TOME DEUXIÈME
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Définition de la civilisation. — Le savoir. — Degrés du savoir. — Moyens de l'acquérir. — Moyens de le rendre utile. — I,e raisonnement. — Facultés mentales qui le composent. — Conditions qui l'influencent. — Le désir du bien public. — Son caractère. — Sa propagation. — État de la civilisation en Angleterre. — Le savoir. — Développement des facultés méditatives. — Fausse direction de l'élément moral. — Conclusion sur l'Angleterre. — État de la civilisation en France. — Le savoir. — Sa mauvaise distribution. — Brillantes facultés intellectuelles. — L'élément moral. — Versatilité des tendances. — Transformation morale de la société française. — État de la civilisation en Allemagne. — Le savoir. — Facultés méditatives. — L'élément moral. — Action simultanée des trois éléments. — Expression matérielle ou plastique de la civilisation. — Moyen de les apprécier avec justesse. — Causes qui ont séparé la Russie de l'Europe dans sa marche civilisatrice. — Distribution de cet ouvrage.
Pour tracer un tableau, même général, de la civilisation d'un pays, il faut commencer par se rendre compte de la signification du mot civilisation.
Dans ce but, nous allons définir ce mot au point de vue qui nous paraît le plus juste, point de vue que nous chercherons à faire saisir le plus possible à nos lecteurs en l'appliquant, en traits généraux, aux pays de I. 1
l'Europe dont le degré de civilisation est plus particulièrement connu .
La civilisation parfaite est, selon nous, le suprême développement des facultés intellectuelles et morales de tous les individus formant une nation, développement approprié au plus grand bien possible de tous et de chacun. Pour qu'une nation puisse atteindre ce développement intellectuel et moral, il est nécessaire que chacun de ses citoyens : 1° sache bien tout ce qu'il peut appliquer avec utilité pour la société et pour lui-même ; 2° qu'il puisse régulièrement et sainement raisonner sur tout objet qui entre dans la sphère d'activité qui lui est réservée par l'organisation sociale ; enfin, 3" qu'il soit^ en toutes choses, animé du désir du bien public. En un mot, chaque citoyen doit bien savoir, bien penser et bien vouloir.
Pour rendre notre définition analytique de la civilisation plus claire, nous tâcherons de développer nos idées sur chacun de ses trois éléments constitutifs : le savoir, le raisonnement et le désir du bien public.
Le savoir est le résultat de l'appropriation d'une notion; donc un individu, en s'appro-
priant une notion, acquiert un certain savoir.
Il y a, selon nous, trois degrés de savoir : 1° le savoir mémoratif , 2° le savoir analytique, et 3° le savoir assimilé ou identifié à l'intelligence de celui qui le possède.
Le savoir mémoratif ne constitue qu'un recueil de certaines vérités apprises et retenues par la mémoire.
Le savoir analytique consiste à se rendre compte des vérités apprises, à les comparer^ à connaître leur valeur absolue et relative. .
Le savoir assimilé ou identifié q?X un degré de développement, où toutes les vérités apprises et analysées deviennent une conviction, un milieu, qui reflète sa lumière concrète sur toutes les opérations mentales de l'individu ; c'est la composante de toutes les vérités apprises et analysées.
Le premier degré du savoir peut détourner un homme d'un acte contraire aux vérités qu'il a apprises, lui procurer les moyens d'habitude pour distinguer le vrai du faux.
Le second degré lui permettra de choisir le meilleur entre les actes réguliers et d'en peser les conséquences.
Le troisième degré lui facilitera la recherche
Il INTRODUCTION.
et la découverte des perfectionnements à apporter dans les actes de la vie sociale ou individuelle.
Une nation acquiert le savoir, d'abord au moyen de la propagation de la lecture et de l'écriture, comme étant les plus utiles instruments d'appropriation, mais qui ne sont par elles-mêmes ni la science ni le savoir; elle l'acquiert ensuite par une organisation sociale et économique telle, que le peuple ait assez de temps à lui pour s'approprier cet instrument de civilisation et pour l'utiliser. Or, la civilisation se propage d'autant plus vite et plus facilement dans une nation, que le peuple a plus de temps libre, c'est-à-dire, d'autant plus, que la valeur de ce qu'il produit dépasse la valeur de ses besoins, conformément à ses mœurs et à ses habitudes. Il s'ensuit qu'une nation acquiert d'autant plus facilement le savoir, que sa productivité est plus grande et le luxe de ses mœurs moindre; car le luxe engendre des nécessités dispendieuses et inutiles K
^ . Ce principe, incontestable en thèse générale, doit cependant être soumis à quelques exceptions, pour un pays comme la France, par exemple, où les objets de luxe forment une partie considérable de la production.
