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CHAPITRE PREMIER

COUP d'cEIL sur l'histoire de RUSSIE DEPUIS SON ORIGINE jusqu'à l'introduction du CHRISTIANISME (988)

Certitude des documents qui servent de base à l'histoire de Russie

— Antiquité historique des Slaves. — Causes de l'appel des princes normands ou russes. — Antiquité de la république de Novgorod. — Subdivision des Slaves. — Les Slovènes ou Novgorodiens s'occupaient depuis longtemps de commerce et d'agriculture. — Arrivée de Rurick.

— Comparaison de l'état de Novgorod avec l'état de l'Europe contemporaine. — Oskold et Dire à Kieff; premier commencement du christianisme. — Le régne du prince Olègue. ^ Le siège du gouvernement central est transféré de Novgorod à Kieff. — Campagne d'Olègue contre Constantinople. — Traité avec les Empereurs en 912.

— Le prince Igor, fils de Rurick , en 913. — Traité de ce prince avec les empereurs, en 945. — La princesse Olga, sa femme. — Sa guerre aux Drevliens. — Son baptême à Constantinople en 957. — La Slavonie a désormais le nom de Russie. — Le pi'ince Sviatoslaw, fils d'Olga. — Partage de la Russie entre les trois fils de Sviatoslaw.

— laropolk règne à Kieff. — Ce prince est tué. — Vladimir, son frère, grand prince de Kieff. — Recherche de la meilleure religion.

— Campagne de Vladimir en Tauride. — Prise de Khersonèse. — Baptême de Vladimir et de son peuple.

On a souvent révoqué en doute l'autorité des anciens chroniqueurs; les arguments ne manquaient pas pour prouver sinon l'impossibilité, du moins la

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difficulté de rendre compte même des événements les plus remarquables qui se passaient sur le théâtre du monde, vu le manque de moyens qu'avaient ces laborieux investigateurs d'asseoir leurs récits sur des données authentiques. En effet, le témoignage d'un seul homme ne saurait être envisagé comme véridique; d'ailleurs, aux époques reculées, le nombre des personnes qui savaient écrire était bien restreint; aucune critique n'existait pour combattre les erreurs, élucider les questions et séparer le bon grain de l'ivraie. Il n'est donc guère permis d'accepter comme infaillibles les récits consignés dans les annales de l'antiquité. Qui pourrait, par exemple, ajouter foi aux dires de Sanchoniaton qui vivait, dit-on, avant Moïse, et qui cite les livres de l'Égyptien Thot, qui écrivait 800 ans avant lui? Du reste, il est probable que ce Thot , si jamais il a existé , n'écrivit pas le récit des événements du temps , mais se borna à faire une cosmogonie, comme firent Hésiode dans sa Théogonie et d'autres écrivains de l'antiquité.

Les documents sur lesquels se base l'histoire de Russie, dont nous voulons reproduire les traits principaux, ne portent pas ce caractère qu'on trouve dans les écrivains de ces temps reculés, mais bien un caractère d'authenticité, prouvé par des études approfondies et comparatives. Plusieurs chroniques n'ayant pas soutenu cette critique savante furent

rejetées en totalité ou en partie. Dans le nombre de ces dernières fut classée la plus ancienne des chroniques russes écrites au x* siècle par Joaklme, évêque de Novgorod; elle renferme cependant quelques données bien précieuses, surtout pour l'histoire de l'Église. Quant à l'histoire profane, la chronique slavone, reconnue comme la plus authentique, fut écrite dans le cours du xi' siècle par Nestor, moine de Kieff. Cet auteur n'a pu s'appuyer avec certitude que sur les traditions remontant au ix^ siècle, et tout au plus au viii^, car les documents écrits qu'il consultait ne pouvaient être' antérieurs au x* siècle, vu que l'alphabet slavon, inventé en Moravie au milieu du IX* siècle par les frères Cyrille et Méthodius de Thessalonique , ne put évidemment pénétrer en Russie avant le x' siècle. Néanmoins, en confrontant la chronique de Nestor avec les études faites dans ces derniers temps sur des documents romains et byzantins, on voit clairement que les Slaves qui occupaient le pays compris entre la Baltique et la mer Noire, d'un côté , et de l'autre, entre les Karpaths, l'Oder et l'Oural, commencent au iv* siècle à paraître sur le théâtre des révolutions européennes. Les migrsTtions successives des Huns et des Goths, vers l'Occident, débarrassèrent les peuples slaves de ces oppresseurs barbares, descendus des hauts plateaux de l'Asie pour ravager leur pays. Ce fut alors seulement que les Slaves purent commencer à se consti-

