‹ Essai sur l'histoire de la civilisation en RussieChapitre 25 sur 69 · LITTERATURE, ENSEIGNEMENT ET MORALE EN RUSSIE AVANT LES MONGOLS · texte numérisé non relu

LITTERATURE, ENSEIGNEMENT ET MORALE EN RUSSIE AVANT LES MONGOLS

Littérature profane : Expédition d'Igor, poëme. — Épître de Daniel le prisonnier. — Les Lamentations d'Adam , poëme. — Littérature sacrée : Les Œuvres de saint Hilarion, de Lucque Jidiata, de saint Cyrille de Touroff , de Siméon de Vladimir, de Polycarpe, de Daniel, prieur de Tchernigoff, et autres Œuvres de l'époque, — Souverains les plus remarquables par leur culture intellectuelle : Vladimir 1", laroslaw, Vsevolod ï", son fils Vladimir Monomaque, Michel I" et Constantin de Vladimir, Romane de Smolensk et laroslaw de Galitche. — Influence du monastère de Kieff sur la propagation des lumières. — Son influence et celle de Constantinople sur l'affermissement de la morale chrétienne dans le peuple.

Les troubles et les désordres produits par les guerres civiles entre les princes russes arrêtèrent jusqu'à un certain point dans le pays les progrès intellectuels; mais l'impulsion donnée par Vladimir I", laroslaw^ I" et Vladimir Monomaque, était si vigoureuse que, malgré toutes les calamités, les lettres continuaient à être cultivées. C'est à la fin du xii* ou au commencement du xiii' siècle qu'a été écrit le premier poëme russe , l'Expédition d'Igor; c'est du moins le plus ancien de ceux qui nous sont parvenus, quoique son auteur lui-même nous parle d'un autre poëte, son devancier, appelé Bayan , avec lequel il

n'ose passe comparer, et qui, d'après le poëme, devait vivre dans le xi' siècle ; mais les œuvres de ce Bayan ont été perdues depuis lors. Le poëme de l'Expédition d'Igor est écrit en prose cadencée, il respire la mélancolie nationale du Slave; la diction en est harmonieuse, douce et très-élégante, les descriptions sont poétiques et pleines de sentiment. Cette œuvre est d'autant plus remarquable , qu'à l'époque reculée où elle a été écrite, il est difficile de trouver quelque chose de mieux dans les autres littératures européennes. Quelques citations feront ressortir le mérite de ce poëme, qui commence ainsi * ;

« Ne serait-il pas mieux, frères, de commencer (( en vieux style le récit difficile des hauts faits de « l'armée d'Igor, d'Igor, fils de Sviatoslaw? (non). « Commençons (mieux) ce chant par les faits véri- « diques de notre temps, et non avec l'imagination « de Bayan. Bayan était éloquent; quand il voulait « faire une chanson à quelqu'un, son imagination se (( multipliait, suivait les rameaux de l'arbre, rasait (( la terre comme le loup gris, ou s'élevait sous les (( nuages comme l'aigle cendré. Se rappelait-il le « récit des anciennes querelles, alors il lançait dix « faucons contre une troupe de cygnes; celui qui « arrivait chantait la première chanson au vieux

\ . La traduction libre de ce poëme se trouve en entier dans V Histoire de la langue et de la littérature des Slaves, par F.-G. EichhoÊF.

