CHAPITRE V
L'université de Louvain. - Fondation» ; collège* - Disposition» législatives concernant les établissements de mainmorte.— Privilèges de l'unicersité de Louvain. Philippe II; le duc d'Albe.— Pacification de Gond ; les états généraux permettent la fréquentation des universités étrangères. — Université de Leide. — Règne des archiducs Albert et Isabelle; visite de l'université de Louvain; règlement de 1617; le monopole de l'enseignement supérieur est rendu à l'université.— Siège de Louvain en 1035.— Êdit de 1678, concernant le costume des étudiants de l'université. - Autres ordonnances de Charles II, roi d'Espagne, et de Charles FI, empereur d'Autriche, qui confirment te monopole dont jouissait l'université de Louvain.— Les jésuites.
L'université de Louvain s'éleva rapidement à un haut degré de prospérité; non-seulement elle supplanta ses rivales, telles que l'académie de Dole, créée par Philippe le Bon, et celle qui fat érigée à Douai en 1559 l ; mais elle ne craignit môme plus la célébrité dont jouissait l'université de Paris. 11 faut chercher les causes de cet accroissement remarquable, et dans les magniBques privilèges concédés à l'académie belge , et dans les nombreuses fondations destinées à l'entretien des étudiants. En moins de deux siècles, cinquante collèges environ
• Par le traité conclu à Aix-la-Chapelle le 2 mai 1668, l'Espagne céda à la France la ville de Douai, Lille, etc.— H nous a donc paru inutile de nous appesantir sur une école dont l'influence sur la Belgique n'a jamais été hien grande
furent établis à Louvain, et attirèrent dans cette ville un peuple de savants et d'écoliers. Ces collèges étaient partagés en cinq catégories : les collèges de théologie, ceux de jurisprudence, ceux de médecine, les collèges mixtes, et les écoles monacales.
Dans la première catégorie, on comptait * :
Le collège du Saint-Esprit, dit Grand collège des théologiens, fondé en 1442 par Louis de Rycke, questeur du duc de Brabanl.
Le collège du Roi, fondé en 1379, sous le titre de Séminaire des bons pasteurs, par Philippe II, roi d'Espagne, qui voulait y former des ouvriers dans la vigne du Seigneur. Philippe II l'avait doté d'un revenu annuel de 6,000 fl. (argent de change), pris sur ses domaines. Sous les archiducs Albert et Isabelle, cette somme fut imputée sur les revenus des abbayes de Saint- Martin à Tournai, de Saint-Saulves près de Valenciennes, et d'Anchin , près de Douai. Après la mort de l'archiduc , elle cessa d'être payée pendant l'espace de 60 ans; mais en 1734 on parvint, non sans de longues et pénibles contestations, à en recouvrer une faible partie (fr. 950), à charge des abbayes de Saint-Martin et d'Anchin.
Le collège du Pape, fondé par Adrien VI pour les jeunes gens d'Utrecht et de Louvain. Par la destination qu'on lui donna au xvin" et au xix» siècle, cet établissement obtint une grande célébrité.
Le collège de Liège, créé en 1605, sous les auspices d'Ernest de Bavière, électeur de Cologne et prince-èvêque do Liège, en faveur des élèves de son diocèse qu'il envoyait à l'université de Louvain, t dans le but de donner à ses peuples des curés instruits, capables de fortifier les fidèles dans la foi de leurs pères et d'arrêter les progrès de l'hérésie. >
Le collège de Houterlé, fondé le 29 décembre 1511 par
• Vernulcus, chap. vu, vm el u.
Henri de Houterlé, écolûtre de l'église collégiale de Saint- Pierre à Louvain.
Le collège Bayanus, qui eut pour fondateur Jacques Bayus, docteur en théologie.
Le collège de Sainte-Pulchérie, qui tirait son nom d'une belle statue sculptée au-dessus de la porte. Il eut pour premier recteur le fameux Corneille Jansénius.
Le Petit collège, fondé en 1361, avec une partie des capitaux et des fondations provenant du collège du Saint-Esprit.
Les collèges destinés à l'étude du droit étaient :
Le collège de Saint-Yves ou des bacheliers, fondé en 1485 par Robert Van de Poelc.
Le collège de Saint-Donat, qui eut pour premier fondateur, en 1484, Antoine Haueron.
Le collège de Winkelius, dont les fondateurs furent : Jean de Winkèle, maître ès arts, bachelier ès droit, notaire et greffier du conservateur des privilèges de l'université, et son ûis Jean de Winkèle (vers le milieu du xvr* siècle).
Un seul établissement était spécialement destiné aux étudiants en médecine. C'était le collège de Breugel, fondé en 1577 par Pierre Breugel , professeur de médecine , principalement en faveur des jeunes gens de la mairie de Bois-le-Duc.
Les collèges mixtes étaient les suivants :
Le collège d'Arras, fondé en 1508, par un Luxembourgeois, Nicolas Ruither, évéque d'Arras, en faveur de seize étudiants peu favorisés de la fortune et originaires de diverses provinces.
Le collège de Busleiden ou des Trois langues, fondé en 1517, d'après les conseils d'Érasme, par Jérôme Busleiden, prévôt du chapitre de Saint-Pierre, à Aire (Artois), maître des requêtes et conseiller au grand conseil de Matines. On l'appelait aussi collège des Trois langues, par ce qu'on y enseignait le grec, l'hébreu et le latin. Les études y étaient fortes, et il pouvait se gloriûcr, dit Valère-André, d'être le premier collège du monde.
Le collège de Savoie, fondé en exécution du testament d'Eustachc Chapuis, mort à Louvain le 21 janvier 1556, après avoir été longtemps ambassadeur en Angleterre.
Le collège de Viglius, fondé en 1569 par Viglius ab Ayta, prévôt mitre de Saînt-Bavon a Gand , chef et président du conseil privé de Charles-Quint et de Philippe II, chancelier de l'ordre de la Toison d'or, pour des habitants de la Frise, de Louvain et de Gand.
Le collège Vandale, fondé en 1581 par Pierre Vandale, prêtre et chanoine de l'église cathédrale d'Anvers, seigneur de Ghestel, Ballaer et Beersel.
Le collège de Sainte-Anne, fondé en 1553 par le docteur Nicolas Goblet.
Le collège de Cracnendonck , fondé en 1574 par Marcel Craenendonck , chanoine de l'église de Saint-Jacques à Louvain.
Le collège Vandycve ou Divœus, institué aussi en 1574.
Le collège de Pels, fondé en 1584 par Jean Pels, de Reehlinghausen (Westphalie), secrétaire de l'université de Louvain.
Le collège des Drieux, institué le 28 juillet 1559 par Michel Drieux, officiai de Liège, docteur en droit et chanoine de l'église de Saint-Pierre à Louvain.
Le collège de Mons, fondé en 1596 par le docteur Jean de Bieven, de cette ville.
Le collège de Luxembourg , fondé le 9 janvier 1596 par le docteur Jean Milius, originaire du Luxembourg.
Le collège de Saint-Willebrord, dit séminaire de Bois-lc- Duc. Placé sous le patronage du saint dont il porte le nom, ce collège fut institué, au commencement du xvr siècle, par Nicolas Zoës, évôque de Bois-le-Duc, particulièrement en faveur des habitants de cette ville, d'Utrecht, etc.
Le collège des SS. Willebrord et Boniface, dit collège de la Haute-Colline. En 1613, Susbold Vosmer, vicaire apostolique des Provinces-Unies, fonda un séminaire à Cologne. Après
HISTOIIlK H L'iNHTIlLCTIOft l'LHMOUt..
sa mort, une partie des revenus de ce séminaire' fut donnée au collège de Hollaude à Louvain, et l'autre partie servit en KiHÔ à l'établissement du collège de la Haute-Colline.
Le collège de l'ordre Teutonique, fondé en 1617 par Lgmond Huyn d'Amstenraedl, chevalier de l'ordre Teulonique, commandeur du bailliage des vieux Joncs.
Le collège d'Irlande, institué en 1G23 par le pape Urbain YIU, en faveur des jeunes Irlandais qui se destinaient u l'état ecclésiastique et à la mission d'Irlande.
Le collège de Standonck, créé en 1500 par le docteur Jean Standonck.
Après ces grandes institutions, venaient d'autres établissements également considérables, tels que :
Le collège du Porc, fondé en même temps que l'université de Louvain, dans la maison de Jean Widoc qui avait pour enseigne : Au Porc de la forêt.— Le collège du Lis, créé en 1437 pour l'étude de la philosophie, par Cl. Mannekens, dit Virulus, de Cassel, qui en fut le premier régent professeur.— Le collège du Château, fondé en 1457 pur le docteur G. Gompel, principalement en faveur des originaires de Deschel et des lieux voisins.— Le collège de Hollande, institué an commencement du xvn" siècle, avec le produit de diverses donations particulières. —Le collège de Malderos, fondé en 1653 par Jeau Malderus ou Van Malder, évéquo d'Anvers. — Le collège d'Hovius, fondé aussi en 1633 par le savant Vandenhove ou d'Hovius, curé de Sainle-Walburge, à Anvers. On l'appelait Patrimonium Chr'nti. — \* collège du Faucon, fondé a peu près en même temps que l'université. Ce n'était d'abord qu'une maison particulière, où Ton euseiguait les humanités et la philosophie. U faculté des arts en fit l'acquisition, vers l'an 1546. Quelques années plus tard, il devint la propriété de Nicolas Zoës et de Charles de Zillebeke (dit Tackoen). Ces derniers le codèrent au proviseur, qui promit d'en employer les revenus à la restauration des bâtiments ainsi qu'a la création de bourses en
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faveur d'étudiants peu favorisés de la fort une, choisis de préférence parmi les nalifs d'Amersfort, de Hollande, de Zélande, du territoire d'Utreehl et des autres provinces occupées par les hérétiques.
Il existait à Louvain un établissement qui servait particulièrement à l'enseignement des humanités : c'était le collège de la Sainte-Trinité, fondé en 4657 par l'université de Louvain, au moyen des sommes provenant de l'ancien collège de I M vaux '.
Les écoles monacales qui se rattachaient à l'université, étaient :
Le cloitre des Dominicains, qui existait déjà deux siècles avant l'université; le cloitre des Franciscains; celui des ermites de l'ordre de Saint-Augustin ; le couvent des Kécollets; le cloitre des Carmes ; le collège des Prémontrés ; le collège de Saint-Antoine de Padoue, fondé sous les auspices de Philippe III, roi d'Espagne; le collège des chanoines réguliers de l'ordre de Saint-Augustin; le collège des Dominicains irlandais, fondé en 1667; enfin, celui des Dominicain* anglais, fondé en 1007 par le cardinal Philippe-Thomas Howaert ».
