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CHAPITRE II

CONTINUATION DU PRECIS HISTORIQUE DEPUIS L INTRODUCTION DU CHRISTIANISME JUSQu'A l'iNVASION DES MONGOLS

Influence du clergé grec sur Vladimir P^ — Métamorphose de ce prince. — Vladimir fonde à Kieff le premier monastère. — Introduction de l'enseignement public. — Instruction donnée par le métropolitain aux maîtres d'écoles. — Vladimir législateur : le Nomokaon et règlements ecclésiastiques. — La signification de ce prince dans l'histoire de Russie. — Son influence dans la propagation du christianisme. — ^ Ses relations extérieures, et influence de ces relations sur Vladimir. — Après la mort de Vladimir I", en 1015 , la Russie est divisée en treize principautés apanagées, et n'est ramenée à l'unité qu'en 1033 par laroslaw l". — Ce prince est le civilisateur, le sage administrateur et le législateur de son pays. — Ses relations de famille avec les souverains européens. — Analyse des lois de laroslaw (Rouskaïa Pravda). — L'influence des idées européennes pousse de nouveau à l'imitation de la féodalité. — Nouveau partage de la Russie en cinq principautés. — Guerres intestines. — Les grands princes Isiaslaw, Vseslaw et Vsevolod 1". — Le prince Vladimir, fils de Vsevolod, refuse l'héritage de la couronne de son père. — Le grand-prince Sviatopolk ; guerres intestines. — Vladimir Monomaque élu grand-prince de Kieff" par le peuple, en 1113. — Ses qualités et son règne. — Code de lois de Vladimir Monomaque et mode suivi pour sa rédaction. — Analyse de ce code. — Testament ou épitre instructive à ses enfants, de Vladimir Monomaque. — Période de luttes intestines. — George Dolgorouky et son fils, André Bogolioubsky. — Ce prince transfère le siège de la Grande-Principauté, de Kieff" à Vladimir, sur la Kliazma. — Continuation de luttes intestines jusqu'à l'année 1224.

Pendant plus d'un siècle après l'introduction du christianisme en Russie, tout le clergé de ce pays se recruta en Grèce; il y eut successivement quatre métropolitains de l'Église russe, venus de Gonstan-

tinople et Grecs de naissance. Ce clergé eut tout d'abord une forte influence sur le grand -prince; guidé par ses conseils , Vladimir fonda à Kieff , sur l'emplacement qu'avait occupé le temple de Perounne, principale divinité du paganisme russe, le premier monastère qui ait été construit en Russie, et le plaça sous l'invocation de l'archange Michel , en souvenir du renversement des idoles.

La métamorphose qui s'est opérée dans le prince Yladimir après son baptême est véritablement miraculeuse : de sanguinaire qu'il fut, il devint doux et miséricordieux ; ses passions fougueuses firent place à une fervente piété , à une large bienfaisance chrétienne et à un sincère amour du prochain.

Le zèle chrétien du prince et de son clergé grec était extraordinaire, car en très-peu de temps, des églises et des monastères furent établis dans différentes parties de la Russie , et grâce à l'activité et à la ferveur des prédicateurs, la religion chrétienne eut bientôt remplacé presque partout le paganisme.

La première manifestation de l'heureuse influence du christianisme fut l'établissement, par le prince Vladimir, de nombreuses écoles , instituées d'abord dans le but de former des hommes aptes à composer un clergé national, puis aussi pour la propagation générale des lumières. Ces écoles furent établies dans le voisinage de chaque église et se maintinrent très - longtemps ; leur nombre augmenta

graduellement; aussi sommes -nous fondé à croire qu'elles ont exercé une influence très-favorable sur le développement social de la Russie.

