‹ Essai sur l'histoire de la civilisation en RussieChapitre 19 sur 69 · De douze sols d'or par navire · texte numérisé non relu

De douze sols d'or par navire

bh HISTOIRE DE LA CIVILISATION

avancée, car certainement ce ne pouvaient être que les marchands de cette grande ville qui s'aventuraient dans un commerce aussi lointain. Les stipulations sur le crédit sont surtout remarquables ; en outre, on peut, par les articles 3 et 4 de ce traité, connaître plusieurs lois russes et en conclure : i" que le serment était respecté chez les Russes d'une manière absolue; 2° que le meurtre était puni par la mort et non par une amende ; 3" que les femmes héritaient d'une partie des biens de leur mari ; [i° que ni la femme, ni les enfants n'étaient responsables de la faute du mari ou du père ; 5" que les coups et blessures n'étaient point punis de la peine du talion, mais d'une forte amende ; 6° que le vol était puni par la restitution du double et du triple de la valeur volée ; 7" que l'on permettait de tuer un voleur surpris en flagrant délit, mais seulement en cas d'impossibilité prouvée de s'emparer de sa personne et de le garrotter ; 8° enfin, que la fortune d'un étranger mort ab intestat n'était point confisquée au profit de l'Etat, mais renvoyée dans son pays pour être restituée à ses héritiers. Cette dernière stipulation atteste que l'usage des testaments existait déjà à cette époque ^.

i. Le droit d'aubaine, qui s'est maintenu encore en France jusqu'au règne de Louis XVI, était déjà reconnu injuste en Russie. On assure même que le mot d'aubaine provient d'a/bini, qui servait à désigner les étrangers. La confiscation de leurs biens se pratiquait en vertu de ce principe : Peregrinus liber vivit, servus moritur.

La plupart de ces lois étaient déjà en vigueur à Novgorod bien avant l'arrivée des Normands, et c'est d'après ces lois que les citoyens de la république voulaient être jugés par les princes qu'ils appelaient à les gouverner.

En 913, Olègue mourut, et Igor prit le gouvernement de la grande principauté de Kieff. A la nouvelle de cette mort, plusieurs peuplades soumises par le prince défunt voulurent secouer le joug; les Drevliens, entre autres, refusèrent de payer le tribut convenu ; mais Igor marcha contre eux, les fit rentrer dans l'obéissance et ils furent imposés plus fortement qu'ils ne l'avaient été auparavant. En 9/ti, profitant de la guerre désastreuse de l'empire avec les Boulgares, il marcha sur Héraclée, et dévasta la Nicomédie. Repoussé une première fois, il ne se découragea pas et, en 9/t/j-, renouvela son invasion. Les empereurs, ne voulant pas essayer leurs forces contre les Russes, envoyèrent des ambassadeurs à Igor pour lui offrir une forte somme d'argent. Le prince accepta la somme et s'en retourna dans ses Etats ; mais voulant consolider de plus en plus ses relations avec l'empire, il envoya à Gonstantinople de nouveaux délégués chargés de conclure un traité. Ce pacte de 945 est remarquable par plusieurs stipulations nouvelles, ajoutées à celles du traité d'Olègue et entre autres par celle-ci : les empereurs promettaient de ne pas enrôler de soldats slavo-russes, sans l'autorisation

du prince qui, de son côté, s'engageait à fournir à chacun de ses sujets, voyageant dans les domaines de l'empire, un passe-port écrit, dans lequel seraient énoncés le but du voyage et l'assurance des intentions pacifiques du voyageur. Les formalités bureaucratiques étaient donc déjà connues du gouvernement russe, et cette facilité de donner des passe-ports par écrit semble prouver qu'il n'y avait déjà plus de difficulté à trouver des gens sachant tout au moins lire et écrire.

