CHAPITRE VII
Les science» , le» lettre» et le» art» en Belgique pendant le x\ v> »iècle . — Cour de Marguerite d'Autriche. - Splendeur de l'unirertitè de Lùuniin ; elle fournit à toutes les sciences d'illustres représentants. —Autres célébrités scientifiques du XW et du x\w siècle.— Le mouvement intellectuel se ralentit après le règne d'Albert et Isabelle.
Concours des quatre pédagogies de l'université de Louvain. - Nonneurs rendu» au mm». — Situation des esprits dans la première moitié du VtllV siècle.
La Belgique a été souvent accusée d'impuissance et de stérilité par ceux qui ne connaissent qu'imparfaitement ses titres scientiGques ou littéraires. Peut-être l'apathie des contemporains de Charles II et de Charles VI, résultat d'une politique égoïste, nous a-t-clle été funeste; mais si l'on remonte plus avant dans le passé, si l'on étudie le siècle de Charles-Quint, et surtout le règne mémorable des archiducs Albert et Isabelle, on reconnaîtra que le génie belge a puissamment contribué au développement de la civilisation générale. Grèce célébra longtemps les merveilles du siècle de Périclès ; l'Italie s'enorgueillit encore des travaux accomplis sous la brillante administration des Médicis; la France vante les chefs-d'œuvre du siècle de Louis XIV; pourquoi la Belgique n'offrirait-elle
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pas aussi à l'admiration de la postérité les nobles et utiles travaux des hommes qui voulurent compléter le triomphe de la renaissance ?
Tout le monde cite les encouragements prodigués aux poètes et aux artistes par les Médicis, François I M et Louis XIV; mais pourquoi ne pas parler aussi de cette gracieuse Marguerite d'Autriche, gouvernante des Pays-Bas sous Charles-Quint? Quel prince montra plus d'enthousiasme pour l'art et la science? Marguerite ne se contentait pas de pensionner les littérateurs et les artistes, elle les hébergeait dans son propre palais. Ce fut là que se rencontrèrent Jehan Lemaire, le célèbre auteur de Y Illustration des Gaules, et le véritable maitre de Ronsard ; Molinet , également remarquable comme poète et comme chroniqueur; Érasme de Rotterdam, dont la raillerie était si fine et la science si profonde; enfin le mystérieux Corneille Agrippa, qui composa le traité de Y Excellence des femmes pour honorer sa bienfaitrice. Des peintres, des sculpteurs, des musiciens, complétaient ce brillant cortège : on y voyail Bernard Van Orley, si célèbre par ses cartons et ses vitraux peints; Roger Vanderweide, dont on admire encore les tableaux à l'huile; Conrad de Malines, auquel la cathédrale d'inspruck doit le mausolée de l'empereur Maximilien ; on y entendait les compositions harmonieuses de Josquin Deprès, Henri Isac, Bruiner, Compère, Brunei, et Pierre de la Rue. Entourée de cette cour merveilleuse, dans laquelle se perdaient les simples gentilshommes, Marguerite sacrifiait elle-même aux Muses; elle voulait, en appelant à son aide la poé«e et la musique, oublier les malheurs qui avaient désolé sa jeunesse. On conserve religieusement à la bibliothèque de Bourgogne l'album de Marguerite d'Autriche, précieuse relique de cet âge.