INTUODUCTION. 5
Indépendamment d'une quantité suffisante de temps libre pour l'acquisition du savoir, il faut, pour sa propagation, que la société soit organisée de manière à donner à chaque individu des avantages proportionnels au degré de savoir qu'il a atteint, ou bien que chacun soit poussé à l'étude par les exigences de l'opinion publique et des mœurs du pays.
Pour rendre la propagation du savoir utile et fructueuse, la condition essentielle est qu'il soit distribué dans un peuple de manière à ce que chaque citoyen soit à même d'appliquer toute la masse de ses connaissances dans le cercle de son activité personnelle, et réciproquement, que chaque citoyen sache bien tout ce qu'il peut appliquer utilement pour soi-même et pour la société dans sa sphère d'activité.
La régularité et la justesse du raisonnement se développent dans un peuple, d'abord conformément à ses dispositions intellectuelles de nature, ensuite, par l'exercice et l'habitude de la méditation. Par conséquent, toutes choses égales d'ailleurs , le raisonnement est d'autant plus juste et plus étendu dans un peuple, qu'il s'occupe davantage de le déve-
lopper soit par la lecture, soit en écoutant souvent des hommes capables et instruits.
Quant aux dispositions intellectuelles^ elles sont non-seulement différentes d'individu à individu, mais encore de nation à nation; non-seulement différentes par le degré d'intelligence, mais diverses même dans le caractère des facultés mentales.
Nous distinguons quatre principales facultés mentales : 1<* la faculté de perception, avec la conservation de cette perception (la mémoire); 2° la faculté comparative (raisonnement, causalité, analyse); 3° la faculté déductive (synthèse) ; 4" la faculté méditative, poétique, créative.
Il y a des individus comme des nations qui possèdent ces diverses facultés mentales à un degré différent. Tel individu paraît très-spirituel, parce qu'il possède la première faculté, celle de perception, qu'il retient dans sa mé moire une quantité d'idées d'autrui, les cite et les approprie à son usage. Et cependant, avec cela il ne possède peut-être qu'à un trèsfaible degré la seconde faculté; son analyse sera imparfaite, superficielle, et ses comparaisons fausses, ainsi que ses déductions.
Mais avec ce défaut intellectuel , il peut avoir la faculté créative, l'imagination, l'intuition poétique. Un autre individu, percevant les idées plus difficilement que le premier, peut être en revanche doué d'un raisonnement juste, d'une disposition prononcée pour une sévère analyse et pour une déduction régulière; il paraîtra moins spirituel que le premier, mais il n'en sera pas moins un homme plus réellement intelligent. ,
Toutes ces variétés de facultés intellectuelles se combinent à l'infini , et forment ces personnalités intelligentes si diverses qu'on remarque chez les individus. Néanmoins, les influences de race, de tempérament, de climat, d'éducation et de mœurs , agissent sur le développement de telle ou telle faculté mentale, et font naître ces frappantes similitudes qu'on remarque chez les individus d'une même famille, d'une même province, ou d'une même nation.
Le désir du bien public qui est, selon nous, le troisième caractère essentiel d'une civilisation parfaite, n'est autre chose que le désir du bien s' étendant à toutes les individualités qui forment ce public. Ce n'est, à proprement
parler, que Tamour du prochain , la fraternité intime de l'humanité, le renoncement à la satisfaction égoïste, le sentiment éminemment chrétien , qui donne à la religion son caractère essentiellement civilisateur. Cet amour chrétien ne se borne pas à faire du bien à un individu, il est plus large encore, il pousse l'homme qui en est animé à une activité utile objectivement, et cela sans aucune arrièrepensée d'avantages personnels , et, même , au préjudice de ces avantages. La propagation de cet amour dans un peuple ne peut se faire qu'au moyen de l'implantation dans ses convictions des vérités de la morale chrétienne sur l'amour et la fraternité, ou par l'introduction dans ses mœurs et ses croyances des principes de morale philosophique.
Cet aperçu général suffit déjà pour convaincre qu'il n'y a pas encore de peuple au monde qui soit parvenu au suprême développement de ces trois éléments, qui constituent, mais seulement par leur effet simultané, l'état de civilisation dans la vaste acception de ce mot. Nous allons voir néanmoins, en jetant un coup d'oeil bien rapide sur la civilisation de l'Angleterre, de la France et de l'Aile-
magne, que les peuples travaillent à leur perfectionnement, de manières différentes, il est vrai, mais cependant dans la voie de chacun des éléments que nous avons posés à la base du mouvement civilisateur.