Il nous est impossible de passer sous silence un document conservé dans le Livre des degrés (l"" partie, chapitre x) , d'après un manuscrit du xiii' siècle; c'est le programme tracé par le métropolitain Michel le Syrien, en 989, aux maîtres d'école que l'on expédiait dans les différentes paroisses , d'après les ordres du prince Vladimir. Il était ainsi conçu : « L'éminent métropolitain appela chez lui tous les (( maîtres savants , et leur recommanda d'enseigner «aux enfants, avec justesse et discernement, tout (c ce qu'il y a de sage et de profond dans les livres, « et de leur inspirer, tout en enseignant, la bonté, (( la justice , l'amour, et comme base de la sagesse « la crainte du Tout-Puissant soutenue par la pureté (( et la modestie. Il faut enseigner sans violence, « sans dureté et sans colère , mais en imposant une <( crainte aimable, afin que les enfants ne se déses- « pèrent pas et ne faiblissent pas dans leur zèle; il « faut leur faire répéter leurs leçons, avec soin , et <c souvent, iftais toujours en donnant des explica- <( tions; il faut exiger de chacun un travail propor- (( tionné à son intelligence et à sa force, afin de ne « décourager personne; mais avant tout, il faut (( inspirer aux enfants les principes de la religion de « Dieu, pour le salut du corps et de l'âme, et se

« bien garder de prononcer devant eux des mots « insensés et malséants. »

Une des preuves les plus certaines de l'heureuse influence du christianisme sur la civilisation russe , c'est que Vladimir fit rédiger les premières lois écrites russes qui soient parvenues jusqu'à nous. A l'époque où ce prince embrassa le christianisme, l'acceptant de la Grèce , il existait déjà dans ce dernier pays un code ecclésiastique complet sous le titre de Nomokanon^ rédigé par le patriarche de Gonstantinople, Jean le Scolastique, entre 565 et 578, et ^ celui du patriarche Photie^, de l'année 883. L'un et l'autre de ces nomokanons étaient divisés en deux parties : la première du nomokanon de Jean renfermait les règles des saints Apôtres, des quatre conciles œcuméniques, de six conciles locaux, et des ordonnances de saint Basile ; et dans celui de Photie, la première partie renfermait, outre les règles des saints Apôtres, les règlements des sept conciles œcuméniques , de neuf conciles locaux , et tous les règlements des saints Pères de l'Église; tous ces règlements s'appelaient en grec kanons (Ravwv) . La seconde partie des Nomokanons consistait en un code de lois civiles, qui étaient en rapport avec les affaires de l'Église, promulguées par les empereurs orthodoxes d'Orient, et surtout par Jus-

1. Le même qui, chez les historiens occidentaux, est appelé Photius.

tinien ; ces lois portaient les noms de nomos (vopç) . Le prince Vladimir, en se faisant chrétien et en baptisant tout son peuple, introduisit simultanément la première partie du Nomokanon , c'est-à-dire, les kanons proprement dits. Quant aux nomos ou lois civiles des empereurs d'Orient, il les remplaça par des ordonnances personnelles appropriées aux conditions de son pays. C'est ce règlement qui forme la plus ancienne loi écrite nationale; il est partagé en trois parties : la première réglemente la dîme qui devait être payée, au profit de l'Église, sur toute espèce de revenus ; la seconde définit la compétence de la juridiction ecclésiastique, au point de vue des causes justiciables, et la troisième, la compétence de la juridiction ecclésiastique au point de vue des individus justiciables et des établissements administrés.

Les deux parties sont appelées en russe aussi Nomokanons ou Livre du Pilote (Kormtchaia Kniga) . Ainsi, il est évident que la civilisation de la Russie, au X' siècle, émanait d'abord de l'intimité avec Byzance, puis de l'influence du grand nombre de Grecs civilisés qui vinrent , comme membres du clergé , se fixer dans toutes les parties de la monarchie.

