CHAPITRE V
LES ARTS, l'industrie ET LE COMMERCE EN RtISSIE AVANT LES MONGOLS
L'art de bâtir. — Les constructions nautiques. — L'art de la fonderie. — La broderie. — La peinture. — La musique. — L'industrie. — Le commerce. — Voies commerciales et articles qui en faisaient l'objet.
- — Importance des marchands russes à Constantinople. — Entrepôts russes du commerce levantin. — Les principales voies. — Commerce par la mer Blanche. — Commerce sur la mer Baltique. — Agrandissement de KiefT; ses foires. — La flotte russe. — Monopole du commerce levantin. — Rivalité avec les républiques italiennes. — Obstacles sur la Baltique. — Conclusion sur cette période historique; lutte, en Europe , entre les pouvoirs souverain et pontifical. — Triomphe du dernier. — Désordre général, guerres, pillages, sacs de villes. — Littérature et poésies. — Manque de lois. — Exemple d'acte administratif.— Comparaison avec la Russie.
Jetons maintenant un coup d'œil rapide sur l'état où se trouvaient en Russie, pendant la période du IX' au XIII' siècle, les arts, l'industrie et le commerce ; cet aperçu complétera le tableau général que nous avons entrepris de tracer.
L'art de bâtir était connu des Slovènes dès les premiers siècles de notre ère. Les migrations hunniques ayant laissé de côté tout le pays de Novgorod, les villes de Staraï-Roussa, Ladoga, Kholmogrod et Novgorod, avaient été élevées bien longtemps avant l'ar-
rivée de Rurick et de ses Normands. On croit que Novgorod fut bâtie à la fin du iv' ou au commencement du V' siècle; mais son nom, qui veut dire ville nouvelle, nous prouve que les autres existaient auparavant. Ou temps du premier Igor, il est question d'une église à Kieff, dédiée à saint Élie. Vladimir P' bâtit, en 989, dans la même ville une église en pierres. En 1015, on parle d'un tombeau de marbre sculpté et de la porte dorée de Kieff. Depuis 1091, on commence à élever d'autres édifices en pierre, et au XIII' siècle, l'architecture se perfectionna d'une manière notable sous l'influence de nombreux artistes grecs venus en Russie.
Les Russes étaient également très-versés dans la construction des vaisseaux et autres embarcations de moins grandes dimensions, car nous savons que, du temps d'Oskold et de Dire, et sous le règne du prince Olègue, au ix^ siècle, ils traversaient, avec des armées considérables, la mer Noire qui s'appelait alors mer russe, parce que les Russes seuls y naviguaient.
L'art de la fonderie fut connu dès l'époque la plus reculée, caries images des faux dieux du temps de Vladimir I" étaient coulées en différents métaux. Vers la fin du XII* siècle, la princesse Anne, sœur de Vladimir Monomaque, établit à Kieff, dans le monastère de Saint-André, une école de jeunes filles oii l'on enseignait la broderie en or et en argent.
Mais les monuments les plus remarquables de l'art
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en Russie sont, sans contredit, les cinq tableaux Capponiens conservés dans le musée du Vatican. Ils sont d'un travail très-pur et très-correct; les uns assurent qu'ils ont été peints au x* siècle du temps de Vladimir, d'autres les considèrent comme des œuvres du XIII* siècle. Quelle que soit leur date, il est hors de doute qu'ils doivent être attribués à des artistes russes, car trois de ces tableaux sont signés de noms sur lesquels il est impossible de se méprendre : Andréï Iliine, Nikila Ivanoff, Sergueï Vassilieff. C'est sans contredit le monument le plus remarquable de l'art, pendant cette époque de ténèbres. Les cinq images forment ensemble une croix grecque; sur chaque compartiment sont peintes des images des différentes fêtes de l'église orthodoxe et des saints fêtés dans les différents jours de l'année. Le travail présente une miniature achevée, dont les détails ne peuvent être appréciés, à leur juste valeur, qu'à la loupe. Les figures et les draperies sont d'un dessin étonnamment correct et achevé. Ces restes sacrés de l'art russe sont passés au musée du Vatican d'une manière fort étrange. A l'époque où Pierre le Grand recherchait tous les moyens de faire prospérer son nouveau port de Pétersbourg, il avait pour chargé d'affaires un certain comte Garetty, qui réussit à conclure un traité de connnerce entre l'empereur et la ville de Gênes. Il fut soutenu par l'influence d'un grand seigneur italien, le comte Capponi. L'empereur, pour
récompenser ce dernier, qui était un archéologue distingué, lui fit don de ce précieux monument de l'art national. A la mort de ce comte Gapponi, ou de l'un de ses descendants, toute la collection des antiquités de la famille fut léguée au Vatican; et la fameuse croix porte le nom d'images Gapponiennes.