Le peuple anglais a perfectionné à un trèshaut degré les deux premiers éléments^ le savoir et le raisonnement. Quant au troisième, le désir du bien public, nous estimons que son développement se produit dans une fausse voie.
En Angleterre chacun cherche à se procurer, proportionnellement à ses moyens, non- . seulement un degré de savoir mémoratif ou analytique, mais encore le savoir assimilé dans la partie qu'il a choisie de préférence et qu'il se propose de cultiver. L'opinion publique apprécie le degré de connaissances de chaque citoyen, et chacun reçoit une position sociale conforme à son degré de développement, en même temps que la possibilité d'appliquer avec utilité les connaissances acquises. L'émulation excite encore l'activité du mouvement, carie travail est d'autant plus rétribué, que les connaissances de l'individu sont plus profondes et plus étendues. Pour procurer à
chacun un poste d'une importance proportionnelle à son degré de savoir, la nation anglaise a établi dans toutes les parties du monde d'immenses colonies, où F Anglais trouve une riche rétribution de ses connaissances et de son travail ; en outre , il n'y a pas de nationalité qui soit plus énergiquement soutenue ou défendue sur tous les points du globe que celle des Anglais, par leurs agents diplomatiques ou commerciaux. Ces facilités donnent à chaque ressortissant de la Grande-Bretagne les moyens de porter son activité dans tous les pays, où il peut espérer de leur trouver une application avantageuse.
La distribution du savoir est, chez le peuple anglais, parfaitement conforme à l'organisation hiérarchique du pays. La plupart des familles condamnées à gagner leur subsistance, au moyen du travail corporel , n'ont pas la possibilité de donner à leurs enfants les moindres connaissances élémentaires, et à peine ces enfants atteignent-ils l'âge du libre mouvement, qu'ils sont déjà conduits par leurs parents dans des manufactures où ils sont assujettis journellement à un travail de neuf à douze heures. Par conséquent, dans cette classe
IINTRODUCTION. H
de la population britannique, l'individu, depuis sa naissance jusqu'à la fin de son existence, n'a pas le moindre temps à sacrifier pour l'acquisition du savoir. En revanche, dans les classes aisées, et proportionnellement à la fortune de chacun, les jeunes gens sacrifient jusqu'à plus d'un quart de siècle de leur vie à l'étude des sciences utilement applicables dans leur carrière future. Toutes ces conditions sociales constituent un ordre de choses qui facilite à tout Anglais fortuné les moyens de pousser ses études, non-seulement jusqu'au degré analytique du savoir, mais jusqu'à son assimilation parfaite, donc à l'application de ce savoir au développement du bien public. Le manque d'études élémentaires dans le peuple est parfaitement apprécié par le gouvernement anglais : à plusieurs reprises, on s'est occupé des moyens d'amélioration; pendant la session du Parlement en 1857 il en a même été question encore une fois ; plusieurs discours philanthropiques ont été prononcés à ce sujet, mais sans aucun résultat utile, car ce n'est point par une loi sur l'enseignement populaire que l'on peut remédier à un mal qui est la conséquence de la pauvreté hideuse de la
classe ouvrière, et non de son manque d'aptitude et de goût pour l'étude.
Les facultés méditatives du peuple anglais sont très-dé veloppées et fonctionnent trèsrégulièrement, en dépit même du manque de savoir dans la classe ouvrière de la nation. Cela dépend d'abord des dispositions innées du peuple pour le raisonnement. L'Anglais, qui n'est d'ailleurs pas dénué des dispositions perceptives de l'intelligence, possède à un plus haut degré les facultés comparative et déductive, mais il se distingue surtout par la créativité, qui est d'autant plus efficace, qu'elle est basée sur une juste analyse et une déduction régulière. Si, en outre ^ on considère que le peuple anglais est élevé dans le régime du self-government, que chaque individu prend un vif intérêt à toutes les questions qui ont rapport aux avantages de sa patrie, et suit avec attention les discussions des journaux et les discours des orateurs de ses nombreux et fréquents meetings, on s'expliquera facilement comment le jugement a été si admirablement développé chez le peuple anglais.