Durant cette même année, Igor fit de nouveau la guerre aux Drevliens, pour les forcer à augmenter le chiffre du tribut qu'ils lui payaient. Le prince obtint la somme et l'envoya, à Kieff, accompagnée d'une partie de ses troupes ; mais les Drevliens, poussés à bout et profitant de l'affaiblissement de son armée, l'attaquèrent, le tuèrent, lui et toute sa petite troupe, et l'enterrèrent aux portes de leur ville.

Le fils d'Igor, Sviatoslaw, héritier du trône grand princier, était encore enfant quand son père fut tué ; sa mère Olga prit les rênes du gouvernement et voulut tout de suite venger la mort de son mari. Elle rassembla une armée nombreuse à la tête de laquelle elle envahit, accompagnée de son fils Sviatoslaw, le pays des Drevliens. Ceux-ci, voyant l'impossibilité de résister en rase campagne, s'enfermèrent dans leur ville, Korostène, qui fut immédiatement assiégée par la princesse guerrière. La défense des Drevliens se

prolongeant plus qu'elle ne l'avait pensé, Olga eut recours à la ruse. Feignant d'être prête à lever le siège, elle envoya dire aux Drevliens qu'elle se retirerait, s'ils consentaient, pour tout tribut, à lui faire remettre trois pigeons et trois moineaux par chaque maison de leur ville. Ceux-ci, enchantés de se débarrasser à si peu de frais d'une si puissante ennemie, s'empressèrent d'accepter sa proposition et de remplir la condition demandée. Olga fit attacher aux queues de ces oiseaux des mèches allumées et leur rendit la liberté pendant la nuit; chacun d'eux s'empressa de retourner dans la ville se tapir sous le chaume hospitalier qu'il connaissait. Un incendie général éclata; les armes russes achevèrent l'œuvre de destruction, et toute la population fut en partie exterminçe, en partie faite prisonnière. La vengeance d'Olga était assouvie.

Elle s'occupa dès lors d'introduire de l'ordre dans ses Etats et fit un voyage à Novgorod et dans toutes les autres provinces. Cette femme supérieure conçut le désir de s'éclairer aux lumières de la foi chrétienne ; elle partit pour Constantinople, où, après avoir écouté les leçons du patriarche Polyeucte, elle reçut le baptême de ses mains, en 957, ayant pour parrain l'empereur Constantin Porphyrogénète. De retour en llussie, elle remit le gouvernement à son fils Sviatoslaw, et ne voulut plus s'occuper que de répandre autour d'elle la divine religion qu'elle venait d'em-

brasser : elle parcourait les provinces en prêchant l'Évangile; mais les succès de sa mission furent bornés, car son fils lui-même, guerrier farouche et ne respirant que batailles, refusa d'adopter la croyance nouvelle, dont les pacifiques espérances ne souriaient point à son ambition guerrière, en disant à sa mère qu'il ne pouvait se faire chrétien, parce que sa droujina, ou conseil militaire, ne le voulait pas et se moquerait de lui. #

Nous nous sommes étendu un peu sur cette première époque de l'histoire pour faire connaître, autant que possible, le degré de civilisation de la république de Novgorod à l'arrivée des Normands, c'est-à-dire, au moment où les nouveaux éléments de civilisation européenne ont commencé à se mêler avec les éléments purement slaves, et où la république se transforma en un État semi-monarchique.

Depuis cette époque, la Slavonie est devenue Russie, son territoire s'est étendu considérablement, ses rapports extérieurs ont changé de caractère; car l'influence purement démocratique et commerciale de Novgorod a été remplacée par l'influence monarchique et militaire de Kieff'. Les relations avec Gonstantinople sont devenues de plus en plus intimes et fréquentes ; l'activité des Novgorodiens eux-mêmes a changé de théâtre, leur rôle d'intermédiaires commerciaux entre les peuples septentrionaux, de race finnoise, et les peuples orientaux (les Boulgares, les

peuples hunniques et autres) s'est modifié, et ils l'ont remplacé par un commerce de produits septentrionaux et orientaux avec Constantinople.