Pour comprendre la valeur de cette production, il suffit de la comparer aux productions de l'art contemporain des autres pays, entre autres à celles qu'on voit dans la galerie des Ufficio, à Florence. Il y a une madona d'Antonio Ricco di Gandia du xiir siècle; en mettant cet ouvrage à côté des productions des peintres russes, on est forcé d'avouer qu'elles lui sont supérieures comme les œuvres de Perugini à celles de Gimabué.
La musique, ou plutôt le chant était très-cultivé en Russie ; le premier métropolitain de Russie, Michel, amena avec lui de Gonstantinople, en 988, des chantres appartenant à la nation slave. Pendant le règne de laroslaw l", en 1053, le métropolitain George fit venir également de Gonstantinople, avec leurs familles, trois chanteurs qui devaient enseigner aux Russes les règles harmoniques du chant en parties. Depuis lors, cet art s'est non-seulement conservé et soutenu, mais il s'est même probablement perfectionné, car le chant a été de tout temps et il est encore aujourd'hui le principal divertissement du peuple russe. Le violon (goudok) , la cornemuse (volynga) , la harpe, la
flûte et le petit cor des bergers, sont des instruments connus en Russie depuis l'époque la plus reculée.
L'industrie était certainement dans son enfance, mais cependant elle se développait au fur et à mesure des besoins de la société. Tout ce que les Russes employaient et consommaient dans leur vie intérieure était produit dans le pays, à l'exception de quelques objets et des denrées de luxe, comme les brocards, les épices, les vins étrangers, etc. Nous n'avons pas assez de documents pour éclaircir la question du développement industriel de l'ancienne Russie, nous devons donc nous borner à tirer nos conclusions, au sujet de l'industrie, de l'état du commerce dont le plus ou moins d'extension influe toujours sur les progrès de l'activité industrielle.
Pendant que l'Europe entière était bouleversée par les Barbares, Novgorod, échappée à leurs fureurs, s'occupait de commerce ; mais de quel commerce, et avec quelles nations? C'est la question que nous tâcherons d'élucider, autant que possible, en nous éclairant des renseignements que fournissent les Annales de Nestor. Cet historien primitif s'exprime ainsi : « Et il y avait un chemin du pays des Variagues jus- (( que chez les Grecs, de chez les Grecs, par le Dnie- « per, au haut du Dnieper par twre (volock) ^ jus-
4 . On appelle encore aujourd'hui du nom de volock les chemins qui fout communiquer deux cours d'eau navigables , et par lesquels on transporte les marchandises d'une rivière à une
<( qu'à la Lovât. Par la Lovât on entrait dans l'Ilmen, (( grand lac d'où coule le Volkhoff qui se jette dans (c grand lac Nevo qui communique à la mer Variague « (Baltique) . Et le Dnieper tombe par trois bouches « dans la mer Pontide qui s'appelle aussi mer russe. »
Toute cette description est aussi parfaitement exacte que si Nestor avait eu devant les yeux une de nos cartes modernes les plus dL» taillées.
