DES DEUX MÉMOIRES
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Jetons maintenant les yeux en arrière, et considérons la route que nous avons parcourue. Tâchons d’en reconnaître les principaux points et cherchons les notions utiles qui peuvent se déduire de nos longues et minutieuses investigations. C’est le but auquel doit tendre toute exploration consciencieuse faite dans le vaste domaine de l’antiquité.
D’abord, le premier âge de la nation chinoise nous présente le souvenir de deux ordres de collèges, les uns annexés aux résidences des princes, les autres répartis dans les districts des royaumes. Ce souvenir remonte au temps des trois anciennes dynasties, Hia, Chang, Tcheou , qui commencent aux vingt-quatrième , dix-neuvième et douzième siècles avant notre ère. Il nous a été conservé par le véridique Meng-tseu, et s’appuie sur des traditions admises par l’ensemble des générations chinoises. Selon ces traditions recueillies à une époque voisine de notre ère dans le Li-ki , le Tcheou-li , la Chine colonisée des Tcheou , des Chang , et même des Hia, possédait déjà un système complet d’instruction supérieure et d’instruction populaire. Chaque famille avait une salle d’é-
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tuile; chaque canton avait une école ; chaque district avait un collège. Enfin un collège supérieur existait dans chaque chef-lieu de principauté. D’après ces mêmes traditions , on voyait s’élever autour de la résidence impériale des Hia, des Chang, deux collèges et même un gymnase musical : ces trois établissements étaient consacrés à l’éducation des fils du souverain et des grands officiers , qui apprenaient les rites des cérémonies , la musique , le tir de l’arc , la manière de diriger un char, l’écriture et le calcul. On remarquait en outre , près du palais de la grande dynastie Tcheou, deux écoles, l’une dite école de la banlieue, où étudiaient les jeunes gens du peuple; l’autre dite école de perfectionnement , qui recevait les élèves les plus distingués de l’école précédente. Suivant le texte du Li-ki , les conditions du choix étaient la vertu, l’aptitude aux affaires administratives, la facilité à s’exprimer. Des grades étaient accordés à ceux qui possédaient complètement les qualités requises. D’après cela , il y aurait eu dès lors un mode régulier de promotion par examen pour passer de l’école inférieure à l’école supérieure , et le choix aurait été réglé par le seul mérite des candidats. Suivant le Li-ki et le Tcheou-li , les préposés de district , les chefs de canton, réunissaient leurs subordonnés à l’ouverture de chaque saison , constataient les progrès qu’ils avaient pu faire dans la pratique de la morale et des rites sacrés, éprouvaient leur adresse aux exercices de la guerre, et envoyaient les plus distingués à l’école de la banlieue. Les princes feudataires présentaient de même au souverain les gradués de leurs royaumes. Ces élèves
des écoles de la capitale, ces gradués, étaient ensuite appelés gérer des places de l’administration. Il résulterait donc de l’ensemble de ces traditions que l’orga nisation primitive des concours pour le choix des employés du gouvernement aurait déjà existé sous les trois premières dynasties , ou au moins sous la troisième , celle des Tcheou , et je dois reconnaître que la haute antiquité de cette institution est une vérité incontestable aux yeux de tous les auteurs chinois. Mais le critique européen ne peut oublier la date des recueils où se trouvent les fondements de cette opinion. Ce qui est certain, c’est que la première mention des concours de mérite se voit dans leChou-king, à la date du vingttroisième siècle avant notre ère, sous le règne de Chun, et que le souvenir de cette institution se retrouve vers l’an G50 avant J.-C., dans le rescrit du prince deThsi, Houan-koung, conservé par le Koue-iju : ce rescrit détermine trois degrés de promotion , par les choix successifs du chef d’arrondissement , des officiers supérieurs, et du prince.
A partir du huitième siècle avant notre ère, un siècle environ avant Houan-koung, commence une longue période de décadence pendant laquelle les bases du système fédéral des Tcheou s'effacent avec leurs institutions, au milieu de l’insubordination générale des princes feudataires. La suprématie impériale n’est plus respectée : l’enseignement supérieur et inférieur est négligé totalement , et les princes divisés par des guerres continuelles ne s’occupent plus de l’éducation du peuple. Les charges administratives et leurs apanages se transmettent par hérédité dans
les familles des officiers, et depuis le rescrit d’Houankoung, il n’est plus question de concours ouverts au mérite. Enfin , un siècle après ce meme prince , au sixième siècle avant notre ère , le souvenir de ces institutions est ranimé par le célèbre Koung-tseu ou Confucius qui les rappelle à ses contemporains. Il réunit les documents antiques qui en contiennent des vestiges, les compare, les coordonne, et compose ainsi quatre recueils spéciaux qui, sous la dénomination de King, ont été depuis universellement adoptés et vénérés dans tout l’empire. Ces documents portent le cachet de leur haute antiquité par la concision extrême de leur style et l’absence fréquente de formes grammaticales , ce qui les rendrait très-difficiles à comprendre , s’ils n’avaient été éclaircis par les travaux de savants commentateurs. Le premier des recueils de Confucius , le Clii-king, est une collection des pièces de vers chantées autrefois parmi le peuple, pour peindre son bonheur ou sa misère , pour célébrer les vertus ou critiquer les défauts de plusieurs souverains. Le second, le Chouking , contient les souvenirs des règlements institués par les chefs des premières dynasties et quelques fragments de leur histoire. Le troisième, YY-king, est un livre de divination, qui explique les combinaisons des huit trigrammes attribués au mystérieux Fo-hi , et les influences de ces combinaisons sur les actions humaines. Enfin le quatrième, le livre des rites, Li-king , a été perdu et remplacé, vers le premier siècle de notre ère, par le Li-ki , collection assez confuse de mémoires sur les rites du cérémonial ancien et sur les formes de l’étiquette chinoise. En joignant à ces recueils deux
traités plus élémentaires , le Hiao-kimj ou livre de la piété filiale , cl. le Tclum-ihsicou dans lequel Confucius écrivit les principaux événements du royaume de Lou, sa patrie, pour montrer à ses contemporains les tristes conséquences de l’abandon des institutions anciennes, nous avons la liste complète des ouvrages que ce grand homme a composés lui-même et qui sont devenus la base de l’instruction morale , historique et scientifique de tous les Chinois. Leur attachement exclusif pour l’étude de ces recueils obscurs , de ces traités arides , peut sans doute nous paraître étrange ; mais c’est un fait que l’on ne peut discuter et qu’il faut admettre.
Au surplus, le triomphe de l’école de Confucius ne s’est pas accompli immédiatement et sans obstacle. Lui même tenta vainement de ramener les princes de son époque aux anciennes institutions et au respect pour l’unité du pouvoir souverain : il ne fut pas écouté. Après sa mort, quelques-uns seulement de ses disciples réussirent à s’introduire dans les cours des rois qui se partageaient la Chine. Au milieu du quatrième siècle avant notre ère, Mengtseu , né comme Confucius dans la Chine orientale , renouvelle les exhortations du maître, demande aux rois le rétablissement des collèges supérieurs et inférieurs, et s’élève avec force contre l’hérédité des offices, déclarant que cette hérédité abusive a désorganisé l’administration des royaumes de son temps. Mcngtseu eut peu de succès auprès des princes qu’il visita, mais il fut mieux écouté des hommes du peuple , souffrant du malaise général. L’école nouvelle augmente, le nombre de ses prosélytes s’accroît, surtout dans les pays
de Tlisi et de Lou, foyers de la saine doctrine ; et malgré le peu de documents que nous offre l’histoire de ces temps de troubles , nous la trouvons déjà puissante et maîtresse de l’enseignement au milieu du troisième siècle avant notre ère , à l’époque où un prince du royaume occidental de Thsin subjugua tous les autres royaumes et devint seul empereur, sous le nom de Thsin-chi-hoang. Nous trouvons les lettrés, propagateurs de la doctrine de Confucius, considérés par le peuple et formant une corporation assez forte pour oser s’opposer aux innovations du conquérant et le rappeler à l’observation des anciens usages, décrits par leurs Ring ou livres sacrés. Thsin-chi-hoang, qui voulait que la civilisation chinoise datât de son règne , repousse ces représentations et s’irrite, en voyant ses édits constamment critiqués dans les écoles des lettrés. L’an 213 avant J.-C. , sur le rapport de son ministre Lisse, il ordonne de brûler tous les exemplaires des ouvrages de Confucius répandus dans l’empire, et de réduire au silence leurs fatigants admirateurs. L’arrêt fut exécuté avec rigueur, et quatre cent soixante lettrés, convaincus d’avoir conservé les œuvres de leur maître , furent mis à mort.