Le rôle du prince Vladimir dans l'histoire de la Russie est très -complexe : comme prince conquérant, législateur et civilisateur, il peut être comparé, sur le théâtre de son activité, premièrement à Gharlemagne, car, comme lui, il réunit par la force de ses

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armes un immense empire sous sa domination , il fit les premières lois régulières et institua des écoles ; ensuite à Alfred le Grand, qui conquit son royaume sur les Danois et en réunit toutes les parties sous sa domination. Vladimir, indépendamment de la rédaction d'un code de lois, consulta, en toute occasion grave, l'assemblée des notables, comme nous l'avons vu même pour le choix de la religion. On a vu des cas où cette assemblée prenait l'initiative; ainsi, il lui arriva de représenter au prince la nécessité et l'obligation de sévir vigoureusement contre les brigands, alors que Vladimir, chrétien, évitait déjà tout moyen coercitif ou sévère. Alfred, de son côté, mtroduisit le jury et forma le parlement ; il avait établi ou du moins amélioré beaucoup l'école qui devint plus tard l'université d'Oxford, et attiré les savants à sa cour. Vladimir fonda des écoles et fit venir de Grèce des philosophes, des savants et des artistes; sa cour était le rendez-vous d'une foule d'hommes distingués , ■ et il avait à son service nonseulement des princes russes, mais encore des princes étrangers , comme Sigurd , frère de la reine de Norvège, et Olaff, fils de cette reine, qui fut plus tard roi et poëte, car il décrivit dans une sague poétique toute l'histoire du baptême de Vladimir.

Mais le service le plus signalé que rendit ce prince à la Russie, fut sans contredit l'introduction du christianisme d'une manière apostolique , et sur des

bases si solides, que, jusqu'à nos jours encore, la religion orthodoxe conserve l'influence la plus favorable sur l'esprit et les mœurs du peuple russe. Cet acte de la vie de ce prince eut des conséquences aussi heureuses, parce que lui-même il embrassa le christianisme avec conviction et ferveur; toute sa vie après son baptême , près de vingt-huit ans , ne fut qu'une véritable suite d'actions de piété, de charité et de clémence. Ce changement brusque dans la manière de vivre et d'agir de ce souverain fut une puissante prédication pratique en faveur du christianisme.

Il est certain que le prince Vladimir a entretenu des relations avec les différents monarques de l'Europe occidentale , car il reçut , même après son baptême, une ambassade du pape, qui ne lui eût pas été envoyée, s'il n'avait pas été connu en Europe; en outre, il reçut des ambassades d'Etienne I", roi de Hongrie, de Boleslaw III, roi de Bohême, et de Boleslaw I", roi de Pologne. Ces relations avec l'Europe occidentale eurent des conséquences bien funestes pour la Russie, car l'idée féodale était tellement répandue dans l'Europe du x' siècle , que Vladimir ne put échapper à son influence. Malgré tous les malheurs que la Russie avait éprouvés après la mort de son père , par le partage des États entre lui et ses frères; malgré la triste expérience qu'il avait faite lui-même du système féodal, alors qu'il était prince apanage, il ne put se soustraire à l'idée

féodale, ni concevoir la possibilité de laisser ses fils cadets simples sujets de leur frère aîné, et sans pouvoir souverain sur un pays quelconque. Dominé, d'autre part, par l'idée foncièrement slave du droit et des liens de race, il retomba dans le système défectueux des apanages, en léguant seulement une influence morale ou patriarcale à l'aîné de ses fils, qui devait conserver le titre de grand-prince. Ce droit suzerain du grand-prince n'était qu'illusoire, car il n'était appuyé sur aucune supériorité de forces.

Le partage de la Russie, entre les enfants de Vladimir, se fit, pour ainsi dire, de son vivant, car, animé du zèle apostolique, il faisait étudier à ses enfants en détail tous les dogmes de la religion orthodoxe et tâchait d'en faire de fervents chrétiens ; à peine les études terminées, il confiait à chacun une province, en le chargeant d'y propager la religion du Christ.

Après la mort de Vladimir (15 juillet 1015), la Russie fut partagée en 13 principautés apanagées, entre ses douze fils et son neveu Sviatopolk qui garda le trône de la Grande-Principauté,, en sa qualité d'aîné de la famille ; car il était fils de laropolk, l'aîné des fils de Sviatoslaw ^. Ce grand-prince ne se distingua que par sa cruauté ; il fit massacrer par ruse trois de ses

\ . La veuve de laropolk, portant Sviatopolk dans son sein, avait épousé en secondes noces son beau-frère Vladimir. Sviatopolk était donc tout à la fois le frère et le cousin des douze fils de Vladimir. ,

frères, Boris, Glèbe et Vladimir, et son nom tomba dans le mépris de tous ses compatriotes. Enfin, ce ne fut qu'en 1033 que laroslaw, l'un des fils de Vladimir, réussit à chasser Sviatopolk de Kieffet à prendre le titre de grand-prince de Russie, après avoir réuni sous sa domination presque tous les États de son père. .