Il parle encore d'une autre voie de communication entre le Dnieper et la Dvina. « Ces deux rivières, « dit-il, prennent leur source dans la forêt de Vol- <( konsk ; la première coule au midi, l'autre au nord (( et vient tomber dans la mer Variague. »
Indépendamment des données fournies par la chronique de Nestor, nous savons que le Volga prend sa sourcp dans cette même forêt de Volkonsk et que les deux lacs d'où découlent le Volga et la Dvina ne sont qu'à douze kilomètres l'un de l'autre, et à quarante kilomètres seulement des hautes sources du Dnieper, dont l'un des affluents supérieurs du Volga, la rivière Joucopa, se trouve encore plus rapprochée. A la moitié du chemin qui unit les lacs où le Volga et la Dvina prennent leur source, il y a encore aujourd'hui un village qui porte le nom de Volok; cette
autre. 11 y a dans le gouvernement de Viatka deux voloks importants: celui d'Orloff et celui de Slobotskoï, par lesquels, chaque hiver, passe une grande quantité de marchandises des affluents du Volga dans les affluents de la Dvina septentrionale, et vice versa.
simple indication, jointe à celles de la Chronique de Nestor, et la connaissance que nous avons de la topographie du pays, peuvent nous être des guides suffisants pour l'appréciation de la direction et de l'importance du mouvement commercial dans ces temps reculés.
Les Slovènes novgorodiens, dont la domination s'étendait sur les cours d'eau que nous avons décrits, devaient être nécessairement portés à servir d'intermédiaires commerciaux entre les Normands et les Grecs d'abord, puis entre les Normands et l'Orient par la Dvina et le Volga. Le principal article de ce négoce fut d'abord l'ambre, qui était un objet de luxe fort recherché à la cour de l'empire grec, et que les Slovènes novgorodiens apportaient à Constantinople, après l'avoir échangé contre des fourrures avec les Variagues, habitants de la Prusse actuelle. Plus tard, les marchands de Novgorod apportèrent aux bouches de la Dvina et de la Neva, outre les fourrures, article indigène, les produits de l'Orient venus par le Volga, qu'ils descendaient également par le Dnieper jusqu'à Kieff et à Olivia, sur le Pont- Euxin; et tantôt ils vendaient leurs marchandises à des négociants grecs venus dans cette ville, tantôt ils les amenaient eux-mêmes jusqu'à Gonstantinople. Ce dernier mode de trafic était probablement le plus usité, car il y avait dans la capitale de l'empire un faubourg habité tout entier par des marchands slaves
qui devaient être des hommes fort marquants, puisque l'empereur Constantin, dans la description du baptême de la princesse Olga (957) et des fêtes qui accompagnèrent cette cérémonie, dit qu'au premier diner offert par lui à la princesse, il y avait, au nombre des convives, vingt ambassadeurs de princes russes, quarante-trois marchands, six attachés d'ambassade, et deux traducteurs ou drogmans, et qu'il y avait au second dîner vingt-deux ambassadeurs et quarantequatre marchands. .Nous ne rappelons ce détail, d'ailleurs assez insignifiant, que pour constater quel haut degré de considération avaient dû acquérir les négociants russes pour être admis à la table des superbes empereurs d'Orient.
Ces marchands, établis à Byzance, y achetaient les produits du Levant, qu'ils expédiaient ensuite sur la Baltique. Les principaux entrepôts de ces marchandises levantines étaient KieflT, Staraïa-Roussa , près de l'embouchure de la Lovât, Novgorod, la vieille Ladoga , sur le Volkhoff , Adeïoborg, à l'embouchure de la Neva, et Kholmogrod, sur la Dvina septentrionale. Plus tard, l'activité de ce commerce se concentra surtout sur Kieff et Novgorod, qui étaient habitées toutes deux par une nondbreuse population de marchands étrangers.