Deux ans après ce coup terrible pour l’école de Confucius, Thsin-chi-hoang meurt et laisse son trône à un fils sans capacité , qui périt bientôt au milieu des troubles. L’anarchie dure six ans et finit enfin par la fondation de la dynastie des Han , en la personne de Lieou-pang , soldat de fortune élevé au pouvoir souverain par une ligue de chefs confédérés. Ce nouvel empereur concède des principautés à ses adhérents, et.
d’autre part, tâche de ménager les lettrés qui commencent à relever la tête. Sur leurs réclamations incessantes, son successeur Iloeï-ti révoque, en 191, l’édit barbare de Thsin-chi-hoang contre la lecture des livres anciens. Wen-ti, vers l’an 160, leur rend le droit de discuter les actes du gouvernement ; mais ce fut seulement 77 ans après la condamnation des livres qu’une commission spéciale fut nommée l’an 136 avant J.-C. pour rechercher les exemplaires des King et rétablir leur texte. Les premiers empereurs Han craignaient sans doute que la lecture des King ne réveillât des idées contraires à l’ordre établi de leur temps , depuis que Thsin-chi-hoang avait autorisé le partage des terres et concédé le droit de propriété au peuple qui n’était auparavant que simple métayer. La réorganisation régulière de l’enseignement date du même règne, celui de Wou-ti. Conformément à la proposition du lettré Tongtchong-cho, qui condamnait hautement l’hérédité des charges, Wou-ti éleva dans sa capitale, l’an 12/j avant J.-C., un grand collège destiné à former des sujets capables de remplir les places administratives , et sur le conseil d’un autre lettré , il divisa la succession des princes apanagés entre leurs fils. Quelques années avant cette époque , Wen-ong, gouverneur de la province occidentale de Chou ( partie du Sse-tchouen actuel), avait déjà organisé dans ce pays des collégesd’arrondissement : il nommait des professeurs, examinait les élèves et encourageait l’étude des King. Son exemple fut suivi par d’autres préposés et sanctionné par le décret qui crée le grand collège , ou plutôt par le rapport approuvé de l’empereur et joint à ce décret. D’a-
près les ternies de ce rapport, les préposés de district et d’arrondissements doivent chercher les hommes de bonnes mœurs, instruits dans la science des rites, et les adresser au ministre des rites, pour qu’ils soient nommés élèves du grand collège. Voilà donc la mention précise des concours établis pour répandre la connaissance des livres sacrés parmi le peuple et régler l’instruction des officiers du gouvernement. Une note de Ma-touan-lin prouve que les aspirants durent principalement provenir des collèges d’arrondissements, et ainsi c’est à Wen-ong que revient l’honneur d’avoir créé, sous lesHan, le système des concours. Un décret de l’un des successeurs deWou-ti, Ping-ti, nous donne le détail des dénominations assignées aux collèges supérieurs et inférieurs, fondés dans les arrondissements et districts de différents ordres : il indique que chacun d’eux eut un professeur des King.
D’après les documents que je viens de rappeler, la création des concours et l’adoption des King comme base de l’enseignement moral et littéraire furent des actes de pure politique , de la part des empereurs de la dynastie Ilan. Obligés de lutter contre les demandes des princes apanagés de leur propre famille et contre celles de leurs grands officiers qui réclamaient l’hérédité des charges , ils apprirent que les livres de Confucius condamnaient cette hérédité, recommandaient expressément la centralisation de l’autorité entre les mains du souverain , et conseillaient l’appel public au mérite pour le choix des officiers. De tels principes devaient leur plaire, et ils devaient accueillir ceux qui les professaient comme des auxiliaires utiles dans la
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lutte où ils étaient engagés. Ils furent donc conduits par leur propre intérêt à favoriser l’influence des lettrés ; ils consentirent aisément à laisser ceux-ci régler les conditions qui pouvaient leur procurer de bons officiers et les délivrer de l’hérédité des charges. Dans des circonstances extraordinaires, ils essayèrent plusieurs autres moyens d’appel au mérite. Ils admirent aux charges supérieures de bons employés secondaires, et plus de professeurs que d’officiers sortirent de leur grand collège : mais le principe de l’entrée aux hautes charges par la voie des concours fondés sur la connaissance des King fut établi nettement sous cettedynastie, surtout au commencement de sa seconde branche , celle des Han orientaux. Le chef de cette seconde branche fut conduit au trône par les lettrés, après l’usurpation deWang-mang, l’an 25 de notre ère. Sous ce prince , nommé Kouang-wou, et sous son fils Ming ti , la Chine se couvrit d’écoles ou collèges du premier et du second ordre. Dans tous ces établissements, on étudia les King, on pratiqua les rites sacrés , on rendit des honneurs extraordinaires à la mémoire de Confucius. Vers le même temps, les descendants de ce grand homme furent investis d’un apanage de prince. Nous trouvons aussi , sous l’une et l’autre branche de la dynastie Han, plusieurs édits qui enjoignent aux officiers supérieurs de choisir et de s’attacher des soldats courageux , des tacticiens habiles, pour réorganiser l’armée. Ces édits sont l’origine des concours militaires qui existent de nos jours.
La prospérité des études morales et littéraires commence à décroître , vers la première partie du second
siècle de notre ère, et pendant des minorités qui laissent grandir l’influence des eunuques à l'intérieur de la cour. Ce nouveau parti se joint aux familles des grands ofliciers, pour combattre la prépondérance des lettrés. Il s’empare de l’esprit de Houan-ti dont le règne' commence l’an 147; il accapare les hautes charges administratives pour ses amis ou alliés, et fait rappeler à la cour les adeptes du Tao , disciples dégénérés du mystique Lao-tseu , qui prétendent posséder un secret pour rendre l’homme immortel. Les lettrés mécontents se retirent de la cour et commencent à critiquer les actes du gouvernement. Ceux qui occupent des postes élevés formententre eux une association pour se défendre. La guerre éclate bientôt. Deux ofliciers du parti lettré ayant fait arrêt er et exécuter deux partisans des eunuques, ceux-ci obtiennent de l’empereur un décret en vertu duquel le censeur impérial Li-yng est arrêté avec ses amis , et accusé d’avoir formé une association contre l’État. La persécution un moment suspendue se renouvelle l’an 169 sous Ling-ti, successeur de Ilouan-ti. Li-yng et cent de ses amis sont mis à mort, après la découverte d’une liste des membres de l’association. L’an 172, un placard contre les eunuques , affiché à la porte du palais , amène l’exécution de mille lettrés. L’enseignement et les concours que ceux-ci dirigeaientdevaient nécessairement tomber au milieu de ces troubles qui furent suivis d’une longue épidémie. Ensuite survint la grande insurrection des bonnets jaunes, organisée par un empirique de la secte du Tao avec les malades qu’il avait guéris, et grossie d’une foule de mécontents. Le palais et la capitale im-
périale furent dévastes, cl les désordres continuèrent près de trente ans, jusqu’à ce que le dernier des Ilan cédât le trône à son premier ministre, l’an 220 de notre ère.
Une longue période de guerres et de troubles intérieurs s’étend depuis cette époque jusqu’à l’an 581. La Chine est d’abord divisée en trois royaumes, jusqu’à l’an 267 : elle est ensuite réunie en un seul empire soüs les Tsin, puis envahie dans le Nord par les peuples tartarcs , et partagée de l’an 420 à l’an 581 , en deux empires du Nord et du Midi. Sans s’arrêter aux détails, l’histoire de l’instruction publique et des lettrés durant ces trois siècles et demi de révolutions peut se résumer en peu de mots. Les livres de Confucius ne furent pas suivis régulièrement , et souvent le système d’enseignement, fondé sur leur étude, fut contrarié par les influences ennemies des eunuques, des sectateurs du Tao et de ceux du Bouddhisme indien qui avait fait de grands progrès en Chine depuis le I" siècle de notre ère. Les concours pour l’admission dans la haute administration n’eurent également lieu que d’une manière irrégulière, et le droit de présentation fut presque toujours confié à des officiers fixes qui remplirent mal leur mandat. Enfin les charges importantes furent presque toujours données aux fils des grands officiers , et l’on retomba dans le système héréditaire.