Quelles étaient les dispositions législatives qui régissaient autrefois les établissements de mainmorte? Dans le Brabant, c'était l'art. 12 de la charte promulguée par Jean II, sous la date du 12 mai 1512, qui avait d'abord régi
' La plupart des fondations dont nous avons rapporté l'origine s'enrichirent successivement de nouvelles bourses créées par d'autres légataires. Le gouvernement des Pays-Bas respecta le vœu des testateurs en rétablissant un grand nombre de ces bourses. On trouve sur ce sujet des renseignements exacts dans l'ouvrage intitulé : Fondation» de bourse* d'études, par M. H. Jamart.-On prétend que sous le régne de Charles II (1668-1700), le nombre des personnes qui vivaient à Louvain de In charité publique •'-galail celui des pères de famille de la classe aisée. Des ermites, des pèlerins, des étudiants et des soldats parcouraient sans cesse les rues en demandant l'aumône.
• Outre ces grandes institutions dépendantes de l'université, Louvain
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la matière. Cet article fut ensuite confirmé par une constitution de Philippe le Bon, du 20 septembre 1451. Charles-Quint, à son tour, dans sa seconde addition à la Joyeuse Entrée, du 2u' avril 1515, ratifia, étendit et sanctionna le principe constitutionnel proclamé par le duc de Bourgogne. D'après cette addition, il était iuterdit de transférer aux monastères, maisons-Dieu, chapelles, collèges ou autres mainmortes, aucun bien immeuble, fief, alleu, emphytéose ou censive, par vente, échange, cession ou transport, à quelque titre que ce fût, sans commun octroi ou consentement du souverain et des gens de loi des chefs-villes sous lesquels le bien était situé. Les échevins , hommes de lief , juges fonciers et autres justiciers ne pouvaient, sous peine d'amende, assister à des ventes ou transports de cette espèce; une nullité perpétuelle frappait d'ailleurs la cession opérée clandestinement. L'acquisition par succession n'était pas même autorisée avec le consentement du souverain : les biens échus , par suite de décès, à des établissements de mainmorte, devaient être vendus; le prix seul pouvait être retenu par eux '. Le 19 octobre 1520, Charles-Quint publia un édit perpétuel qui contenait des mesures générales et rendues communes au pays entier ; il y déclarait absolument prohibées et nulles les transmissions de propriété opérées par acte de dernière volonté, au profit des établissements de mainmorte ; et il exigeait le
possédait plusieurs écoles primaires destinées aux enfants de la classe nécessiteuse. Dans celte dernière catégorie, il faut placer Vécole de Sainte- Barbe, fondée en 1664 par Laurent Vandyck. prêtre et chapelain de Saint- Pierre : on y instruisait les jeunes filles ; V École de Saint-Pierre, fondée en 1651 en faveur des garçons pauvres et dirigée par lesoraloriens; Vérole de Saint e-Gerirude, dont l'origine est incertaine, et celle de Cuythoek, fondée en 1703 en faveur des filles pauvres ; enfin. Vécole de Saint-Quentin, dans laquelle on instruisait les enfants dont les parents, à cause de leur mauvaise vie. ne pouvaient surveiller l'éducation • Voy. C. Faider. Étude» sur Us constitution» nationales, chap. n. ^ iv.
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consentement du prince et des chefs-villes pour les mutations entre-vifs au profit de ces mêmes établissements. Cette ordonnance régit les provinces belges pendant plus de deux siècles ; elle fut d'ailleurs confirmée par l'édit de Marie~Thérèse, du 15 septembre 1 753, qui renfermait un système général de mesures réglementaires et restrictives touchant l'amortissement des propriétés. A cette dernière ordonnance se rattachaient celles du 4 juillet 1755 et du 25 juin 1764 : la première déterminait les obligations des mainmortes; la seconde déclarai! que le placard général de 1755 s'appliquait également aux communautés laïques.
Non-seulement l'université de Louvain était, en Europe, un des établissements les plus richement dotés, mais elle puisait en outre dans ses privilèges une influence redoutable. Cette colossale institution formait une espèce de république dans la république. Bien que toutes les prérogatives dont elle jouissail lui eussent été concédées par le souverain du Brabant et confirmées par la cour de Rome, elle récusa longtemps l'intervention du pouvoir civil et celle de l'épiscopat. L'université prétendait exercer seule toute juridiction sur ses membres '. Un autre droit non moins précieux était celui en vertu duquel elle conférait un grund nombre de bénéfices de patronage ecclésiastique, soit simples ou à charge d'âmes, dans toute l'étendue des Pays-Bas et jusque dans le pays de Liège.
■ L'université était exempte de l'inspection et de la juridiction de l'évéque diocésain.— Au xviif siècle, l'évéque de Gand avait voulu forcer des élèves de cette université à demeurer dans sou séminaire pour être admis à la tonsure cléricale et aux ordres majeurs et mineurs. L'université ayant réclamé contre cette prétention, un décret du 83 février 1750 lui donna gain de cause; le 22 mars t757, elle obtint un décret de même nature contre " l'évéque de Tournai. Yoy. les manuscrits de. la Bibliothèque de Bourgogne, il» 13700 et 17582 de l'Inventaire. On peut aussi consulter sur les priviléges de l'université de Louvain. les différents recueils publiés >ar ellemême en 1507, 1644, 1728, 1752, etc.
HISTOIRE DK l/lNSTHiJCTION PUBLIQUE.
C'était là sans contredit no moyen puissant et d'attirer des élèves, et d'exciter l'émulation parmi eux par l'espoir des récompenses; c'était aussi un moyen d'influence dans le pays, et un grand nombre de fondations n'eurent d'autre source que la reconnaissance des personnes qui avaient profité de cette sorte de bienfaits '. Nous avons parlé de la réputation européenne dont jouissait cet établissement; dirigé par les lois d'une sévère discipline, il était regardé par le saint-siége, pendant les orages du xvi" siècle, comme le plus ferme appui de la foi catholique, de l'ancienne doctrine de l'Église et de la bonne morale.
Philippe 11 aussi considérait l'université de Ixmvain comme un des boulevards du catholicisme ; et son inflexible lieutenant, le duc d'Albe, voulut même l'opposer à l'université calviniste de Genève. Lorsque les doctrines de Luther et de Calvin eurent pénétré dans les Pays-Bas, un grand* nombre de jeunes nobles allaient puiser l'amour de la réforme en Suisse et en Allemagne. Par un placard en date du 4 mars 4869, le dur d'Albe défendit d'une manière absolue la fréquentation des universités étrangères.
Toutefois le lieutenant de Philippe II avait montré précédemment un grand mépris pour 'les privilèges dont s'enorgueillissait l'université de Louvain ; il les avait méconnus, de même qu'il foulait aux pieds toutes les lois du pays. Guillaume le Taciturne ayant refusé de comparaître devant le conseil des troubles, le duc d'Albe ordonna l'enlèvement du fils aîné du prince, le jeune comte de Buren, qui étudiait à Louvain sons la direction de Cornélius Valerius, professeur au collège des Trois langues. Le président du conseil des troubles , Jean de Vargas, exécuta lui-même cet acte arbitraire, à la tête d'une compagnie de soldats. Le recteur de l'université eut beau remontrer que cette violence était une infraction à ses privi-
• Voy. Rapnliu* de Berg, par M. Gérard, t. i«. ctiap. xiv.
léges; l'Espagnol ne lui accorda, pour toute satisfaction, que cette réponse célèbre dans les fastes du barbarisme : • Non curamns privilégiai vestros. »
Mais l'université se souvint de cet affront lorsque la Belgique, teinte de sang, se souleva contre l'odieux proconsulat du duc d'Albe. Le sénat académique fit connaître la vérité à Philippe II; il chargea une personne sûre, qui se rendait en Espagne, de lettres pour le monarque, de peur qu'en les expédiant par une autre voie, elles ne fussent interceptées '. Quelque temps après, le duc d'Albe reçut l'ordre de quitter ces provinces où il avait compromis par sa cruauté le pouvoir royal.
Don Louis de Zuniga y Requesens le remplaça en 1573; mais ce vieillard n'eut pas la force de soutenir longtemps cette guerre à outrance que les confédérés hollandais, appuyés par les mécontents de la Belgique, avaient déclarée à l'Espagne. Quand il mourut en 1576, une réaction violente se manifesta contre la suzeraineté de Philippe 11. Héunis en vertu de la Pacification de Gand, les états généraux statuèrent, par une déclaration en date du 31 octobre 1577, que le placard du duc d'Albe, du 4 mars 1569, serait suspendu, et que chacun aurait la liberté d'étudier et de prendre les degrés de licence en telle université qu'il jugérait convenable.
La publication de ce nouveau placard coïncidait avec l'ouverture de l'université créée à Leyde, le 5 janvier 1575, par Guillaume le Taciturne aûn de récompenser l'héroïsme des habitants, qui avaient soutenu contre les Espagnols un siège de cinq mois. Louvain était un des plus fermes appuis de la papauté contre les doctrines envahissantes du moine de Wittemberg; Leyde devint un des piliers de la réforme. C'est sur les bancs de l'université protestante de Leyde que vinrent s'asseoir tour à tour Hugo Grotius , Scaliger, Arminius , Gomar, Descartes, Bomhave, Salmatius, Heinsîus, et tant
• Vamfevehle. Sjnopsi* monumentorum ai ch. Mechl.
HISTOIRE 1>K LINSTRUCTION PUBLIQUE.
d'autres savants docteurs. On appelait cette doctissime cité l'Athènes de l'Occident.
L'université de Louvain, à qui on avait enlevé le monopole de l'instruction supérieure , parut se décourager : comment d'ailleurs aurait-elle pu résister aux violentes tempêtes qui, pendant cinquante ans, désolèrent la Belgique ! Pour relever cette institution alors en décadence, il fallut le gouvernement réparateur des archiducs Albert et Isabelle. Ces princes avaient déjà donné une preuve éclatante de leurs sympathies pour l'université de Louvain lorsque, en 1599, ils vinrent assister aux leçons publiques de Juste-Lipse. La trêve de douze ans, conclue le 9 avril 1609 entre l'Espagne et les Provinces-Unies, ramène enfin le calme dans la Belgique épuisée. Aussitôt les archiducs reportent leur attention sur l'université de Louvain : de concert avec la cour de Rome, ils chargent deux commissaires 1 de rechercher les abus qui s'étaient glissés dans l'université, de recueillir des renseignements sur les cinq facultés et leur régime, sur les chaires et la manière de les conférer, sur le temps des études, sur les tribunaux du recteur et du conservateur des privilèges, etc.
Cette enquête laborieuse se prolongea pendant quatre années. Les archiducs, suffisamment éclairés, publient enfin, le 18 avril 1047, un règlement sur les grades académiques, sur les devoirs des professeurs, la conduite et la discipline des écoliers; ce même édit limitait la juridiction attribuée au recteur dans les affaires criminelles , restituait à l'université de l>ouvain le monopole de l'enseignement supérieur, et plaçait cet établissement sous la surveillance d'un agent du pouvoir central.