Il y avait encore une autre voie pour le commerce du Levant avec Novgorod ; les marchandises indiennes arrivaient sur la Caspienne, et de là une
partie é'ait expédiée par la Koura et le Phosis (le Rion actuel), dans le lac Méotide (mer d'Azoff) et le Pont-Euxin; une autre partie remontait le Volga, la Kama et la Dvina septentrionale, pour passer entre les mains des Polovtzys, des Boulgares et Permiens, habitants de la Biarmie, et arriver ainsi chez les Novgorodiens, sur le cours supérieur du Volga, ou à Kholmogrod, sur la Dvina septentrionale. Les principaux agents intermédiaires des Novgorodiens dans leur commerce avec l'Orient étaient les Boulgares, peuple intelligent et actif, dont l'entrepôt le plus considérable était la ville de Boulgary, dont les ruines se ^oient encore aujourd'hui sur la rive gauche du Volga, près de l'embouchure de la Kama. Les Boulgares étaient en relations commerciales permanentes avec les Arméniens et les Persans, dont les caravanes arrivaient jusqu'à cette capitale. L'existence de ce? relations a été mise hors de doute par la découverte qu'on a faite d'anciennes monpaies persanes et arméniennes en fouillant les ruines de Boulgary.
Le commerce des Boulgares avec l'Orient consistait surtout en fourrures et en cuir travaillé; ils excellaient tellement dans la tannerie , que, de nos jours encore , le gros cuir de semelle est appelé boulgar dans toute l'Arménie et les pays environnants. Une partie des marchandises du Levant arrivait ainsi dans les magasins des Novgorodiens à Kliolmoi^rod. Le commerce de cette ville se faisait par l'entremise
des Normands qui visitaient déjà la mer Blanche et remontaient la Dvina, et par les Biarmins, qui avaient aussi une ville florissante , Tcherd yne , sur la Kalva , l'un des affluents de la Kama. Les articles d'échange étaient d'un côté les fourrures , les cuirs , les duvets d'oiseaux et les dents de phoques ; de l'autre, l'or, les perles, les soieries, les épices, etc.. Les annales Scandinaves nous apprennent que le roi de Norvège, Harold-Harferd, se fit venir de Kholmogrod un habit d'étoffe d'or, car ce n'est que depuis 1217 que les vaisseaux norvégiens cessèrent de pratiquer la mer Blanche , qui resta dès lors inconnue aux Européens jusqu'au milieu du xvi* siècle.
Les Novgorodiens, s'enhardissantdavantageencore, commencèrent, à la suite des Normands, à naviguer sur la msr Baltique et à fréquenter ses diff'érents ports : Vinette ou Juline , ville commerçante dans l'île d'Ouzedom, qui fut remplacée plus tard par Visby sur l'île de Gottland, Schleswick, Elbing, Kiel et Assagarde ou Dantzig (Gdansk en slavon). De Vinette en Russie, les vaisseaux employaient jusqu'à quarantetrois jours de navigation, ce qui nous paraît bien long aujourd'hui; mais il faut se reporter aux vm'et ix' siècles pour comprendre que ce trajet , une fois possible , était le plus avantageux à parcourir. Les premières expéditions des croisés employaient près de deux ans, pour le trajet d'Europe en Palestine; on sait combien la navigation était longue et difficile
avant la découverte de la boussole. L'idée anglaise que le temps est de l'argent (time is money) n'était encore ni dans les mœurs ni dans les possibilités de l'époque.
La position géographique de Novgorod était pour le commerce de cette ville d'un avantage considérable et elle fit la fortune de ses citoyens. En effet, les marchandises, une fois arrivées sur le Dnieper, sur le Volga ou sur la Dvina septentrionale , étaient déjà à l'abri de toute attaque ennemie jusqu'aux bords de la Baltique qui lui appartenaient aussi , en sorte que ce transit était à la fois le plus facile, le moins coûteux, et le moins soumis aux chances d'avaries et de pillage d'un transport à travers d'immenses contrées.