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tuer en états indépendants, et ils ne furent pas longtemps à s'organiser. Nous savons, en effet, que, dès le V siècle, ils avaient des villes ; Kieff fut fondée en 430, et Novgorod, Staraïa-Roussa et Slovensk existaient déjà à cette époque.

D'après Tacite, Procope, Théophane et autres historiens, tous les Slaves étaient des peuples adonnés à V agriculture et au commerce, et assez industrieux pour fournir à la subsistance de leurs oppresseurs asiatiques : ils étaient hospitaliers et fidèles à leur parole , qualités , on le sait, bien rares à cette époque reculée. Depuis, les Slaves de l'ouest et du midi, ainsi que les Boulgares , s'associèrent avec les Huns et les Goths pour piller et saccager tantôt les Romains et les Germains, tantôt les possessions de l'empire de Byzance, et ils participèrent à la grande révolution produite' en Europe par l'invasion des Barbares. Quant aux Slaves du centre, les Slovènes proprement dits, ils s'étaient constitués en république, et ils travaillèrent dès lors au développement de leur bienêtre, en s'adonnant à l'agriculture et au commerce.

Nous savons que Novgorod-la-Grande était une ville florissante bien avant le ix* siècle, que sa domination et son influence s'étendaient sur un territoire immense, depuis la Finlande actuelle jusqu'au delà de Kieff, et depuis la Dvina jusqu'à l'Oka; enfin, qu'elle avait pour tributaires treize peuples différents, tels que les Tchouds, les Vesses, les Merias, les Tche-

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remisses, etc. La chronique nous apprend que, vers le milieu du ix" siècle, un certain Gostomysl, président ou prince de la république de Novgorod ( les documents ne sont pas assez clairs pour qu'on puisse lui assigner son véritable titre), se sentant vieux et proche de la tombe, et voyant des discordes intestines et des révolutions continuelles mettre en péril la patrie, adressa au peuple assemblé le discours suivant textuellement inscrit dans la chronique :

« Je vois qu'il n'y a pas d'union entre nous; cha- « cun veut gouverner et juger d'après son idée et « sa fantaisie , oubliant que son influence ne peut pas « être durable et que ces perturbations continuelles « amèneront nécessairement la ruine du pays. Les « ennemis viendront chez nous^ prendront nos fem- (( mes, et agiront avec elles d'après leur volonté et « leurs désirs. Nous serons attachés avec nos en- « fants dans des étables et on nous vendra comme « des animaux. Ceux de nos ennemis qui n'auront « pas de bœufs placeront tous leurs fardeaux sur « nos épaules, et nos filles seront violemment dés- « honorées.

« Quant à nous, voyant ainsi nos enfants cou- « verts de sang et d'opprobre, nous fondrons en lar- « mes sans pouvoir leur aider en quoi que ce soit. « Pensez à cela, amis ! et frémissez dans vos cœurs ! (c Appelez de l'étranger un homme sage de notre « race pour qu'il vous gouverne, car, vous tous, vous

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« êtes animés de passions, et un homme passionné « ne doit pas régner. »

En entendant ces paroles , le peuple novgorodien s'écria : <( Cherchons un prince qui nous prenne en « son pouvoir et nous gouverne d'après nos lois. »

Ce discours et cette résolution , qui nous ont été conservés par la chronique, pouvaient-ils, l'un, être prononcé par un barbare dépourvu de toute culture intellectuelle , l'autre , adoptée par un peuple n'ayant aucune notion de science politique? C'est ce qui nous paraît impossible ; en supposant même que le chroniqueur ait mis du sien dans cette harangue , il faut cependant admettre que le fond des idées est authentique , et surtout , ce qui est pour nous hors de toute espèce de doute, que les Novgorodiens avaient déjà leurs lois propres.