En 581 , la Chine pe forme plus qu’un seul empire sous la dynastie Souï \jui occupe le trône 37 ans et compte deux empereurs. Le premier supprime tous les collèges par une sordidb économie. Le second les
rétablit, les multiplie, se montre très-généreux envers les savants de tout genre ; mais ses dépenses excessives pour des constructions somptueuses et des expéditions lointaines le conduisent à une augmentation d’impôts qui mécontente le peuple. Il est tué en 617, et alors commence la grande dynastie Thang dont les deux premiers empereurs fixent par un règlement général l’organisation des collèges inférieurs et supérieurs, ainsi que celle des concours qui conduisent au titre de membre du gouvernement. La capitale impériale possède six collèges ou écoles supérieures, savoir le collège des fils de l’État et le grand collège, où sont admis les fils des hauts officiers civils et militaires; le collège des Quatre-Portes ouClasses ( Sse-men ), divisé en deux séries , l’une formée de fils d’officiers , l’autre de gradués envoyés des provinces ; l’école des lois , l’école de calligraphie et l’école du calcul que je n’ose appeler l’école des mathématiques ; car on y enseignait purement la pratique de règles numériques , et le terme de mathématiques ne doit s’appliquer qu’à un ordre d’études plus théorique et plus abstrait. Ensuite , on joignit à ces collèges et écoles supérieures deux et même trois autres établissements préparatoires pour la littérature savante. Les capitales des provinces et les chefs-lieux d’arrondissement possédèrent des collèges de différents ordres, subventionnés par l’État et limités à un certain nombre d’élèves. Le recueil de Ma-touan-lin , et celui de VYu-liaï nous donnent l’indication détaillée des formes suivies alors pour l’enseignement , et l’indication encore plus précieuse pour nous des divers ouvrages étudiés dans les établisse-
ments de la capitale et des provinces. Les mêmes ouvrages nous montrent comment étaient réglés les examens et l’ordre d’avancement des élèves, soit dans un même collège, soit pour passer d’un collège à un autre supérieur; ils nous apprennent que les gouverneurs des provinces adressaient à la cour, d’une part, les bons élèves de leurs collèges, de l’autre, les hommes du peuple gradués aux concours de leurs provinces, ce qui offrait deux voies distinctes pour entrer aux collèges de la cour impériale.
En général , le titre de gradué civil s’obtenait alors par l’un des trois modes suivants, l’examen dans les collèges de la capitale et des arrondissements , l’examen aux concours publics des provinces , la nomination par décret spécial , en vertu du droit qui fut toujours réservé au pouvoir suprême. Ma-touan-lin nous donne le tableau des nombreuses séries de gradués supérieurs , instituées d’abord par les Thang , et les conditions de leurs examens. Parmi cellesdes gradués littéraires , les candidats aux séries des Sieou-tsaï et des Ming-king répondaient sur le sens de quelques passages des King et composaient sur des sujets politiques, relatifs aux affaires du temps. Les candidats à la série des Tsin-sse durent en outre , depuis l’an 680, faire une composition poétique ou écrireen style de littérature variée ; mais ils paraissent avoir été examinés moins sévèrement que les Sieou-tsaï sur les King et les questions politiques. Les candidats pour la science des lois analysaient quelques articles des lois pénales et des décrets impériaux. Les candidats pour le calcul étaient de même interrogés sur des
traités spéciaux de cette science. Du reste , plusieurs de ces séries ne comptèrent qu’un très-petit nombre de gradués. La série des Sieou-isaï fut abandonnée en 712 , faute de candidats. Les deux séries principales, celles des Ming-king et des Tsin-ssc, qui avaient été divisées en numéros d’ordre, n’eurent que des gradués du dernier numéro ; alors commencent les plaintes sur la faiblesse des études.
Le règlement constitutif des collèges et concours , établi par les premiers empereurs de la dynastie Thang, éprouva sous leurs successeurs quelques modifications qu’il serait trop long de rappeler dans ce résumé. Vers l’an 710, nous voyons naître le célèbre comité des Han-lin , attaché à l’empereur pour l’explication des difficultés littéraires. C’est ce comité qui fournit actuellement les historiographes impériaux, les inspecteurs et directeurs de l’instruction publique dans les provinces , ainsi que les examinateurs délégués pour présider les concours.
Cependant les lettrés n’étaient pas tranquilles ; les sectateurs de Bouddha et du Tao rentrèrent en faveur, de l’an 730 à l’an 756, à la cour de Hiouen-tsoung qui honora leurs doctrines autant que celle de Confucius. L’an 7Ü0, cet empereur fonde des collèges spécialement destinés à l’étude des ouvrages des quatre grands philosophes de la secte du Tao. Il donne à leurs professeurs un rang égal à celui des professeurs du collège impérial ; il institue des examens et des grades pour le Tao , analogues à ceux de la littérature des King. Ces innovations ne survécurent pas à Hiouentsoung ; mais la révolte d’un Tartarc qu’il avait pro-
tégé jeta les provinces du Nord dans le plus grand désordre. La capitale impériale fut saccagée en 759, et ce fut seulement en 763 qu’un nouvel empereur, Taï-tsoung , put relever ses établissements littéraires et réorganiser les études , suivant les bases du réglement arrêté par ses prédécesseurs. Différentes requêtes des lettrés attestent que cette réorganisation se fit mal. Les professeurs des colleges supérieurs furent irrégulièrement payés, et ceux des collèges inférieurs furent souvent réduits à travailler à la terre pour vivre. Par l’influence des eunuques qui s’emparèrent de l’esprit de Taï-tsoung et de ses faibles successeurs, nombre d’abus se glissèrent dans les examens des collèges supérieurs. Un décret de l’an 807 reconstitua les six collèges dans les deux capitales occidentale et orientale , Tchang-ngan et Lo-yang ; mais ce décret ne détruisit pas les abus qui se perpétuèrent pendant la décadence de la dynastie Thang.
Le fait le plus important que présente l’histoire des concours littéraires, depuis la fin du Y1P siècle , c’est le changement opéré l’an 736 dans la direction supérieure des examens et concours, qui appartenait jusquelà au ministère des offices et fut alors transférée au ministère des rites. Il était naturel que cette direction rentrât dans les attributions du second de ces ministères, puisque la connaissance des rites consacrés était la base des concours, et elle lui est toujours restée depuis cette époque; mais, comme le ministère des offices est spécialement investi du droit de présentation aux places vacantes de l’administration, il en est résulté un conflit perpétuel de pouvoirs entre les deux ministères.
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« Il y eut alors, comme dit Ma-touan-lin , d’une part » les listes des concours dressées par le département » des rites , et de l’autre , le choix par la mesure du » mérite dont le département des offices demeura le » maître. Ces deux départements administratifs opé- » rèrent sans accord , de sorte que des hommes gra- » dués par le département des rites n’ont point été » admis à gérer les charges publiques, tandis que » d’autres qu’il n’avait pas reçus furent investis de ces » charges par le département des offices. » Parmi ces individus créés officiers sans l’agrément du ministère des rites, on compta des employés inférieurs, ainsi récompensés de leurs services ; mais la majeure partie se composa de fils d’officiers supérieurs, qui pouvaient depuis le temps des Tsin (260-420) entrer dans les offices administratifs, par la protection de leurs pères. Ces fils d’officiers avaient d’ailleurs de grandes facilités pour entrer au collège impérial, pépinière naturelle des hauts fonctionnaires. Leur privilège fut défendu par les eunuques, depuis le règne de Taï-tsoung, et les gradués littéraires n’arrivèrent plus que difficilement à obtenir une place administrative. C’est ce que l’on voit clairement par le résumé que fait Ma-touan-lin des plaintes de plusieurs grands officiers du ministère des rites. « Parmi les gradués portés sur les listes de ce » ministère, il n’y en avait pas, dit-il , un sur dix qui » réussît à se faire agréer pour une charge par le minis- » tère des offices. »
Depuis le commencement du VIIIe siècle, on trouve, sous les Thang , des appels extraordinaires, adressés, comme sous les Han, aux hommes qui peuvent éclairer
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le souverain ; ils doivent lui être présentés par les grands officiers de la capitale et des provinces. On trouve aussi des concours pour les jeunes gens précoces et pour des délégués chargés dans chaque canton de surveiller la morale publique. Mais on doit surtout remarquer les concours militaires institués l’an 702, par un décret qui détermine leurs épreuves et classe leurs gradués au même rang que les Miny-king et les Tsin-sse. Ces concours militaires furent supprimés l’an 800 et rétablis l’an 808.
Notons encore des écoles spéciales de médecine, établies sous la même dynastie dans les chefs-lieux d’arrondissement, depuis l’an 629, et relevant du comité médical de la cour. Un décret de l’an 739 détermine le nombre des élèves de ces écoles , et un autre de l’an 743 statue qu’ils seront examinés et classés suivant le mode adopté pour les Kiu-jin ou licenciés littéraires.
Après la dynastie Thang, qui finit l’an 907, passons les règnes orageux des cinq dynasties postérieures qui se disputèrent la Chine pendant un demi-siècle. Us ne nous présentent aucune institution stable. Nous trouverons des faits plus importants dans l’histoire de la grande dynastie Soung , qui se distingue entre toutes les dynasties chinoises par son zèle exclusif pour la littérature.