Tandis que Novgorod grandissait , Kieff, de son côté, se développait visiblement; au x" siècle, il s'y tenait déjà huit grandes foires par an; mais c'est surtout à Vladimir I" et à laroslaw que le commerce de la Russie en général et celui de Kieff en particulier durent leur prospérité et leur accroissement. Vladimir améliora les routes, fit construire des ponts , établit des poids et des mesures uniformes et organisa les foires annuelles et les marchés hebdomadaires.
Constantin Porphyrogénète nous a laissé une description de la flotte marchande russe sur le Pont- Ëuxin, dont on sait que la navigation était exclusivement entre les mains des Russes. Ils durent effecti-
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vement avoir sur cette mer un bien grand nombre de vaisseaux, pour avoir pu, à plusieurs reprises, assiéger Constantinople par mer. Les expéditions d'Oskolde et Dire, en 866, d'Olègue, en 912, d'Igor, en 945 , et celle de Vladimir, prince de Novgorod , en lOlili, en fournissent des preuves irrécusables.
Les exportations des Russes à Constantinople et dans l'Orient, en général, consistaient en cuirs, miel, cire, poissons, caviar j dents de phoques et pelleteries ; ce dernier article, surtout, prédominait sur tous les autres ; les martres, les castors, les zibelines, les hermines et les petits gris, qu'on appelait à Byzance souris du Pont-Euxin, trouvaient dans les cités luxueuses de l'Empire des débouchés assurés et permanents. Ce commerce avait pris des proportions d'activité telles, et un si grand nombre de personnes y étaient intéressées, que tous les traités conclus entre les Russes et Constantinople, les Polovtzys ou les Boulgares, concernaient principalement la protection du commerce. Nous sommes donc en droit de conclure que la Russie avait alors le monopole du commerce de l'Orient, et qu'il était pour elle une source considérable de richesses , telles qu'un ancien auteur. Bayer, dans son AUgemeine ISordgescInchte, appelle la Russie « regionem omnibus bonis offluenie^n, »
Il est vrai que, depuis le viif et le ix" siècles, les villes maritimes de la Méditerranée, en particulier Amalfi, Pise et Venise, parurent dans les mers du
Levant en rivales de la Russie , mais • leur influence ne s'étendait pas au delà des bords de la Méditerranée : tout le reste de l'Europe s'approvisionnait de produits orientaux dans les ports de la mer Baltique, parce que la voie de la Russie' était considérée comme la plus courte et la plus avantageuse. Malheureusement, cette période de prospérité n'a duré que jusqu'au xiii^ siècle; l'activité commerciale s'afTaissait aux approches des premières invasions des Mongols. Au reste, les circonstances préparaient déjà cette décadence : Vladimir I", en se laissant gagner par le courant des idées féodales, et en partageant le pays entre ses enfants, avait porté un coup funeste à la puissance politique de la Russie, et considérablement affaibli , sinon annulé , l'influence prépondérante qu'elle avait jusqu'alors exercée à la cour de Constantinople et dans les eaux de la mer Noire. Jusqu'alors les vaisseaux russes avaient seuls navigué sur le Pont-Euxin; les Vénitiens obtinrent, en 991, l'autorisation de faire le commerce dans tous les ports de l'Empire sans payer de droits, privilège très-précieux pour l'extension des relations commerciales de la république de l'Adriatique. Pendant la première croisade, à la fin du xi* siècle , les habitants de l'Europe occidentale reconnurent qu'il leur serait plus avantageux, non seulement de s'approvisionner des marchandises du Levant, par l'entremise des négociants italiens, mais encore de les acheter eux-mêmes
de première main et sur place. Aussi, dès lors, les pèlerinages vers Jérusalem devinrent-ils de plus en plus fréquents, et eurent pour résultat, sans préjudice de leur cfjicace comme œuvres pies, un accroissement notable d'activité dans le mouvement commercial des peuples d'Occident. Les marchands de Pise, d'Amalfi, de Venise et de Gênes, en suivant la route ouverte par les armées des croisés, enlevèrent aux Russes le monopole du commerce levantin.
