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86 HISTOIRE DE LA CrVILISATIOIN
de l'organisation communale, dont le trait le plus saillant est cette solidarité entre les membres d'une même commune.
Nous ne voulons pas analyser tout le Gode de Vladimir, qui contient vingt-quatre chapitres, car ce travail nous entraînerait trop loin et exigerait à lui seul un fort volume. Une pareille étude de toutes ces lois nous permettrait peut-être , en partie , de reconstruire en idée la société russe du xii* siècle, car c'est là que sont consignées toutes les dispositions qui réglaient les rapports du propriétaire du sol avec l'ouvrier libre travaillant sa terre, les lois concernant les esclaves à terme et à vie, enfin des ordonnances sur une foule de sujets, dont l'ensemble formerait une esquisse générale de l'état social de la Russie à cette époque reculée. Tout en évitant une analyse détaillée du Gode entier, nous devons cependant signaler les chapitres qui nous paraissent les plus remarquables.
Le chapitre X traite de certains attentats contre la propriété ; il inflige des amendes à celui 1° qui ose changer à son profit les marques faites sur une ruche sauvage, 2° qui déplacera les poteaux ou termes de délimitation des propriétés foncières, ou labourera la lisière de gazon servant au même objet, ou encore portera la main sur la haie de l'enclos, ou osera couper le chêne qui marque la limite d'une propriété. Toutes ces différentes dispositions nous montrent que le droit de propriété était constaté et sanctionné par la loi qui
poursuivait et frappait de ses pénalités tous les actes ' qui pouvaient y porter atteinte. C'est là le signe évident et incontestable d'un état social très-avancé, et d'un ordre de choses bien éloigné de l'état de barbarie.
Le chapitre XIX traite des matières de succession; la clarté et le détail avec lesquels tous les cas sont prévus dans ce chapitre méritent une attention particulière.
Les chapitres XXI et XXII établissent les droits des bâtards et des mineurs, les devoirs des tuteurs et .du beau-père, si la mère se remarie, les droits et devoirs de la veuve envers ses enfants et leurs biens, et enfin, les obligations des enfants envers leur mère. Il est remarquable que la femme jouissait alors en Russie de droits civils étendus ; elle héritait d'une part égale à celle de ses enfants, et pouvait en outre vivre avec celui qu'elle choisissait de préférence. Elle avait, de plus, la libre disposition de son bien, qu'elle pouvait léguer comme elle l'entendait à tous ses enfants, par parts égales ou non, et même à l'une de ses filles, à l'exclusion des autres membres de sa famille.
Quand la loi règle ainsi l'ordre de succession, c'est assurément une preuve péremptoire que la propriété est assise sur des bases solides. Mais ce qu'il y a surtout de remarquable dans la législation russe de cette époque, c'est que ces dispositions de la ju-
risprudence étaient applicables à toutes les classes de la société ; le droit de propriété était donc général, et non pas une prérogative spéciale des seigneurs, comme nous le voyons dans les institutions de la féodalité. Dans le temps où Vladimir rédigeait son code de lois, son contemporain Louis le Gros s'occupait à guerroyer contre ses petits vassaux, à Corbeil, à Montlhéry, et employait trois années à faire le siège du château de Puiset.
Pour donner une idée du degré de développement littéraire et philosophique que la Russie avait atteint en ce temps-là, nous ne saurions mieux faire que de citer quelques passages d'une épître instructive à ses enfants, appelée aussi testament de Vladimir Monomaque, écrit en 1125 :
« En approchant de la tombe, dit le sage et pieux (( prince, je remercie Dieu pour la longue vie qu'il (( m'a accordée (il avait alors 72 ans) ; sa main m'a « soutenu jusqu'à une vieillesse reculée. Pour vous, « mes enfants, et vous tous qui lirez ces lignes, sui- « vez les principes qui y sont écrits.
<( La crainte de Dieu -et l'amour pour les hommes « sont les sources de toute vertu. Grand est le Sei- (( gneur, et merveilleuses sont ses œuvres.
« 0 mes enfants, louez Dieu, mais aimez aussi les « hommes! Ce n'est pas le jeûne ni la vie monastique (( qui vous sauveront, mais bien les œuvres de la (( charité. N'oubliez pas les pauvres; nourrissez-les,
et souvenez-vous toujours que ce que nous avons appartient à Dieu et ne se trouve en notre possession que temporairement. Soyez les pères des orphelins, jugez les veuves vous-mêmes, et ne permettez pas aux forts d'offenser les faibles. « Ne mettez à mort ni les innocents, ni les coupables ; la vie et l'âme d'un chrétien sont sacrées. Ne jurez point par Dieu inutilement, mais si vous avez une fois juré, exécutez la promesse de votre serment. N'abandorînez pas les malades et ne craignez pas les morts, nous mourrons tous. Recevez avec amour la bénédiction des prêtres; ne vous éloignez pas d'eux, faites-leur du bien, afin qu'ils prient Dieu pour vous.