Dès l’avénement de Thaï-tsou, fondateur de cette dynastie (960) , le collège impérial est réparé et confié à la direction d’un savant professeur. Confucius est honoré dans un pavillon particulier, sous le nom de Roi souverain de la diffusion des principes réguliers.
Mais co collège impérial paraît n’avoir été destiné qu’à l’éducation des fils de dignitaires et officiers de la cour. Le grand collège et les autres collèges spéciaux ou préparatoires qui avaient existé à la cour des Thang ne furent pas immédiatement rétablis, et de même la réorganisation des collèges provinciaux se fit d’abord assez lentement. En effet , les premiers empereurs de la dynastie Soung ne publièrent pas , comme les premiers Thang , un règlement général pour tous les collèges des provinces. Ils se contentèrent d’approuver la création de quelques bibliothèques publiques, formées par des associations particulières , et comme le procédé nouveau de l’imprimerie , ou plutôt de la gravure sur bois , avait été appliqué à la reproduction des livres sacrés, ils encouragèrent ces établissements par l’envoi d’exemplaires imprimés, extraits de la bibliothèque impériale. Cette conduite réservée semble avoir été dictée par des motifs d’économie analogues à ceux qui se reconnaissent aux VIII* et IX* siècles dans l’histoire de la dynastie Thang; mais l’institution des concours reçut au contraire un grand développement dès les premiers temps de la dynastie Soung, parce qu’elle fut considérée comme utile et nécessaire pour procurer à l’État de bons officiers. Il y eut ainsi, outre les présentations faites par les gouverneurs des provinces, ou concours de premier ordre , une grande variété de concours supérieurs et de séries de gradués pour les King, pour les lois, etc. La direction de ces concours fut toujours attribuée au ministère des rites, qui fixa les conditions diverses de l’examen des Tsin-sse et des gradués appartenant aux autres séries supérieures.
Ces conditions , exposées par Ma-touan-lin , sont analogues à celles que les Tliang avaient déterminées ; seulement , on attacha plus d’importance à la poésie dans l’examen des Tsin-ssc , qui formèrent toujours la série la plus nombreuse. Ces Tsin-sse furent ainsi mieux préparés pour entrer au comité littéraire des Han-lin que pour exercer des charges de l’administration civile.
Le collège des Quatre-Portes fut rétabli l’an 1043, sous Jin-tsoung : il reçut à. la fois les fils d’officiers supérieurs et les jeunes gens distingués de la classe populaire. L’année suivante , le directeur du collège impérial obtint le rétablissement du grand collège qui avait produit de si bons résultats sous les dynasties des Han et des Thang ; mais les étudiants furent d’abord mal logés faute d’un emplacement suffisant , et ce fut seulement en 1068 que le grand collège fut construit avec des dimensions convenables : il reçut alors 900 élèves.
La réorganisation générale des collèges de province date aussi du règne de Jin-tsoung, qui fit, en 1044, établir des collèges de l’État dans tous les départements et arrondissements. Un rescrit du même empereur reproche en 1045 aux préposés des arrondissements de mal choisir les professeurs qui doivent diriger ces collèges. En général , on observe que , sous les Soung, l’enseignement des collèges provinciaux laissa beaucoup à désirer. L’attention des lettrés se portait bien plutôt vers les concours , par la voie desquels ils pouvaient arriver aux charges administratives. Cette importante institution fut consolidée par
des règlements spéciaux pour prévenir les fraudes ou les effets de la faveur , et ces règlements ont été maintenus jusqu’à nos jours.
La corporation des lettrés jouissait alors d’une grande influence sur l'esprit de la cour comme sur celui du peuple ; mais cette influence fut de temps en temps contre-balancée par celle des sectateurs duTao; ceux-ci obtinrent beaucoup de crédit à la cour de Tching-tsoung, entre les années 1008-1017; ils furent ensuite persécutés par Jin-tsoung, qui les proscrivit de tout lieu habité.
Nous arrivons maintenant à l’an 1008 , époque des innovations trop hardiment introduites dans l’administration par Wang-ngan-chi , premier ministre de l’empereur Chin-tsoung. Comme toute mesure administrative doit en Chine être fondée sur les anciens usages, Wang-ngan-chi justifiait ses nouveaux règlements par des exemples tirés du recueil des rites des Tcheou. Trouvant de l’opposition parmi les lettrés, il rédigea lui-même de nouveaux commentaires sur cet ouvrage, ainsique sur le Chou-king et le Chi-king, et obtint de l’empereur que ces commentaires fussent exclusivement adoptés pour les interrogations et explications des examens. 11 conserva le seul concours des Tsin-sse entre les concours supérieurs pour les grades littéraires, en retrancha l’épreuve par les compositions poétiques , et prétendit ramener ainsi les candidats aux études réellement utiles à l’État. Suivant cette même intention , une école pour l’étude des lois s’éleva près du palais impérial , l’an 1070 : un concours pour les savants en lois remplaça le concours des savants en King
( Ming-king ); une école militaire fut fondée et pourvue de bons instructeurs.
L’introduction d’un mode uniforme d’explication pour les King, et la direction donnée aux efforts des candidats vers des notions d’une utilité réelle, étaient certainement des idées justes. En effet, les hauts gradués de cette époque n’étaient plus que de purs littérateurs, étrangers à la connaissance des affaires. Mais l’application de ces idées fut vicieuse : car selon l’histoire, écrite il est vrai par des lettrés , les commentaires de Wang-ngan-chi étaient remplis d’erreurs dérivées des doctrines du Tao et de Bouddha, et dénaturaient étrangement le sens véritable des King pour justifier ses nouveaux règlements administratifs. Ces règlements excitèrent tantde murmures que Wang-ngan-chi fut disgracié en 1 076 ; mais son édition des trois King continua d’être suivie dans lesexainensjusqu’à l’an 1086, où le célèbre historien Sse-ma-kouang fut élevé au ministère par l’impératrice régente pendant la minorité de Tchi-tsoung. Alors Sse-ma-kouang et Liu-kong-tchu , qui fut ministre après sa- mort, abolissent tous les règlements de Wang-ngan-chi, suppriment ses commentaires, ainsi qu’un dictionnaire qu’il avait composé dans sa retraite, et destituent les professeurs adhérents à ses principes. Les lettrés de la pure doctrine sont rappelés à la direction des collèges , et les saines études refleurissent jusqu’à Pan 1093, où le jeune empereur, devenu majeur, se laisse guider aveuglément par un eunuque et rétablit les règlements de Wang-ngan-chi. Il meurt en H00 et est remplacé par Hoeï- tsoung , qui prend aussi un ministre admirateur des mêmes règlements. L’image
de Wang-ngan-chi est placée près de celle de Confucius, et ses commentaires redeviennent le modèle des explications proposées aux examens. 11 y eut du reste des variations à cet égard ; car, entre les années 1106 et 1 ll!2 , Iloeï-tsoung renvoya et reprit deux fois ce ministre nommé Tsaï-king.
Depuis l’an 1079, un nouveau règlement avait classé les élèves du grand collège en trois séries, dites séries des chambres extérieures, intérieures et supérieures, d’après la position des logements assignés aux élèves de chacune d’elles. Ces trois séries désignaient trois degrés de mérite, et les élèves passaient par des examens successifs de la première à la seconde, et à la troisième , qui les conduisait aux charges administratives ou à la jouissance de certains privilèges. Ce système de division et de promotion des élèves du grand collège semble avoir été conçu pour relever cet établissement et engager les candidats aux grades littéraires à suivre ses cours , au lieu de se borner à se présenter aux concours publics. C’est ainsi que la dynastie Thang avait eu simultanément des gradués par les examens des collèges, et des gradués par les concours des provinces. Abandonné en 1086 , ce système des trois séries de chambres fut rétabli en 1094 et se maintint longtemps. Un décret de l’an 1099 l’étendit à tous les collèges de l’empire, et donna à leurs professeurs le droit de nommer des gradués de même rang que ceux des concours de province : un décret de l’an 1103 suspendit même ces concours publics. Alors les professeurs qui n’étaient plus nommés par le ministère des rites , mais simplement par les préfets de leurs arrondissements ,
se montrèrent généralement peu capables de bien choisir les gradués. Les véritables lettrés firent retentir leurs plaintes , et l’an 1121 , le système des trois séries fut abandonné dans les provinces. 11 fut cependant ré tabli plus tard en 1142, après que les empereurs Soung, chassés de leur capitale par les Kin , eurent fixé leur résidence à Hang-tcheou-fou , ville principale de la province actuelle de Tche-kiang.
