit-elle, est rempli d'universités les plus savantes de l'Europe. Dans aucun pays, pas même en Angleterre, il n'y a autant de moyens de s'instruire et de perfectionner ses facultés. A quoi tient donc que la nation manque d'énergie , et qu'elle paraisse en général lourde et bornée, quoiqu'elle renferme un petit nombre d'hommes peut-être les plus spirituels de l'Europe? C'est à la nature du gouvernement, et non à l'éducation, qu'il faut attribuer ce singulier contraste. L'éducation intellectuelle est parfaite en Allemagne, mais tout s'y passe en théorie : l'éducation pratique dépend uniquement des affaires; c'est par l'action seule que le caractère acquiert la fermeté nécessaire pour se guider dans la conduite de la vie... Il y avait de l'indépendance et même de l'esprit militaire parmi les étudiants, et si en sortant de l'université ils avaient pu se vouer aux intérêts publics, leur éducation eût été très-favorable à l'énergie du caractère : mais ils rentraient dans les habitudes monotones et casanières qui dominent en Allemagne, et perdaient par degrés l'élan et la résolution que la vie de l'université leur avait inspirés; il ne leur en restait qu'une instruction très-étendue*. 1 Lorsque l'empire fondé par Napoléon s'approcha de son déclin , les liens administratifs se relâchèrent , et la prospérité

soldai; le lycée est un véritable régiment; on y voit des fusils, des grades... Ce tableau, qui appartient à M. Capefigue (l'Europe pendant le consulat, etc., t. îx), ne peut plaire à tout le monde. • De l'Allemagne, chap. xvm.

des écoles , surtout en Belgique, diminua sensiblement. Vers 1814, l'académie de Liège était supprimée; les lycées de Gand et de Bruges étaient désorganisés ; enfin , un grand nombre de collèges ou écoles secondaires se trouvaient dans un état pitoyable.

Quant à l'instruction primaire, elle n'avait jamais atteint dans les écoles de la Belgique cette perfection que lui avait donnée dans la Suisse allemande la méthode de Pestalozzi ', et en Hollande la loi du 5 avril 1806. Cette loi, qui proclamait la tolérance religieuse la plus absolue , avait été acceptée avec » reconnaissance par les catholiques et les séparatistes. Elle

chargeait les administrations départementales de veiller à ce que , dans toute l'étendue de leur circonscription , la jeunesse eut les moyens de recevoir une instruction convenable; elle établissait pour chaque district des inspecteurs d'écoles, en formant de tous ceux qui appartenaient au même département une commission d'instruction primaire pour ce département, c Ce code d'instruction primaire, remarque M. Cousin, était fondé sur des maximes si sages, il était si bien lié dans toutes ses parties et si conforme à l'esprit du pays , il s'adaptait si aisément par la généralité de ses principes , aux convenances des provinces les plus différentes, qu'il a duré jusqu'à nos jours sans aucune modification grave » Les petites écoles

1 Pestalozzi, né à Zurich en 1745 et mort à Brougg en 1827, dirigea successivement les instituts de Neuhof, de Slantz, de Bcrllioud, de Munchen- Bouchzée, d'Yverdun, etc. La méthode de ce célèhre instituteur était un système psychologique d'éducation. « C'est chez Pestalozzi un spectacle attachant et singulier, disait M°>» de Staël, que ces visages d'enfants dont les traits arrondis, vagues et délicats, prennent naturellement une expression réfléchie ; ils sont attentifs par eux-mêmes, et considèrent leurs études comme un homme d'un âge mûr s'occuperait de ses propres affaires. Une chose remarquante, c'est que la punition ni la récompense ne sont point nécessaires pour les exciter dans leurs travaux. »

' De l'instruction publique en Hollande (Journal d'nn voyage fait en ce pays en 1830).— La loi du 8 avril 1806 était la formule la plus avancée de

HISTOIRE DP. L'i.NSTBlC.TION PUBLIQUE.

étaient assez nombreuses et assez répandues en Belgique ; mais en général les maîtres étaient ignorants et suivaient de mauvaises méthodes ; les bons livres élémentaires , si multipliés en Hollande, élaient au contraire extrêmement rares dans notre pays. On a prétendu que l'université avait négligé l'enseignement inférieur, parce que les écoles de ce degré ayant été exemptées de la contribution universitaire, elle n'avait pas d'aussi puissants motifs de les organiser, ni même d'en faire le dénombrement. Ce ne fut en effet qu'au commencement de l'année 1812 que le grand maître de l'université appela l'attention des recteurs sur cet important objet. Il fui enjoint aux inspecteurs d'académie de reconnaître l'état du personnel des écoles primaires ; et l'on délivra aux instituteurs en fonctions des autorisations définitives ou provisoires, suivant leur degré de capacité. Mais à peine le recensement des instituteurs était-il achevé, que le gouvernement impérial s'écroula.

La Belgique fut alors détachée de cette France enthousiaste qui l'avait initiée à la civilisation moderne; pour être réunie par le tribunal amphictyonique de la coalition, à un peuple qui suivait un autre culte, avait d'autres mœurs, obéissait à d'autres sym|)athies.

ce qui convenait aux besoins d'une société sortant de l'épreuve sceptique du xvni' siMe et surtout de l'ébranlement social qu'avait causé la révolution française ; auSsi peut-on dire que ce système a fait en quelque sorte le lourde l'Europe. Tous les peuples constitutionnels qui ont voulu réorganiser l'instruction primaire et la mettre en harmonie avec les institutions non velles, ont purement et simplement accepté le code batave. La France, dans sa loi de 1833, l'Espagne, plus lard, n'ont rail que copier le plan hollandais que M. Cousin avait d'ailleurs signalé à l'attention générale. La Belgique elle même serait tombée dans le même système de plagiat législatif, si le projet de loi de 1854 n'avait éprouvé des retards qui ont permis à son gouvernement d'étudier les effets de la liberté d'enseignement largement appliquée. La loi du 23 septembre 1842 sur l'enseignement primaire est. pensons nous, le seul progrès réel qui ait été accompli depuis 1806. Qui sait' ce code fera peut être aussi le tour de l'Europe.

rl

Page 1