En 1635, après la mort de l'infante Isabelle, l'université de Louvain fut de nouveau menacée, et cette fois, non par
• ÉUennc Van Craesbeek, conseiller au conseil deBrabanl. et Jean Drusius. abbt 1 du Parc.
'Ni HISTOIRE M I. ÎNBTHUCTIOR PUBLIQUE.
des placards destructifs de ses privilèges, mais par une armée de 56,000 combattants. Les maréchaux de Chat illon et deBrézé, ayant vaincu les Espagnols à la bataille d'Avin, firent leur jonction, près de Maeslriiht , avec Frédéric-Henri, stathouder de Hollande; puis les armées des deux nations pénétrèrent ensemble dans le Brabant. Partout les envahisseurs commirent les plus grandes cruautés ; après avoir livré Tirlemonl à toutes les horreurs d'un sac, ils vinrent dresser leurs tentes devant Louvaîn; mais là ces soldats féroces devaient rencontrer une résistance invincible. Nobles, bourgeois, étudiants, tous étaient armés, et tous défendaient avec un admirable courage la métropole des lettres '. Les élèves et les employés de l'université étaient divisés en trois cohortes : la première, composée des élèves en théologie; la seconde, des étudiants de toutes les autres facultés; et la troisième, des employés. Ces trois cohortes marchaient sous les ordres de François-Jean de Hoiries, conservateur des privilèges, homme d'un grand courage et d'une force physique prodigieuse. On avait voulu leur assigner un poste dans la ville, mais elles aimèrent mieux protéger les remparts. Le siège avait commencé le 24 juin; le 3 juillet, les canons ennemis se turent; Français et Balaves se déclaraient vaincus.
En sortant de cette crise, l'université de Louvain s'attacha avec plus d'ardeur à ses privilèges; de leur côté, les souvei-ains de la Belgique la défendirent sans cesse contre ceux qui ne voulaient pas reconnaître sa suprématie. Les édits publiés par les rois catholiques et par les empereurs d'Autriche n'eurent pas seulement pour but de fortifier la discipline, mais aussi de débarrasser l'université de toute concurrence dangereuse.
Pour montrer jusqu'où s'étendait la vigilance du gouverne-
■ Voy. Historiée belgicœ liber ringulatiê de obridione Loranienni unni MDCXXXy. Cet ouvrage est dû à la plume de Pulewius.
HISTOIRE I>K l/lNSTKt'CTUlK l'IBI.IOtK
nient au xvii» siècle, nous ne pouvons mieux faire que de rapporter le décret suivant, signé par Charles II, roi d'Espagne, en 1678: f Comme il est venu à nostre cognoissance, dit S. M., que « les esludiants en nostre université de lA>uvain depuis quelque « temps vont parles rues, m es me aux églises, esooles et autres « lieux publics, avec des justaucorps et cannes on bastons, au « lieu d'aller en habits modestes et estre couverts de robes ou « d'honnestes manteaux, ce que n'estant pas décent pour ceux « qui s'appliquent aux estudes et aux fonctions académiques ; ■ Nous, — par advis du conseil d'État, et à la délibération de « nostre cher et très-aimé cousin don Carlos de Gurrea , « Arragon et Borja, duc de Villâhermosa, comte de Luna, gen- « lil homme de nostre chambre, liuutenant, gouverneur et capi- < laine général de nos Pays-Bas et de Bourgongne, — ordon- « nous que tous ceux qui sont estudiants en laditte université, « qui iront de jour en aucunes églises, escoles, rues ou autres » lieux publics en la ville de Louvain, devront estre couverts « de robes de la forme de ceux usés en ladille université selon « leur eslude, ou d'honnestes manteaux, à peine que ceux qui
• seront trouvés aller sans robe ou manteau, pour chaque i contravention auront fourfait une amende de trois florins, t applicable la moitié à la disposition du recteur de l'univer- « si le, et l'autre de l'officier exploiteur, et que, de plus, n'estant
* pas ainsi couverts, ils ne jouiront d'aucun bénéfice ou privi- « lége de l'université, soit en jurisdiction, cours limité par les « estudes ou autres \ »
Charles II publia aussi, sous la date du 24 avril 4695, un édit en vertu duquel nul ne pouvait être admis aux charges publiques qui exigeaient le dctjré de licence, ou à la profession d'avocat, à moins d'avoir étudié pendant quatre ans dans une université de l'Étal. Ledit du 24 avril 1605 confirmait implicitement le mouopole déjà rendu à l'université de Ixmvain par
• Placards de Brabnnt. v i»;< rlà«*. livre i*<. lit. 5.
les archiducs Albert et Isabelle; ce monopole fut ensuite solennellement reconnu dans la fameuse ordonnance publiée , le 20 octobre i731 , par Charles VI, empereur d'Autriche el souverain des Pays-Bas. L'empereur s'exprimait ainsi : « Les « recteur et université de Louvain, joints à eux les bourgmes- « Ire et eschevins de ladite ville, nous ayant représenté, < que quoique suivant les lois civiles et canoniques, ainsi que i par les placards et ordonnances de nos augustes prédéces-
• seurs, le degré de licence étoit requis en diverses dignités,
• bénéfices et offices, tant ecclésiastiques que séculiers, et
• qu'à ce sujet ils auroient érigé dans leurs États ladite uni-
• versité de Louvain, et qu'il éfoit de notre intérêt et de celui
■ de l'Etat, que l'on prit plutôt le degré de licence dans une
• université soumise à notre domination, que dans des étran- « gères, dans lesquelles, sans compter le transport ronsidé-
■ rable d'argent, on y inspirait bien souvent des senlimens « moins favorable» ou à la religion, ou à nos intérêts; que cc-
• pendant plusieurs de nos sujets s'avanceroient d'aller étu- « dier dans des universités étrangères et non soumises à noire
• domination, et y prendraient ledit degré de licence, que cet . abus irait si avant que dans notre ville de Tournay et dans » le Tournésis on y recevrait indifféremment tant aux digni- « iés, offices et bénéfices requérant le degré de licence qu'aux » fondions d'avocat, toutes sortes de licenciés étrangers, « jusque-là même qu'il ne se trouverait pas présentement un « seul qui prendrait lesdits degrés à Louvain, nous suppliant « de vouloir ordonner que personne, soit ecclésiastique ou « séculier, ne sera reçu en ce pays à quelques dignités, offices c ou bénéfices, requérant le degré de licence, ni aussi aux
• fonctions d'avocat, à moins qu'il n'ait obtenu ledit degré de
■ licence dans ladite université : Nous , considéré ce que
• dessus, voulant pourvoir à pareils abus et infractions aux « placards de nos prédécesseurs, et notamment au règlement « émané sur la visite de ladite université de Louvain du temps
U1STOIRE 1»E L'INSTRUCTION PUBLIQUE.
« des archiducs Albert el Isabelle, par lequel esl ordonné « qui- |M*rsonne ne peut être admis au degré de licence es
< droits, qui n'auroit effectivement étudié et oui les leçons « publiques l'espace de quatre années, et que quiconque se- « roit autrement parvenu à ce degré, ne pourroit être admis ■ aux bureaux ou consaux en qualité d'avocat, prenant favn- « rablement égard à ladite représentation et demande, el con-
< sidéré (pie plusieurs de nos sujets se rendent dans des uui- « versités étrangères, et y obtiennent en peu de temps le « degré de licence et de docteur eu droit, en rapportant des « actes : et comme il importe pour le bieu public, que des « personnes incapables ne parviennent pas à ladite graduation « et ne soient admises à patrociner en public en qualité d'a-
< vocals; inhérant dans le placard sur ce émané du temps de
* Charles second, roy d'Espagne, le 27 avril 4695, avons (à la
< délibération de notre très-aimée sœur MariurKIisabcth, gou- « vernante générale de nos Pays-Bas) ordonué et statué uulre- « fois, comme par cette Nous ordonnons et statuons, qu'à « l'avenir nuls ne seront admis aux charges publiques, tant c ecclésiastiques que séculières, qui requièrent le deyré de U-
* cence, ou à la fonction d'avocat, à moins d'avoir effective^ « ment étudié l'espace de quatre ans dans quelque université
* de notre obéissance, et au regard de ceux qui auront pris « leur degré de licence en quelque université à laquelle l'on i admet la graduation par nos placards, ils devront faire con-
< ster par-devant les conseils où ils prétendront d'être admis, « par des témoignages dignes de foi , d'avoir effectivement « étudié l'espace de quatre ans dans l'université où ils auront « pris leur degré, y compris le temps qu'ils auront étudié dans « les autres universités admises par nos placards, sur lesquels « témoignages devra être demandé advis de ceux de la stricte
* faculté de droit à Louvain , pour ce qui peut regarder le « temps et le lieu de l'étude, et en cas de quelque difficulté
* sur le présent placard, nous nous en réservons l'intelligence
HISTOIRE DE L'INSTRUCTION l>l BLIQlifc.
« et décision '. » Une autre ordonnance, en date du 48 août 1732, statuait que pour l'avenir, il ne pouvait être permis à personne d'exercer en Belgique l'art de guérir, à moins d'avoir obtenu le degré de docteur uu de licencié à l'université de Louvain. Quant aux gradués des universités étrangères, ils ne pouvaient exercer leur art dans le pays, avant d'avoir été préalablement examinés et approuvés par la faculté de médecine de Louvain. Les contrevenants étaient passibles d'une amende de 200 fl. pour la première fois, de 400 pour la seconde, et de 600 pour la troisième.
L'autorité royale dut aussi intervenir, dans diverses occasions, pour défendre l'université contre la concurrence des ordres religieux. La plus redoutable de ces corporations fut sans contredit la compagnie de Jésus. Humbles et pauvres d'abord , les jésuites se cachent à louvain et grandissent à l'ombre de l'université, qui les dédaigne parce qu'elle ne les connaît pas; devenus riches et puissants, ils veulent partager les privilèges dont s'enorgueillit Valma malcr; celle-ci résiste, triomphe; mais les jésuites peuvent se consoler de leur défaite, car, dans les autres cités de la Belgique, ils ont supplante à leur tour tous leurs rivaux. Voilà l'esquisse d'un tableau qui peut, ce nous semble, exciter l'intérêt du lecteur.
Hatnnls de krabanl . ilml.
CHAPITKK VI.
Ohyine de la compagnie de Jésus. - Les jésuite» ar rirent à L.ouvain. Démarches de saint tnnace auprès île Marie de Hongrie et de Philippe IL. — Privilèges accordés par ce monarque ans jésuites .
— Haut •aïs vouloir de l'administration communale de Lourain et des curés de la rille. — Première lutte entre l'université et la corn puante. liàîwi. — Les jésuites d' Anrevs expulsés de celte rille.