Vers l’an 1104 , nous trouvons la mention d’écoles créées par Hoeï-tsoungpour l’enseignement de quatre sciences spéciales , le calcul, la médecine, la peinture et la calligraphie, que les Chinois considèrent aussi comme une science. Ma-touan-lin et l’Yu-haï nous ont conservé les programmes des études suivis dans ces quatre sortes d’écoles qui existèrent à la cour et même dans les provinces, où elles paraissent avoir été établies sur le modèle des anciennes écoles de canton consacrées à l’enseignement moral et littéraire. Mais ces nouvelles institutions n’eurent qu’une existence précaire ; on les voit disparaître quand Tsaï-king est chassé du ministère , et renaître quand il y est rappelé. Vers le même temps , les disciples du Tao sont en faveur à la cour impériale. Hoeï-tsoung les classe en vingt-six séries de gradués, relevant de trois supérieurs choisis dans leur secte. Je n’ai pas besoin de dépeindre l’irritation des lettrés contre cet empereur qui constituait leurs adversaires en une corporation légale , supprimait les concours littéraires, et soutenait les commentaires erronés de Wang-nganchi.
L’invasion des Tartares Jou-tcki ou Kin en 1127
change la face des choses. Hoeï-tsoung est emmené en Tartarie avec presque toute la famille impériale ; son neuvième fils est élevé au trône. Ce prince, connudaus l’histoire sous le nom de kao-tsoung, se retire avec ses troupes au delà du Kiang. La guerre se continue régulièrement entre les deux nations sur la rive gauche de ce fleuve. Néanmoins, Kao-tsoung rend divers décrets de l’an 1132 à l’an 11Zi5 pour réorganiser les collèges littéraires dans sa nouvelle capitale et dans les provinces qui lui sont restées fidèles. Un décret de Pan 1151 nous apprend qu’il y avait alors des inspecteurs supérieurs des études attachés à chaque province et des terres spécialement affectées à l’entretien des collèges. Mais en général , d’après une remarque du célèbre commentateur Tchou-hi, les ressources qui étaient allouées à ces établissements en rente territoriale ou subvention pécuniaire n’étaient nullement proportionnées au grand nombre d’élèves que l’on y admettait. Les professeurs n’eurent plus le droit de nommer des gradués, et les promotionsse firent régulièrement par la voie des concours publics ; mais la haute importance accordée à la poésie dans les examens altéra le principe de cette institution, qui fournit peu de sujets capables d’être des administrateurs habiles et probes. Les études furent ainsi détournées du but que s’étaient proposé Confucius et ses premiers disciples. Le gouvernement, comme l’observe Ma-touan-lin, ne s’occupa plus assez de perfectionner la moralité du peuple par la connaissance des rites anciens.
Cependant les Kin , qui occupaient la partie boréale de la Chine, cherchèrent bientôt à imiter l’organisa-
lion de l’instruction publique et des concours qu’ils voyaient chez leurs voisins les Soung. Déjà, avant eux, les Liao avaient établi des collèges et des concours dans le Liao-toung et les pays au nord de la Chine. Les Jou-tchi ou Kin qui les vainquirent suivirent leurs traces. Ils rétablirent les concours en littérature chinoise pour remplir les places devenues vacantes dans les provinces conquises. Ils firent plus encore : ils traduisirent les King chinois dans leur langue naturelle, les imprimèrent en deux formes d’écriture , et les distribuèrent dans des écoles destinées à l’éducation des enfants de la race conquérante. Ils instituèrent des concours dans cette langue , et eurent ainsi à la fois des Kiu-jin, des Tsin-sse chinois et jou-tchi. Ils fondèrent aussi des concours pour la connaissance des lois, des concours pour les jeunes gens précoces , et de nombreux collèges de médecine qui furent répandus dans tout leur royaume.
La cour chinoise se rappelait de temps à autre que le mérite militaire ne devait pas être tout à fait négligé en présence des Tartares toujours menaçants. Ainsi Kao-tsoung présida , en 1135, le concours pour le tir de l’arc, et sanctionna, en 1157, le règlement de l’école militaire fondée dans la capitale. En 1169, des diplômes analogues à ceux des gradués civils furent distribués dans l’armée chinoise qui défendait la frontière.
Au commencement du XIII* siècle, les Mongols, conduits par Tching-kis , paraissent sur la scène historique, et les Chinois font alliance avec eux pour attaquer le royaume des Kin ; mais après sa destruction,
achevée l’an 1235, les Mongols tournent leurs armes contre l’empereur Soung, qui croyait que ces nomades retourneraient dans leurs déserts avec leur butin. Nous assistons alors à la triste agonie de la dynastie Soung , qui multiplie en vain les appels extraordinaires et les concours de toute nature pour se procurer des défenseurs. Son dernier empereur meurt en 1276, et laisse les Mongols paisibles possesseurs de toute la Chine.
Ceux ci montrèrent d’abord peu de goût pour la civilisation chinoise; ils commencèrent par vouloir exterminer les habitants de la Chine occidentale pour faire de ce pays un grand pâturage où ils pussent nourrir aisément leurs chevaux. Cependant , ils comprirent bientôt qu’il leur serait plus avantageux de laisser travailler cette population laborieuse et de la soumettre à des impôts réguliers ; mais ils furent généralement trèspeu disposés à lui donner une part dans le gouvernement, et conséquemment ils ne se pressèrent point de rétablir les concours. Il est vrai que Koblaï, le premier empereur mongol qui régna sur toute la Chine (1260-1293) , fut assez favorable aux Chinois. Il rendit plusieurs décrets pour relever le collège impérial et multiplier les collèges ou écoles des provinces ; mais , d’après l’histoire , la plupart des établissements de ce genre qu’il créa n’existèrent que de nom, et les décrets de Koblaï furent très-incomplétement exécutés. Après lui , il faut arriver au règne de Jin-tsoung , vers l’an 1313, pour voir les concours rétablis dans la capitale et dans les provinces; alors les candidats furent examinés par composition et par interrogation sur les
livres sacrés des Chinois et sur les affaires politiques. Comme ces livres avaient été traduits en mongol , on divisa les candidats en deux séries, l’une mongole, soumise à deux épreuves; l’autre chinoise, soumise à trois épreuves. On admit dans les hautes places civiles autant de Chinois que de Mongols , et pour ne pas mécontenter ceux-ci , le nombre des places fut immédiatement doublé dans chaque branche administrative. Ce partage dura jusqu’à l’avénement de Chun-ti, qui supprima en 1335 les concours littéraires et réserva toutes les places aux Mongols seuls. En 1340, le même empereur fut forcé de rétablir les concours pour tâcher d’apaiser le mécontentement de la nation vaincue, et ils se continuèrent de trois ans en trois ans, pendant son règne orageux, qui se termina par l’expulsion des Mongols en Tartarie.
Koblaï et ses successeurs encouragèrent trois sciences qu’ils jugeaient utiles, la médecine, la divination et la science du calendrier ou l’astronomie. Sous leur règne, la Chine eut dans toutes ses provinces des écoles spécialement consacrées à l’étude de ces sciences. Des concours réguliers s’ouvrirent pour les gradués en médecine qui purent entrer par examen au collège médical de la cour, et pour les gradués en astrologie, qui parvinrent de même à devenir assistants de l’observatoire impérial.
Le fondateur de la dynastie chinoise des Ming , qui remplaça celle des Mongols l’an 1368 , rendit , dès les premières années de son règne , trois décrets pour constituer le collège impérial , réorganiser les collèges littéraires de province, et ordonner l’ouverture solen-
nelle des concours civils. Il fixa pour chaque collège les titres des professeurs et le nombre des élèves admissibles par examen ; il détermina la subvention en grains qui leur serait allouée sous la surveillance d’un employé comptable ; arrêta le règlement officiel des études journalières, et décida que les élèves devraient avoir étudié neuf ans et satisfait aux examens des collèges avant de se présenter au concours préparatoire pour le deuxième degré ou grade de licencié. Admirateur zélé de l’antiquité, il joignit d’abord à l’enseignement des livres sacrés et classiques celui des armes et du calcul , pour imiter le système d’éducation indiqué dans les rites des Tcheou. Il régla d’après le même principe le programme des trois épreuves pour les concours des provinces et de la capitale ; mais cette combinaison d’études différentes eut peu de succès. Bientôt l’enseignement des collèges civils, ainsi que les épreuves des concours , redevinrent purement littéraires , comme le montre un second programme des études , promulgué l’an 1384 par le même empereur, après une suspension momentanée des concours. En 1392, il voulut encore astreindre les élèves du collège impérial à tirer de l’arc , et refusa de créer des collèges inférieurs pour l’instruction littéraire des militaires; il disait qu’il ne concevait qu’un seul système d’éducation applicable à toutes les carrières. Après lui, des collèges ou écoles spéciales pour l’instruction des militaires furent établies à Pe-king, à Nan-king et dans les garnisons des frontières.