Les Normands étaient au i\* siècle à l'apogée de leur gloire militaire ; leur nom était craint et respecté dans tout le nord de l'Europe; c'est probablement pour cela que les Novgorodiens fixèrent leur choix sur un guerrier normand. Une députation d'anciens fut expédiée, en 862, sur les bords de la Baltique pour appeler le prince variague ou normand Rurik, avec ses deux frères, Sinaff et Trouvor, au gouvernement de la grande république. Le discours prononcé par la députation slave, conservé textuellement dans les chroniques, contenait ces paroles significatives : u Notre pays est immense et riche , mais l'ordre y

« manque, venez y régner et prenez-nous en votre (( pouvoir. »

Il faut qu'il se soit écoulé bien des siècles avant qu'un peuple, plongé dans un état de barbarie pareil à celui des Huns, des Goths et des Boulgares aux iv'^ et v" siècles ( à les juger d'après les chroniques latines et byzantines) , puisse passer à un état politiquement organisé , et à un degré de développement intellectuel , nécessaire non -seulement pour formuler, mais pour comprendre les idées exposées dans le discours de Gostomysl et les paroles des députés, pour avoir des lois, et une ville qui, d'après les conjectures historiques, devait être peuplée de plusieurs dizaines de mille habitants, enfin pour pouvoir dire : « Notre « pays est immense et riche. »

Il y a toute certitude à supposer que la grandeur et la prospérité de la république de Novgorod furent la conséquence de la non-participation des Novgorodiens ou Slovènes proprement dits , au grand mouvement des peuples hunniques d'Orient en Occident, et que la grande voie de cette migration était au sud des possessions novgorodiennes. Cette supposition est confirmée : d'abord par le silence des chroniqueurs russes sur ce mouvement important qui ne pouvait pas échapper aux traditions, dont ils auraient nécessairement parlé, s'il avait eu lieu dans leur pays; ensuite, par l'état même de cette république septentrionale à l'époque oii- commence déjà la certitude

historique. Deux ou trois siècles d'installation fixe ne suffiraient pas à un peuple sauvage pour arriver à l'état civilisé où nous trouvons la république au milieu du IX* siècle. Indépendamment de ces conjectures, il y a encore un indice qui nous fait supposer que la voie des migrations des Huns se trouvait tout à fait au midi de la Russie actuelle ; c'est que dans le gouvernement d'Ecatherinoslaflf, à 300 kilomètres à peu près de la mer Noire , on trouve, sur une étendue de 400 à 500 kilomètres, une ligne presque continue de termes en pierre, représentant des figures humaines plus ou moins grossièrement taillées, et placés à distance l'un de l'autre. Ces termes ne servaient-ils point d'indicateurs du chemin aux bandes de barbares qui se ruaient successivement sur l'Occident ?

M. Amédée Thierry ^ divise le peuple slave en trois branches : à l'est, sur les fleuves qui descendent dans la mer Noire, les Antes; à l'ouest, les Venètes ou Vendes, et au milieu, les Slovènes ou Sclovènes; mais cette division, basée sur les données des historiens occidentaux, diffère en quelques points des traditions consignées dans les chroniqueurs russes. D'après ceux-ci, les Slovènes occupaient le pays formant un trapèze dont la limite septentrionale commençait au lac Ladoga et continuait, tantôt en

4 * Histoire d'Attila et de ses successeurs , tome I , page 299.

s'avançant vers le nord , tantôt en s'abaissant un peu jusqu'à la rivière Viatka ; la limite méridionale partait du haut Dnieper, touchait le Don supérieur et continuait tout le long de l'Oka. Ces Slovènes étaient entourés de populations finnoises vers le nord, ils avaient à l'est les Boulgares, à l'occident et au midi différentes populations slaves. Les chroniques russes font mention de la migration des Boulgares vers le midi, et ce fait est certain, puisqu'il est constaté aussi par les chroniques latines et byzantines , ce qui nous prouve, encore une fois, que si la migration des Huns avait eu lieu dans les environs des possessions Slovènes, les chroniques en auraient parlé. Quant aux Slaves dont il est question dans Théophane et Procope, c'étaient probablement les Liakhs, les Dregovitschys, les Boujanès, les Loutitchys, les Tivertsys, les Drevliens, et autres peuples slaves méridionaux et occidentaux. La plupart de ces peuples et d'autres encore furent soumis à la domination novgorodienne longtemps après l'invasion des Barbares en Europe ; ils ont donc pu participer à cette invasion sans que la connaissance et la tradition de ces faits soient parvenues aux chroniqueurs russes.