Le troisième élément de la véritable civi-
lisation, le désir du bien public, le large et fraternel amour du prochain, ne se développe pas chez le peuple anglais dans toute son étendue; il se rétrécit^ se renferme dans la limite du désir du bien pour soi , pour sa province, enfin, pour sa patrie, au détriment de tout ce qui est étranger. Cette tendance égoïste d'un peuple entier est la conséquence de deux causes radicales : d'abord, le manque d'une piété essentiellement chrétienne et évangélique, remplacée chez les anglais par une piété biblique, une stricte exécution des rites et une vénération profonde pour une divinité matériellement bienfaisante et protectrice de l'homme; tandis que le chrétien vraiment évangélique s'attache à prouver la pureté et la sincérité de sa foi, non-seulement en aimant ceux qui l'aiment, mais encore en aimant ses ennemis et en leur faisant du bien^. Voilà la
I . Cette opinion est corroborée, à nos yeux, par la conduite des Anglais envers leurs ennemis pendant la guerre d'Orient, et par les événements plus récents encore de l'Inde. Un peuple véritablement chrétien se laisserait-il aller aux atroces représailles qui ont été commises à Delhi? Au reste, nous devons observer à cette occasion que la guerre en général est la contre-partie de la vraie civilisation ; la charité étant l'inverse de la guerre, il s'ensuit que la douceur des mœurs doit être considérée comme principe normal de la civilisation.
lll IINTRODUCTION.
première cause de l'égoïsme anglais. Quant à la seconde, elle nous paraît consister dans l'éminence de la position qu'occupe le pays, dont l'influence politique est bien supérieure à sa force intrinsèque et n'est soutenue que par un eff'ort incessant de toute la nation en masse et de chaque individu en particulier. Cette position anormale rend les anglais jaloux et défiants envers toutes les autres nations; elle les porte à voir dans chaque étranger, qui leur parait dangereux ou suspect, un ennemi déclaré ou secret de leur puissance. Ces dispositions et ces tendances, n'étant pas adoucies par le sentiment d'humilité et de fraternité chrétiennes, sont la source de cet égoïsme qui se reflète non-seulement dans la politique et dans tous les actes du gouvernement britanique, mais encore dans la conduite et dans les calculs de la majeure partie des individus appartenant à cette nation.
Cet aperçu sur l'état de la civilisation anglaise démontre avec évidence que, sous le rapport du savoir et de l'intelligence, le peuple anglais est bien avancé, mais que, par suite d'une pernicieuse tendance morale à l'égoïsme, l'ensemble de son développement humani-
taire doit être considéré comme très-secondaire .
La France nous présente un spectacle bien différent de celui de l'Angleterre, car il y a en ce pays une plus grande masse de savoir, c'est-à-dire, que le nombre de gens instruits est proportionnellement plus grand en France qu'en Angleterre. Mais les degrés du savoir sont différents : la masse du savoir mémoratif est prodigieusement supérieure en France, comparativement à l'Angleterre ; le savoir au degré analytique est aussi considérable; mais, en revanche, le savoir assimilé est moindre; c'est-à-dire, la France possède moins de spécialités que l'Angleterre.
La distribution du savoir aussi est vicieuse en France et produit, dans les sphères supérieures d'activité, une agglomération de moyens, tandis que, dans les travaux inférieurs, il y a manque de forces, ce qui fait que le prix des objets usuels s'élève d'une manière désespérante, faute de raisonnable concurrence. Cet état de choses, cause de nombreux changements d'occupation, provoque une perturbation continuelle dans l'ordre de la production, une fermentation incessante
des esprits et un fiévreux mécontentement moral.
Ce phénomène est la conséquence naturelle d'une distribution de savoir incompatible avec les exigences du travail social. Chaque homme porte nécessairement en lui une tendance à appliquer ses connaissances ; si cette tendance ne peut être satisfaite dans les occupations qui lui sont échues en partage, cet homme en cherche d'autres, à défaut desquelles il s'agite et déverse le superflu de son activité dans de mauvais discours ou de méchants écrits.
Le manque de savoir en France est principalement sensible dans la classe des cultivateurs. Nous nous sommes trouvé plusieurs fois à même de le constater. Le paysan français est rempli de préjugés, et éminemment routinier. Très-souvent les exemples les plus frappants de la nécessité de telle ou telle innovation ne peuvent le persuader^.