J’ai traduit en entier le règlement du collège impérial , arrêté par le premier empereur de la dynastie
Ming ; ce collège fut alors constitué de manière à remplacer à la fois l’ancien collège des fils de dignitaires et l’ancien grand collège : carie décret qui Iecrée(1368) annonce que sesélèves seront composés de fils d’officiers des neuf ordres, ainsi que d’hommes du peuple habiles dans la littérature savante. D’autres décrets, publiés les années suivantes , y appellent les fils des principaux dignitaires et déterminent le mode suivant lequel les collèges de l’empire présenteront des élèves pour le collège impérial. Ce collège était divisé en six salles.
Les élèves devaient y rester dix ans, et passaient d’une salle 4 une autre par des examens de difficulté croissante; ils sortaient de la dernière salle pour entrer dans les emplois du gouvernement, et se trouvaient alors au même rang que les licenciés des concours de province.
Comme ces concours ne fournirent d’abord qu’un nombre insuffisant de sujets, les élèves du collège impérial obtinrent facilement dans les premiers temps des places de hauts commissaires de l’administration provinciale. Beaucoup d’entre eux furent placés dans les bureaux des ministères, et trente-huit furent attachés au comité des Han-lin, comme traducteurs des langues étrangères.
Plus tard , depuis la seconde moitié du XVe siècle , ces admissions dans les bureaux ministériels se firent irrégulièrement. On ne compta plus le nombre des parts de mérite gagnées aux examens par les élèves , mais celui de leurs années d’étude. Beaucoup d'élèves négligèrent même de se rendre au collège et firent directement leur noviciat dans les bureaux.
Des édits promulgués dans les années 1426, 1447,
admirent aux collèges d’arrondissement deux séries d’élèves non subventionnés, qui purent obtenir, en subissant des examens, les places vacantes d’élèves subventionnés. Depuis le milieu du XV* siècle, leur choix fut délégué à des officiers spéciaux qui furent aussi chargés d’inspecter les collèges et de classer sur trois listes les élèves admissibles au concours de licence, les élèves qui devaient continuer d’étudier, enfin ceux qui devaient être punis et renvoyés. D’autres édits de la même époque se rapportent aux punitions dont les élèves subventionnés sont passibles en cas de mauvaise conduite , au choix des ouvrages qui doivent servir, de modèle pour les compositions des collèges , enfin à la suppression de bibliothèques publiques , fondées sans la permission du gouvernement. Ces derniers établissements furent ensuite autorisés.
La première organisation des concours éprouva aussi des modifications. En différentes années, les licenciés qui avaient échoué au concours du doctorat furent appelés à un second examen moins sévère. Le nombre des licenciés admissibles dans chaque province avait été fixé par un décret de 1370 : il fut successivement augmenté pour les diverses provinces. Le nombre des docteurs fut aussi limité par une liste qui se trouva presque toujours dépassée. Les candidats du concours général furent divisés en deux séries du Nord et du Midi , afin de compenser l’infériorité des candidats de Pe-king et des provinces boréales. Cette séparation fut supprimée en 1454.
La présidence des concours de province , qui avait
d’abord été laissée aux officiers de l’administration locale, fut déléguée à des examinateurs spéciaux , choisis parmi les officiers de la cour et les membres du comité des Han-lin. Le concours général de la capitale impériale fut présidé par des ministres ou grands conseillers, assistés de membres du même comité.
Les concours militaires, que les Mongols avaient totalement négligés comme inutiles, furent réinstitués par le fondateur de la dynastie Ming. A l’imitation des concours civils, ils furent divisés en concours de province et concours généraux. Ils durent être présidés par des agents supérieurs du ministère de la guerre ; mais leurs operations ne paraissent pas avoir été conduites avec assez d’ordre, jusqu’à l’an 1506 , où ils furent régularisés par un programme officiel. Ils comprirent alors des épreuves par composition écrite , et des épreuves par le tir de l’arc et l’équitation.
Les Ming furent assez favorables aux trois sciences que les Mongols avaient encouragées et que les Chinois rangent dans la classe des professions. L’observatoire impérial eut un comité spécial dont les membres furent d’abord choisis par enquête dans tout l’empire : ensuite leurs places devinrent héréditaires. De même, les places vacantes dans le grand comité médical furent généralement accordées à des fils de médecins de la cour ; quelquefois on les mit au concours : mais les concurrents durent appartenir à des familles qui pratiquaient depuis longtemps la médecine. Un décret de 1492 institua des professeurs de médecine dans les départements. La science médicale eut alors des concours ordinaires pour les places de médecins d’arron-
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dissement et un concours général qui donna l’entrée au comité de la cour. Je ne parlerai pas de la protection accordée encore aux sectateurs du Tao par plusieurs empereurs du XVIe siècle et de leur ardeur pour connaître le secret de l’immortalité. Ce désir aveugle d’être immortel se retrouve toujours aux époquesoù commence la décadence des différentes dynasties chinoises.
Les institutions des Ming ont été généralement adoptées par les Tartares mantchoux qui sont entrés vers l’an 16^3 dans la Chine déchirée par des troubles intérieurs, ont pacifié ces troubles et fondé la dynastie actuelle. Ainsi le code pénal qu’ils ont mis en vigueur est presque calqué sur celui des Ming , et la collection de leurs lois et règlements, intitulée T/iaïthsing-ltoeï-tien , nous montre qu’il existe à la cour impériale actuelle des établissements analogues à. ceux qu’avaient créés les dynasties précédentes. Cette collection contient le règlement du comité des Han-lin, et ceux du collège impérial, du grand comité médical, de l’observatoire impérial. Le premier de ces établissements n’est composé que de savants chinois. Les places des trois autres ont deux titulaires, l’un chinois, l’autre mantchou, suivant le mode adopté pour les places des ministères et imité des Mongols. J’ai présenté des extraits de leurs divers règlements. Quant aux collèges et écoles des provinces, l’enseignement primaire est , comme au temps des Ming et des dynasties précédentes , laissé à la libre concurrence , sous la surveillance d’inspecteurs spéciaux , ayant le droit de fermer les écoles élémentaires qui seraient mal tenues. Ces
écoles se sont extrêmement multipliées, parce que l’instruction littéraire est un besoin général en Chine, où tout père de famille espère que son fils arrivera un jour à faire partie du gouvernement. Aucune disposition n’est prise d’ailleurs pour l’éducation des filles qui restent dans la maison de leurs parents. Les collèges du haut enseignement , annexés à chaque cheflieu , sont tombés dans une complète décadence, bien qu’ils aient des professeurs payés par I État et des élèves titulaires, investis du premier grade littéraire. Ces élèves sont choisis par le directeur de l’enseignement qui réside dans la capitale de chaque province ; ils sont tenus de venir se faire examiner par ce directeur tous les deux ans, pour ne pas perdre leur titie, et c’est encore de lui qu’ils obtiennent l’autorisation de se présenter au concours de licence. L’expérience leur ayant démontré que tout leur avancement dépend de l’examen subi devant ce directeur de l’enseignement , ils ne se rendent au collège qu’à l’époque de sa tournée , et travaillent chez eux avec des manuels analogues à nos manuels du baccalauréat. Ainsi l’enseignement des collèges aété détruit par le système des inspections et des concours périodiques.
Les concours pour le deuxième grade , la licence , s’ouvrent tous les trois ans , à la capitale de chaque province. Ils sont présidés par des examinateurs envoyés de la capitale impériale et choisis comme sous les Ming. Us sont divisés en trois épreuves faites par écrit sur les livres classiques et la poésie, sur les livres sacrés (King), enfin sur des sujets relatifs à l’économie historique ou politique de l’empire. Ils sont entourés
d’un grand appareil de précautions pour éviter les fraudes. Conformément aux règlements établis par les dynastiesThang et Soung, les noms des candidats sont remplacés par des numéros et leurs compositions transcrites par un bureau de copistes. Les Kiu-jin ou licenciés reçus à ces concours sont aptes à exercer des charges administratives.
Le concours général est dirigé suivant les mêmes principes et entouré des mêmes précautions. Les Tsinsse ou docteurs reçus à ce concours ont droit à, une charge supérieure, ou bien, s’ils continuent leurs études littéraires, ils peuvent obtenir le grade de membre du comité des Hai\-lin , en satisfaisant aux épreuves du concours dans le palais impérial. Enfin il y a le concours devant l’empereur qui conduit à être du premier ou second rang dans le comité des Han-lin. On conçoit aisément que peu de lettrés persévèrent assez longtemps dans leurs études , pour être capables de se présenter à ces deux concours supérieurs.
Les concours militaires ont été conservés et régularisés par les Mantchoux. Il existe donc maintenant en Chine des séries de gradués militaires ayant le même rang que les gradués civils. Les Mantchoux ont aussi conservé l’école militaire de Pe-king qui est la seule école primaire subventionnée par l’État.