Tous ces peuples étaient effectivement dans un état tout à fait sauvage, comme le rapportent les historiens occidentaux; et leurs récits sont d'autant plus dignes de foi, qu'ils sont conformes aux données des chroniques russes qui peignent les

Drevliens du x' siècle comme de véritables sauvages habitant les forêts et vivant du produit de la chasse. . ' .

Les Slovènes du nord étaient au contraire un peuple de mœurs douces, adonné à l'agriculture et au commerce, et constitué en république. Gela peut être induit d'un récit da l'historien Theophilacte , rapporté par M. Thierry : Vers la fin du vi° siècle (591-592), l'empereur Maurice, allant de Gonstantinople à Anchiale, rencontra dans les environs d'Héraclée trois voyageurs d'une taille gigantesque, qui ne portaient aucune espèce d'armes, mais seulement une cithare à leur cou. Interrogés sur leur nation, leur état et sur ce qu'ils venaient faire dans l'Empire, ils répondirent, en langue slave, qu'ils appartenaient à la nation slavonne et aux tribus de cette nation éloignées vers rOcéan occidental; que le khan des Avars avait envoyé à leurs rois des ambassadeurs , avec des présents, pour les engager à lui fournir des soldats ; que les rois avaient reçu les présents , mais qu'ils s'étaient excusés de fournir les troupes, se fondant sur le trop grand éloignement de leur pays et sur la difficulté des chemins ; que c'étaient eux qui avaient été chargés de porter au khan ces excuses, et qu'ils n'étaient pas restés moins de quinze mois en route. Ils ajoutèrent à cela que les cithares qu'ils portaient étaient les seules armes qu'ils sussent manier; qu'étrangers au tumulte des guerres et des

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séditions, ils remplissaient chez les peuples un ministère de paix ^,

Ce récit, empreint d'un caractère de vérité et d'une naïveté remarquables , nous fait conjecturer que ces envoyés appartenaient effectivement à la nation Slovène (novgorodienne) ; qu'en parlant de l'Océan occidental ils voulaient dire la mer Baltique, car de tout temps les Novgorodiens ont appelé la Baltique mer occidentale ; enfin, qu'en parlant de lews rois, au pluriel, ils voulaient dire les anciens de la république : ils ont probablement même employé le mot propre; mais, comme ils s'exprimaient en slavon, l'historien ne trouvant pas, dans sa langue, de terme pour traduire le titre de starchinys , l'a remplacé par celui de rois, en conservant la marque du pluriel.

Malgré la distance, une nation guerrière se serait empressée de profiter d'une proposition avantageuse par les promesses de butin qui l'accompagnaient. Le refus des Slovènes est pour nous une preuve suffisante que ce peuple remplissait véritablement une mission de paix , c'est-à-dire, s'occupait de commerce et du développement du bien - être. Les conclusions que nous tirons de ce fait sont d'autant plus probables, qu'elles sont complètement en harmonie avec toutes les autres conjectures historiques sur l'état social des Slovènes novgorodiens aux \V et vu* siècles.

4. Amédée Thierry, Histoire d'Attila et de ses successeurs, tome II, pages 24-25.

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Toutes ces considérations nous portent à croire que les Huns n'ont dû entraîner à leur suite dans l'invasion que les peuples slaves de l'ouest et du midi, qui étaient dans un état presque complètement sauvage, et que c'est d'eux dont il est question dans les historiens latins et grecs. Quant aux Slovènes, ils étaient alors déjà fixés loin de la voie asiatique et travaillaient à leur développement intellectuel et social, se fortifiaient du côté du nord en soumettant les populations finnoises voisines, encore moins guerrières qu'eux, naviguaient sur le Volga, la Neva et le Volkhoff, en un mot, se constituaient en état régulier; et, grâce à toutes ces circonstances, ils eurent le temps et la possibilité d'atteindre le degré remarquable d'organisation politique et sociale auquel nous les trouvons à l'arrivée de Rurick et de ses frères.

