‹ Essai sur l'histoire de la civilisation en RussieChapitre 27 sur 69 · PRECIS HISTORIQUE DE LA PERIODE MONGOLE · texte numérisé non relu

PRECIS HISTORIQUE DE LA PERIODE MONGOLE

Premièi'e invasion des Mongols. — Bataille de la Kalka. — Dissensions entre les princes russes et invasions de Batyï. — Prise de Riazane et de Kolomna. — Sac de Moscou. — Prise de Vladimir et de quatorze autres villes. — Bataille de la Citi ; anéantissement des forces militaires russes. — Novgorod échappe aux ravages des Mongols.- — Massacre des Polovtzys. — Prise et sac de Kieff. — État de la Russie. — Signification de cette invasion. — Ses conséquences et son caractère. — Succession des grands-princes pendant cette période de leur histoire jusqu'en 1320. — Tentatives infructueuses faites par les Mongols pour introduire l'islamisme en Russie. — Le prince de Moscou Jean Kalita. — Commencement de la prépondérance de Moscou. — Victoire de Koulikovo (1380 ) . — Invasion de Tokhtamyche. — Les règnes des deux Vassiliis.

L'orage qui devait fondre sur la Russie se préparait au loin. Dans la Tartarie chinoise, au xii* siècle, le khan Bogodour eut un fils appelé Temoutchine; enfant encore , ce monstre se distinguait par sa cruauté. Appelé à succéder à son père, à l'âge de treize ans, il étouffa une révolte populaire et fitbouillir les rebelles dans soixante-dix chaudières. Plus tard, sous le nom de Tchenguis-Khan, il fit la conquête de presque toute l'Asie, même d'une partie de la Chine,

lie HISTOIUË DE LA CI-VILISATIOIN

et envoya une armée considérable pour envahir l'ouest du monde.

Cette armée parut en 1223 non loin des bords occidentaux de la Caspienne; elle tomba sur les Polovtzys, les défit et les poursuivit jusqu'au delà du Don. Les vaincus, en fuyant, passèrent sur les domaines de la principauté de KiefF. La jeunesse guerrière de la Russie se lança avec un téméraire enthousiasme contre les Mongols envahisseurs. Cette troupe vaillante rencontra, sur les bords du Dnieper, une ambassade mongole qui venait proposer aux Russes une alliance contre les Polovtzys, qu'ils traitaient d'esclaves et de palefreniers. Le voisinage des deux peuples, les Russes et les Polovtzys, avait établi entre eux de nombreuses relations; leurs princes mêmes avaient formé entre eux des liens de famille : aussi, la proposition des Mongols fut-elle rejetée fièrement et considérée par les Russes comme un signe de crainte et un symptôme de faiblesse. Le belliqueux prince de Yolhynie, Daniel, et Mstislaw le Brave, se précipitèrent sur l'avant-garde ennemie et la mirent complètement en déroute. Ce succès partiel encouragea les plus timides et exalta davantage encore les plus téméraires; ils traversèrent le Dnieper avec toutes leurs troupes, et après neuf jours de marches forcées, ils atteignirent l'ennemi sur les bords de la Kalka, petite rivière qui tombe danslamerd'Azoff, à l'endroit à peu près oii se trouve actuellement la ville de

Marioupol. C'était le M. mai 1224. L'armée russe, malgré toute sa bravoure , fut écrasée par le nombre et complètement défaite; à peine la dixième partie put -elle échapper au carnage. Douze princes et soixante-dix des plus héroïques chevaliers (bogatyrs) vendirent chèrement leur vie dans le combat de la Kalka. Ceux qui ne tombèrent pas dans cette douloureuse journée furent poursuivis jusqu'au Dnieper par les Mongols, qui saccageaient, brûlaient et massacraient tout sur leur passage. Ces féroces vainqueurs, disent les chroniques, avaient pour principe que les vaincus ne peuvent jamais redevenir les amis des vainqueurs. Toute la Russie méridionale était dans la consternation, les temples étaient remplis de suppliants, le peuple entier implorait la miséricorde divine. Le Tout - Puissant exauça de si ferventes prières : Tchenguis-Khan rappela ses hordes ; elles abandonnèrent leurs conquêtes et disparurent pour retourner en Asie. Venues on ne savait d'où, disparues on ne savait pourquoi, elles semblèrent au peuple russe un fléau dont Dieu avait voulu châtier ses péchés.

