COUP D OEIL SUR L HISTOIRE PARTICULIERE DE NOVGOROD
Signification de l'appel de Rurick. — Occupation^ par les Variagues, de toutes les voies commerciales, — Soulèvement des Novgorodiens sous Vadime. — Cette levée de boucliers est domptée par les Normands. — Forme de gouvernement. — Olègue. — La princesse Olga à Novgorod. — Le prince Vladimir I", comme prince de Novgorod. — Appui que reçut ce prince des Novgorodiens. — laroslaw 1", prince de Novgorod. — Le même, grand -prince à Kieff. — Le prince Vladimir fait une expédition contre Constantinople pour le compte de Novgorod. — Importance de cette grande cité , son gouvernement , fierté de ses citoyens.
Avant de continuer l'esquisse rapide de l'histoire de Russie, nous devons jeter un coup d'œil particulier sur celle de Novgorod.
Cette cité, constituée en république depuis des siècles, s'était habituée à la vie politique et au gouvernement populaire. L'appel fait à Rurick avait été adressé au chef militaire dont les commerçants novgorodiens , tout entiers aux travaux de la paix, voulaient faire un protecteur de leur indépendance extérieure, ou un conquérant salarié qui agrandirait leurs possessions.
Cette manière d'envisager l'appel de Rurick ressort
évidemment de la décision prise par l'assemblée populaire que convoqua Gostomysl, décision qui réserve en termes précis la volonté des citoyens et dit : (( Qu^l nous régisse d'après nos lois. » Ils n'entendaient donc rien changer à la forme de leur gouvernement; aussi, s'opposèrent-ils probablement à la venue de Rurick quand ils le virent arriver suivi d'une cour et de troupes nombreuses. Les chroniques ne nous ont pas laissé de renseignements à ce sujet, mais un fait remarquable nous paraît appuyer et confirmer suffisamment cette hypothèse ; au lieu d'aller directement jusqu'à la ville populeuse et riche de Novgorod, Rurick s'arrêta dans une petite ville dépendante de la capitale, à Ladoga, située à 180 kilomètres de Novgorod et sur la grande voie commerciale des Novgorodiens avec la mer Baltique. En même temps, il envoya l'un de ses frères à Izborsk, pour couper les communications des Novgorodiens avec les contrées occidentales par terre, et l'autre à Belozero, vers le nord, pour occuper le chemin par lequel Novgorod commerçait avec la Biarmie et l'Asie. Une fois que la métropole eut ses voies commerciales interceptées, Rurick envoya ses lieutenants avec des troupes pour occuper les provinces dépendantes de la république jusqu'à Kieff", dont deux de ses seigneurs prirent possession en son nom. Toutes ces mesures du prince normand montrèrent clairement aux Novgorodiens qu'il n'entendait pas borner son pouvoir à
celui d'un chef militaire , appelé à de certaines conditions. Une levée de boucliers s'ensuivit, et les Novgorodiens, sous le commandement d'un de leurs compatriotes, Vadime, tentèrent de repousser les prétentions et de secouer le joug des farouches guerriers du Nord; mais Vadime périt dans un combat, frappé, dit-on, par la main même de Rurick, et le soulèvement des Novgorodiens fut dompté. Les chants et les traditions novgorodiennes nous ont tracé le portrait de Vadime et en font un héros accompli. A cette même époque moururent sans postérité les deux frères de Rurick, et il est à présumer, quoique la chronique n'en dise rien, qu'ils tombèrent tous deux dans les différents combats de cette guerre d'indépendance.
Ce ne fut qu'en 865, après avoir soumis complètement les Novgorodiens par la force de ses armes, que Rurick vint habiter leur ville en prince souverain. Cependant, il est évident qu'après toute cette révolution, le prince variague s'est fort peu immiscé dans les affaires intérieures de la république, pour s'occuper exclusivement de la consolidation de ses frontières et de l'agrandissement des domaines de la métropole. Nous voyons, en effet, que les Novgorodiens continuèrent toujours à tenir leurs assemblées populaires, convoquées au son du beffroi, et que. chaque citoyen avait le droit de sonner, quand il jugeait nécessaire, la convocation de cette assemblée. Néanmoins, ils
profitèrent de toutes les occasions favorables pour secouer le joug des princes, et ne ce-ssèrent de les considérer comme des chefs militaires auxquels était confiée seulement la garde des frontières de la république. C'était l'assemblée populaire qui élisait les administrateurs de l'État {possadniks) , V archevêque et tous les membres du clergé; trèssouvent même elle eut à s'occuper de l'élection des princes. Ainsi, quand les grands-princes de Kiefî ou de Vladimir étaient occupés à l'extérieur par leurs expéditions militaires , le peuple novgorodien eut la liberté de se donner des princes de son choix. A la mort de Rurick , ils tentèrent un nouveau soulèvement, réprimé par Olègue qui, dit la chronique, vint à Kieff, après avoir rétabli l'ordre à Novgorod. On peut même, à bon droit, supposer que la turbulence des Novgorodiens fut un des motifs qui décidèrent Olègue à transférer le siège du gouvernement grand-princier de Novgorod à Kieff; car, tandis qu'Olègue résidait encore dans la métropole de la république, les Novgorodiens conservèrent toujours le droit de se gouverner et de s'administrer eux-mêmes.