Bien que l'université de Louvain ne fût pas assez littéraire, au gré d'Érasme, elle ne cessa point d'être aussi le centre d'un grand mouvement intellectuel, le berceau de la plupart des célébrités contemporaines. Toutes les familles illustres du
pays, sans excepter celle du souverain, envoyaient leurs héritiers sur les bancs de l'acâdémie belge. L'enfant qui devint Charles-Quint y eut pour condisciples ou pour successeurs des Croy, des Lalaing, des Bréderode , des Longucval , des Ligne, des Bossu, des Espinoy, des Grimberghen, des d'Acrschot, des Hoogstraeten , des Rubempré , des Glimes , sans parler des autres. La noblesse d'Allemagne et celle de Pologne s'étaient également habituées à envoyer leurs héritiers à Louvain ; la première y était représentée par des comtes palatins, par des Mansfeldt, des Furstemberg, des Schwartzenbcrg, des Manderscheit, des Witgenstein, par de futurs électeurs de Cologne et de Maycnce; la seconde y faisait instruire des Sobieski , des Sapieha , des Kostka, des ducs de Zbaraz et de Zaslaw, des palatins de Cracovie, de Sandomir et de Lublin. D'autres écoliers, non moins distingués par leur origine, venaient d'Italie, d'Espagne, de Portugal, d'Angleterre, et même de France; c'est ainsi que les docteurs de Louvain virent parmi leurs disciples des Cesarini, des ducs de Bragance, des Vasquez, des Velasco, etc. L'université belge jouissait d'une réputation européenne; elle se distinguait non-seulement par le rang, mais aussi par le nombre de ses élèves ; on en comptait 8,000, d'après le témoignage de Juste-Lipse, vers l'an 1570. Ce chiffre s'accrut encore plus tard.
Ce furent les docteurs de Louvain qui rajeunirent en quelque sorte la théologie. Dans toutes les autres universités, Aristote avait encore plus d'autorité que saint Augustin, car on ne déviait pas des règles d'une sèche scolastique; Louvain franchit le pas en commençant à combattre Luther et Calvin par l'Écriture sainte et les Pères de l'Église. Au surplus, la faculté de théologie de Louvain fut l'école où se formèrent le pape Adrien VI; des cardinaux, parmi lesquels on distingue Nicolas Granvelle et Charles de Croy; des évêques, entre autres Corneille Jansénius ; des érudits laborieux, tels que Molanus, à qui l'on doit la Militia sacra ducum Brabantiœ; Michel deBay, dont les ouvra-
gcs furent censurés par la Sorbonne de Paris; Augustin Hunmeus, un des réformateurs de la philosophie; Guillaume Van Est , auteur d'un excellent commentaire sur le Livre des sentences t et chancelier de l'université de Douai; François Vanviane, dont le traité de Ordïne Âmoris mérita les éloges du grand Arnauld. Quelques-uns de ces grands hommes ou de ces savants furent contemporains de Charles-Quint ; les autres appartiennent à une époque postérieure.
La science du droit avait aussi reçu une nouvelle impulsion, grâce aux travaux et à l'enseignement de Gabriel Mudée. Ce docte professeur devint le chef d'une école de jurisprudence connue sous le nom d'école des humanistes ; car, le premier en Belgique, il avait appelé en aide la littérature ancienne, l'histoire de l'antiquité et les lumières de la philosophie, pour l'intelligence et l'interprétation des lois romaines. Un de ses disciples , Mathieu Wesembeek , d'Anvers, introduisit la nouvelle méthode dans les universités d'Iéna et de Wittemberg. De la faculté de droit de Louvain sortirent presque tous les membres des conseils du gouvernement, les magistrats, les chefs d'administration du xvi« et du xvii' siècle.