Le monopole du commerce grec que les Latins, maîtres de Gonstantinople en 120/i, avaient donné à . la république de Venise, passa en 1261, après la reprise de Gonstantinople par les Grecs, des Vénitiens aux Génois, qui restèrent, pendant longtemps, maîtres de la mer Noire, se fortifièrent au passage des Dardanelles, et conquirent la Grimée pour en faire leur principal entrepôt.
Les parages de la mer d'Azoff étaient occupés par des peuplades asiatiques. Ge fut alors que la province de Tmoutarakane, située aux bouches du Don, et l'une des plus florissantes de la Russie, fut perdue pour elle; car depuis l'année 1127, il n'en est plus question dans les chroniques.
Tandis que les mers méridionales échappaient à l'influence prépondérante de la Russie, les bords de la mer Baltique, depuis le golfe de Finlande jusqu'au golfe de Riga, tombaient, au xiii* siècle, au pouvoir du Danemark et des chevaliers porte-glaives.
Malgré ces désastres, en dépit de ces redoutables concurrences, le commerce de Novgorod n'avait pas cessé d'être florissant, et ses négociants réalisaient encore de grands bénéfices sur les marchés du nord de l'Europe. Pour assurer le succès de leurs transactions, les successeurs des Normands de la Baltique, voyant que le Midi leur échappait, formèrent entre eux une association de villes commerçantes qui reçut le nom de ligue hanséatique , dont les premiers fondements furent jetés par Hambourg et Lubeck en 1241 , et dans laquelle Novgorod entrait déjà, en 1260, comme principal entrepôt pour les marchandises de l'Orient.
Tel était donc l'état de la Russie au milieu du xiii* siècle : le savoir propagé par l'établissement de nombreuses écoles, l'intelligence développée par la forme même d'un gouvernement consultatif et par les exigences d'un commerce très-actif et très-étendu; la morale prêchée par un clergé éclairé et s'affermissant par la propagation d'une foi profonde et libre : tout était en pleine voie de progrès.
L'Europe, pendant toute cette période, se trouvait dans des conditions bien différentes, car toute cette époque historique se passa en guerres intestines , en sacs de villes et de provinces par des souverains féodaux et par des troupes croisées. Elle fut le théâtre d'une lutte constante entre le pouvoir des papes et des souverains; elle vit grandir le premierde ces pouvoirs au point de la dominer complètement ; elle vit l'em-
pereur Henri lY, en cilice et pieds nus, attendre trois jours sans nourriture, dans la cour du pape Grégoire YII, l'honneur d'obtenir son pardon et de lui baiser la mule; elle vit le fier Frédéric Barberousse se prosterner publiquement devant le pape Alexandre III, pour détourner de sa tête les foudres pontificales; elle vit ce même pape Alexandre III infliger une fustigation publique et cruelle au roi Henri II d'Angleterre, parce qu'il le soupçonnait du meurtre de l'archevêque de Gantorbéry, Thomas Becket.
Ge fut pour l'Europe une triste époque pendant laquelle des populations entières de Slaves furent anéanties par les Allemands, la ville de Milan rasée, et la place, où se trouvait cette belle cité, labourée en croix et semée de sel, où toute cette partie du monde se couvrait de forteresses, repaires de pillages et de meurtres. Ge fut une époque de barbarie, où il n'était question pour personne ni de lois, ni de sécurité, une époque de ténèbres et d'horreurs.
L'Italie était ensanglantée constamment par la guerre des Guelfes et des Gibelins, l'Espagne ravagée et dominée par les Maures et se débattant contre ce pouvoir étranger; et l'Allemagne se déchirant, se reconstituant continuellement, se battait tantôt avec les Slaves et les Hongrois, tantôt avec les papes €t les Italiens. D'un autre côté, l'Angleterre, bouleversée par des révolutions encore plus profondes et passant de la domination danoise et saxonne sous
celle de la France après la bataille de Hastings, subissait les lois de Guillaume le Conquérant, écrites en langue française d'oï, dans lesquelles il n'était pas encore question de propriété immeuble et de sécurité; c'est pourquoi les conquérants disposaient du bien des populations vaincues et de leurs personnes à leur gré, ne se fondant que sur le droit du plus fort.