Cependant, ce prince normand n'accepta qu'avec défiance la domination que venait lui offrir la députation novgorodienne , et il ne vint dans le pays qu'accompagné d'un nombre considérable de jRomsses*, ses compatriotes. Cette migration de Normands dans un état déjà constitué politiquement, a dû nécessairement y importer de nouvelles idées administratives et législatives ; car, à cette époque, les Normands, par leurs fréquentes excursions sur les

1 . Les Variagues normands de la partie orientale de la mer Baltique s'appelaient Fariaguo-rousses.

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bords méridionaux de la Baltique et dans les parages de la mer du Nord, étaient en contact continuel avec les Germains et les Francs, qui étaient déjà régis par les Capitulaires de Charlemagne. Il est bien évident que les Normands avaient puisé dans leurs relations avec ces nations occidentales des connaissances législatives qu'ils importèrent avec eux à Novgorod; aussi trouve-t-on, çà et là, quelque ressemblance entre les Capitulaires de Charlemagne et 'les plus anciennes lois des Slavo-Russes.

Ce coup d'œil sur l'ensemble des données historiques nous prouve que, tandis que, dans toute l'Europe, les institutions romaines croulaient sous les coups redoublés des invasions barbares, la république de Novgorod se constituait en état organisé; tandis que toutes les cités romaines perdaient leur influence et se soumettaient au joug des campagnes, Novgorod s'élevait, se renforçait comme cité et étendait sa domination souveraine sur tous les pays environnants ; en un mot, que, pendant cette triste époque historique, quand la civilisation romaine était noyée dans des flots de sang et détruite par la flamme, la république de Novgorod, grâce à sa position géographique, devenait un État puissant et respecté. Nous la voyons au ix' siècle briller comme un des pays les plus avancés et les plus florissants de l'Europe centrale et septentrionale, et, bien qu'elle fût loin certainement de pouvoir rivaliser avec le midi, dépositaire des restes de la

civilisation romaine, elle n'était pourtant plus un pays sauvage comme on pourrait le croire, en appliquant aux Slovènes les descriptions que nous ont laissées sur les Slaves en général les historiens latins et byzantins.

L'arrivée des princes varagues à Novgorod coïncide avec le commencement de la féodalité en Europe ; Rurick est contemporain de Charles le Chauve qui, le premier, a confirmé l'hérédité des offices et des fiefs. Par cet acte fondamental de la féodalité, Charles n'a fait que sanctionner un état de choses déjà existant, nécessaire pour l'organisation de la société et parfaitement conforme aux idées dominantes du temps.

L'appel de Rurick et de ses frères, en 862, fut aussi motivé par une idée féodale. Rurick était un guerrier et il arriva armé dans cette république de paix ; il commença par faire occuper toutes les villes dépendantes de Novgorod par ses coippagnons d'armes, dont les principaux portaient les titres de kniaze, quand ils étaient ses parents, et de mouje, quand ils étaient étrangers à sa famille. Rurick envoya, entre autres, deux de ses moujes, nommés Oskold et Dire, pour occuper en son nom la ville de Kieff, et cependant €es seigneurs faisaient la guerre indépendamment de leur chef suzerain, car nous les voyons, en 866, entreprendre une expédition contre Constantinople avec 200 navires^. Rurick importa donc avec lui l'organisa-

4 . La plupart de ces vaisseaux périrent par suite d'une tera-

tion féodale, et les moujes qu'il envoyait dans les provinces n'étaient autres que des seigneurs féodaux.

Rurick régna jusqu'en 879 ; il étendit considérablement les limites de ses États et se fit craindre de tous ses voisins. Il laissa en mourant un fils âgé de Il ans, appelé Igor, et confia la régence à son beaufrère Olègue qui gouverna pendant Sd ans, durant lesquels Igor ne chercha jamais à s'emparer du pouvoir, ni à secouer la tutelle de son oncle qui le maria, en 904, avec une jeune fille de Pskoff, nommée Olga, célèbre par son esprit et sa beauté, et que quelques anciens historiens font descendre de ce Gostomysl, président de la république de Novgorod, qui avait, provoqué l'appel de Rurick.