La philologie et l'éloquence avaient aussi dès lors de nombreux représentants dans les Pays-Pas. ïousles efforts d'Érasme , pendant ses différents séjours à Louvain, eurent pourvut d'acclimaterdans cette ville le goût d'une saine littérature; non-seulement il poursuivit les moines ignares dans ses mordantes satires, mais, de concert avec Jérôme Busleiden, il sut, malgré de sourdes cabales , achever l'organisation du collège des Trois langues. Les principaux philologues de la première moitié du xvi" siècle furent : Adrien Barland, auteur d'une chronique des ducs de Brabant ; Conrad Goglenius, premier professeur de langue latine au collège des Trois langues, et auteur de notes sur les Offices de Cicéron ; Pierre Nanni, traducteur de plusieurs Pères de l'Église ; Jean Dcspaulèrc, de Ninovc, auteur d'un cours
complet d'éléments des humanités 1 ; Jean Vandencampen, qui composa une grammaire hébraïque ; enfin Nicolas Vivès , disciple et ami d'Érasme. Né à Valence en Espagne, Vivès, après avoir étudie la philosophie à Paris au collège de Beauvoisis, vint à Louvain où il se perfectionna dans les langues grecque et latine. Lui-même obtint en i520 la permission d'enseigner les humanités dans l'école académique. Quoiqu'ils n'appartinssent pas à l'université de Louvain , nous pouvons encore citer, en nous rapprochant du règne d'Albert et Isabelle, Chrétien Massœus, de Warneton, qui enseigna pendant toute sa vie les humanités à Gand et à Cambrai; Jean Sturnius de Schleiden qui, après avoir donné des leçons publiques à Paris, établît à Strasbourg une école à laquelle l'empereur Maximilien II donna le titre d'académie; et le mathématicien Arnauld de Lens , auteur d'nne introduction aux Éléments d'Euclide : pauvre savant qui abandonna Belœil , où il avait vu le jour , pour aller périra Moscou, incendié par les Tartares en 4575.
Pendant les terribles guerres religieuses qui avaient désolé la Belgique, les esprits avaient été surexcités par le tumulte des batailles et les clameurs des partis ; ils ne se calmèrent pas sous l'administration réparatrice d'Albert et Isabelle, mais ils portèrent ailleurs leur activité. Ce fut ainsi qu'une révolution intellectuelle remplaça une révolution politique. On vit surgir une foule d'hommes éminents , pour coopérer au développement simultané des lettres, des sciences et des arts.
Parmi les philologues de l'université de Louvain , on distingue : Juste-Lipse, le rival de Casaubon et de Scaliger, le savant commentateur de Tacite, l'éloquent professeur qui vit, en 1599, au nombre de ses auditeurs les archiducs eux-mêmes; Erycius Puleanus ou Vandeputtc, disciple de Juste-Lipse et son successeur dans la chaire d'histoire ancienne; Valère-
' Ce cours fut imprimé sous le litre de Commeniarii grammatid, chez Robert Etienne, en 1557 (un vol. in-folio). Il comprend un rudiment, une grammaire, une syntaxe, une prosodie, cl un traité des tropes et des figures.
HISTOIRE DK L inm RI l i m> l'UBLIQUB.
André, qui donna une histoire abrégée de l'université de Louvain et une histoire littéraire des Pays-Bas ; Nicolas Vernulœus de Rubelroont, poète et historien; enfin Glénard, de Diest, dont la vie fut très-aventureuse : il alla mourir à Grenade, après avoir parcouru la France, l'Espagne, le Portugal et la Barbarie, pour se familiariser avec les langues de ces pays '. 11 faut mentionner ensuite Pierre Divœus ou Vandive, de Louvain, dont les travaux historiques sont encore précieux, et François Verhaer ou Harseus, chanoine de l'église de Saint- Jacques à Louvain, à qui l'on doit une excellente histoire du Brabant.
Vers la même époque , la Belgique eut la gloire de fournir des professeurs distingués à des académies étrangères : tels furent Daniel Heinsins, de Gand, qui sucéda a Scaliger dans la chaire d'histoire et de politique de l'université de Leide ; Bonaventure Smet ou Vulcanius, de Bruges, qui fut professeur de langue grecque dans la même université; le Jésuite André Schott, d'Anvers, qui enseigna successivement la langue grecque à Salamanque et l'éloquence à Rome; Adrien Spigelius, de Bruxelles, professeur de chirurgie à Padoue, et Godefroid Wendelin professeur de philosophie à Digne, où il eut l'honneur de former Gassendi.
Le Luxembourgeois Sleidan, historien de la réformation, avait été mis à côté de Tite-Live par l'Allemagne protestante.
Un poète latin, Boch, de Bruxelles, fut surnommé le Virgile belge; il était contemporain du Jésuite Hossch (Sidronius), de Merckem, dont les œuvres poétiques ont été réimprimées plus de trente fois. Un autre membre de la société de Jésus, Jean Bollandus, de Julernont, commençait la collection des Acta sanctorum, entreprise gigantesque.