Aussitôt que laroslaw se fut consolidé sur son trône, stimulé par la mémoire des œuvres de son père et par ses relations avec Gonstantinople et le clergé, il s'occupa avec sollicitude de la civilisation de son peuple. Dans ce but, il augmenta considérablement le nombre des écoles établies par son père, invita ses sujets à y envoyer leurs enfants, fit faire la traduction de plusieurs livres grecs, en particulier du Nomokanon, y travailla lui-même, appela des artistes étrangers pour l'embellissement des églises de Kieff, bâtit sur beaucoup de points importants des villes qu'i] entoura de fortifications, qu'il dota d'églises et d'écoles, et qu'il peupla des hommes les plus influents de chaque pays. Au nombre des villes bâties par ce prince on voit encore la -ville de Dorpat, qui s'appelait lourieff, et qu'il a placée au centre de ses sujets de race finnoise. Enfin, la renommée de laroslaw était si grande, que les monarques étrangers recherchèrent son alliance. Le roi de France Henri I" épousa sa fille cadette Anne, qui apporta probablement avec elle en France le fameux missel de Reims qui servait au sacre des rois

de France, et qui vraisemblablement fut écrit à Kieff sous la surveillance de laroslavv lui-même^. Ce missel est un chef-d'œuvre de calligraphie et l'un des plus anciens modèles d'écriture slavonne. L'aînée des filles de laroslaw, Anastasie, fut mariée au roi de Hongrie, André I, et la seconde, Elisabeth, avec le roi de Norvège, Harold IV.

Mais l'œuvre la plus remarquable du règne de laroslaw fut la rédaction d'un code de lois qui eut pour titre : le Droit russp (Rouskaïa Pravda) . Cette œuvre mérite d'être signalée à l'attention de tous ceux qui s'intéressent à l'histoire de l'humanité. D'après ces lois, on peut entrevoir l'état social et l'organisation politique de la Russie, oii la propriété était déjà stable, la justice régulière, où chaque citoyen se trouvait sous l'abri protecteur de la loi ; et tout cela, à l'époque où rien encore n'était fixé en Europe, où la propriété n'était maintenue que par la force brutale , où Canut, roi de Danemark, s'emparait de l'Angleterre, saccageait ce pays et distribuait les terres à ses guerriers, à l'époque enfin où les Turcs envahissaient l'empire romain, où les Sarrasins dévastaient

i. Lorsque Pierre le Grand visita la France en 1717, on lui montra ce missel comme une antiquité des plus rares, dont la langue même était inconnue. 11 l'ouvrit, et à la grande surprise de tous les assistants, il le lut à haute voix et avec pleine facilité, ce missel étant tout uniment écrit en slavon, langue qui a été et qui est encore la seule usitée dans les ofiices divins chez tous les peuples slaves, professant le rite de l'Église d'Orient.

l'Espagne : en un mot, avant la première croisade.

Malheureusement, le code de laroslaw ne nous est pas parvenu en entier; mais d'après les fragments des vingt-neuf chapitres que nous possédons, on peut encore être éclairé sur la manière dont la justice était administrée, et connaître le genre des causes qui étaient principalement débattues.