1 Voici un fait qui servira d'appui à notre opinoin. Un propriétaire français, M. le vicomte de B...y, nous invita à venir dans son superbe château de Vilieroy, situé dans les environs de Meaux, au milieu de la Brie, un des pays les mieux cultivés de la France , pour y assister au travail du labour exécuté au moyen de la vapeur. L'assistance était assez nombreuse et composée principalement de cultivateurs des environs, avec lesquels nous
Cette ténacité dans les opinions reçues suffit pour prouver combien il y a peu de savoir chez les cultivateurs en général, et
entrâmes en discussion. Tandis que nous leur prouvions l'utilité de l'application de la vapeur au labour, pour leur pays, peu accidenté et avec des parcelles de terre d'une grande dimension, ils soutenaient avec opiniâtreté l'idée de l'impossibilité de rien changer à leur méthode du labour, expérimentée depuis des siècles. A bout d'arguments, nous leur dîmes enfin que la facilité seule de labourer à une plus grande profondeur présente un avantage immense; là-dessus, un riche paysan, possédant plus de cent hectares de terrain, répliqua qu'on ne pouvait pas labourer dans le pays à plus de quatre pouces. Voyant que la couche arable du terrain avait plus de quatorze pouces, nous tâchâmes de le persuader du contraire ; mais ce fut en vain. Enfin, pour donner un argument irréfutable, il nous prit à part et nous dit confidentiellement : « On voit, Monsieur, que vous êtes un étranger et que vous ne savez pas que, dans notre Brie, à quatre pouces et demi de la surface du sol, le diable a versé des semences de coquelicots; aussitôt que la charrue touche ces semences maudites, il ne nous vient plus de blé, mais rien que des coquelicots. »
Nous crûmes un moment que cet homme nous mystifiait ; mais quand nous eûmes vu tous les assistants prendre chaudement le parti du riche propriétaire paysan, il fallut bien demeurer persuadé que l'influence du diable était dans les convictions de nos interlocuteurs. Pour nous faire partager leur opinion, ils citaient un propriétaire des environs qui avait cru, comme nous, qu'un labour plus profond donnerait de bous résultats : il prit une charrue qu'il attela de douze bœufs, laboura plusieurs hectares à la profondeur de plus de 1 8 pouces et eut une très-mauvaise récolte. En vain voulut-on expliquer que ce monsieur était allé trop loin dans son zèle, qu'il avait mis à la surface quatre pouces de soussol, et que c'était là la cause de cette mauvaise récolte ; ce fut peine perdue, et les paysans restèrent dans la ferme conviction que nous n'y entendions rien et que le diable n'en opérait pas moins son influence sur les récoltes de la Brie. Tout ceci se passait dans une des parties les plus avancées de la France. I. S
cjuibieii, malgré la masse de connaissances que possède le pays, la distribution du savoir estpeu en équilibre avec les nécessités sociales.
Passons maintenant à la faculté de raisonnement et analysons quel est, sous ce rapport, le caractère des facultés de la nation française. Le Français se distingue généralement par une étonnante facilité de perception; il n'y a pas d'idée complexe qu'il ne saisisse, pour ainsi dire, au vol ; il s'en empare et se familiarise avec elle, sans le moindre effort; c'est pourquoi il n'y a presque pas d'idée qui se soit popularisée dans le monde civilisé, sans avoir passé par le creuset de l'intelligence française. "En outre, le Français analyse bien, mais ses déductions ne sont pas toujours rigoureuses, et il a surtout une tendance à remplacer la créativité de la méditation, par des efforts de l'imagination.
I/ensemble de ces facultés a fait la fortune de la littérature française ; elle a traité de tout; il n'y a pas de ramification des connaissances humaines, au développement de laquelle la France n'ait participé. Les sciences exactes lui sont surtout redevables des progrès prodigieux qu'elles ont faits ; l'étude de ces
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sciences demande^ en effet, une facilité de perception d'idée et d'analyse, qui est le trait saillant de l'esprit français, tandis que cette étude préserve au contraire, par les formes rigoureuses du calcul, des écarts logiques et des caprices de l'imagination. La philosophie, en revanche, qui n'est profonde qu'autant que ses déductions sont rigoureusement logiques, fut toujours négligée en France, et ce n'est pas ce pays qu'elle a choisi pour patrie.
Les facilités de perception et d'élocution, que possède au suprême degré la nation française, ont universalisé sa langue et propagé la lecture et l'étude de sa littérature. 11 n'y a rien que de très -naturel dans cette propagation universelle de la langue française, car les hommes préfèrent d'ordinaire un exposé clair, quoique superficiel, à une étude profonde, mais difficile et embrouillée.
La mauvaise distribution du savoir dans le peuple français influe beaucoup sur la régularité de raisonnement; car, en France, chacun raisonne volontiers sur tous les sujets, sur ceux qui lui sont étrangers, comme sur les plus familiers; et il remplace souvent la justesse des déductions, par des saillies et des
sophismes brillants, dont il se sert pour voiler son ignorance de la question qu'il prétend traiter.
Dans le développement de l'élément moral de la civilisation, les Français se sont, à notre sens, définitivement mis hors de la voie véritablement chrétienne. Ce mouvement destructeur de l'esprit chrétien a eu son apogée pendant les néfastes années de la révolution de 1789, et s'estperpétuéjusqu'à nos jours. Pour être animé du désir du bien public, il faut d'abord comprendre le bien, c'est-à-dire savoir distinguer le bien du mal en raison de croyances religieuses ou de principes de morale philosophique.