— Le» jésuites de Lourain veulent ouvrir un cours public de philosophie dans leur coUénje ; réclamation de l'université; arrêt du conseil tle Iirabant: décision du saint-sièfje. Les jésuites érigent un nouveau collège à Louvain. ■ Troisième lutte arec l'université : cou damnation des pères Lessiuset Hamétius; Jansénisme. — L'université de Lourain est constamment protégée par l'autorité souveraine ; ordonnances île Philippe IL et de Charles LI. — Les écoles de Liège remises a la compagnie de Jésus. - Collèges des jésuites à Bruxelles età tVamur. -Causes des progrès de la compagnie; son enseignement
Autres établissements d'instruction secondaire. — Académie de peinture d'Anvers. — Pèdagcgie : Érasme et Vontaiijne. - ÊcoUs pu maires. - La presse en Relgique jumju'à la révolution de 1790. Censure : èdii du l&juin 1739. - La presse en France et en Angle/erre
L'origine de la compagnie de Jésus a un caractère romanesque qui frappe vivement l'imagination. Un soldat devint 1«* fondateur de cette société fameuse; uoe église souterraine recueillit ses premiers adeptes. Ce soldat, cet homme d'action, fut saint Ignace, né en 1491, d'une famille noble, dans le chAteau de Loyola en Biscaye. Grièvement blessé au siège de Pampelune (1521), Ignace s'enfonce dans la lecture des livres saints, pour amuser sa convalescente; électrisé par «elle étude vivi-
102 HISTOIRE DP. l.'lKSTRlCTIOK PUBLIQUE.
Hante, Ignace change totalement de conduite; l'hidalgo fait place à l'ascète. Abandonnant fortuneet honneurs, le descendant des Loyola se rend pieds nus et mendiant à Jérusalem, il revient ensuite à Alcala, de là il se dirige vers Salamanque, puis enfin, à l'âge de trente-cinq ans , il vient s'asseoir sur les bancs de l'université de Paris, à côte de Pierre le Fèvre, un berger des Alpes, de François Xavier, le futur apôtre des Indes, de Jacques Laynez , qui devint général de l'ordre, d'Alphonse Salmeron , de Nicolas de Bodabilla et de Simon Rodriguez, tous Espagnols ou Portugais. Le 15 août 1554, ces six jeunes gens descendent dans la chapelle souterraine de Montmartre , et là , entre les mains du maitre, ils jurent de lui obéir comme à Dieu même; ils font vœu de chasteté et de pauvreté; en6n ils s'engagent à aller partout où on les enverra, soit pour instruire les ignorants ou convertir les inGdèles , soit pour défendre la foi catholique contre les hérétiques. Six ans après, le nouvel ordre était solennellement reconnu par le pape Paul 111, sous le nom de compagnie de Jésus '.
François I" ayant enjoint en 1542 à tous les Espagnols de sortir de ses États, quelques pères de la société, compatriotes «l'Ignace de Loyola , vinrent chercher un asile à Louvain. Ils y trouvèrent des protecteurs influents, parmi lesquels on remarqua Richard Trapper, chancelier de l'université, Thicri Hcsius, ' doyen de Sainl-I^imberl à Liège et inquisiteur de la foi, enlin Corneille Vishaven, de Malines, maître ès arts et chapelain de la
* La huile du 27 septembre 1540 fixait à soixante les membres qui pouvaient faire partie de la nouvelle congrégation ; mais une seconde bulle de l'année 1543 en rendit le nombre illimité. Les jésuites se divisaient en trois classes : les profès, seuls liés à toutes les obligations de Tordre, seuls membres réels de la société; les coadjuleurs. chargés de l'enseignement ; les scolasliques. c'est-à-dire les jeunes gens non encore admis aux dignités de profès. La société élisait \e général, qui nommait et révoquait à son gré les supérieurs des provinces et des maisons. L'organisation de l'ordre était d'ailleurs basée tout entière sur le principe d'obéissance.
HISTOIHK DK L'lHSTRUCTloa l'IBLIOLK. 103
collégiale de Saint-Pierre à Louvain. Ce dernier, ayant pris luimême l'habit de la société, établit dans sa maison lu plus ancienne école que la compagnie de Jésus ait possédée en Belgique'. Toutefois, celte institution n'avait qu'une existence précaire, parce que la compagnie de Jésus n'était pas encore reconnue légalement dans les Pays-Bas. Pour faire cesser cet état de choses , saint Ignace adressa lui-même, en 4551 , à Marie de Hongrie, gouvernante des Pays-Bas, une supplique par laquelle il demandait l'autorisatioii de fonder uu collège à Louvain et d'accepter les biens et revenus dont ses amis et protecteurs voulaient doter cet établissement. Mais la gouvernante, prévenue contre les jésuites, repoussa hautement leur requête. Quelques années après, saint Ignace, ayant renouvelé la même tentative auprès de Philippe II, fut plus heureux. Le successeur de Charlesguint, ayant remis à Viglius les lettres de saint Ignace apostilles par l'empereur Ferdinand , chargea le conseil privé de lui faire un rapport sur la demande des jésuites. L'avis du conseil leur fut défavorable ; néanmoins le roi , sur les vives instances de sa sœur Marguerite de Parme, délivra, le 14 octobre 1536, des lettres patentes par lesquelles il consentait à l'établissement de la compagnie de Jésus, dans toute l'étendue des Pays-Bas, à la réserve toutefois qu'elle ne pourrait fonder aucun collège, ni acquérir aucune propriété sans le consentement des autorités du lieu , ni se livrer à la prédication sans avoir obtenu celui des curés de la paroisse. Ces restrictions et ces clauses ne furent abrogées qu'en 1584. Par de nouvelles lettres de confirmation données cette année, la société de Jésus fut assimilée aux ordres mendiants et obtint les mêmes prérogatives. Les jésuites eurent néanmoins de nombreux obstacles à surmonter avant de pouvoir jouir des privilèges qui leur étaient octroyés par Philippe II. L'administration communale de I»u-
Voj . Rerue de Bruxelles (mars 1840). Ce volume contient une notice de M. schayes sur l'ancien coliéfçe des jésuites à Louvain.
vuin semblait redouter leur voisinage, et ne leur permettait d'accepter les legs qui leur étaient faits qu'à des conditions onéreuses ; les curés de la ville, de leur côté , craignant aussi leur influence , ne voulaient pas leur permettre de prêcher ou d'administrer les sacrements. Pour triompher de leurs adversaires , les jésuites eurent l'art de ranger de leur côté la puissance temporelle et l'autorité spirituelle : le cardinal de Granvclle se chargea de convertir les écbevins; et le prince de Liège, chef du diocèse, publia un mandement par lequel il reconnut aux jésuites le droit de prêcher et d'exercer librement toute autre fonction ecclésiastique, dans toute l'étendue de-son diocèse, et spécialement à Louvain ; défendant , sous peine d'excommunication, de leur opposer le moindre obstacle. Dès lors la prospérité des jésuites de Louvain s'accrut insensiblement; eu looo, ils sont déjà en possession de plusieurs immeubles, ils agrandissent leur couvent , et commencent la construction de leur première chapelle. Mais dans la lutte qu'elle soutint ensuite contre l'université, la compagnie n'eut pas le même succès. Le président du conseil privé ayant contesté aux jésuites les privilèges qu'ils avaient obtenus du saint-siége, les récollets de Louvain proposèrent à la société de prendre l'université pour arbitre. Les jésuites accédèrent à cette proposition et furent condamnés. Pour se venger, la compagnie se ligua avec les cordeliers coutre le professeur Baius , qui soutenait des propositions hétérodoxes ; le provincial des jésuites fit même " signifier au recteur de l'université une bulle de Pie V, par laquelle ce pape permettait aux pères de conférer le grade de bachelier à ceux de leurs élèves que le recteur n'y voudrait pas admettre gratuitement Mais l'université, appuyée sur ses privilèges, fit bientôt justice de cette prétention. Alors la querelle devint plus vive entre les partisans de Baïus et ses adversaires; le célèbre Bobert Bellarmin ■ accourut au secours de ses
• Voy. Piol. tfiti, »le Lourain. ohap \\\\\.
• Né on ir>42. à Monie-Pulciano en Toscane, tils di; Cinlhk Cervin . sœur
HISTOIRE DE l'|NSTRCCTION ITBLIOCE. 10?»
frères; et Rome elle-même intervint pour condamner Baïus. La violente réaction qui éclata ensuite contre la domination espagnole inspira une certaine prudence aux adversaires de l'université de Louvain; ils avaient vu leurs frères d'Anvers expulsés de cette ville pour n'avoir pas voulu jurer la Pacification de Garni (1378) 1 : pour ne pas éprouver un sort semblable, les jésuites de Louvain conclurent tacitement une espèce de trêve avec l'académie. Mais lorsque Alexandre Farnèse eut rétabli la suzeraineté espagnole t ils s'efforcèrent de conquérir, par des moyens nouveaux, une certaine influence sur les élèves de l'université et sur tous les habitants de la ville. < Pendant l'année 1585, dit Schayes, les pères de Louvain érigèrent une compagnie ou sodalitéen l'honneur de l'annonciation de la Vierge, dont les étudiants des différentes facultés de l'université avaient seuls le droit d'être membres. Plus tard, ils établirent la modalité de l'immaculée conception , mais pour les étudiants en philosophie seulement. Cette confrérie compta jusqu'à 400 membres, dont Justc-Lipse fut, sans contredit, le plus illustre. Dans la suite, il y eut jusqu'à six confréries de la Vierge, dont trois portant la dénomination de confréries latines pour les théologiens, les étudiants en droit et en philosophie, et trois confréries flamandes pour les hommes mariés, les céliba-
iiu pape Marcel II. Après sppt ans de séjour en- Belgique, Robert Betlarmin retourna en Italie. Clément Vin le fit cardinal en 1599. archevêque de Capoue en 1001 ; mais il se démit de ce siège quatre ans après, lorsque le pape Paul V l'eut nommé bibliothécaire du Vatican. Il mourut en 1621. Bellarmin 6'est surtout rendu célèbre par un Corp» de controverses (Paris, 1008. i vol. m foi.).
• Les jésuites de Paris, vers IS67, avaient aussi élevé la prétention de conférer à leurs disciples les grades de bachelier , de licencié et de docteur, sans se soumettre aucunement au régime de l'université; plus tard, ils demandèrent simplement d'être incorporés. Élienne Pasquier plaida la cause de l'académie ; mais le Parlement se contenta d'appointer le procès. Expulsés ensuite en 1594, après l'attentat de Jean Chatel sur Henri IV , ils furent rappelés dès 1603.