« laroslaw, au vaillant Mstislavv qui tua Rediedia « devant l'armée de Gassogues, au beau Roman <c Sviatoslavitche. Ce n'était pas, frères, parce que « Bayan lançait dix faucons sur une troupe de cygnes, « mais parce qu'il mettait ses (dix) doigts éloquents « sur des cordes vivantes (comme des cygnes) , et « ces cordes elles-mêmes, en vibrant, chantaient la « gloire des princes. »

Après ce préambule, le poëte commence le récit de l'expédition du prince Igor, qui ayant invité son frère Vsevolod, prince de Koursk, à faire avec lui une expédition contre les Polovtzys , part avec une force imposante, surprend les ennemis sur les rives du Don , les bat et s'empare de leur camp. Après la victoire vient un festin pendant lequel les Polovtzys, ayant rassemblé de nouvelles forces, reviennent à la charge, surprennent le camp russe plongé dans le sommeil, et livrent une bataille sanglante dans laquelle le frère d'Igor Vsevolod est blessé; laissons parler le poëte lui-même :

« Du matin au soir, du soir jusqu'au jour, volent « les flèches acérées, fcappent sur les casques les « glaives étincelants, craquent et se brisent les lances « éparses sur une lande inconnue dans le pays des « Polovetz. Sous le sabot des chevaux, la terre noire, « semée d'os blancs et arrosée de sang, a fait germer « et croître la désolation du pays russe. Quel bruit, « quels sons entendais-je avant l'aurore? C'est Igor

« qui repliait son armée, car il plaint Vsevolod son (( frère chéri. Il se battit un jour, il se battit un second « jour, vers la moitié du troisième jour tombèrent « les drapeaux d'Igor. C'est alors que les deux (( frères se séparèrent sur les bords de la rapide « Kaïala, c'est alors que le vin sanglant manqua, (( c'est alors que les braves Russes terminèrent le « festin ; en abreuvant leurs hôtes ils moururent pour (( la patrie. L'herbe a pleuré de douleur et l'arbre « s'est penché vers la terre avec chagrin, parce que, « frères, déjà s'est levée une heure fatale, déjà le « désert recouvre (comme d'un linceul) le courage « (la force) , parce que c'est l'aurore du malheur pour (( les armées du petit-fils de Dajbogue. »

Viennent ensuite les reproches aux princes russes pour leurs guerres intestines ; un chant à la gloire de Sviatoslaw, père d'Igor; le récit de la cap tivité'd' Igor chez les Polovtzys , enfin un admirable [songe de Sviatoslav^, suivi de nouvelles plaintes sur les malheurs que font souffrir à la Russie les dissensions civiles qui la déchirent. Toute cette partie est empreinte d'un caractère poétique, original et éminemment national.

La femme d'Igor, laroslavna, attendait vainement son retour ; les lamentations de cette épouse désolée sont rendues par le poëte de la manière suivante :

« laroslavna, à l'aube du jour, entend le chant « d'un coucou inconnu. Je volerai, disait-elle, comme

(( le COUCOU le long du Danube, je tremperai ma (( manche de castor dans les eaux de la Kaïala pour « étancher les plaies sanglantes du corps vigoureux <( de mon'.prince.

(( laroslavna pleure dès l'aurore sur les murs de « Poutivle et dit :

« Ovent, ouragan! pourquoi, Seigneur, souffles- <( tu si fort? Pourquoi tes ailes légères ont-elles « dirigé les flèches du khan sur les guerriers de mon <( époux? N'as-tu pas, sous les nuages, des sommets « où tu puisses souffler? N'y a-t-il pas de vaisseaux (( que tu puisses bercer sur les ondes bleues de la « mer? Pourquoi, Seigneur, disperser toute ma joie « sur l'herbe des steppes*?

(c laroslavna pleure dès l'aurore sur les murs de « Poutivle et dit :

« Glorieux Dnieper ! toi qui as percé des rochers à « travers le pays des Polovtzys ; toi qui as porté sur tes (( ondes les vaisseaux de Sviatoslaw jusqu'aux hordes « de Kobiack, amène. Seigneur, jusqu'à moi mon « bien-aimé, afin que je n'aie plus chaque matin à « verser mes larmes dans la mer en demandant aux « flots de les rouler jusqu'à lui 2.

4 . Kovyl, en russe, signifie spécialement l'herbe des steppes.