Plus tard, pendant le règne de la princesse Olga (945-955), une nouvelle tentative du peuple de Novgorod ne réussit pas davantage et fut déjouée par l'habileté de la princesse. Elle vint en personne à Novgorod, mais la chronique ne nous dit pas comment elle s'y prit pour ramener à l'obéissance les
Novgorodiens qui avaient compté pour leur affranchissement sur l'absence prolongée des souverains. Probablement une convention amiable fut conclue entre la princesse et les Novgorodiens.
Pendant le règne de Sviatoslaw, fils d'Olga, en 970, les Novgorodiens choisirent pour prince le troisième fils de Sviatoslaw, le prince Vladimir qui fut plus tard le grand-prince Vladimir I"; ils notifièrent leur choix à Sviatoslaw qui dut y condescendre.
Vladimir ayant appris que laropolk , l'aîné de ses frères, avait fait mourir son second frère et l'avait dépossédé de ses Etats , résolut de venger cette mort et cette usurpation. Les Novgorodiens ne voulant pas entrer directement comme parties dans cette querelle de famille, Vladimir quitta Novgorod et alla chez les Variagues normands enrôler des troupes. Il revint bientôt à la tête de forces imposantes , chassa de Novgorod, qu'ils avaient occupée, les lieutenants de son frère laropolk et fut reçu dans cette ville avec de grandes démonstrations de joie. Il est à présumer que ce fut du consentement du peuple novgorodien que Vladimir alla chercher les secours des Variagues, et que la grande et riche cité lui fournit les moyens financiers nécessaires ; car les meilleures relations ne cessèrent pas d'exister entre les citoyens de Novgorod et le prince qu'ils avaient élu. Sous son règne et sous sa conduite, ils firent une expédition contre les Boul gares du Volga et de la Kama, une autre contre
les Tchoudes du Nord, et soumirent ces différents peuples à leur domination. Ces conquêtes servirent puissamment les intérêts de la république en étendant et en facilitant ses relations commerciales avec l'Orient et la Biarmie.
Quand Vladimir fut devenu grand-prince de Russie, laroslaw, son troisième fils, fut élu prince de Novgorod, et sut si bien se faire aimer du peuple, que celui-ci exigea qu'il se rendît indépendant de Kieff. A cet effet, les Novgorodiens prirent encore des Variagues à leur solde ; mais la mort du grand-prince arrêta l'exécution de ce projet, et les Novgorodiens exigèrent, à main armée, de laroslaw le renvoi des mercenaires normands. Néanmoins, apprenant que Sviatopolk, frère de leur prince, se rendait redoutable par sa barbarie, et craignant qu'il ne vînt jusqu'à eux, ils utilisèrent les Variagues en les adjoignant à leurs propres forces, pour marcher, sous les ordres de laroslaw^, sur Kieff, dont ils firent la conquête deux fois, et pour établir leur prince sur le trône grand-princier de cette ville.
laroslaw n'oublia jamais les services que lui avaient rendus les Novgorodiens ; il leur restitua toutes les richesses qui leur avaient été enlevées par son neveu, le prince de Polotsk, Briatchislaw, qui avait attaqué inopinément Novgorod et l'avait mise au pillage. laroslaw lui-même se mit en campagne contre ce déprédateur, le défit complètement et ajouta encore aux
autres privilèges des Novgorodiens celui de pouvoir s'exempter du service militaire, en se faisant remplacer par des Variagues mercenaires. Ce privilège, octroyé par un prince qui fut longtemps à la tête de la république, prouve que l'emploi des mercenaires étrangers était un usage reçu et favori des Novgorodiens.