Enfin la France elle-même ne se trouvait pas dans une meilleure situation, car, indépendamment des guerres intestines incessantes, elle était sous la pression de son puissant vassal d'Angleterre, qui la dominait , sous les prétentions continuelles du pouvoir pontifical et sous la crainte journalière d'invasions de la part de ses voisins de l'est et du sud. Toutes ces scènes de désolation et de massacres n'étaient en partie arrêtées que par les croisades, qui détournaient un peu des guerres intestines la fougue des potentats en la dirigeant sur les ennemis du christianisme, possesseurs du tombeau adoré de Notre- Seigneur.
Il est tout naturel que, dans un pareil milieu, toute espèce de développement civilisateur fût impossible ; à la veille ou au lendemain d'un sac, personne n'avait le temps d'acquérir du savoir ; l'intelligence était étouffée sous le poids de la crainte ; et la morale, n'ayant pour base que la témérité qui faisait le fond de l'honneur chevaleresque, base rien moins que chrétienne, ne pouvait se perfectionner.
lÛO HISTOIRE DE LA CIVILISATION
Dans cet état de choses, le peu de lumières qui se conservait était caché dans les cloîtres , la vie religieuse était la vie savante ; les chroniques, les annales et même les poésies se faisaient en latin, comme les œuvres remarquables de la religieuse Hroswitha.
Les œuvres littéraires les plus remarquables en langues nationales de cette époque sont : les poésies de Robert Glocester, un hymne sur la création de Cedmon et le poëme de Beowulf en anglo-saxon, la légende de Saint- Anno en tudesque, une élégie martiale en Scandinave adressée à ia princesse Elisabeth, fille du grand-prince laroslaw, par Harold IV, roi de Norvège que ce poëte-roi épousa ; le" fameux poëme des Niebelungues et les poésies des Meissinguers en allemand; enfin, les poésies des Troubadours en langue d'oc et celles des Trouvères en langue d'oï. Toutes ces productions ne sont que le fruit des loisirs des religieux et des courtisans ; mais le véritable travail intellectuel, ayant pour but l'organisation sociale, la tranquillité et la sécurité de chaque citoyen, n'était nullement en activité: on laissait la force régir les peuples et prêcher la morale chrétienne.
Il faut bien le reconnaître : pendant toute cette triste période, la France fut plongée dans un affreux chaos. Les Èlabllssements de Saint-Louis, monument de^ la sagesse de ce prince, vinrent mettre un certain ordre dans ce chaos : et encore ces Établissements
portent-ils, en plus d'un endroit, l'empreinte de la barbarie, de l'ignorance et des mœurs déplorables du temps. C'est bien avec raison que Montesquieu les appelle (( un code obscur, confus, ambigu, où l'on « mêle sans cesse la jurisprudence française avec la « loi romaine, oii l'on parle comme un législateur et « où l'on ne voit qu'un jurisconsulte. »
Plusieurs chapitres des Établissements sont consacrés à proscrire, sous des peines sévères, les guerres entre particuliers ; ce qui atteste à la fois la prudence du législateur et la profonde misère du peuple.
Et pourtant , malgré toute la sollicitude du saint roi et ses efforts pour ramener l'ordre et le repos au sein d'une société si profondément bouleversée par une anarchie sans nom, que d'abus, que d'iniquités ! quelle absence de sécurité pour les populations ! Gomment les lois étaient-elle observées ? comment la justice était-elle rendue? Un passage des Mémoires du sire de Joinville, grand admirateur, comme on sait, du samt roi et de son gouvernement, suffira pour montrer comment se faisait alors la police et comment s'administrait la justice.