2. L'original est plus concis dans cette phrase , mais c'est intraduisible , et la traduction que nous en donnons , sans être littérale , rend néanmoins complètement et justement l'idée du poète.

(( laroslavna pleure dès l'aurore sur les murs de « Poutivle et dit :

« Brillant et trois fois brillant soleil ! tu réchauffes « et tu charmes tout le monde : pourquoi donc, « Seigneur, envoyer tes rayons brûlants sur les (( guerriers de mon époux? Dans la plaine sans eau, « la soif leur cache leurs flèches et l'angoisse bouche « leurs carquois. »

Ces strophes si tendres et si passionnées sont encore relevées dans l'original par un rhythme cadencé et harmonieux.

Enfin Igor s'échappe de sa prison avec l'aide de son compagnon Ovlour; il monte sur son coursier et traverse le Don à la nage. Quand le héros est arrivé sur les bords du Donetz, l'un des affluents du Don, qui arrose les domiaines d'Igor, le poëte imagine un dialogue entre Igor et la rivière :

(c Pendant qu'Igor vole comme un faucon, Ovlour « gUsse comme un loup en faisant tomber de l'herbe « la froide rosée; ils aiguillonnent leurs rapides « coursiers ; le Donetz dit : Prince Igor ! honneur à (( toi, douleur à Koutchak et joie pour la Russie! « Igor répond ; 0 Donetz ! honneur à toi aussi, à toi (c qui portes ton prince sur tes vagues et qui déroules (( pour lui sur tes berges argentées un tapis d'herbes H vertes; à toi qui l'enveloppes du moelleux manteau « des brouillards, sous les voûtes feuillées de tes « bocages ; à toi qui veilles sur lui comme un pion-

« geon dans les profondeurs de tes eaux , comme un « vanneau à la surface des flots, et comme l'agile ('. canard dans les airs ! »

Nous aurions pu multiplier ces citations du poëme d'Igor; mais nous devons nous borner : les fragments, que nous en avons reproduits, suffiront sans doute pour donner une idée de l'état dans lequel se trouvait la Russie, sous le rapport du développement littéraire, à la fm du xii* et au commencement du xiii" siècle.

Une œuvre remarquable, que l'on croit aussi de cette époque, c'est VÉpîtro de Daniel le 'prisonnier (Slovo Daniila Zatotchnika) . D'après le contenu de cette épître, on voit que Daniel était, avant son emprisonnement, le favori d'un prince, que l'on suppose être George, fils de Vladimir, et qu'il fut calomnié et emprisonné. Son style est celui d'un homme trèsérudit; il était versé non seulement dans l'histoire sacrée, mais encore dans l'histoire profane; les passages suivants de son œuvre font voir qu'il était un poëte moraliste très-distingué :

« Un prince prodigue peut être comparé à une «rivière aux berges .basses qui déverse ses eaux « fécondantes à travers les prairies et désaltère nonce seulement les hommes, mais les animaux, et jusce qu'aux bêtes immondes. Un prince avare est (( comparable à une rivière bordée de rochers et « dont on ne peut approcher ni pour y boire

« soi-même, ni pour y désaltérer son cheval. »

Plus loin il dit :

<( Ne bâtis jamais ta maison près de la maison du (( prince ; son intendant est comme un brasier entrece tenu de sciures de bois, et ses économes comme des « étincelles : si tu te préserves du brasier, tu n'échap- « peras pasaux étincelles. Mon prince ! mon seigneur! « Ne prive pas de pain un sage pauvre, n'élève pas (( jusqu'aux nues un sot riche. Un sage pauvre est (( comme de l'or dans un mauvais vase, et un sot « riche n'est qu'un coussin de riche étofle bourré de « paille. Mon seigneur! ne fais pas attention à mon (( extérieur, mais à mon intérieur; je suis mal vêtu, (( mais je suis sage ; je suis jeune de corps, mais vieux « de raison ; mon esprit vole comme un aigle dans les « airs. Mets un vase au bord de mes lèvres pour (( recueillir les gouttes qui tombent de ma langue, <( recueilles-y les paroles de ma bouche plus douces (( que le miel ; ainsi que disait David : tes paroles sont « plus douces que le miel ; Salomon disait aussi : les <( bonnes paroles désaltèrent l'âme. »