Après avoir passé en revue tous ces faits , j’ai dû éclaircir une question qui a une haute importance dans l’histoire de la corporation des lettrés. J’ai dû chercher comment se fait actuellement la nomination des lettrés ou gradués aux charges administratives et tâcher de reconnaître si elles sont réservées à eux seuls , comme
sembleraient l’indiquer les récits des missionnaires des XVII' et XVIII' siècles. Nous avons vu qu’au temps de la dynastie Thang , les concours littéraires, ouverts et dirigés sous l’inspection du ministère des rites, constataient l’aptitude du gradué à être officier civil et lui conféraient le titre de membre du gouvernement, mais qu’il devait subir encore un examen de capacité au ministère des offices pour obtenir définitivement une charge. Ce double système d’examens se maintint sous les Soung, comme le prouvent divers documents cités par Ma-touan-lin. Il y eut au ministère des offices un bureau de premier examen pour les nominations et un bureau de contrôle pour les avancements et destitutions. Le même système fut conservé par les Ming , sous lesquels le ministère des offices n’accorda que des nominations provisoires jusqu’à la confirmation de son bureau de contrôle. Enfin il existe encore aujourd’hui , comme cela est évident d’après les attributions assignées dans la collection des lois et règlements de la dynastie mantchoue aux deux ministères des offices et des rites. Le second de ces ministères est chargé de la direction des concours et de la surveillance des collèges, sans droit de nomination , tandis que le premier a une division des nominations aux emplois civils et une division du contrôle du mérite des officiers en fonction. Conséquemment les gradués reçus aux concours littéraires de licence et de doctorat ( Kiu-jin et Tsin-sse ) n’arrivent pas immédiatement à exercer une charge administrative. Il faut qu’ils obtiennent leur nomination au ministère des offices. Il doit y avoir des formalités analogues pour
les gradués militaires, puisque la distribution des emplois militaires dépend du ministère de la guerre, comme celle des emplois cjvils dépend du ministère des offices. Le ministère de la guerre a aussi sa division des nominations et sa division du contrôle du mérite.
Nous avons vu que , sous les Thang , le ministère des offices distribuait une partie des places disponibles aux employés secondaires, et que, sous cette même dynastie , les officiers de rang supérieur à la cour et dans les provinces jouissaient du privilège de faire recevoir leurs fils ou , à défaut de fils, leurs proches parents dans la haute administration. C’est ce que l’on appelait le droit de protection. 11 y avaitdonc alors trois voies régulières pour arriver aux charges administratives, sans compter la voie des appels généraux au mé rite politique , appels ordonnés par les empereurs dans des circonstances extraordinaires. Les Soung favorisèrent peu l’avancement des employés choisis en dehors des concours, et le second empereur de cette dynastie leur interdit l’entrée de la plupart des charges administratives. Les Soung firent aussi des efforts notables pour réduire le droit de protection , reste de l’ancienne hérédité des charges. Les officiers ne purent plus présenter à l’acceptation de l’empereur qu’un seul de leurs fils ; ce fils dut être âgé de vingt-cinq ans , et le père dut justifier sa demande par un exposé de ses propres services. Les jeunes gens ainsi nommés furent soumis à un examen qu’ils passèrent , il est vrai , assez mal ; mais il y eut des requêtes et des édits contre cette négligence. En général , il me semble qu’en laissant de
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côté les vingt années pendant lesquelles les concours furent suspendus et l’avancement réglé par le système des trois séries de chambres (1099-1121), les gradués réguliers eurent assez de facilité sous lesSoung pour obtenir un emploi. Mais la dynastie mongole, qui fut d’abord très-opposée aux concours, rendit le privilège de succession aux officiers supérieurs des services civils et militaires. Ce privilège fut toléré par les Ming ; cependant il fut d’abord restreint aux officiers delà cour, du premier au troisième rang, et aux officiers qui avaient bien mérité de l’État par des actions d’éclat. Plus tard, pendant les guerres avec les Tartares, les gouverneurs des districts de la frontière obtinrent que leurs fils leur succéderaient, et le droit de succession aux charges fut accordé à tous les officiers de l’intérieur de la cour. D’ailleurs, les fils d’officiers avaient de grandes facilités pour entrer au collège impérial, et pouvaient ainsi obtenir par cette voie une place, du vivant de leurs pères. Au commencement de la même dynastie, les employés de l’administration formèrent une classe spéciale qui put arriver aux charges supérieures de l’administration, comme les élèves du collège impérial et les gradués des concours. Ils étaient choisis sur la garantie personnelle des magistrats supérieurs de leurs districts , restaient de trois à six ans en fonctions , et subissaient , à la fin de leur exereice , un examen qui leur conférait le titre de membre du gouvernement. Plusieurs édits furent publiés pour régulariser cet examen et le rendre plus sévère. D’après les textes cités, la cour ordonna à différentes époques des promotions extraordinaires en faveur des employés in-
férieurs qui s’étaient distingués. Ces promotions se faisaient sur la garantie personnelle des officiers supérieurs, et quelquefois sur le rapport du bureau des nominations, dépendant du ministère des offices qui conservait alors ses attributions ordinaires. Les mêmes textes disent que les Tsin-sse et autres gradués obtin rent , sous les Ming , des places de préfets , de supérieurs de collèges, de Tchou-hi-sse ou secrétaires rédacteurs du comité des Han-lin , enfin des emplois dans les bureaux des ministères; mais ces places furent aussi données à des individus qui avaient simplement des recommandations officielles.
Les documents de l’époque moderne que nous pouvons consulter (1) ne nous indiquent pas que la dynastie mantchoue ait institué des examens spéciaux ou ordonné des promotions extraordinaires pour l’admission des fonctionnaires inférieurs aux places de la haute administration ; mais il est évident que le ministère des offices , qui a toujours la nomination des offices civils, doit avoir le droit d’avancer les employés inférieurs qui se distinguent, comme le ministère de la guerre avance les officiers ou soldats qui se sont signalés à l’armée, sans avoir obtenu un grade aux concours militaires. Les quatre autres ministères des finances , des rites , des châtiments et des travaux publics, ne sont, à proprement parler, que des directions de bureaux qui n’ont pas le droit de nommer leurs employés. Cette ré-
(1) J'ai indiqué dans mon second mémoire la cause qui nous empêche d’avoir beaucoup de documents chinois sur les deux siècles écoulés depuis l’avénement de la dynastie mantchoue.
serve du droit de nomination pour les emplois civils , attribuée au seul ministère des offices , est très-singulière , et cependant parfaitement constatée par les documents les plus authentiques. 11 en résulte , comme le reconnaît Ma-touan-lin , que des commis qui n’ont qu’une instruction médiocre choisissent les titulaires de fonctions qui exigent des connaissances spéciales, telles que la connaissance des lois, de la comptabilité . de l’architecture, des arts mécaniques , etc., et sont juges de leur avancement ou de leur destitution. Ceci est un défaut radical du système administratif de la Chine , et il est surprenant qu’il subsiste encore ; il a été soigneusement évité par les gouvernements d’Allemagne, qui ont institué récemment des concours pour le noviciat administratif. En Prusse, en Wurtemberg , chaque ministère nomme des commissions pour choisir ses employés parmi les candidats qui ont satisfait aux conditions générales et obtenu les grades exigés (1). Mais en Chine, on craint avant tout les changements. Après avoir fait la remarque judicieuse que je viens de citer, Ma-touan-lin dit que l’état de choses établi est mauvais, mais ne peut être changé, parce qu’il est trop ancien. Les empereurs mantchoux semblent avoir été guidés par les mêmes idées ; ils se sont contentés de conserver l’ordre qui existait avant eux sous les Ming , en se bornant à la possession du pouvoir militaire. Ils ont encore aujourd’hui une école de calcul
(1) Êci. Labotilaye , Mémoire sur l'enseignement et le noviciat administratif en Allemagne, inséré dans le tome XVIII de la Revue de législation et de jurisprudence , pages S6S cl suivantes.
dépendante du collège impérial , mais elle ne contient que 30 places d’élèves ; ils n’ont plus l’école des lois qui existait sous les Thang et sous les Soung. Cependant , l’ancien droit de protection pour être admis aux places administratives paraît avoir été aboli par les Mantchoux, qui n’ont reconnu aucune dignité héréditaire avec apanage ou subvention de l’État, sauf celles de la famille de Confucius, ou au moins ce droit est limité aux privilèges des parents les plus proches de l’empereur , et aux facilités pour entrer au collège impérial dont jouissent les fils des officiers qui se sont signalés en servant l’État.