La justice était rendue par des assemblées d'anciens appelées connes; ces anciens étaient élus dans chaque partie delà ville ou du pays : ainsi, nous savons que Novgorod était divisée en cinq parties (konetz) , ayant chacune son conne. Le nombre des députés dans chaque conne n'était pas déterminé par les lois qui nous sont parvenues ; mais ce nombre était probablement pro-^ portionné à la population du konetz. Indépendamment des connes, il y avait une justice executive, c'est-à-dire des juges qui complétaient l'enquête et exécutaient les arrêts. Ces juges s'appelaient virniks^ ils tiraient ce nom du mot vira qui signifiait amende, dont une partie était affectée au profit du prince, une autre au profit du plaignant, et enfin, une troisième au profit du virnik et de son suppléant (metalnik) . Pour arrivera la constatation d'un délit contesté, on exigeait sept témoins de la part d'un plaignant russe, et deux seulement de la part d'un étranger. Cette protection ofTiciellement et ostensiblement accordée aux étrangers devait nécessairement attirer beaucoup d'industriels et de marchands étrangers à Novgorod et à

Kieff, et elle fut peut-être l'une des causes de l'ancienne prospérité de ces villes.

A défaut de témoins, la vérité se découvrait au moyen du jugement de Dieu, par l'épreuve du fer chaud dans des cas de crimes et de réclamation de fortes sommes ; par l'épreuve de l'eau bouillante dans des cas moins graves, et par le serment pour les petites sommes. Le système du jugement de Dieu était généralement adopté alors parmi tous les peuples, normands, germains et francs, et malgré son absurdité, l'infaillibilité de ce procédé était reconnue de tout le monde.

Les crimes les plus grands étaient punis de la détention perpétuelle, combinée avec une forte amende ; tous les autres délits n'étaient punis que par des amendes. Il y avait des cas où les amendes étaient infligées en totalité ou en partie aux communes dans lesquelles le délit avait été commis; en totalité, quand le délit était prouvé, mais que le coupable n'était pas découvert; en partie, quand le délinquant ressortissait à la commune, mais que son délit n'avait pas de gravité, ou qu'il n'avait pas les moyens de payer l'amende infligée, ou enfin, quand le délit avait été commis avec des circonstances atténuantes. Chaque membre de la commune avait le droit de refuser le paiement de sa quote-part de l'amende communale; mais alors il s'exposait volontairement à ne jamais être aidé par la commune, s'il lui arrivait le malheur de se voir condamné à son tour. Ce mode de juridiction nous

montre à quel point l'organisation communale était profondément enracinée dans les mœurs du peuple russe, tellement que, malgré des siècles d'oppression et de bouleversements , elle s'est conservée presque avec le même caractère jusqu'à nos jours.

Du temps de laroslaw , pour le meurtre d'un membre d'une famille, la vengeance était permise aux frères de la victime, à ses fils, au père et aux neveux; mais les enfants de ce prince, s' étant rassemblés en conseil , abolirent cette loi et la remplacèrent par des inras ou sentences prononçant des amendes très -fortes.

Dans le cas où le condamné n'avait pas la possibilité de payer l'amende qui lui était infligée, et lorsque son délit était de nature à enlever toute responsabilité à sa commune , comme un vol , ou un dépôt dépensé ou perdu, ce condamné était livré en esclavage au plaignant, à vie ou à terme, suivant la valeur de la somme due et jusqu'à extinction de cette valeur au moyen du travail produit. Cette mesure nous montre avec quelle vigueur la loi sévissait dans toutes les affaires de crédit et de commerce.

La législation de laroslaw concernait spécialement : -

1" Le meurtre prémédité et non prémédité;

2° Les blessures faites de différentes manières;

3° Les voies de fait, produisant des lésions, des contusions faites volontairement, ou bien sous l'influence de la colère ou de l'ivresse;

II" Le simple fait d'avoir monté le cheval d'autrui sans son autorisation (loi purement normande);

5° Le vol d'un esclave, d'un cheval, d'une arme, d'un habit ou de tout autre objet;

6° Les prêts d'argent à terme;

7° Les dépôts de marchandises;

8° Les intérêts d'argent, les prêts de ruches à miel et de grains, enfin :

9° Le taux des intérêts mensuels pour l'argent prêté.