Il ajoute encore ;

« Quand tu envoies un sage, dis-lui peu de mots, « mais si tu envoies un sot, ne fais pas le paresseux et « suis-le. »

Il termine enfin en disant :

« Dieu tout-puissant ! envoie à notre prince la » force de Samson, le courage d'Alexandre, l'esprit

(( de Joseph, la sagesse de Salomon et la bonté de (( David. »

La forme et le ton de cette épître, en nous montrant que son auteur n'appartenait pas au clergé, prouvent qu'il y avait parmi les laïques de cette époque des hommes remarquablement érudits et développés. Il faut observer qu'il est question dans cette épître d'une chanson appelée : les Lamentations d'Adam, que le peuple chante encore aujourd'hui, et dont l'auteur parle comme d'une poésie généralement connue et très-répandue. Le sujet de cette chanson est tiré de la Bible, de l'Évangile, des œuvres des saints Pères et des cantiques de l'Église; on y sent l'idée dominante de l'époque, le récent baptême du peuple. Les parties les plus remarquables de ce poëme sont : le Livre des pigeons et le Jugement dernier. La première présente la fantaisie poétique du peuple sur la création, et la seconde les idées du temps, sur la fin du monde, deux idées ordinairement dominantes chez un peuple devenu chrétien. Dans le Livre des pigeons, Vladimir demande au prophète David de lui expliquer les œuvres de Dieu « sur notre vie Sainte-Russe, sur u notre vie à la libre lumière. »

Indépendamment de ces œuvres poétiques et profanes, nous devons signaler l'activité des Russes pendant cette période, dans le domaine de la littérature sacrée, qui était fort remarquable ; et pour s'en assurer, il suffit de lire :

i° Les OEuvres de saint Hilarion (f 1067) , qui a écrit une profession de foi pleine de sagesse et d'onction, et un éloquent pagnégyrique de Vladimir I" qu'il termine par un véritable psaume, une prière au Tout- Puissant, renfermant tout ce que l'homme peut implorer du Seigneur.

2° Le fameux sermon de l'archevêque de Novgorod, Lucque Jidiata, qui est considéré comme l'œuvre littéraire la plus ancienne par un Russe. Ce sermon ne brille point par une éloquence fleurie, mais par une onction chrétienne et une pureté de maximes exposées dans un style simple et à la portée du troupeau spirituel, qui devait en profiter.

3° Les OEuvres nombreuses et variées de saint Cyrille, évêque de TourofF (*f-1180), remarquables par la justesse des aperçus philosophiques et surtout par les principes de morale qu'elles contiennent.

[l° L'Épître de saint Simon, évêque de Vladimir (*)* 1228), et de Polycarpe, moine de Kieff, son contemporain, contenant des principes de morale chrétienne avec des exemples tirés de la vie des Saints. (Ces épîtres forment le fond du patericiim de Kieff.)

5° Un Voyage à Jérusalem, de Daniel, prieur de Tchernigoff, dans lequel il dit qu'il n'a décrit que ce qu'il a vu de ses propres yeux. Ce récit, pénétré d'une foi ardente et d'humilité chrétienne, est touchant de simplicité et remarquable par ses beautés poétiques ; et enfin :

6° Beaucoup d'autres œuvres contemporaines de différents auteurs connus et inconnus, conservées dans les principales archives russes, comme :

a) Enseignements oraux de saint Cyrille de Jérusalem, rédigés au xii* siècle (bibliothèque synodale de Moscou n° /i78) ;