UK) HISTOIRE l»K L'INSTRUCTION PUBLIQUE.
laires et les enfants de tout âge et condition. » Vers cette époque aussi, le recteur des jésuites manifesta l'intention d'ouvrir dans son couvent un cours public de philosophie, pour la fondation duquel Livinus Torrentius, évèquc d'Anvers, avait destiné un capital de 10,000 florins. C'était annoncer une concurrence dangereuse pour l'université; aussi ses réclamations furent-elles énergiques. Mais le conseil de Brabant passa outre; il rendit, le 11 août 1593, un décret qui permit aux pères d'enseigner publiquement la philosophie, à condition que les leçons ne seraient point gratuites, que les rétributions payées par les élèves se percevraient au proflt des quatre pédagogies de la faculté des arts ', pour les indemniser des pertes qu'elles pourraient éprouver de la fondation de ce nouveau cours ; que les élèves des jésuites , s'ils n'appartenaient pas à quelque ordre religieux , seraient considérés comme suppôts de la faculté des arts; que dans tout ce qui toucherait à la discipline scolaslique, les professeurs aussi bien que les élèves de la compagnie obéiraient à l'université; que quant à la méthode et aux principes de l'enseignement adoptés par les jésuites, eux seuls en seraient les arbitres; qu'en outre, aucun élève de ces derniers immatriculé à l'université ne pourrait être poursuivi ni puni par celle-ci pour un délit quelconque, que lorsque le supérieur du collège, dûment averti, aurait négligé ou refusé de sévir lui-même contre le délinquant, et que la promotion aux grades se ferait pour les candidats des jésuites séparément et différemment de celle des étudiants de la faculté des arts. Ce fut le 4 octobre 1595 que s'ouvrit le cours de philosophie donné par les jésuites; mais ce cours n'eut qu'une existence éphémère. L'université ayant adressé ses plaintes au souverain pontife, il fut supprime au mois de mars 1596 ; plusieurs édils émanés
• Ces quatre pédagogies étaient: le collège du Lis. celui du Pore, celui du Château, et le collège du Faucon.
uistoirk ne l'instblctioji m blioi i..
de l'aulorilé souveraine vinrent ensuite confirmer cette décision du saint-siège.
Toutefois la prospérité matérielle des jésuites ne souffrit point de cet échec; ayant trouvé, en 1595, leur collège trop petit, ils achetèrent, pour la somme de 10,000 florins, trois grandes maisons situées dans la rue des Chats, au centre et dans la partie la plus élevée et la plus saine de la ville. L'année suivante, ils acquirent pour 8,040 florins deux autres maisons aboutissant aux premières. Par lettres du 4 décembre, la magistrature communale reconnut ces biens propriété de l'Église et les exempta de toute juridiction civile. Mais comme il fallut faire des travaux assez considérables pour rendre ces bâtiments propres à leur nouvelle destination, ce ne fut que le - janvier 1598 que les révérends pères y transférèrent leur domicile. Peu de mois après leur translation dans ce nouvel établissement , les jésuites l'agrandirent encore en y incorporant le petit collège de Craenedonck, dont ils avaient fait l'acquisition; ils convertirent aussi en une chapelle la partie du collège qui portait le nom d'hôtel d'Aerschot. Les revenus de ce collège ne cessant de s'accroître par les legs et les donations que lui tirent un grand nombre de personnes riches et pieuses, les jésuites jetèrent, en 1010, les fondements d'un bâtiment de 116 pieds de longueur sur 32 de largeur, contenant quinze chambres de religieux, un réfectoire et une salle de récréation. Le recteur du couvent acheta à la même époque, dans le hameau d'Egenhoven, a un quart de lieue de Louvain, une terre marécageuse et inculte qu'il convertit en un jardin des plus agréables , au milieu duquel il fit construire une charmante maison de campagne, qui servit de lieu de délassement et de retraite aux pères. Enfin, en 1650, ils entreprirent la construction de la vaste et magnifique église de Saint-Michel.
Cependant une sourde animosité continuait à régner entre les jésuites et l'université de Louvain. Dès l'année 1586, la faculté de théologie avait condamné certaines propositions
émises par les révérends pères Lessius et Hamélius, et cette censure uvuil donné lieu à de nouvelles hostilités. L'arrêt de la faculté de théologie fut soumis à l'avis des évéques et de plusieurs autres académies. Celle de Paris le désapprouva, celle de Douai le confirma. Nullement découragés, les jésuites en appelèrent alors au pape Sixte Y ; celui-ci chargea son nonce apostolique de défendre toute dispute sur les questions qui avaient été l'objet de la censure de l'université de Louvaiu '. La publication de VAugustinus de Corneille Jansénius, ancien adversaire de l'ordre de Saint-Ignace, ranima plus tard cette vieille querelle. Le livre de l'évéque d'Ypres parut en 1040, et, dès l'année suivante, de violenles disputes s'élevèrent à son sujet. Les jésuites de Louvain commencèrent l'attaque ; les partisans de l'évéque ripostèrent avec énergie; mais tout à coup l'inquisition interdit à la fois la censure et l'apologie. Le pape Urbain VIII, de son côté, conGrma le décret du saiut-oflice , par sa bulle In cminenli de 1042, en notant néanmoins VA ut/uslinus comme renfermant des propositions déjà condamnées par les bulles de Pie V et de Grégoire Xlll contre tiaius. Malgré l'opposition des jansénistes de France, la bulle fut généralement admise par le clergé de ce royaume. Mais le clergé belge ne montra pas cette docilité : l'archevêque de Malines, l'évéque de Gand et l'université de Louvain résistèrent longtemps; car ce ne fut qu'en Mio! que le pape Innocent X put faire publier en Belgique la sentence de son prédécesseur. La publication de la bulle Uniyenilus Dei (Mus, lancée en 1715 par le pape Clément XI contre les Réflexions morales du père Quesnel, fut le signal de nouveaux différends entre les jésuites et l'université, soutenue par les curés de Louvain. Mais au milieu de ces querelles théologiqucs, qui mirent en feu une partie de l'Europe, ce que l'université ne cessa de défendre avec le plus d'opiniâtreté,
Bref du 10 juillet 15SH
c'était le monopole dont elle était investie. Si lu compagnie de Jésus était soutenue par le saint-siége, ses adversaires en Belgique avaient alors pour eux l'autorité temporelle.
Déjà en 1024, Philippe IV, roi d'Espagne et souverain des PaysJfias catholiques, avait défendu aux pères de Louvain, sur les représentations de l'université, d'enseigner ni la théologie, ni les parties réservées à la faculté des art». En 1078, Charles 11 publia, de son côté, une ordonnance dérendant à tous ordres et couvents, religieux et prêtres séculiers, d'admettre dans leurs écoles privées de philosophie des étrangers à leur ordre et congrégation. Cette défense fut confirmée par un placard du 7 avril 1083 et par une nouvelle ordonnance du 0 septembre de la môme année. Le roi Charles II s'exprimait dans les termes suivants 1 : • A nos très-chers et féaux chancelier et gens de notre « conseil ordonné en Brabant, et à tous autres nos justiciers, < et officiers de nos pays de Brabant , Limbourg , et autres « d'outre -Meuse, salut! Comme nous sommes informé que
• nonobstant la défense faite ci-devant par différents placards « à tous ordres, couvents de religieux , et autres particuliers, « u'ayant de ce privilège, d'admettre dans leurs écoles privées « de philosophie, aucuns estrangers qui ne sont de leur ordre « ou congrégation, plusieurs s'avancent d'y contrevenir, à cause « que les peines et amendes à *e slatuées par lesdits placards,
• ne s'exécutent pas avec l'exactitude et rigueur qu'il convient; « et que ce relâchement semble aussi provenir en partie de ce « que lesdites peines et amendes ne sont assez considérables
* pour contenir un chacun dans son devoir, ou qu'il n'y en a « aucune part attribuée aux dénonciateurs : si est-il, que cont sidérant le grand intérêt et préjudice que nuire université de
* Louvain en souffre, et désirant qu'elle soit conservée dans « i>es prérogatives et privilèges, comme il appartient : Nous « avons, à la délibération de notre cher et très-ainé cousin
■ Plaçants tir nrahtml. \' parlic. livre !<•», I. m.
< Ollon Henry, marquis dal Carelto, Lavonna etGraiia, lieu- « lenant-gouvcrncur et capitaine général de nos Pays-Bas , « ordonné et ordonnons, que lesdits placards soient rigoureu-
* sèment observés, interdisant de nouveau bien sérieusement, « à tous ordres et couvents de religieux , ainsi qu'à' tous « prêtres séculiers, et autres particuliers, d'enseigner la philo- « sophie hors des écoles publiques de ladite université, ne soit « à leurs religieux seulement, et à tous, tant nos sujets qu'es- « trangers et particuliers, de hanter et fréquenter leurs escoles « privées; à peine de fourfaire une amende de 100 florins « pour la première fois, du double pour la seconde, et de cort rection arbitraire pour la troisième, à répartir un tiers à notre
* profit, un autre à l'officier exploiteur, et le troisième au « dénonciateur ; lesquelles peines et amendes se recouvreront . à la charge tant des enseignans que des écoliers, ou de leurs
< païens, tuteurs ou mambours, qui auront contrevenu à la « présente ordonnance. Auquel effet nous permettons qu'elle « soit publiée ès villes et lieux de nos dits pays, où ceux de la
< dite université le trouveront convenir, ordonnant aux magis- » trats des mêmes villes et lieux d'en faire la publication, aux
< frais de la même université ; et à nos fiscaux et autres offit cicrs, à qui se peut toucher, de surveiller et tenir la main à « l'observance de la présente, «en faisant calenger les contra-
* venteurs sur les plaintes qui leur en seront faites de la part « de ladite université, ou autrement d'office, lorsqu'ils auront « connoissancc ou dénonciation de la transgression. »
Les jésuites étaient à peine établis à Louvain, qu'ils songeaient déjà à prendre possession des écoles de Liège.
Au xiv° siècle, il n'existait plus aucune trace de ces écoles jadis si célèbres; les jeunes gens de la principauté qui désiraient étudier les arts libéraux, étaient obligés de se rendre à l'université de Paris, et plus tard à celle de Louvain. Pour combler une lacune que déploraient vivement le cierge et les administrateurs de la ville, Jean de Morne, prince-évéque de
UISTOIHE l»K LIISSTRICTION l'IUMOLE
Liège, ouvrit, en 1490, sa capitale aux Iéronymites, plus connus sous le nom de frères de la vie commune. Ces religieux, donl le pape Grégoire XI avait approuve les statuts en 1376 ', ne prononçaient point de vœux ; occupés principalement de l'éducation des enfants et de la culture des lettres, ils étaient encore obligés, avant la découverte de l'imprimerie, de copier des manuscrits dont la vente servait à leur entretien. On reconnaissait les frères de la vie commune à une plume qu'ils portaient à leurs chapeaux ou bonnets ; ce qui les faisait appeler par sobriquet fratres de pennâ. Jean de Home, suivant l'exemple donné par le saint-siége, combla de faveurs et de privilèges ces instituteurs, qui dirigeaient la plupart des écoles du nord des Pays-Bas; il leur donna, pour bâtir leur couvent, un terrain situé dans le quartier d'Isle, et sur lequel devait s'élever plus tard l'université de Liège. Pendant un siècle environ, les écoles des frères suffirent à la ville ; elles eurent enfin le sort de toutes les institutions humaines: elles tombèrent en décadence, en même temps que la corporation qui les soutenait.