(( N'ayez de fierté ni dans l'esprit, ni dans le cœur, et pensez : nous ne sommes pas éternels , aujourd'hui nous sommes vivants et demain nous serons morts. Évitez toutes sortes de mensonges. Respectez les gens âgés comme des pères , aimez vos cadets
( comme des frères. Dans votre ménage, veillez vous-mêmes à tout, afin que vos convives ne jugent
i mal ni de votre maison, ni de votre table. « Soyez actifs à la guerre, car alors il n'est plus temps de songer aux festins. Quand vous voyagerez dans vos États, ne permettez pas à votre suite d'offenser les habitants. Surtout respectez votre hôte, qu'il soit puissant ou faible, qu'il soit marchand ou ambassadeur; les hôtes propagent au
<( loin notre bonne ou notre mauvaise réputation. (( Quand vous passez devant une personne, sa- (( luez-la.
« En apprenant à connaître le bien, efforcez-vous « de vous en souvenir, et ce que vous ne compren- « drez pas, ayez soin de l'étudier. La paresse est la « mère de tous les vices, veillez à vous en préser- « ver. Que jamais le lever du soleil ne vous trouve « au lit ! Allez de bonne heure à l'église porter votre « prière à Dieu; ainsi faisait mon père, ainsi font « tous les honnêtes gens. Quand le soleil les éclairait, « ils louaient Dieu avec bonheur. Ensuite ils discu- « taient les affaires avec leur conseil (droujina) , ou « rendaient la justice au peuple, ou allaient à la (( chasse. Je faisais par moi-même tout ce que j'au- « rais pu confier à mon suivant (otrok) ; à la chasse « comme à la guerre, le jour ou la nuit, sous les « brûlantes chaleurs de l'été comme dans les terce ribles froids de l'hiver, je ne me permettais pas (( le repos , je ne me fiais pas à mes lieutenants « (possadniks) ; j'interdisais aux forts d'opprimer les (( pauvres et les veuves. Je veillais moi-même aux « affaires de l'Eglise et à l'observation des rites sans « négliger l'ordre du ménage, l'écurie, le chenil et « les faucons.
« J'ai fait quatre-vingt-trois campagnes; quant « aux petites expéditions, je ne m'en rappelle plus le « nombre. J'ai conclu avec les seuls Polovtzys dix-
neuf traités de paix ; j'ai fait prisonnniers plus de cent de leurs meilleurs princes, que j'ai libérés plus tard, et plus de deux cents que j'ai exécutés et noyés. Qui voyageait plus rapidement que moi? En partant le malin de bonne heure de Tchernigoff, j'arrivais chez mon père, à KiefT, avant les vêpres (45 lieues)^. Que de fois j'ai attaqué les bêtes fauves à la chasse avec votre aïeul ! que de fois j'ai de mes propres mains garrotté plusieurs ( chevaux sauvages! Deux fois, le buffle sauvage ( m'a jeté en l'air avec ses cornes, le grand cerf m'a frappé de son bois, l'élan m'a foulé à ses pieds, l'ours a rongé une fois ma selle, l'animal féroce s'est précipité sur moi et a terrassé 'mon jcheval. Combien de fois je suis tombé de cheval! Deux fois, je me suis brisé la tête, blessé les bras et les jambes; je ne ménageais pas ma vie dans ma jeunesse, et je ne songeais pas à conserver ma tête. Mais Dieu me gardait. Et vous, mes enfants, ne craignez ni la mort, ni la bataille, ni les animaux féroces, mais soyez braves dans tous les cas ; vous êtes sous la main de Dieu. Si le Seigneur destine quelqu'un à la mort, il n'en sera préservé ni par son père, ni par sa mère, ni par ses frères. Dieu garde mieux que les hommes. »
Le testament de Vladimir, que nous avons transcrit
4 . Cela prouve qu'à cette époque on avait établi des relais de poste, au moins pour l'usage des princes et de leur suite.
d'après des documents authentiques, met en relief, mieux que toute autre description ou analyse, le degré du savoir, le développement de la faculté de raisonnement et les tendances morales de cette époque en Russie, ainsi que le genre de vie et les objets d'occupation des Russes au xii^ siècle; aussi, nous avons cru utile de reproduire une partie de ce document remarquable.
Après la mort de Vladimir Monomaque, la Russie fut en proie à des guerres intestines continuelles entre les princes apanages ; le sac des villes, le massacre et la désolation répandus dans les campagnes étaient alors des faits journaliers. L'ordre de succession n'étant pas établi par l'usage du père au fils aîné, mais au plus ancien de la race, il s'élevait continuellement une foule de prétentions collatérales sur les apanages ; en outre, chaque prince voulait agrandir ses Etats par la conquête, ou les échanger contre de plus avantageux et de plus importants. Le pays était donc dans un état de bouleversement continuel ; les princes s'entre-tuaient, ravageaient les domaines les uns des autres, tour à tour vainqueurs et vaincus dans cette longue succession de mutuelles invasions. Suivre l'histoire de tous ces désastres serait un travail fastidieux et inutile; il nous suflit de retracer les grands traits de cette période déplorable des annales russes.