6) Explications tirées des Œuvres des saints Pères, sur les épîtres de saint Paul aux Romains, aux Corinthiens et aux Ephésiens, rédigées en Russie en 1220 (même bibliothèque n" 7) ;

c) Entretiens sur les Evangiles des dimanches, extraits des Œuvres de saint Jean Chrysostome, Cyrille d'Alexandrie et Isidore de Péluse, traduits en slavon par un prêtre bulgare, Constantin, disciple des saints Cyrille et Methodius (même bibliothèque, n°262);

d) Collection de morceaux choisis des Œuvres des saints Pères et d'autres auteurs, manuscrit du xiii' siècle (bibliothèque impériale, catalogue Tolstoï, tome I", n'8);

e) Une autre collection du xiii* siècle, contenant les études morales de saint Cyrille de Touroff, une épître de saint Jean Chrysostome, seize sermons de saint Cyrille de Jérusalem et d'autres articles (même bibliothèque, même catalogue, tome II, n° 6) ; enfin

/■) L'Échelle de saint Jean, du xiii* siècle (manuscrit du musée Roumiantzoff, n" 199).

A côté de cette activité littéraire, dont nous ne fai-

sons que donner un aperçu, nous avons d'autres données historiques qui peuvent nous offrir, à défaut du tableau complet de la civilisation de la Russie à cette époque, quelques indices qui nous permettront du moins d'ébaucher ce tableau en idée: nous voulons parler des données historiques sur les princes qui gouvernaient alors la Russie.

Dans ce but, nous allons récapituler sous ce point de vue les personnages dont nous avons parlé, et nous compléterons cette récapitulation par quelques notions nouvelles.

Le grand-prince Yladimir I" ne devait pas être un barbare sans culture, parce qu' il fut élevé par sa grand'mère Olga, qui savait apprécier tous les avantages du savoir pour un souverain ; les discussions qu'il eut avec le philosophe Gyrius, conservées dans la chronique de Nestor, sont remarquables par leur sagacité, et ne permettent pas de douter qu'il possédait déjà une certaine culture; les lois qui nous restent de lui n'admettent pas le doute quant à cette culture. Son fils, laroslaw, se distinguait par sa civilisation ; son code de lois pourrait en servir de preuve et d'attestation.

Le grand-prince Vsevolode parlait bien cinq langues et pouvait les écrire, et c'est un indice suffisant pour prouver combien son éducation était soignée. Son fils , Vladimir Monomaque, était un homme tout à fait civilisé pour son temps, à le juger d'après son testament et ses lois.

Enfin, d'après les annales de Simon, évêque de Souzdale (*{*■ 1226) , nous voyons que le grand-prince de Vladimir, Michel I", celui qui fut chassé et rappelé par le peuple, connaissait parfaitement les langues grecque et latine, et les parlait comme le russe; qu'il aimait la lecture des livres sérieux, et recherchait la conversation des hommes instruits, avec lesquels il discutait volontiers sur les hautes sciences et sur les causes profondes des phénomènes de la nature.

Le grand-prince Constantin, surnommé le Sage, mort en 1218 à l'âge de 32 ans, était, malgré sa jeunesse, un homme d'une instruction remarquable ; il s'occupait de l'étude des sciences, faisait, comme nous l'avons déjà dit, lui-même des traductions du grec, et il a écrit une histoire de son temps, dont le manuscrit a malheureusement été brûlé (1227) à Vladimir, dans un de ces grands incendies qui désolaient et détruisaient quelquefois complètement les villes russes. Ce même incendie consuma une partie de la bibliothèque que ce prince avait léguée à son école de sciences supérieures.

Le prince de Smolensk, Romane Rostislavitch (*j*1180), qui, d'après les chroniques du temps, était lui-même très-instruit, forçait ses sujets et surtout les prêtres à s'instruire; et afin de leur en faciliter les moyens, il établissait des écoles, entretenait des maîtres grecs et latins, et dépensait à tout cela tant d'argent, qu'à sa mort les habitants de Smolensk

durent faire une quête volontaire pour pouvoir enterrer leur prince bien-aimé.