■ 11 était professeur des langues grecque et hébraïque. On lui doil MM grammaire grecque et des lettres latines sur ses voyages. • Né à Herck, dans le comté de Loox.
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Chaque branche des connaissances humaines avait alors un illustre représentant. C'est Vésale, de Bruxelles, qui crée l'anatomie de l'homme et qui commence à Louvain ses démonstrations; c'est Van hc 1 m ont , le chef des médecins spiritualistes et le précurseur de Broussais 1 ; c'est le naturaliste de I Escluse, qui devint professeur de l'université de Leyde, où il trouva le botaniste Rembert Dodoëns, de Malines, auquel l'édilité de ' Louvain avait refusé 300 florins pour le retenir dans cette ville; c'est Mercator, de Rupelmonde, qui publie la première carte hydrographique, et Ortélius, d'Anvers, qui crée la géographie moderne en mettant au jour son Théâtre du monde.
Faut-il maintenant parler des beaux-arts? Pour la musique, nous trouverons Roland Lassus, de Mons, surnommé le prince des musicien»; pour la peinture, Rubens et Vandyck, glorieux chefs de l'école flamande.
Si nous quittons ces régions supérieures, pour examiner l'état intellectuel des classes intermédiaires de la société, nous reconnaîtrons que l'instruction classique était alors éminemment populaire. € Chaque ville, chaque bourgade, dit un écrivain du siècle dernier % avait des savants très-estimables a la télé de ses écoles, et de ces écoles sortaient une foule de jeunes élèves, à qui Virgile et Homère, Cicéron et Démosthènes étaient aussi familiers que peuvent être quelques tirades de la Fontaine ou quelques lambeaux de Chompré, à notre brillante jeunesse d'aujourd'hui. » On n'ignore pas sans doute que Jacques Mcyer, l'illustre auteur des Annales de Flandre, avait ouvert, vers 1531, une école de belles-lettres à Bruges. Dans le siècle
■ Il avait également vu le jour à Bruxelles, et il était allié aux plus nobles familles du pays.— Voy., sur les illustrations scientifiques de cette époque, les Belges illustres (3»<- partie). Vésale est très-bien apprécié par M. Burggraeve; Dodoëns et de L'EscIuse, par M. Morren; Ortelius. par M. Vanhulsl, etc.
• NéUs. Sur les écoles et les études d'humanités aux Pays-Bas.
HISTOIRE DE l/lNSTRUCTlON PUBLIQUE. 135
suivant, on tronvait souvent aussi des hommes très-distingués à la tête des éeoles des petites et des grandes villes.
Malheureusement ce mouvement intellectuel, mal secondé par les indignes successeurs des archiducs Albert et Isabelle, s'arrêta avant la fin du xvn* siècle. Dès lors les illustrations deviennent rares; on ne trouve plus des noms retentissants comme ceux de Vésale et de Juste-Lipse. C'est Foppens, continuateur de Valère-André, pour la philologie; pour la science théologique , c'est le canoniste Van Espen ; c'est Stockmans, pour le droit; Rega, pour la médecine.
Quand l'indifférence et l'apathie eurent succédé aux merveilleux efforts du siècle de Charles-Quint et du règne d'Albert et Isabelle, l'université de Louvain elle-même ne fit plus rien pour augmenter sa réputation. Au lieu de suivre les progrès do la science et de la civilisation , elle se plut dans une espèce d'immobilité. Pour exciter l'émulation et créer des grands hommes, la vieille académie crut qu'il suffisait de maintenir le fameux concours des quatre pédagogies.
Parlons donc de cette lutte, ù laquelle nos pères attachaient une si haute importance, de ces honneurs extraordinaires décernés au primus de Louvain.