Les princes-évéques résolurent alors de remplacer les Iéronymites par les jésuites, dont la réputation augmentait chaque jour. Robert de Berg et Gérard de Groesbeck s'adressèrent eux-mêmes au général, pour l'engager à envoyer quelques-uns de ses religieux à Liège. Six jésuites arrivèrent dans cette ville, en 1566; toutefois la compagnie n'obtint le couvent des Iérony mites qu'en 1581, et après quelques arrangements pris avec trois ou quatre frères qui avaient survécu à la ruine de leur établissement. Les jésuites avaient restauré ce monastère avant d'y ouvrir leur collège (1582); bientôt ils durent y ajouter de nouveaux bâtiments, car le chiffre de leurs élèves ne faisait que grossir; enfin, en 1676, ils construisirent ces
■ Leur fondateur était Gérard, surnommé le Grand, né à Devenir, en t340. — Voy., dans les Annales de l'unirersitè de Liège (1822). une notice de M. de Villenfagne.
119 HISTOIRE DE i/l.NSTRICTION PUBLIQUE.
beaux et grands corps de logis occupés aujourd'hui par l'université.
Depuis longtemps les jésuites avaient également pénétré dans Bruxelles; mais ils n'y possédaient qu'une modeste maison, habitée par leur provincial et trois autres pères. En 1586, Alexandre de Parme leur fit présent du vieil hôtel de Grobbendonck, sur l'emplacement duquel ils bâtirent leur premier collège, destiné, spécialement à des étudiants en théologie '. Quelques années plus tard, en 1601, les religieux augustins, devançant les jésuites, ouvrirent leurs écoles pour l'enseignement des humanités; la ville leur fournit, en 1614, les bâtiments dont ils avaient besoin. Toutefois les membres de la société semblèrent ne pas redouter cette concurrence; dès 1604, ils commencèrent aussi l'enseignement des humanités dans l'ancien palais des évéques de Cambrai ; puis, ayant réclamé à leur tour l'aide de la commune, ils élevèrent en cet endroit de nouveaux bâtiments. En 1621, ce collège n'avait plus rien à envier à ceux des autres villes; la belle église de Saint-Michel, commandée par les archiducs Albert et Isabelle à l'architecte Jacques Franquart, était achevée.
Partout les jésuites commençaient humblement, pour atteindre bientôt une éclatante prospérité. En 1610, 1 evôque François Buisseret ouvre le diocèse de Namur aux membres de la compagnie; ils arrivent de Liège, en petit nombre, et se logent à Namur dans une maison de modeste apparence que leur avait léguée Hercule de Jamblinne, seigneur de Doion et chanoine de la cathédrale \ Ils ouvrent immédiatement une école, gagnent la faveur des grands, et attirent un si grand nombre d'étudiants que la maison du seigneur de Jamblinne semble trop étroite. Les révérends pères cherchent aussitôt un terrain plus spacieux; ils le trouvent, mais on ne veut
■ Abrégé de l'hiat. de Bruxelles, par l'abbé Mann.
• Voy. Hiet. générale du comté de Namur, par Galliot, t. m.
HISTOIRE DE l/lNSTRl'CTlOX PIBLIQL'K. 115
pas qu'ils rachètent : ce terrain, ils l'obtiennent de la munificence de Charles d'Egmont, gouverneur de la province* qui agissait avec le concours des états du comté et des magistrats de la ville. Au reste, les dons des fidèles reçurent entre les mains des jésuites une noble destination; ils servirent à doter Namur de la somptueuse église de Saint-Loup, d'un vaste collège et d'un beau couvent. Hors de la ville, sur les bords pittoresques de la Meuse, les bons pères possédaient en outre une maison de campagne appelée Plumcot, où ils avaient coutume d'aller se divertir deux ou trois fois par semaine.
Dans les autres cités de la Belgique les membres de la société de Jésus ne fui ent pas moins heureux ; quelques années leur suffirent pour s'emparer de l'éducation de la jeunesse dans un grand nombre de nos villes ', et pour élever ces magnifiques édifices qui subsistent encore comme des souvenirs indélébiles de leur ancienne puissance.
Si nous recherchons les causes des étonnants progrès de la compagnie de Jésus, nous les trouverons dans Cette bienveillance inépuisable dont ils étaient l'objet de la part des grands, et surtout dans leur système d'éducation.
La discipline des autres collèges était austère, triste môme, t Parmi les avantages des collèges, disait Rollin % on doit compter pour beaucoup l'ordre, la règle, la discipline, qui par un coup de cloche marquent d'une manière uniforme tous les exercices de la journée, et la vie simple et frugale qu'on y mène, éloignée des douceurs et des caresses de la maison paternelle, qui ne sont propres qu'à amollir les enfants. * Il ne
• Non-seulement on les trouvait dans les chefs-lieux de province , mais aussi dans des villes de second ordre, telle* que Dînant. Marche, etc. — On a calculé qu'à la fin du XTf™ siècle, la société possédait 21 maisons professes et 903 collèges.
* Traité ilen étude», t. i".
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s'agissait pas, d'après ce système, de plaire aux jeunes gens, il s'agissait de nourrir leur esprit de fortes et solides études, car on voulait que la vie de collège fût un sévère apprentissage du monde. « Le but des maîtres est d'accoutumer leurs disciples à un travail sérieux; de leur faire estimer les sciences ; d'en exciter en eux une faim et une soif qui au sortir du col-, lége les leur fassent rechercher; de leur en montrer la route; de leur en bien faire sentir l'usage et le prix \ » Le système des jésuites était tout différent: chez eux, rien d'austère; les études étaient faciles et amusantes; les maîtres s'efforçaient de s'emparer de l'imagination des élèves et de flatter l'amourpropre des parents. Dans l'organisation mondaine de leurs établissements d'instruction secondaire, se manifestait surtout la grande habileté des jésuites. < Leurs collèges (pendant le xvn a siècle) étaient ouverts à tous les arts d'agrément; la danse, l'escrime même, n'en étaient point bannies. Tous les ans, la distribution des prix était précédée non-seulement de tragédies, remplies souvent d'allusions politiques, mais encore de ballets composés par les révérends pères, et dansés par les plus agiles de leurs élèves. Chez eux, les études les plus graves devenaient une sorte de récréation. l& physique consistait en une série d'expériences amusantes, où un démonstrateur ambulant venait montrer quelques phénomènes électriques ou magnétiques, quelques expériences dans le vide, la circulation du sang dans le mésentère d'une grenouille, le spectacle du grossissement de quelques objets par le microscope. L'histoire, dont il n'était pas encore question dans les collèges de l'université, s'apprenait surtout par l'inspection des médailles, t La grammaire et la latinité, dit un de leurs règlements, sont des pays assez secs. Il faut égayer l'esprit, si l'on veut qu'il s'éveille; les buissons plaisent quand ils sont fleuris. » La religion elle-même n'était pour beaucoup d'entre eux qu'une dévo-
• lbid., t iv.
tion sensible. Ce plan tl éducation plaisait surtout aux mères de famille '. »
Cependant, à coté des collèges gouvernés par les jésuites, s'étaient élevés dans quelques-unes de nos villes d'autres établissements, confies suit à l'autorité laïque, soit à des ordres religieux, moins célèbres que l'ordre de Saint-Ignace. Nous mentionnerons, entre autres :
L'école d'Ath, fondée vers l'an 1416 parles échevins de cette ville. Au bout de quelques années, celte institution étant devenue très-florissante, à la langue latine on joignit la langue grecque, la langue française, l'arithmétique et lu dialectique ;
Le collège de Virton, fondé en 1570 par Henri Dumont, curé de cette ville ;
Le collège de Nivelle, créé en 1605 par François Buisseret, évéque de Namur.
Pendant la première moitié du xviii" siècle, s'ouvrirent le collège d'Eecloo, celui de Thielt, sous la direction des récollets; celui de Thuin, sous la direction des oratoriens, et celui d'Enghien, qui était gouverné par des pères de l'ordre de Saint- Augustio.
De son côté, Anvers possédait, depuis 1510, une académie de peinture et de sculpture ; elle avait été fondée par George Fromentel, qui lui donna pour emblème une colombe portant un rameau d'olivier dans le bec, et volant vers l'arche de Noé, avec la légende Eccegraiïa. Mais plus d'un siècle s'écoula avant que l'enseignement devint public. Chaque peintre et chaque sculpteur tenait une espèce d'école particulière, où les élèves
' kihan. Tableau historique de l'instruction secondaire en France. — II est difficile de parler des jésuites sans songer à cet autre institut dont ils provoquèrent la ruine. Port-Royal-des-Champs s'efforça, de même que Tordre de Saint-Ignace, d'accélérer les progrés de l'enseignement. De nos jour» encore , la jeunesse a entre les mains les ouvrages des Arnauld, des Lancelot, des Nicole , des Sacy , des Pascal , etc.
HISTOIRE DE LHiSHUCTIO* PUBLIQUE.
venaient prendre leurs leçons ; puis, quand ils étaient assez avancés, ils se faisaient recevoir membres de la confrérie de Saint-Luc '. En 4603, l'académie d'Anvers obtint de Philippe IV, roi d'Espagne et des Indes, le titre d'académie royale,, et d'autres privilèges non moins précieux. Les leçons se donnaient alors dans une maison située près de l'ancien monastère des Victorines; sur la façade de cet édifice on remarquait les portraits des frères Van Eyck. En 1694, l'académie royale fut enfin installée a la Bourse; et dès lors, l'enseignement devint public.