Les traités de 912 et de 945 avaient déjà considérablement facilité les relations de la Russie avec l'Empire d'Orient, mais elles devinrent encore plus intimes après le baptême de la princesse Olga. Dès lors, les Russes commencèrent à épouser des femmes grecques, et la civilisation de Byzance eut toute facilité pour s'infiltrer abondamment dans les mœurs russes.

Les données historiques nous manquent, comme nous l'avons déjà dit, pour bien comprendre tous les détails de la vie intérieure des Russes du x* siècle, parce qu'à cette époque on écrivait peu ; il n'y avait pas un siècle que l'alphabet slave de Cyrille et de Méthodius était conjiu, et le peu qui a pu être écrit à cette époque s'est perdu, ou n'a pas encore été retrouvé, en sorte qu'on ne peut asseoir son jugement que sur quelques mots des chroniques, sur les lois ^i nous sont parvenues, sur les récits qui se sont transmis par tradition dans le peuple russe, et sur quelques chansons plus ou moins modifiées ou altérées par une longue suite de générations, mais qui se rapportent à l'époque ténébreuse des x' et xi* siècles.

Malgré le contact intime avec Constantinople , la civilisation ne pouvait faire de grands progrès parmi les Russes tant qu'ils n'étaient pas éclairés par la

religion chrétienne. Nous voyons, en effet, Sviatoslaw qui, du vivant de sa mère Olga, avait refusé d'embrasser le christianisme , tolérer cette religion dans ses États, se bornant à lancer des sarcasmes contre les chrétiens ; mais après la mort de cette princesse, les chrétiens furent persécutés. Sviatoslaw rompit en visière à tous les progrès que cette femme célèbre avait introduits dans les mœurs du pays. Ce prince passa toute sa vie à faire la guerre ; il étendit ses conquêtes jusqu'aux bords du Danube et envahit la Bulgarie. Il se faisait remarquer par un héroïsme barbare et par un genre de vie presque sauvage. Ses armes ayant essuyé des revers en Bulgarie , sa droujina lui persuada que ces revers étaient une manifestation du courroux des Dieux à cause de sa tolérance pour le christianisme. Sviatoslaw envoya l'ordre de persécuter les chrétiens, et, stimulé par ses conseillers, il revenait déjà à Kieff pour en faire un massacre, mais il fut tué en route par les Petchenègues. Après la mort de ce prince, ses États furent partagés, en 973, entre ses trois fils. laropolk, l'aîné, resta à Kieff et prit le titre de grand-prince ; le second, Olègue, reçut en partage le pays des sauvages Drevliens, et Vladimir, le cadet, resta à Novgorod, 011 il avait été envoyé par son père. En 977, laropolk fit la guerre à son frère Olègue, le tua et s'empara de ses États. A cette nouvelle, Vladimir, craignant le même sort, prit l'ihitiative (980) et

s'empara de Kieff où le pusillanime laropolk , trahi par son entourage païen , qui ne lui pardonnait pas sa tolérance pour les chrétiens , fut tué dans son palais par des assassins, bien qu'il se fût rendu à merci.

Vladimir mérita la brillante réputation de guerrier que l'histoire lui a faite ; il soumit les peuples environnants dont il fut la terreur par son caractère sanguinaire , jusqu'au jour oîi la puissante influence de l'esprit évangélique en fit vraiment un grand homme. Les chansons héroïques de son temps qui se sont conservées dans le peuple ne font mention que de ses fêtes splendides , de ses victoires et des exploits des bogatyres ou paladins de sa cour. Avant d'embrasser le christianisme, il avait cinq femmes et huit cents concubines ; il aimait la bonne chère, et il ne consentit pas à adopter l'islamisme, parce que cette religion interdit l'usage du vin qui, disait-il. réjouit le cœur de l'homme.