Dans chaque pédagogie, on avait institué deux examens particuliers, nommés le petit et le grand cala mu s. Le premier examen servait à déterminer les neuf meilleurs sujets de la pédagogie, qui devaient former les lignes; le second, auquel prenaient part ces neuf élus, servait à déterminer les trois premiers , les trois suivants et les trois derniers. Les trois premiers de chacune des quatre pédagogies composaient ce qu'on appelait la première ligne, formée ainsi de douze concurrents; la deuxième et la troisième ligne étaient également composées de trois philosophes de chaque pédagogie. Le concours général avait lieu ensuite de la manière suivante : les premières lignes des quatre pédagogies luttaient ensemble ; les deuxièmes et les troisièmes lignes de même; enfin, ceux qui se trouvaient exclus
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des lignes,' concouraient aussi. Ces derniers formaient la classe des ante-medialcs ; on les appelait ainsi parce qu'on ne pouvait guère obtenir de bourses ou d'autres privilèges attachés aux fondations, si l'on n'avait conquis une place ante-medium de tous les concurrents de la promotion générale. La proclamation des places se faisait avec pompe; et le vainqueur, après avoir été couronné à l'université, rentrait triomphalement dans sa ville natale.
La capitale des Pays-Bas espagnols garda longtemps le souvenir des honneurs rendus, le 19 novembre IG93, à Pierre Van Hamme, premier de Louvain, avec l'assentiment de Maximilicn-Eramanuel , électeur de Bavière et gouverneur général de la Belgique pour le roi Charles II.
Pierre Van Ilamme sortait du collège dirigé par la compagnie de Jésus à Bruxelles ; aussi les révérends pères n 'épargnèrent-ils rien pour ménager à leur lauréat une entrée pompeuse *. Le 19 novembre, vers deux heures de l'après-midi, cent étudiants à cheval vinrent recevoir le primus à la porte de Louvain; vingt-quatre de ces étudiants portaient des emblèmes et les autres agitaient des étendards. On remarquait aussi deux génies, dont l'un représentait la ville de Bruxelles, et le second le collège de la société de Jésus; ceux-ci offrirent au pri mus une couronne de laurier. Puis la cavalcade se mit en marche, précédée par des trompettes et des timbales appartenant à la cour. Le cheval du premier était mené par les deux génies dont nous avons parlé; ils récitaient et chantaient des vers latins dans tous les carrefours que le cortège traversait. De l'église de Sainte-Gudule, on se rendit au palais, en passant par la Kantcrsteen. L'électeur, ayant aperçu le cortège, alla féliciter à son tour le jeune vainqueur et lui mit une chaîne d'or au cou. La cavalcade se dirigea ensuite vers l'église des
• Voy. Mss de la Bibliothèque de Bourgogne (n» 16412 de l'inventaire général).
HISTOIRE DE L'INSTRUCTION PUHL1QUK.
Jésuites, où un Te Deum fut célébré, au bruit de la mousqueterie et des détonations de pièces d'artifice. Puis le cortège, continuant sa marche triomphale, se dirigea vers l'hôtel de ville; le primus y fut reçu par la magistrature communale qui lui fit présent d'un bassin et d'une aiguière en argent. Enfin quand le premier, déjà rassasié de félicitations et d'honneurs, approcha de la maison paternelle, une nouvelle surprise l'attendit. Devant la porte de cette maison, on avait placé, d'après les ordres de l'électeur, le dais de Charles-Quint entouré de flambeaux de cire blanche.