Mais un usage bien plus déplorable que le droit de protection s’est introduit depuis la fin de la dynastie Soung, et a causé un préjudice notable aux gradués des concours. Les derniers empereurs de la dynastie Soung , et surtout ceux de la dynastie Ming, ont autorisé , dans des moments où leurs finances étaient embarrassées, la vente des titres d’officiers, des emplois administratifs et même des grades littéraires. Le prix de ces concessions fut acquitté par les acheteurs en fournitures de grains, de fourrages, pour les troupes des frontières ou pour des districts ruinés par des inondations. En 1450, un déficit dans les approvisionnements de l’armée du Nord fit rendre un décret qui régla le prix de l’admission au collège impérial, et huit cents nouveaux élèves y entrèrent de cette manière. Des faits semblables se renouvelèrent au XVI0 siècle et au commencement du XVIIe, pendant la décadence de la dynastie Ming. Wang-ki, auteur de cette dernière époque, se plaint que des commerçants, des gens sans
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instruction , puissent acquérir les premiers grades littéraires de Sieou-isaï , de Tsun-sse. Il compte par milliers les individus qui ont acheté le titre d’élève au collège impérial.
Bien que la longue paix dont la Chine jouit depuis 200 ans semble avoir dû améliorer la situation de ses finances , les Mantchoux ont suivi la voie ouverte par les Ming. Sur la même ligne que les Sieou-tsaï réguliers, qui ont gagné à l’examen le titre d’élève des collèges de province, figurent des Koung-seng , des Kien-seng , qui ont acheté leur titre moyennant un droit payé à l’État, et peuvent se présenter au concours pour le second degré. Beaucoup de jeunes gens des familles riches économisent ainsi, à prix d’argent, le temps nécessaire pour obtenir le premier grade littéraire, et se présentent directement à l’examen de licence ou bien ils deviennent élèves du collège impérial , et quand ils en sortent , ils se trouvent placés au même rang que les Kiu-jin ou licenciés qui ont gagné leur grade par la voie des concours. Grâce à la position de leurs parents , ils obtiennent facilement alors une place administrative : ils sont même préférés aux licenciés réguliers , qui n’arrivent souvent au second grade qu’ après avoir échoué à plusieurs concours, et que leur âge rend alors moins capables de remplir un service actif. On affirme que , souvent aussi , les jeunes gens riches payent des remplaçants qui passent en leur nom les examens du premier et du second degré.
Les missionnaires des XVII* et XVIII* siècles n’ont dit que peu de mots de ces abus , d’où l’on peut présumer qu’ils étaient moins fréquents à leur époque.
Toutefois, l’achat des grades littéraires est mentionné par l’empereur Young-tching dans son amplification des maximes de son prédécesseur Khang-hi, amplification publiée en 1724. Mais le mal est devenu beaucoup plus grand depuis le règne actuel, si l’on ajoute foi aux documents publiés d’après des sources authentiques par le Chinese repository en juillet 1835. Suivant ces documents, la vente des charges et titres civils ou militaires a été légalement autorisée en 1826, 1828, 1829, pour subvenir aux frais de la guerre contre le Turkestan; et plus récemment encore, la Gazette officielle de la cour annonçait que la liste des promotions aux grades littéraires était ouverte aux souscripteurs jusqu’à la 5' lune de l’an 1835. Cependant, le nombre des candidats aux concours publics augmente à chaque ouverture de ces concours , et depuis l’article de l’année 1835 , le Chinese repository n’a publié aucun document nouveau sur la vente des charges, même dans ces dernières années, où la guerre avec les Anglais est venue imposer à la Chine le poids de nouvelles dépenses et d’une indemnité considérable.
En admettant l’authenticité des faits reprochés au gouvernement mantchou et son esprit de fiscalité, il est assez naturel que les chefs de ce gouvernement soient peu sensibles au mérite des lettrés actuels qui étudient beaucoup plus les arguties du style des concours que les idées morales et politiques contenues dans les ouvrages de Confucius. Ainsi, la mauvaise direction des lettrés chinois a été signalée par l’empereur Youngtching , dans le décret qu’il rendit en 1726 , pour suspendre les concours du Tche-kiang , et le dernier em-
pereur Kia-king refusa, en 1800, d’autoriser l’établissement de collèges et de concours littéraires dans les provinces de Tartarie , parce que , dit-il dans son rescrit , ces provinces doivent avant tout conserver les habitudes et l’esprit militaires. Les Mantchoux peuvent se blesser de l’orgueil excessif des lettrés chinois qui n’ont aucune instruction scientifique, non plus que le reste de de la population : ils peuvent trouver plus commode d’employer des jeunes gens qui ont acheté leur grade que des licenciés ou des docteurs trop âgés pour servir l’État avec zèle. D’un autre côté, les lettrés reprochent à ceux qui achètent leurs charges de n’avoir que des sentiments vils et de pressurer le peuple pour s’indemniser des avances qu’ils ont faites et amasser des richesses. Ainsi, la difficulté du succès aux examens est devenue un obstacle au lieu d’une garantie pour avoir des bons employés, capables de bien servir l’administration , et il ne paraît pas que le gouvernement ait cherché à réduire le nombre des candidats par des limites d’àge.
En outre , il résulte de cet aperçu de la situation actuelle, qu’il existe des germes de désunion entre les Mantchoux qui ont le pouvoir suprême et la vaste corporation des lettrés chinois qui est répandue dans tout l’empire. L’antipathie des deux nations est encore si prononcée que les Chinois et les Mantchoux se désignent respectivement dans le Liao-tong (1) par les noms d’hommes du pays des Ming, hommes des huit ban-
(1) Voyez une lettre d’un jeune Coréen converti, insérée dans les y/ finale» de la propagation de la foi , numéro de mai 1840.
nières. Ils ont donc conservé entre eux les mêmes dénominations qu’ils avaient, il y a 200 ans, à l’époque de la conquête. Des sociétés secrètes , formées par les lettrés, comptent beaucoup d’adhérents dans diverses provinces de la Chine ; mais probablement elles ne se sentent pas encore assez fortes pour agir à découvert, puisqu’elles n’ont pas profité de l’attaque des Anglais.
Il est certain que les Mantchoux redoutent ces sociétés et les poursuivent activement. Aujourd’hui le gouvernement semble aussi gêné dans ses finances qu’en 1826 et 1828. S’il n’a pas mis de nouveau les grades littéraires à l’encan, il a fait quêter chez les gens riches, pour payer le prix de la paix obtenue des vainqueurs. L’empereur est âgé, et son successeur désigné est encore très-jeune. On peut donc présumer qu’il y aura dans quelque temps une collision des deux partis, semblable à celle qui se termina, il y a près de 500 ans, par l’expulsion des Mongols ; mais on ne peut savoir au juste quand la pusillanimité des lettrés chinois sera poussée à bout par la fiscalité mantchoue. On ne peut prédire l’époque de cette lutte attendue impatiemment par les Anglais qui espèrent en profiter.
Quel qu’en soit le résultat , quatre faits principaux ressortent à mes yeux de l’histoire que j’ai tenté de tracer. Dans le système suivi par les Chinois , l’adoption des concours publics pour régler l’entrée aux charges administratives avait pour base la connaissance des anciennes institutions et l’aptitude aux affaires du temps. Il est constant que l’application de ce principe fondamental a été sensiblement modifiée par le goût des subtilités littéraires. Il est également
constant que la jeunesse chinoise a dirigé tous ses efforts vers les concours , et a négligé les études des collèges qui ont eu alors une rapide décadence. En outre , l’âge des candidats n’étant pas limité , ceux-ci continuent indéfiniment à concourir, et souvent ils ne réussissent qu’à un âge trop avancé pour remplir convenablement des fonctions qui exigent de l’activité. Ceci a servi au moins de prétexte pour tolérer le rachat des conditions imposées par les examens. Enfin , le droit de présenter pour toutes les places étant attribué à un seul ministère , une large voie est restée ouverte à la faveur et à la corruption.
Ces faits peuvent avoir quelque importance pour nous, aujourd’hui que le système des concours tend à s’appliquer aux diverses branches de notre constitution sociale. Ils me semblent devoir nous éclairer sur les graves inconvénients qui peuvent contrarier les bons résultats de cette belle institution. Nous entrons dans une route où les Chinois nous ont précédés depuis au moins vingt siècles. Ils ont rencontré des obstacles qu’ils n’ont pas su éviter et que nous commençons à apercevoir. 11 nous appartient maintenant de profiter des fautes de nos devanciers. Nous devons étudier leur histoire pour ne pas laisser s’accroître chez nous des abus qui passent en Chine pour irrémédiables. Sous ce point de vue , mon travail peut se recommander, je l’espère du moins , à l’attention des hommes placés à la tête de notre pays.