Le prince laroslaw de Galitch (f 1188) , qui était grand amateur de livres, et qui cultivait les langues étrangères, désirant organiser le service de l'Église et déraciner les préjugés du peuple en lui inculquant une foi éclairée, obligeait les moines à instruire la jeunesse et à sacrifier une partie de leurs revenus pourl'enseignement public.

Au reste, il est hors de doute qu'à cette époque il y avait beaucoup d'écoles en Russie. En effet, on trouvait toujours suffisamment d'hommes lettrés pour fournir un nombre considérable de prêtres ; il fallait donc que ces hommes eussent étudié quelque part. Nous voyons également qu'il est dit dans la vie de saint Abraham, de Smolensk, que ses parents l'ayant mis à l'étude des livres, il ne se décourageait point comme les autres enfants et n'allait plus jouer avec ses camarades. Enfin, le patriarche de Gonstantinople, Herman, parle des maîtres d'écoles russes dans son message au métropolitain russe, Cyrille (1228).

Le grand monastère de Kieff futle foyer d'où rayonnèrent sur la jeune Russie les lumières de la vérité du christianisme et les bienfaisants principes de sa morale. Le nombre des diocèses augmentait visiblement; en 996, il n'y avait que cinq diocèses, il y en avait dix-huit au commencement du xiii" siècle, et

cet accroissement à,es sièges épiscopaux' correspondait à une augmentation pareille dans le nombre des établissements d'instruction que fondaient les évêques; ainsi donc, indépendamment de la morale, ce monastère était la source d'oii découlait le savoir. Au XIII* siècle, on comptait déjà en Russie cinquante évêques sortis du monastère de Kieff. Dans cette sainte maison, chacun apportait sa part de travail à la propagation de la lumière ; saint Hilarion passait sa vie à copier les livres sacrés pour les répandre; saint Théodose filait les cordons nécessaires pour les reliures qui étaient faites par Nikon; Nestor y écrivit les premières annales politiques du pays ; Simon et Polycarpe, celles de notre Église. La tradition nous a conservé les noms de quelques moines célèbres de ce monastère : Grégoire, qui écrivait des canons pour les saints; Agapithe, qui fut le premier médecin de la Russie, et Alype, qui en fut le premier peintre.

La renommée et l'influence du monastère de Kieff furent telles, que les princes et les plus grands seigneurs du pays y prenaient les ordres.

Son premier fondateur fut saint Antoine, homme pieux et savant, qui, après avoir fait un séjour prolongé au mont Athos, revint à Kieff en 1051 et y fonda cette sainte retraite qu'il soumit à la règle de Stoudith ; mais ne voulant exercer lui-même aucun pouvoir sur la communauté, il nomma prieur le fils d'un boyard du pays, nommé Yarlaam. En 1059, le

prince Soudislaw, l'un des fils de Vladimir le Grand, prononça ses vœux dans ce monastère et y mourut quelques années après. Un certain lone Vychatitche, seigneur de très-noble race, fut moine à KiefT dans le même temps que Nestor, auquel il transmit beaucoup de traditions historiques. A la même époque, le petitfils d'un prince de Tchernigoff vivait dans le cloître de Kieff, sous le nom de Nicolas le Bigot. Le christianisme avait donc poussé au xii* siècle de bien profondes racines dans le peuple russe; sa profession était en grand honneur dans toutes les classes de la société et servait de base et d'appui au développement intellectuel et moral de la Russie.

Il ressort de tout ce que nous venons de dire, que le développement, pendant cette période, est dû à l'influence religieuse du monastère de KiefF et à celle de Gonstantinople ; cette dernière, à cause de l'éloignement, ne put être que salutaire, sans communiquer la licence de mœurs et la dépravation qui ravageaient déjà la cour et tout l'empire de Byzance.

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