Des écrivaius célèbres du xvi* siècle s'étaient occupés avec succès de la pédagogie, combattant le pédantisme et s'eflbrçant d'arracher les écoliers à la barbarie de leurs maîtres. Parmi ces réformateurs de l'éducation, nous devons distinguer Erasme et Montaigne. Tous deux veulent que l'éducation des enfants soit conduite $ans violence. « Les maîtres qui martyrisent le plus impitoyablement leurs élèves, disait Erasme, sont justement ceux qui n'ont rien à leur apprendre. Car que feraient-ils dans leurs classes, s'ils n'abrégeaient le temps à force de battre et de quereller? J'ai connu, et même dans son intérieur, un théologien de grande réputation, qui, à son gré, n'imaginait rien d'assez cruel pour ses disciples, quoiqu'il eût sous lui des surveillants dont les mains n'étaient pas oisives. Il croyait qu'il n'y avait que ce moyen de vaincre la présomption et de contenir l'étourderic. Jamais il ne dînait avec ses écoliers, que le repas, au rebours de la comédie qui se dénoue toujours d'une manière agréable, ne finit par les larmes de ceux qu'il faisait déchirer de verges, n'épargnant pas même les innocents, afin de les habituer aux coups. J'étais un jour à ses côtés, lorsqu'au sortir de table, il cita, suivant sa coutume, devant lui un de ces enfants qui était,* je pense, âgé au plus
■ Voy. Esquisse d'une histoire des ai ls en Belgique, par F. BogaerU ,
Di
HISTOIRE 1)K L'lN8TMKTMMI PL'BLIOtE.
de 10 ans; il venait de quitter sa mère pour l'école. Le théologien commença par lui dire que sa mère était une femme d'une piété profonde et qu'elle lui avait recommandé particulièrement son fils. Puis, afin d'avoir une occasion de lui infliger le fouet, il lui reprocha je ne sais quelle insolence dont la pauvre créature était bien incapable, et fit signe de le battre à l'homme auquel il avait confié la direction de son collège, et qu'on appelait, en conséquence, son satellite. Celui-ci jeta aussitôt le condamné par terre, et se mit à le frapper, comme s'il avait commis un sacrilège. En vain le théologien cria-t-il à plusieurs reprises : C'est assez ! c'est assez ! Le bourreau, que sa fureur rendait sourd, ne mit fin à cette torture qu'au moment où la victime allait perdre connaissance. Alors le théologien se tourna vers nous: Il n'avait rien mérité, dit-il, mais il était bon de l'humilier. Ce furent ses paroles. » Montaigne s'élève avec non moins d'énergie contre les bourreaux de la jeunesse. ■ J'accuse, dit-il, toute violence en l'éducation d'une âme tendre, qu'on dresse pour l'honneur et la liberté. Il y a je ne scay quoy de servile en la rigueur et en la contraincte : et tiens que ce qui ne peut se faire par la raison, et par prudence et adresse, ne se faict jamais par la force. On m'a ainsi eslevé : ils disent qu'en tout mon premier âge, je n'ay tasté des verges qu'à deux coups, et bien mollement.... Je n'ay veu autre efTect aux verges, sinon de rendre U$ âmes plus lasches, ou plus malicieusement opiniastres '. > L'auteur des Essais, ce philosophe tout à la fois si naïf et si profond, se montre aussi grand ennemi du pédantisme : • Je me suis souvent despité en mon enfance, dit-il ailleurs, de voir ès comédies italiennes toujours un pédant pour badin, et le surnom de magister n'avoir guère plus honorable signification que parmi nous... Depuis avec l'aage j'ay trouvé qu'on uvoit une grandissime raison, et que magis magrios clcricos non sunt inagis magnos sapientes. »
« Essais, livre n, chap. VIII.
Montaigne pense que l'infériorité des instituteurs modernes provient de leur mauvaise façon de se prendre aux sciences. c De vray, continue-t-il, le soin et la despense de nos pères ne vise qu'à nous meubler la teste de science : du jugement et de la vertu, peu de nouvelles. Criez d'un passant à notre peuple : O le sçavant homme! Et d'un autre, 0 le bon homme ! 11 ne faudra pas à destourner les yeux et son respect vers le premier. Il y faudroit un tiers * rieur : O les lourdes testes! Nous nous enquerons volontiers : Sçait-il du grec ou du latin ? escrit-il en vers ou en prose? mais, s'il est devenu meilleur ou plus advisé, c'estoit le principal, et c'est ce qui demeure derrière. 11 falloit s'enquérir qui est mieux sçavant, non qui est plus sçavant. Nous ne travaillons qu'à remplir la mémoire, et laissons l'entendement et la conscience vuides. Tout ainsi que les oiseaux vont quelquefois à la queste du grain, et le portent au bec sans le taster, pour en faire*bechéc à leurs petits : ainsi nos pédants vont pillotans la science dans les livres, et ne la logent qu'au bout de leurs lèvres, pour la dégorger seulement, et mettre au vent. * Montaigne soutient ensuite que les jeunes gens sortent souvent des écoles plus sols qu'ils n'y sont entrés : c Si nostre àmc n'en va un meilleur bransle, dit-il, si nous n'en avons le jugement plus sain, j'aimerois aussi cher que mon escolier eust passé le temps à jouer à la paume; au moins le corps en serait plus allègre. Voyez-le revenir de là, après quinze ou seize ans employés, il n'est rien si mal propre à mettre en besogne : tout ce que vous y recognoissez davantage, c'est que son latin et son grec l'ont rendu plus sot et plus présomptueux qu'il n'estoit parti de la maison. Il en devoit rapporter l'âme pleine, il 1 ne l'en rapporte que bouffie ; et l'a seulement enflée en lieu de la grossir *. » Le philosophe français expose enfin un nouveau système sur l'institution des enfants, dans son admirable lettre à Diane de Foix, comtesse de Ourson.
■ Essais, livre i«, chap. xxiv.
Pendant longtemps encore les pédants et les magitterx devaient rester maitres de l'éducation de l'enfance ; aussi l'enseignement populaire faisait-il des progrès lents et presque nuls, aussi bien en France qu'en Helgiqne. Toutefois, il faut le dire, dans ce dernier pays l'autorité temporelle et l'épiscopat s'étaient associés afin de pourvoir aux besoins moraux et intellectuels de la population. Le gouvernement avait décidé que les parents, tuteurs, ou autres personnes chargées du soin de faire instruire la jeunesse, seraient condamnés à des peines arbitraires, s'ils confiaient l'éducation de leurs enfants ou pupilles à des maitres d'école qu'ils savaient n'être point autorisés en cette qualité '. Une autre ordonnance, publiée en I086 dans le Luxembourg, imposait aux magistrats le devoir de tenir la main à ce que les enfants, les serviteurs et les servantes fréquentassent les écoles, et de punir les chefs de famille qui ne les y enverraient pas. De son côté, le clergé foulait que, dans tous les lieux où il n'y avait pas encore d'écoles dominicales ou journalières, les archidiacres prissent avec les magistrats les mesures nécessaires pour en établir, et assurer un traitement aux maitres ». L'épiscopat partageait avec le gouvernement la direction suprême de l'enseignement populaire; il fallait l'autorisation du bailli, de l'écolâtre ou du doyen rural pour pouvoir ériger des écoles primaires \ La séparation des sexes dans les écoles était ordonnée par les synodes tenus à Malines, Anvers, Gand, Ypres, Bruges, Namur et Cambrai, depuis l'an 1570 jusqu'en 1651. Le synode de Matines de l'an 1607 s'exprimait ainsi : «Nous désirons qu'aussi
• Plac. du 10 mai 1570.-/>/oc. de Flandre, t. II.
• Synode de Malines de 1570. -Le système de l'instruction obligatoire était connu depuis longtemps dans d'autres pays. Mous citerons , entre autres, une loi fort remarquable publiée en 1404 par Jacques IV, roi d'Écossc. Cette loi imposait, sous menace de châtiment, à tout franc tenancier, l'obligation d'envoyer son fils ainé d'abord aux écoles grammaticales pour y recevoir l'instruction classique , et ensuite aux collèges d'un ordre supérieur pour y acquérir la connaissance des lois du pays.
' Plac. du 31 août 1608. Plac . de FI. t. u.
HISTOIRE DK l/ INSTRUCTION PUBLIQUE.
« bien dans les écoles dominicales que dans les autres, les gari çons ne soient instruits que par des hommes, et les filles par « des femmes. Partout où il sera possible, on les placera dans « des locaux séparés, ou on les séparera par des espaces con- « venables. » Celui de Nam m de l'an 1026 chargeait les doyens et les curés ruraux d'ordonner rigoureusement que des hommes seulement fussent chargés de l'instruction des garçons, et que les filles fussent confiées à des femmes. Indépendamment de l'instruction élémentaire, les maîtres des écoles primaires pouvaient encore enseigner à leurs élèves le latin ainsi que les rudiments de la langue grecque; dans ce cas, ils devaient leur apprendre aussi le chant grégorien '. Mais l'un des devoirs les plus essentiels des instituteurs, consistait à réunir aux jours de dimanche et de fête leurs élèves et à les mener à l'enseignement du catéchisme. Le refus ou la négligence de remplir cette obligation, pouvait entraîner leur suspension provisoire, et autoriser les juges à prononcer contre les parents des amendes arbitraires, pour ne pas avoir surveillé la conduite de leurs enfants \ Les écoles dépendantes des chapitres des églises cathédrales et collégiales devaient être inspectées une fois tous les six mois par les écolàtres; les autres étaient soumises à la surveillance des archidiacres ou autres délégués de levêque diocésain. Ces inspecteurs avaient pour mission spéciale de bannir des écoles tous les livres non approuvés par l'ordinaire.
Puisque nous avons laissé entrevoir la censure, jetons un conp d'œil sur le régime de la presse avant la révolution de 1790.
Chose étrange! Mayence avait été en même temps le berceau de la censure moderne et de l'imprimerie. Bertold, archevêque de cette ville, dans un mandement de l'an 1486, reconnaît que la typographie est un art divin ; mais il ajoute que c'est précisément pour cela qu'il faut se hâter de détruire les abus qui
■ lïriil., 1. 1". — Synode de Malincs de 1570.
• Lettres circulaires du 39 juillet mo.-Plae. de Flandre, t. m.
peuvent le déshonorer. En conséquence, il défend strictement à tout individu de traduire du grec, du latin ou d'une autre langue, en allemand, aucun ouvrage, sur quelque sujet que ce soit; de vendre, débiter, faire circuler aucune traduction, sans avoir préalablement, d'abord avant l'impression, et en second lieu avant la vente, soumis l'ouvrage à l'approbation de quatre docteurs nommés par l'évéché ; le tout, sous peine d'excommunication, de la saisie des ouvrages, et d'une amende de 4 OU florins d'or '. La pensée était chargée d'entraves en France et en Angleterre, comme en Allemagne. Dans ces pays, les lois sur la presse portaient l'empreinte d'une monstrueuse barbarie ; elles chargeaient le bourreau de couper le poignet ou les oreilles aux pamphlétaires et aux persifleurs. Que l'on ouvre les annales du xvi* et du xvii* siècle, on assistera en frémissant à d'horribles tragédies, dont les victimes sont de malheureux écrivains. En France, c'est François I er , surnommé le père des lettres, qui envoie au bûcher le libraire Étienne Dolet; en Angleterre, sous Charles I", c'est la chambre étoilée qui déploie des rigueurs inouïes contre trois publicistes, Prynne, Burton et BastwicL : un jurisconsulte, un théologien et un médecin. Après une procédure inique, ils furent condamnés au pilori, à perdre les oreilles, à 5,000 liv. sterl. d'amende, et à un emprisonnement perpétuel \ La liberté de la presse n'était pas inscrite non plus dans les anciens privilèges de la Belgique; les souverains pouvaient exercer un véritable despotisme sur le domaine de la pensée. Déjà Philippe le Bon avait délégué le droit de censure à l'université de Louvain ; Charles-Quint, ce redoutable champion de l'Église romaine, alla plus loin. Après avoir défendu sous peine de mort de posséder ou de lire les écrits de Luther, l'empereur chargea l'université de former
1 Bceckinann Uist. de» inrtntion* et des découverte*. • Yuy. Gui/ul. UiU. de la révolution d'Angleterre, liv. II.
une liste de livres dangereux, un index qui eut force de loi '. On employa encore d'autres moyens pour combattre l'hérésie. Au mois de novembre 1545, le sénat académique décida que nul ne serait immatriculé dans l'université, ni admis à la jouissance de ses privilèges, avant d'avoir prêté un serment conçu en ces termes: « Item juro me ex animo detestari universa
• dogmata Martini Lutheri et aliorum quorumlibet hœretico-
• rum , quatenùs doclrinœ veteris et calholicœ ac Ramanœ t Ecclesiœ adversentur : et sequi velle ac retinere (idem vetei rem Ecclesiœ prœtactœ, sub obedientiâ unius summi pasloris
• romani ponti/icis. » Les édits promulgués depuis l'avénement de l'empereur Charles VI, contiennent aussi des dispositions rigoureuses concernant l'impression et la vente des livres. Les auteurs de libelles séditieux étaient surtout exposés aux peines les plus terribles : on les condamnait à un bannissement perpétuel, après qu'ils avaient été menés sur un échafaud, fustigés jusqu'au sang et marqués sur le dos avec un fer rouge ». Pour faire mieux connaître le régime de la presse sous la domination autrichienne, il nous parait utile de donner ici l'analyse de l'édit signé par Charles VI, le 25 juin 1729.