L'ensemble de ces lois établit irrécusablement que le jugement par les pairs servait de base à la procédure chez les anciens Russes, que l'organisation communale était en vigueur, que la commune était responsable pour ses membres, et qu'il y avait entre eux une parfaite solidarité ; que le pays, quoique constitué militairement , s'occupait principalement de commerce ; enfin, que l'esclavage n'était qu'un cas exceptionnel, résultant d'une condamnation judiciaire, ou des malheureuses conséquences de la guerre.

La Russie était donc alors, malgré l'introduction du déplorable système des apanages, le pays d'Europe le plus régulièrement organisé, excepté toutefois Gonstantinople et les provinces grecques de l'empire d'Orient.

Les relations de famille du grand-prince laroslaw avec la France, la Hongrie et la Norvège, le mettaient en contact direct avec l'Europe occidentale; aussi

l'influence de l'idée féodale se fit-elle encore une fois fatalement sentir dans la conduite de ce prince, qui, malgré sa sagesse, ses lumières et son expérience du passé, partagea néanmoins ses États entre ses cinq fils. Il croyait, dans sa présomption, que les conseils paternels qu'il leur adressait à son lit de mort prouveraient suffisamment à ses enfants la nécessité de ne point laisser troubler l'intimité de leur union et de garder respect et obéissance au frère aîné qui conservait le titre de grand-prince. Un avenir bien prochain devait démentir toutes ces espérances.

A «peine le sage laroslaw eut-il fermé les yeux (i05/|), que les guerres intestines et les meurtres mutuels entre les princes russes commencèrent de la manière la plus affreuse. A cette époque, apparurent les Polovtzys, qui arrivaient d'Orient; ce nouveau peuple, non moins barbare et aussi déprédateur que les Petchenègues , auxquels il succédait, attaquait continuellement les possessions des princes russes, qui, de leur côté, profitaient des armes de ces nomades, en les salariant quelquefois et en les envoyant s'abattre comme des nuées de sauterelles sur les domaines de leurs voisins. En vain, pour remédier à ces maux, les princes s'assemblaient-ils en conseil pour prendre des mesures de coalition, les pillages et les meurtres recommençaient dès qu'ils avaient dissous leur assemblée. Ce désordre dura, sans interruption, près de soixante ans; pendant ce temps, le

trône grand-princier de KiefF était occupé par le fils aîné de laroslaw, nommé Isiaslaw, que les Kievliens chassèrent pour avoir manqué de parole envers son neveu et adversaire Vseslaw qui le remplaça. Isiaslaw, soutenu par une armée polonaise, se fit de nouveau reconnaître comme grand -prince par les Kievliens qui, quatre ans plus tard, le forcèrent encore à chercher un refuge en Pologne. Replacé sur le trône de KiefT par les Polonais, il périt enfin en 1078 dans une bataille contre les Polovtzys, et laissa pour successeur son frère Vsevolod l", homme sage et instruit. Mais la sagesse et la science étaient impuissantes à combattre avec efiicacité le déchaînement des 'passions ambitieuses qui troublaient la tranquillité publique. Il passa les quinze années de son règne à comprimer cette déplorable anarchie, soutenu des conseils et de l'actif concours de son fils Vladimir qui gouvernait à TchernigofF, ot enfin, en 1093, la mort vint l'enlever au respect et à l'affection de ses sujets. Son fils Vladimir, pouréviter les guerres intestines, convoqua à Kieff l'assemblée nationale et lui déclara qu'il ne voulait pas disputer le trône à l'aîné de la famille, son cousin Sviatopolk, fils d' Isiaslaw. Celui-ci monta donc sur le trône et régna pendant vingt ans qui se passèrent en guerres continuelles contre les Polovtzys ou les princes apanages ; il ne dut la conservation de sa couronne qu'au sage et brave Vladimir qui, non content de la lui avoir cédée, la défen-

dait encore pour lui contre tous ceux qui voulaient y porter la main.