Or, le peuple français n'est pas plus pénétré de convictions philosophiques que de croyances religieuses: d'un côté, parce que la littérature française n'est pas riche en œuvres profondément morales et philosophiques, et que les Français ne lisent et n'étudient que ce qui est fait par eux ; d'un autre côté, parce que les facultés intellectuelles du peuple français ne sont pas de celles avec lesquelles on se livre volontiers à une étude philosophique et approfondie des questions morales.
Le tempérament sanguin, qui est dominant parmi les Français, explique leur vivacité et leur impressionnabilité. Chaque influence morale agit sur eux d'une manière intense, mais passagère.
Un aperçu succinct des révolutions qui se sont opérées dans l'état moral du peuple français facilitera l'appréciation de son état actuel. Rappelons-nous seulement comment le désir d'une prépondérance matérielle, qui avait caractérisé l'époque de Louis XIV, fit place à une tendance qui cherchait à saisir l'influence intellectuelle universelle du temps de Voltaire et des encyclopédistes, et comment la France a cédé facilement à l'enthousiasme d'une propagande révolutionnaire pendant la république, et d'une gloire militaire pendant le premier empire. Dans tous ces emportements, le peuple français n'a pas été animé du véritable désir du bien public, mais seulement du désir de donner satisfaction à sa vanité nationale ; la versatilité de caractère faisait varier les moyens, mais le but vaniteux était toujours le même.
Au commencement du règne de Louis XIV les Français conservaient encore les vestiges
de l'esprit chevaleresque, et la morale publique se basait sur les idées d'honneur^ quoique d'un honneur conventionnel. Plus tard ces titres de seigneurs, ducs, marquis et comtes féodaux ont perdu leur signification, leur prestige et leur force, et la société s'est partagée en castes; chacune de ces castes se mit au service personnel d'une caste supérieure, et les seigneurs féodaux se métamorphosèrent en valets du grand roi. D'un côté, la vénération outrée envers le ])ouvoir, de l'autre, l'abaissement des classes inférieures, formaient la trame morale de la société de cette époque. La France tomba successivement de ce servilisme dans le bigotisme, et du bigotisme dans la débauche que le Régent et Louis XV lui-même poussèrent aux derniers excès. Un pareil état moral ne pouvait convenir à un peuple intelligent, il ne satisfaisait pas ses aspirations morales et offensait le bon sens de la partie la plus noble et la plus avancée de la société. C'est pourquoi, éblouie par Voltaire, Rousseau, et toute l'école dite philosophique de l'époque, la France se précipita dans un scepticisme extrême, représenté par la Révolution, avec sa Terreur, sa Con-
vention, son Directoire et enfin son Empire.
Cet affreux cataclysme moral a arraché du cœur du peuple français jusqu'à la racine de toute espèce de croyance chrétienne. En vain, sous la Restauration, voulut-on réédifier le catholicisme, la France ne l'accepta plus. Le gouvernement des Bourbons, plein de convictions puisées dans l'émigration, voulait agir avec le peuple français comme avec une population qui, en recevant le baptême sanglant de la révolution , n'aurait pas perdu tous les éléments de piété et de foi. Ce gouvernement n'a pas su comprendre l'état moral de la France, réorganisée par la Révolution ; aussi tous ses actes, étant en désaccord avec le diapason moral du peuple, paraissaient-ils à celui-ci oppressifs et insupportables. Le mécontentement grossit tant enfin, qu'un jour, pour une cause relativement légère, Paris se souleva et renversa, après trois jours de massacres fratricides, un pouvoir qui, quoique rempli de bonne volonté, n'avait pas su conformer ses actes à l'état moral du pays.
La dynastie d'Orléans, encore sous l'influence du terrible exemple des tentatives infructueuses faites par la branche ainée, pour
pousser le peuple dans une voie morale qui lui était contraire, se laissa entraîner dans une direction opposée, et ne s'occupa que du développement du bien-être matériel du pays. Cette tendance générale n'était pas faite pour provoquer un changement favorable dans la morale publique, tout au contraire ; elle poussa la nation au sentiment de la cupidité, seul stimulant énergique pour un peuple privé de croyances.
Nous -voyons maintenant la France livrée à l'influence exclusive de la recherche de l'intérêt personnel; les hommes ne s'entendent pas entre eux, les partis se détestent parce qu'une concession quelconque au bien public, qui retrancherait quelque chose du bien-être individuel, est incompatible avec la cupidité personnelle de chaque intéressé.