Les chefs-lieux des autres provinces accueillaient les triomphateurs de Louvain avec un faste qui n'était pas éclipsé par les honneurs qu'on leur rendait à Bruxelles. En 1715, sous le règne de l'empereur Charles VI, Jean-François Grosse, de Namur, qui devint plus tard un savant canoniste, ayant obtenu dans la pédagogie du Porc la première place de philosophie, fut reçu par ses compatriotes comme l'eût été le souverain. Il fit son entrée dans Namur, le 24 novembre; et voici quels étaient, d'après un historien de cette ville ', la disposition et l'ordre du cortège : 1° Un escadron de la cavalerie de la garnison, le sabre à la main; 2° les écoliers du collège des jésuites, formant une nombreuse cavalcade divisée en deux compagnies, chacune avec son uniforme; 5° la magistrature communale entourée de ses sergents ; 4° deux députés de la collégiale Notre- Dame, avec le curé de la paroisse de Saint-Michel; 5° deux députés de la cathédrale de Saint-Aubin ; O deux députés de l'évéque de Namur; 7° une quantité de trompettes, timbales, hautbois et autres instruments; 8" un certain nombre d'étudiants en droit et en théologie, venus de Louvain, tous à cheval ; 9° soixante philosophes de la pédagogie du Porc, aussi à cheval; 40° une brigade de jeunes hommes choisis, en bel uniforme, montés sur des échasses; 11" le premier, aussi à che-
' Galliot. Hint. générale de la ville et province de Namur, l. v.
is
val, vêtu d'une longue robe de soie noire, portant une couronne de laurier sur la téte ; 12° les professeurs de la pédagogie du Porc, à cheval; 13° les parents et amis du primux, partie à cheval, partie à pied; 14" une file de carrosses, qui étaient allés à sa rencontre. L'historien namurois continue en ces termes : • M. Grosse fit ainsi son entrée à Namur, au bruit de trois décharges des canons de la ville et du château, et au son de toutes les cloches, tandis que les soldats de la garnison étaient rangés en haie dans toutes les rues où le cortège passa. On le conduisit à la cathédrale, où il fut complimenté à la porte de l'église par l'évêque, l'ayant été auparavant par le général commandant de la garnison. Les députés ecclésiastiques le menèrent après cela, au prie-Dieu, qu'on lui avait préparé pour assister au Te Deum, qui fut entonné par l'évêquc et chanté par une très-belle musique. Au sortir de la cathédrale, on passa dans le même ordre devant le collège des P. P. jésuites, qui avaient élevé un parnasse sur lequel on voyait Apollon cl les Mutes. Les unes chantèrent les louanges du jeune triomphateur, et les autres le congratulèrent par diverses pièces de poésie sur l'honneur qu'il faisait au pays. » On le conduisit ensuite à l'hôtel de ville, où les magistrats municipaux lui firent présent d'un magnifique bassin d'argent, avec son aiguière; et le lendemain il y fut encore régalé d'un somptueux repas. Les festins, les bals et les illuminations continuèrent durant huit jours, dans toute la ville.
Les descriptions qu'on vient de lire suffiront pour faire connaître ces fêtes populaires dont les premier* de Louvain étaient les héros dans les vieilles cités de la Belgique. Certes, on faisait bien d'encourager les études supérieures, de stimuler le talent, de récompenser le zèle ; mais peut-être l'autorité, qui s'associait à ces fêtes, aurait-elle dû ne pas se contenter de triomphes éphémères. Pourquoi ne pas surveiller constamment cet unique foyer de lumière de la nation? Pourquoi ne pas combattre dès lors les abus et imposer à l'université l'obliga-
lion de suivre la marche progressive des connaissances humaines ?
Hélas! la Belgique était stationnaire et indifférente, quand la plupart des autres nations étendaient leur renommée par de merveilleuses découvertes. Qui songeait alors dans notre pays à marcher sur les tracés des Newton, des Leibnitz, des Haller, des Linné ? Lorsque tous les peuples de l'Europe s'agitaient, au xvm e siècle, et s'avançaient dans les voies de la civilisation moderne, la Belgique seule voulait rétrograder vers le moyen âge. A Dieu ne plaise que nous reprochions à nos pères d'avoir combattu les réformes antinationales de Joseph U! Mais telle était leur aversion pour tout ce qui ressemblait au progrès, que les sages et utiles règlements de Marie-Thérèse elle-même rencontrèrent des contradicteurs assez nombreux.
Ce fut là heureusement une époque transitoire; elle ne doit pas faire oublier les glorieux travaux accomplis par des Belges durant le moyen âge, sous le règne de Charles-Quint, et pendant le siècle d'Albert et Isabelle.