Il est bien évident qu'en des temps pareils la civilisation ne pouvait pas beaucoup avancer ; une ère plus heureuse allait enfin s'ouvrir pour la marche du progrès. En 1113, après la mort de Sviatopolk, les habitants de Kieff, assemblés en états généraux, décidèrent unanimement qu'ils ne voulaient avoir d'autre grand-prince que Vladimir, fils de Vsevolod 1" et de la princesse Anne, fille de l'empereur Constantin Monomaque. Ses qualités brillantes et les éclatants services qu'il avait rendus à sa patrie avaienjt déjà valu à ce prince le glorieux surnom de Monomaque, que portait également son aïeul maternel ; il n'en est' pas moins vrai que son élection eut lieu contrairement aux usages établis, d'après lesquels la grande principauté de Kiefî devait être gouvernée par le plus ancien membre de la branche aînée. Aussi Vladimir déclinat-il encore une fois l'honneur qu'on voulait lui faire, en disant que le titre de grand-prince et la principauté de Kieff revenaient de droit à Olègue, prince de Tchernigoff, fils aîné de Sviatoslaw, le plus âgé des fils de laroslaw. Malgré ce refus, les Kievliens persistaient dans leur choix, et Olègue, prince sage et magnanime, quoique légitime compétiteur de Vladimir, céda à cette manifestation opiniâtre et ne s'opposa pas au vœu du peuple. C'est ainsi que Vladimir II Monomaque fut élevé par l'élection populaire au titre de grand-

prince de Russie. Ce fait historique nous indique le rôle que jouaient les communes et les assemblées populaires dans l'ancienne Russie; outre cela, il nous montre combien le jugement de ces assemblées était juste, car Vladimir ne dut évidemment son élection qu'à l'éminence de ses qualités.

Vladimir II Monomaque se distinguait, en effet, par toutes les qualités du cœur et de l'esprit. Il fut tour à tour dans son enfance le fils le plus soumis , dans sa jeunesse le plus brave à la guerre, le plus aimable à la cour ; dans son âge mûr, il se fit aimer dans le gouvernement de sa principauté par la douceur de son caractère ; il était le plus sage et le plus honnête conseiller et soutien du grand-prince, le bienfaiteur des pauvres et des malheureux , en même temps que le vainqueur le plus redouté des ennemis de la patrie.

Tel est le portrait fidèle du prince que les suffrages unanimes du peuple appelèrent au trône de Russie. Cette remarquable manifestation n'est pas moins honorable pour le prince qui en fut l'objet, que pour le peuple, qui sut apprécier le mérite de son élu et eut le courage de soutenir son opinion malgré la présence d'Olègue, prince puissant et courageux, qui aurait pu exercer sa vengeance sur Vladimir et sur le peuple qui le dépossédait de son droit héréditaire.

Le règne du grand -prince Vladimir Monomaque fut marqué par de brillantes victoires sur les Polovtzys, les Bo-ilgares, les Petchenègues, les Torqiiis et

les Berendeïs, que nos ancêtres nommaient Karakalpaks; mais la narration de ces faits d'armes ne rentre pas dans le cadre de notre sujet. Nous avons à mettre en évidence une autre face de l'histoire, et nous ne nous occuperons que des événements de cette époque qui ont rapport à la civilisation, au développement du bien-être du peuple.

Cette période est riche en beaux exploits pacifiques : les principales villes furent entourées de murailles de pierre ; des enceintes solides s'élevèrent pour garantir . la sécurité des habitants ; de nouvelles cités furent fondées, entre autres Vladimir, sur la Kliazma, qui fut plus tard le siège de la Grande-Principauté. Le grandprince se distinguait surtout par ses lumières ; il est fort probable qu'il n'était pas moins instruit que son père qui parlait cinq langues étrangères : le grec, le latin, l'allemand, le hongrois et le polonais. Vladimir développa et améliora beaucoup l'enseignement; mais l'œuvre surtout importante de son règne fut la révision qu'il fit des lois de laroslaw, dans lesquelles il introduisit d'importantes additions.

Le recueil ou code rédigé par ses soins commence par cet avant-propos : « Après la mort de Sviato- « polk, il (le prince Vladimir) appela dans son palais « de Berestof sa droujina (tous les conseillers de son « gouvernement) , ainsi que Ratibor, tyssiatsky ^ de

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