Cette licence de mœurs n'absorbait pourtant pas entièrement l'énergie morale de cette nature d'élite. Tant qu'il fut païen, il érigea à ses dieux des temples qu'il enrichit d'or, d'argent et. de pierreries , et il travailla à propager sa croyance ; mais l'influence de sa grand'mère Olga , qui l'avait élevé , porta enfin ses fruits; son âme ardente ne se contenta plus d'une religion toute matérielle , et il rechercha les moyens de s'éclairer et de satisfaire aux besoins les plus élevés et les plus impérieux de sa nature morale. Le

pape, les Boulgares mahométans, les juifs même, lui envoyèrent des députa tions pour l'engager à embrasser leur religion. Il refusa celle du pape, parce que le catholicisme romain était trop contraire, selon lui, aux mœurs de ses sujets, mais, au fond, parce qu'il voyait déjà l'influence des souverains pontifes dominer les princes , et, comme homme supérieur, il entrevoyait la possibilité d'un Grégoire VII; il refusa l'islamisme par la raison que nous avons déjà signalée , et celle des juifs enfin , parce qu'ils n'avaient pas de patrie, ce qui lui semblait prouver qu'ils étaient auprès de la Divinité dans un état de disgrâce, auquel il ne voulait pas associer son peuple. Enfin, un savant grec, du nom de Constantin, que la chronique appelle le philosophe Gyrius, lui fut envoyé de Gonstantinople, lui exposa en détail les deux Testaments et fit un éloquent tableau du jugement dernier ; le prince en fut frappé, et pencha dès lors à embrasser la religion grecque.

Le prince Vladimir, ménageant les opinions de sa droujina et de ses anciens (startzys), tous païens, ne se prononça pas d'abord; mais il convoqua une grande assemblée nationale, lui fit part des ambassades qu'il avait reçues et demanda son avis. Ce velche , après mûres considérations , décida de nommer dans son sein dix hommes recommandables et sages, en leur confiant la mission d'étudier sur place, chez les Boulgares, en Allemagne chez les catho-

liques, et à Constantinople, les religions respectives. Ces envoyés firent, à leur retour, au vetche et au prince, un rapport détaillé, dont les conclusions étaient favorables à la religion grecque, vers laquelle Vladimir était d'ailleurs porté par les souvenirs de son enfance et par l'exemple de son aïeule Olga^.

1. Cette préférence était toute naturelle, non -seulement de la part du prince, mais aussi de la part des membres de la commission expédiée pour le choix d'une religion. Ces hommes simples ont dû être frappés par la solennité et par la ferveur du rituel grec, beaucoup plus que par le service romain ; nous avons le droit du moins de le supposer, en songeant à l'impression qu'ont produite les deux services divins sur un protestant, sur un philosophe, sur un homme de génie, en un mot, sur Goethe lui-même. Voici ce que ce grand écrivain dit des deux services respectifs : « A la « grande fête de la chrétienté (Noël ) , j'ai vu à Saint- Pierre le « pape, entouré de tout son brillant cortège, ofïicier en partie de- « vant l'autel, et en partie du haut de son trône. C'est un spectacle « unique dans son genre, assez imposant et grandiose; mais je H suis tellement encroûté dans mon diogénisme protestant , que « cette pompe extérieure me rejette plutôt sur la terre qu'elle « ne m'inspire , et comme mon patron Diogène , j'étais tenté « de dire à ces conquérants du monde spirituel : Ne me cachez « donc pas ce soleil si éclatant par lui-même dans l'art et l'hu- « manité. » — « Aujourd'hui , jour des Rois , j'ai assisté à la « messe du rite grec. Les cérémonies me paraissent plus conve- « nables, plus sévères, plus profondément méditées et cependant « plus claires, plus populaires que dans le service latin *. » Quand on pense que c'est un protestant qui parle, un homme parfaitement impartial, qui devait cependant se pénétrer plus facilement du service catholique romain , exécuté en latin , langue qui lui était familière, que du service orthodoxe, prononcé en slave, idiome qui lui était étranger, on doit se persuader que le choix du rite grec par les envoyés de Vladimir était juste et naturel.

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