« Tandis que je m'en revenois après avoir salué le « roi, dit le bon sénéchal de Champagne, je trouvois « trois hommes morts sur une charrette, qu'un clerc « avoit tués. On me dit qu'on les menoit au roi. « Quand j'ouïs cela, j'envoyai après un mien écuyer « pour savoir comment cela avoit été fait ; et mon
« écuyer qiiej'envoyai, conta que le roi, quand il sortit « de sa chapelle, alla au perron pourvoir les morts et « demanda au prévôt de Paris comment cela avoit « été fait. Et le prévôt lui conta que les morts étoient « trois de ses sergents du Châlelcf, et qu'ils alloient (( par les rues écartées pour dérober les gens: et il « dit au roi : — qu'ils trouvèrent ce clerc que voici, « et lui enlevèrent tous ses vêtements. Le clerc s'en « alla à son hôtel avec sa chemise seule, et prit son (( arbalète, et fit porter à un enfant son fauchon « (couteau de chasse) . Quand il les vit, il les écria « et leur dit que ils y mourroient. Et le clerc tendit « son arbalète, la tira et en frappa un parmi le cœur, « les deux 'autres se mirent à fuir ; et le clerc prit le (( fauchon que l'enfant tenoit, et les poursuivit au « clair de la lune qui était belle et clère. L'un deux (( voulut passer à travers une haie dans un jardin, et « le clerc le frappa de son fauchon, et lui trancha la « jambe de telle manière qu'elle ne tenoit qu'à la « peau, comme vous voyez, ajouta le prévôt. Le clerc « se mit à poursuivre l'autre, lequel s'imagina de « descendre dans une maison, là où les gens veil- « loient encore ; et le clerc le frappa de son fauchon " à la tête, si bien qu'il la fendit jusqu'aux dents, « comme vous pouvez voir. Sire, dit le prévôt, le « clerc a montré son fait aux gens de la rue, et puis « s'est venu mettre en prison ; je vous l'amène, et « vous en ferez, sire, à votre volonté; et le voici. —
EN RUSSIE. ïU'à
*<( Sire clerc, dit le roi, vous avez perdu pour votre « prouesse à être prêtre, et pour votre prouesse, je « vous retiens à mes gages, et vous viendrez avec ( moi outre mer. Et je vous fais assavoir que je veux (( que mes gens voient que je ne les soutiendrai dans (( aucune de leurs méchancetés. — Quand le peuple <( qui étoit là assemblé ouït cela , tous s'écrièrent à « Dieu, et le prièrent qu'il donnât au roi vie bonne u et longue, et le ramenât en joie et en santé. »
La Russie, on Fa vu, présentait un tableau bien différent. Il est donc permis d'affirmer qu'à cette période de son histoire, elle était sinon la contrée la plus civilisée, du moins dans le nombre des plus avancées; car, d'après toutes les considérations historiques, on voit que les richesses s'accumulaient dans son sein, soit qu'elle fussent le produit de l'activité commerciale, soit qu'elles fussent le tribut imposé aux peuples conquis ; que les villes s'élevaient, se remplissaient d'habitants et s'embellissaient. Ainsi donc l'avenir était brillant, un peuple jeune et intelligent se faisait déjà une place honorable au banquet général des moteurs de la civilisation moderne.
C'est au milieu de ce mouvement intellectuel, de cette prospérité croissante, aux premières lueurs de cette aurore riche d'espérances et promettant un jour radieux et fécond, que la Providence a décidé, dans ses insondables décrets, d'arrêter cet essor, de briser
ces espérances et de frapper d'une soudaine stérilité les efforts persévérants de tant de siècles.
Peut-être le peuple russe devait-il expier ainsi les convoitises, les meurtres, les guerres civiles qui souillent et ensanglantent aussi en partie son histoire; ce qui est certain, c'est que le bras de l'Éternel a levé pendant longtemps sur lui la verge de sa redoutable colère.