Dans son préambule, l'empereur statue que personne ne sera admis à imprimer ou débiter des livres, « à moins qu'il i n'ait fait conster de sa profession de foy catholique, apostot lique et romaine, par certificat en forme de son évéque ou « de 1 archiprêtre et de celui de son pasteur, et de ses bons c comportements et mœurs, par semblable certificat du magisi trat du lieu de sa résidence. >
Ces certificats, d'après l'art. !•', ainsi que l'attestation des maîtres imprimeurs ou libraires jurés, sous lesquels les prétendants avaient appris leur art, devaient être exhibés avant'
• Reiffenberg. Mémoire sur les deux premiers siècles de l'unir, de Lourain.
• Voy. dans les Placards de Brabant (5»' partie) le \™ livre eonteiiant les ordonnances sur les imprimeurs, les libraires et les ouvrage* défendus.
que de pouvoir obtenir les lettres impériales de commission ou permission.
Munis de ces lettres, les imprimeurs devaient prêter serinent entre les mains du clief-officier du lieu de leur résidence, de n'imprimer ni foire imprimer aucun ouvrage avant qu'il n'eût été examiné et censuré, suivant le mode prescrit par l'ordonnance (art. - : .
L'art. 5 portait qu'aucun imprimeur juré ne pouvait commencer, ni mettre au jour aucun livre ou traité, soit en prose soit en vers, sans avoir préalablement obtenu de l'empereur l'octroi nécessaire; il devait y joindre l'original examiné et approuvé par l'évéque, par ses censeurs ou par les censeurs royaux, et cet original devait porter la signature de l'auteur.
Les censeurs avaient ordre de terminer leur examen sans délai, tant pour les livres dont on demandait l'impression que pour ceux que l'on voulait réimprimer; ils avaient droit à un salaire raisonnable, à payer par celui qui faisait imprimer ou réimprimer le livre. L'art. 4 défendait aussi aux imprimeurs de réimprimer aucun des ouvrages condamnés par le concile de Trente, ou portés sur b liste faite à Madrid en 1624, ainsi que les ouvrages proscrits depuis par l'empereur.
L'impression du livre étant achevée, l'imprimeur, avant de pouvoir le mettre en vente, devait apporter aux censeurs un exemplaire avec la minute originale, afin qu'il pût en faire le coUationnement, dont il rédigeait procès-verbal (art. 5).
L'art. 6 ordonnait à tous les imprimeurs de mettre au premier ou dernier feuillet du livre sorti de leurs presses, l'acte d'approbation, l'extrait du privilège par eux obtenu, ainsi que le nom de l'endroit où le livre avait été imprimé.
L'art. 7 ordonnait aux imprimeurs de remettre au bibliothécaire impérial, deux exemplaires proprement reliés de chaque ouvrage sorti de leurs presses, dans la première quinzaine après l'impression achevée.
L'art. 8 chargeait les conseillers 6scaux et leurs substituts
d'assurer l'exécution du placard, en visitant au moins deux fois par an, et toutes les fois que bon leur semblerait, les maisons, magasins et boutiques des imprimeurs, libraires et vendeurs de livres.
L'art. 9 condamnait à une amende de 300 florins tout imprimeur ou libraire qui refuserait l'accès de son magasin aux conseillers fiscaux et à leurs substituts, ou qui ne leur remettrait pas, après une première demande, la liste exacte de tous ses livres.
L'art. 40 concernait les ouvrages venant des pays étrangers; il défendait aux imprimeurs ou libraires d'ouvrir les ballots contenant ces livres avant d'avoir donné, endéans les 24 heures, avis de leur arrivée aux conseillers fiscaux et remis à ces magistrats une liste de ces ouvrages. Ladite liste devait être examinée par les conseillers fiscaux, et communiquée par les ofliciere principaux des villes où les fiscaux ne tenaient pas leur résidence, aux censeurs ordinaires, avant que les livres venus de l'étranger pussent être mis en vente. Les contrevenants étaient passibles de 300 florins d'amende, et s'exposaient de plus à voir leur marchandise saisie. Les livres défendus ou suspects étaient dans tous les cas confisqués.
Les marchands qui fréquentaient les foires ou marchés étaient également obligés, avant de pouvoir ouvrir leurs caisses ou ballots, de remettre un inventaire de tous leurs livres aux magistrats désignés ci-dessus (art. 11),
L'art. 42 enjoignait aux conseillère fiscaux et censeurs, tant ecclésiastiques que royaux, d'examiner promptement les listes fournies par les marchands forains.
L'art. 43 défendait à ces derniers de débiter aucun livre avant que l'autorisation nécessaire eût été inscrite au bas de l'inventaire. I>es contrevenants étaient passibles de 300 florins d'amende.
L'art. 14 défendait aux porte-paniers et quincaillers « de « vendre ou d'exposer en vente aux portes des églises, coins
c des rues, soit en cachette ou eu public, aucuns livres, chani sons, almanachs, pronostications ou autres semblables livrets,
< enblanc ou reliés, sans ladite permission, à peine de 35 flo-
< rins d'amende. >
L'art. 15 ordonnait aux héritiers des maisons mortuaires de faire une liste des livres qu'ils se proposaient de vendre publiquement, et de la remettre aux. censeurs ordinaires. Cette liste devait être revêtue de leur approbation, avant qu'on pût exposer les ouvrages en vente. Les contrevenants encouraient une amende de 200 florins.
Dans le cas où ces inventaires contiendraient des ouvrages défendus ou suspects, t ils devaient être retirés de la vente • publique, pour, après rapport fait au gouvernement et par « ordre d'icelui, être lesdits livres restitués aux héritiers de la t maison mortuaire, ou être confisqués, selon le caractère et « graduation des héritiers desdites maisons mortuaires, aulo- « risés ou non autorisés à lire, garder et conserver dans leurs t bibliothèques des livres de cette nature t (art. 16).
L'art. 17 et dernier recommandait aux censeurs la plus grande circonspection, leur ordonnant de n'accorder leur visa qu'après avoir préalablement envoyé à l'empereur ou à son gouverneur général des Pays-Bas la liste des ouvrages dont on demandait l'impression ou la réimpression, avec leur avis, il leur était défendu d'accorder aucun octroi avant d'avoir été informés de la résolution impériale, sous peine de nullité de cet octroi ou de 500 florins d'amende à la charge de celui qui aurait fait usage de cette autorisation.
Ce placard fut immédiatement publié dans toutes les provinces des Pays-Bas, excepté le Brabant. Le conseil souverain du duché, avant d'en autoriser la publication, s'était adressé à l'archiduchesse gouvernante pour obtenir sur certains points des explications qui lui paraissaient nécessaires. L'archiduchesse Marie-Elisabeth lui répondit, sous la date du 6 mars 1730; « Que son intention n'avait jamais été de préjudicier au
126 histoire de lihstructiou publique.
« négoce des fidèles sujets libraires de S. M., ni aussi aux au- « 1res particuliers curieux en bibliothèques; que son intention
< n'avait jamais été de défendre indifféremment tous les livres « défendus par l'autorité seule des ecclésiastiques, ou décrétés « à la cour de Rome, mais avec la modification requise... > Au surplus, elle publia, sous la date du 9 juillet 1731, un décret interprétatif concernant les thèses, les livres de prières, etc. Pour ce qui concernait les thèses proposées dans les couvents particuliers ou collèges, elles ne devaient pas être examinées par les censeurs ordinaires, mais bien par les supérieurs desdits couvents ou collèges. Ceux-ci ne pouvaient d'ailleurs refuser leur visa à de pareils écrits, sous prétexte qu'ils soutenaient une autre opinion; ils devaient s'assurer seulement que ces thèses ne contenaient rien qui fût contraire à la religion, à l'État ou aux bonnes mœurs ; et ils devaient permettre • le « cours des disputes, à l'égard des questions dont le saint- • siège n'avait pas encore défendu de disputer dans les écoles
< publiques. >
La liberté de la presse fut inconnue en Belgique jusqu'à la révolution provoquée par l'imprudence de Joseph H ; à cette époque même, les publicistes appartenant au parti le plus faible se virent exposés à la colère des vainqueurs. Mais le droit de tout écrire était remplacé en Belgique par un autre droit précieux aussi à tous égards ; en vertu des chartes fondamentales du pays, le citoyen pouvait librement exposer ses griefs à l'autorité compétente sans encourir la disgrâce du prince.
Tandis qu'en France les cabanons de la Bastille et de Bicétre étaient réservés pour les écrivains trop hardis, la Grande- Bretagne assistait enfin à la création du journalisme moderne. Les écrits périodiques existaient en Angleterre depuis 1710. On pouvait dès lors discuter librement dans les journaux, comme on le fait aujourd'hui, les questions de politique, de socialisme, de morale. Stcclc, que ses pamphlets portèrent à la chambre des communes, avait commencé le Babillard, et Addi-
son le Spectateur, deux véritables revues, dont la dernière «'tait tirée à 5,000 exemplaires et distribuée deux fois par semaine. Néanmoins, ces revues étaient encore plutôt littéraires que politiques; mais bientôt l'Examinateur de Swift vint jeter les véritables bases des discussions politiques des journaux. Quand Voltaire alla étudier les Anglais, la polémique quotidienne brillait chez ceux-ci du plus vif éclat. Quel enseignement, quelle tentation pour ce formidable démolisseur!