Le seul sentiment moral qui se soit conservé dans la nation, à l'honneur des Français, c'est l'aspiration générale à la gloire de leur pays; c'est ce sentiment seul qui est capable de réunir tous les Français sous une seule bannière, et de les porter à un sacrifice général et commun d'une partie de leurs intérêts individuels.
Tournons maintenant nos regards du côté
de l'Allemagne, qui présente une certaine harmonie, un certain accord dans le développement des trois éléments de la civilisation. Cela tient au caractère, au tempérament du peuple allemand.
Le savoir, en Allemagne, est distribué d'une manière conforme au caractère de la nation et aux exigences de la société ; car le savoir mémoratif, surtout au degré élémentaire, est général en Allemagne et dans une proportion beaucoup plus vaste qu'en Angleterre et en France.
Dans toute l'Allemagne, et principalement dans les provinces rhénanes, en Prusse et dans l'Allemagne protestante, chaque paysan sait lire et écrire, et possède des connaissances, élémentaires il est vrai, sur le^ devoirs moraux de l'homme , sur les grands phénomènes delà nature et sur l'histoire de son pays. Ce résultat est obtenu par la loi, presque générale en Allemagne , qui rend la fréquentation des écoles obligatoire pour chaque enfant. Cette excellente loi fait en outre que l'Allemand ne devient travailleur productif dans la société qu'à l'âge de la force ou de l'adolescence. La fréquentation obligatoire de l'école
a eu pour conséquence, que savoir liî*e et écrire, est devenu une nécessité qui est entrée dans les mœurs du pays. En AngJeterre on étudie, parce qu'il est avantageux d'acquérir des connaissances; en Allemagne, parce que c'est exigé par les mœurs et l'opinion publique ; c'est pourquoi , en Angleterre , on développe de préférence les connaissances qui servent à l'application de la science; en Allemagne la scietice est cultivée pour elle-même. Ce caractère se conserve dans toute l'échelle des études germaniques; la classe supérieure travaille à acquérir des connaissances philosophiques et parvient en général au degré analytique du savoir, quelquefois au degré le plus élevé , mais toujours presque dans une direction abstraite, si bien que, même dans les sciences d'application, on préfère en Allemagne l'étude théorique aux recherches pratiques.
Dans la faculté de raisonnement les Allemands ont des dispositions bien différentes de celles des autres nationalités européennes. Ils sont plus lents encore que les Anglais à percevoir les idées, ont l'analyse moins prompte que les Français, mais plus sure; car, tandis
que ceux-ci faussent une idée, un système, en poussant l'analyse trop loin, les Allemands ont soin de terminer chaque analyse partielle par sa synthèse logique et développent ainsi leur argumentation de la manière la plus régulière. Nous devons ajouter, cependant, que la prédilection des Allemands pour les études exclusivement théoriques fait que beaucoup d'idées, découvertes et travaillées par eux, ne sont pas applicables dans la vie pratique.
L'élément moral de la civilisation est plus développé en Allemagne que partout ailleurs. Dans l'Allemagne protestante, la morale publique est basée sur un code de morale philosophique, généralement accepté par les convictions de toute la société, et corroboré par les principes de morale évangélique.
Dans l'Allemagne catholique le résultat est à peu près le même, mais l'ordre de développement est inverse, c'est-à-dire, que dans cette partie de la Confédération germanique, Ja morale populaire repose sur les principes de la religion chrétienne , elle est renforcée seulement par les convictions de la morale philosophique. Mais dans l'une et l'autre partie
de r Allemagne, le désir du bien public se développe d'une manière régulière et rationnelle; l'Allemagne peut donc être regardée, sous le rapport du développement de chacun des trois éléments civilisateurs et de leur accroissement harmonique, comme le plus avancé des trois États que nous avons pris pour exemples.
Cette courte analyse nous a montré que les uns et les autres ont encore bien des progrès à faire, bien des perfectionnements à atteindre, quoiqu'ils soient déjà arrivés à un degré incontestablement élevé de développement.
Les trois éléments de civilisation se reflètent j»ar une action simultanée sur le développement matériel du bien-être général dans un peuple. Le degré de ce bien-être est l'expression matérielle, ou pour ainsi dire plastique, du degré de la civilisation d'un pays; car l'état de bien-être de toute une nation n'est autre chose que l'expression d'une application plus ou moins intelligente de l'activité de chacun au développement de la fortune et de l'ordre publics.
L'application de cette activité n'est intelligente que quand elle s'appuie sur la connais-
sance de toutes les conditions qiii> s'y rapportent; elle n'est rationnelle qu'au moyen de l'application régulière du savoir à l'action, et cette application n'est régulière et utile que lorsqu'elle est fondée sur une étude complète de toutes les conditions relatives, et basée sur le sentiment du désir du bien public, ou de l'amour chrétien.