Le fils de Vladimir, Mstislaw, avait succédé à son
père sur le trône grand-princier de KiefF; une contestation ne tarda pas à s'élever entre les descendants de Vladimir et ceux du prince Olègue qui, cédant autrefois aux vœux du peuple de Kieff, avait laissé le pouvoir- et le titre de grand-prince à l'heureux élu de a nation. Pendant toute la durée du règne de Mstislaw et de ses frères, laropolk et Viatcheslaw^ qui lui succédèrent, le premier en 1132, le second en 1139, la guerre continua entre les deux races. En 11^6, un descendant d' Olègue, le prince Igor, parvint à remporter l'avantage, mais son règne fut de bien courte durée ; car, dans la même année, nous voyons reparaître en vainqueur et en souverain Isiaslaw, fils de Mstislaw, qui eut à soutenir une guerre contre tous les descendants d' Olègue coalisés et soutenus par un de ses oncles, George, surnommé Dolgorouki, fils de Vladimir Monomaque et prince de Spuzdale. Cette guerre intestine, à laquelle furent mêlés les Polonais, les Hongrois et les Polovtzys, dura huit années, au bout desquelles, après de nombreuses alternatives de revers et de triomphes, George Dolgorouky parvint enfin (llSi) à s'emparer du trône grand-princier de Kieff. L'un de ses fils, André Bogolioubsky, entrevoyant qu'il devait un jour hériter de la principauté de Kieff, sans cesse exposée aux invasions des Polonais et des Hongrois, ses voisins, prépara, du vivant même de son père, un siège nouveau pour la Grande- Principauté, et fit choix, à cet effet, de la petite ville
de Vladimir, bâtie sur la Kliazma par son grand-père Vladimir Monomaque, et qui formait son apanage. George mourut en 1157, et André lui succéda, mais sans changer de résidence. De cette manière, la véritable grande-principauté fut de nouveau déplacée au nord, et la principauté de Kieff ne continua de porter le nom de Grande -Principauté qu'abusivement, car elle ne fut plus qu'un apanage de la Grande-Principauté de Vladimir. Ce grand-prince jouissait d'une réputation méritée, car il était l'un des chevaliers les plus brillants de son époque, il se distinguait par un courage à toute épreuve, par l'aménité de son caractère, les lumières de son intelligence et la ferveur d'une piété sincère. Ce fut en vain cependant qu'il employa son intervention à faire cesser les dissensions qui armaient les uns contre les autres les princes ses voisins. En 1169 il marcha sur Kieff que se disputaient plusieurs prétendants au titre de grand-prince ; il la prit, la livra au pillage, et ayant ainsi diminué l'importance de cette vieille capitale, en fit l'apanage de l'un de ses frères. André Bogolioubsky est le fondateur de la puissance russe dans le centre du pays. De retour à Vladimir, ce digne prince y fut assassiné, en 1175, par son beau-frère Koutchka, fils d'un seigneur de Moscou, dépossédé et condamné à mort par George Dolgorouky, mais dont André avait épousé la fille.
A la mort de ce prince, le peuple de Vladimir con-
voqua une assemblée générale des citoyens de toutes les villes de la Grande-Principauté. Ces états généraux décidèrent unanimement d'appeler au trône de Vladimir les deux fils du frère d'André, Mstislaw et laropolk qui, pour ne point contrevenir à l'usage qui conférait l'hérédité à l'aîné de la race, demandèrent au peuple de Vladimir que leur oncle Michel fût appelé aussi à régner avec eux. Les autres villes de la principauté, offensées de n'avoir pas été consultées sur une question d'une pareille gravité, refusèrent d'adhérer à cette décision, et Michel fut obligé de se retirer. Les jeunes princes élus ne surent pas mériter la confiance qui leur avait été accordée et l'affection des citoyens, car moins d'une année après leur élection, ils furent chassés du pays. Michel fut rappelé alors à l'unanimité, et se distingua par un gouvernement sage, consciencieux et bienfaisant; il établit des écoles et des hôpitaux, mais malheureusement son règne ne dura que deux ans : il mourut en 1177.
Son frère Vsevolod lui succéda ; c'était aussi un prince sage et éclairé, qui certainement eût fait beaucoup de bien au pays, si les guerres intestines et les interventions répétées qu'elles nécessitaient n'avaient pas dévoré les plus belles années de son règne. Il mourut en 1213, laissant le trône à son fils George, qui en fut dépossédé en 1216 par son frère Constantin. Celui-ci a laissé la réputation d'un prince savant;
il avait une bibliothèque bien riche pour cette époque, car elle contenait plus de mille manuscrits grecs et latins ; il institua une école supérieure dans laquelle il appela des savants étrangers, écrivit lui-même l'histoire de son temps, et fit de nombreuses traductions du grec et du latin. Faible de santé, il mourut bientôt (1218), laissant sa bibliothèque et son palais à l'école qu'il avait fondée. A sa mort, son frère George recouvra le pouvoir dont il avait été dépossédé et régna jusqu'à l'invasion des Mongols.