Le prince Vladimir succéda à son père comme prince de Novgorod. Pour garantir les intérêts purement commerciaux de ses administrés, il entreprit, à cause de certains outrages faits à des marchands novgorodiens à Gonstantinople, contre l'empire, une guerre complètement indépendante du souverain de Kieff , qui ne lui fournit qu'un faible contingent de troupes. Après avoir essuyé un échec, Vladimir parvint néanmoins, en s' emparant d'Andrinople, à intimider la cour de Byzance, à lui imposer un fort tribut et à conclure enfin avec l'empereur un traité spécial en faveur de ses Novgorodiens.
Novgorod était donc bien comme elle s'appelait elle-même : Novgorod la Grande; toute cette richesse, toute cette puissance justifiaient suffisamment l'orgueilleux proverbe de ses citoyens : « Qui ose contre « Dieu, sa Sainte-Sophie (cathédrale de Novgorod) <( et la grande Novgorod !»
En effet, à cette époque, Novgorod était déjà une ville immense ; elle était composée de cinq villes différentes, dont chacune formait un konetz : chaque
lOZi HISTOIRE DE LA CIVILISATION
konetz était entouré de murailles en pierre. Ces villes ou konetz se gouvernaient par des magistrats particuliers, et chacune par son assemblée populaire ; les relations entre ces villes étaient fédéra tives. La Pologne, la Lithuanie, le Danemark, la Suède et la Grèce avaient leurs représentants à Novgorod; les différents princes russes avaient aussi leurs agents accrédités dans cette métropole. Le tribunal de chacune des cinq villes jugeait ses propres concitoyens, et pouvait même les condamner à mort sans l'autorisation du pouvoir fédératif. Le prince de Novgorod n'avait que l'exécutif des décrets de la diète fédérative; il avait le droit, dans des cas urgents, d'appeler au palais, pour les consulter, les anciens ou députés, mais il ne devait rien entreprendre contre le consentement de ses conseillers.
Une pareille organisation politique, appuyée sur des richesses considérables, devait faire de Novgorod le plus puissant Etat de la Russie et lui donner assez de prépondérance pour que les grands-princes fussent souvent obligés de céder à ses exigences.
Toutefois, l'absence d'une bonne organisation militaire était le côté faible de la grande république ; elle ne pouvait être à l'abri des coups de main d'un aventurier entreprenant. Elle devait en faire, en 1066, une triste expérience. Le prince de Polotsk, Vseslaw, ayant appris qu'il n'y avait pas de prince à Novgorod, convoita les richesses de cette ville, en fit le siège, la
prit, en brûla une partie, massacra beaucoup d'habitants et s'empara du pouvoir suprême au détriment des assemblées nationales. Les Novgorodiens eurent recours au prince de Kieff, Isiaslaw, qui, irrité de la conduite de son neveu Vseslaw, marcha contre lui. Se défiant de ses forces, Vseslaw ne l'attendit pas, il s'enfuit, mais après avoir pillé Novgorod. Le gran^prince le rejoignit, le battit et l'amena à Kieff chargé de chaînes. Novgorod eut bientôt réparé ses désastres, et nous la voyons, en il 02, refuser de recevoir, comme prince, le fils de Sviatapolk, grand-prince de Kieflf : (( Nous ne voulons, » dirent les Novgorodiens au grandprince , (t nous ne voulons avoir pour prince ni ton (( fils ni toi, parce que tu nous as abandonnés toi- « même, mais nous voulons le prince Mstislaw (fils « de leur prince Vladimir) que nous avons accepté « lorsqu'il était encore enfant, et que nous avons « élevé. » Cette décision empêcha Sviatopolk d'envoyer son fils à Novgorod. En 1135, les fils de Mstislaw^, Vsevolod et Isiaslaw, s' étant trouvés engagés à l'extérieur dans une querelle de famille, les citoyens s'apprêtèrent à les appuyer; mais ces princes ayant également demandé l'alliance de quelques princes voisins, les fiers Novgorodiens s'en offensèrent et licencièrent leurs troupes en disant : <( Si « nos princes n'avaient point appelé une autre inter- <( vention que la nôtre, nous aurions promptement « mis fin au conflit qui s'est élevé; maintenant nous
« ne voulons plus nous en mêler. » Ce n'était pas encore assez : l'année suivante, ils renvoyèrent le prince Vsevolod, mais pour le rappeler un an après, en 1137 ; le prince refusa de revenir, et les Novgorodiens se donnèrent pour prince un certain Sviatoslaw qu'ils chassèrent l'année suivante.
Malgré tant de péripéties, les Novgorodiens réussirent à conserver leur indépendance et leur puissance politique et commerciale, même pendant l'envahissement de la Russie par les Mongols.