A la nouvelle du désastre qu'Oskold et Dire avaient éprouvé dans leur expédition contre Gonstantinople, Olègue pensa qu'il lui serait très-facile de s'emparer de KiefFet de ses dépendances. Dans ce but, il marcha sur Smolensk (882), l'occupa militairement, s'em-

pête miraculeuse. Il paraît pourtant que l'expédition ne fut pas en tous points malheureuse, car nous savons que l'empereur Michel, qui régnait alors, accueillit les princes normands, leur offrit des présents et les engagea même à embrasser le christianisme. Nestor ne fait pas mention de ce dernier détail, avancé par un autre chroniqueur, devancier de Nestor, l'archevêque de Novgorod Joakhim, d'après lequel et les historiens byzantins, Constantin Porphyrogenète , Grégoire Amarthol et autres. Oskold et Dire, de retour à KiefF, envoyèrent, en 866, une députation à Gonstantinople pour demander un évêque qui pût les baptiser; l'évéque Michel, qui convertit au christianisme les princes Oskold et Dire, et les premiers Russes, y fut envoyé de Gonstantinople.

barqua de là sur le Dnieper et arriva avec des forces assez imposantes dans les environs de Kieff. Ne voulant cependant pas livrer immédiatement le combat et préférant employer la ruse, il envoya à Oskold et à Dire l'invitation de venir dans son camp", pour saluer le prince Igor, avec lequel il se rendait à Constantinople. Les seigneurs de Kieff tombèrent dans le piège et vinrent au camp d'Olègue qui les fit mettre à mort après leur avoir déclaré : « Qu'ils n'étaient « point nés de souche princière pour avoir le droit de « régner qu'ils s'étaient attribué , et que lui était « prince et avait avec lui Igor, fils de Rurick. » Voilà une nouvelle preuve bien frappante de l'importation des idées féodales par les Normands.

Après l'occupation de Kieff par Olègue, les possessions russes s'étaient considérablement étendues du côté méridional ; ce prince, étant avant tout guerrier, devait rapprocher sa résidence des frontières méridionales et occidentales qui étaient le plus menacées, car le nord était déjà tranquillisé par Rurick; il transféra donc le gouvernement central du pays de Novgorod à Kieff, et en fit le siège de la Grande-Principauté. Peut-être que la turbulence des Novgorodiens, et leurs prétentions républicaines continuelles, ne furent pas sans influence sur cette décision du prince Olègue.

En 907, il rassembla une armée de 80,000 hommes composée de Variagues, de Slovènes et de toutes les

peuplades slaves qui étaient sous sa domination, s'embarqua sur le Dnieper et se dirigea vers Gonstantinople. Arrivé en vue du Bosphore, il prit terre et cerna la superbe Byzance ; les empereurs Léon et Alexandre, effrayés de l'apparition subite de ces barbares aux portes de leur capitale, s'empressèrent de payer à Olègue un tribut assez considérable ^, et de conclure avec lui un traité de paix très-avantageux pour les Russes. En convenir de sa marche triomphale sur Gonstantinople, Olègue cloua sur l'une des portes de cette ville, appelée porte de Galatz, le bouclier du prince Igor avec l'image d'un cavalier. Graignant que les empereurs grecs, une fois revenus de leur frayeur, ne voulussent renier un traité qui leur avait été imposé par la force, Olègue envoya à Gonstantinople une ambassade chargée de compléter ce premier traité. Le 15 septembre de l'an 912, ce nouveau pacte d'amitié et de commerce fut signé et juré, d'un côté, par les ambassadeurs d' Olègue, etde l'autre, par les empereurs. Les chroniques russes contemporaines nous l'ont conservé en entier; d'après son texte, on peut voir que les marchands russes avaient un commerce suivi avec Gonstantinople et d'autres villes de l'empire, qu'ils étaient nombreux et faisaient des crédits considérables aux habitants du pays. On peut voir ici combien la civilisation de Novgorod était

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