Nous voyons donc à quel point les trois éléments se combinent dans leur influence, et comment ils se corroborent mutuellement dans l'effet de leurs applications pratiques. L'expression matérielle ou plastique de la civilisation ne peut être identique dans des pays qui seraient même également civilisés, mais qui diffèrent de nationalité, de langue et de conditions constituantes; car elle est évidemment modifiée par les habitudes et les mœurs de chaque peuple, habitudes et mœurs qui sont les conséquences immédiates de l'histoire du peuple, de sa nature et du climat qu'il habite. Ainsi, une découverte ou uneinnovation peut être très-utilement appliquée à l'accroissement du bien-être d'tm pays, et être complètement inutile pour une autre contrée. Telle manière de vivre exprimerait
le bien-être au Chili, et prouverait tout le contraire à la baie d'Hudson ; ce qui peut contenter un Napolitain et lui procurer de la jouissance et un surcroit de bien-être, serait peut-être désagréable pour un Danois. Or, comme on commence toujours à juger un pays et à le comparer à d'autres, en partant de l'impression qu'il a produite sur l'investigateur, par son organisation matérielle, par cette expression plastique de son développement, on doit être en garde de prononcer un jugement superficiel, basé seulement sur la première impression personnelle, qui n'est ordinairement que la conséquence de notre manière de voir habituelle, quand il est question d'un pays étranger. Il ne faut jamais asseoir ses conclusions définitives sur la foi de cette première impression^ mais autant que possible se rendre compte de ce que l'on voit, en rapportant sans cesse l'argumentation que l'on suit à l'éducation historique du peuple que l'on étudie, aux capacités morales, intellectuelles et physiques de ce peuple, à la nature du pays qu'il habite, à son climat, à sa fécondité, et enfin aux mœurs et aux usages de la nation.
INTIIODUCTION. 31
La Russie ayant eu, dès son origine, une existence isolée de celle de l'Europe; n'ayant pris aucune part aux révolutions sociales qui ont marqué l'histoire des nations de cette partie du monde, ainsi que les différentes phases du développement de leur civilisation, la Russie, disons-nous, doit être jugée au point de vue historique, c'est-à-dire, en suivant dans leur marche les événements principaux consignés dans ses annales politiques. Pour pouvoir porter sur elle un jugement impartial, et critiquer ce qu'elle est, il faut étudier ce qu'elle fut et connaître quelles vicissitudes elle a traversées sous tous les rapports, depuis ses origines connues jusqu'à nos jours.
C'est pourquoi, nous avons entrepris de tracer un tableau rapide de l'histoire de Russie, en comprenant dans notre étude l'histoire de l'enseignement, de l'organisation sociale, de la législation, de l'administration, de la littérature, du développement des arts, de l'industrie et du commerce, en un mot, de toutes les parties de la vie sociale qui touchent aux bases de la civilisation d'un peuple. Nous avons voulu, et nous le ferons, autant que cela dépendra de nous, donner à notre
travail une véritable certitude historique, afin que ceux qui recherchent la vérité puissent sans défiance s'appuyer sur nos renseignements. D'autre part, nous avons été obligé d'élaguer bien des détails intéressants, qui avaient malheureusement le désavantage d'augmenter outre mesure la dimension de notre ouvrage, et de nous entraîner à des développements pour lesquels vingt volumes eussent à peine suffi.
Pour parcourir avec méthode cet immense champ de l'histoire politique et sociale de la Russie , nous le partageons en cinq grandes périodes :
1° Depuis l'origine jusqu'à l'adoption du christianisme ;
2° Depuis l'adoption du christianisme jusqu'à l'invasion des Mongols ;
3° Période de la domination mongole ;
4" Période des tsars;
Et, 5° depuis l'avènement de Pierre le Grand jusqu'à nos jours.
Comme l'enseignement est un des plus puissants auxiliaires de la civilisation, et la littérature son expression la plus caractéristique, nous ne laisserons pas d'en suivre les développements, autant que les documents
historiques le permettent, depuis l'origine de la Russie.
Dans les dernières périodes nous serons obligé, par la multiplicité des données, de faire des exposés plus détaillés de tous les sujets que nous traiterons, afin de faciliter au lecteur la complète connaissance de chaque partie constitutive du mouvement civilisateur. Nous préférons cette méthode d'exposition, dans la conviction qu'il est beaucoup plus facile à un lecteur de résumer une synthèse, quand il a une analyse devant les yeux, que de travailler à analyser une synthèse qu'on lui présente.
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