Cette invasion si soudaine et si subitement terminée n'était encore que le sourd et lointain grondement qui annonce aux hommes attentifs les prochaines et terribles secousses de l'orage. Le sage prête l'oreille à ces bruits précurseurs et se prépare à affronter la tempête ; mais l'insensé et l'ignorant ne prennent

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pas souci de l'avenir. Les princes russes apanages firent preuve du plus déplorable aveuglement : au lieu de s'unir pour s'appuyer les uns les autres, ces princes, malgré la sévère et dure leçon qu'ils venaient de recevoir, recommencèrent leurs guerres intestines et renouèrent la trame de leurs intrigues politiques.

Douze années se passèrent ainsi depuis la première invasion des Mongols. Tchenguis - Khan mourut en 1227, en ordonnant à son fils Octaï de compléter la conquête du monde et de ne faire la paix qu'avec des peuples entièrement soumis. Octaï, digne fils d'un tel père, entreprit l'exécution des dernières volontés de Tchenguis-Khan. Il s'empara de tous les pays voisins et envoya Batyï , son neveu et petit-fils de Tchenguis-Khan, prendre possession des rivages septentrionaux de la mer Caspienne et de toutes les contrées environnantes.

Vers le milieu de l'année 1237, Batyï, à la tête de six cent mille barbares habitants des steppes , avides de sang et de carnage, ravageait les bords du Volga, massacrait les Boulgares de la Kama , et saccageait leurs villes. La nouvelle de cette seconde invasion avait à peine eu le temps de parvenir en Russie, que les Tar tares-Mongols étaient déjà dans la principauté de Riazane. Batyï exigea des souverains de ce gouvernement une dîme en guerriers et sur tout ce qu'ils possédaient, chevaux, harnais, argent, etc. Les princes refusèrent de payer cette dime, et demandé-

rent du secours au grand-prince de Vladimir, George Vsevolodovitch, neveu d'André Bogolioubsky, et que nous avons vu monter sur le trône après la mort de son frère Constantin. Ce prince, mécontent de ses feudataires, et se fiant avec un égoïsme insensé à ses propres forces, laissa Batyï rançonner les princes à son gré et conquérir sans obstacle leurs États. Il espérait pouvoir plus tard arrêter l'invasion et s'emparer du même coup de la principauté de Riazane qu'il convoitait depuis longtemps. La chronique, en racontant la conduite du grand-prince et de ceux qui l'imitèrent, ajoute cette réflexion : « La sagesse de <( ceux qui devaient diriger la guerre a été englou- « tie, et les cœurs des forts ont été affectés de fai- (( blesse féminine. »

Au mois de décembre de l'année 1237, Riazane, avec ses nombreux et riches, temples et ses environs, furent entièrement réduits en cendres, et tous les habitants massacrés. Les Tartares crucifiaient, pourfendaient les victimes, leur coupaient les bras, les jambes, les seins, le nez et les oreilles ; écorchaient des hommes vivants ou leur enfonçaient des clous et des aiguilles sous les ongles; ils s'exerçaient à percer de flèches les créatures humaines vivantes , violaient les religieuses, les femmes et les filles des princes, des boyards et des prêtres , et brûlaient vifs les serviteurs des autels.

Après avoir fait éprouver le même sort à la ville

de Kolomna, qui se défendit bravement, Batyï se porta sur Moscou, marquant partout son passage par le pillage, l'incendie et le meurtre. Il fit prisonnier l'un des fils du grand-prince, et arriva enfin le 2 février 1238 sous les murs de Vladimir, devant laquelle il mit le siège. Pendant ce siège il montra aux défenseurs de la ville le fils du grand-prince, en leur intimant l'ordre de ne pas tirer. Quelques jours après (8 février) , Vladimir fut prise d'assaut, pillée, brûlée et ensanglantée par un massacre général, comme les autres villes qui s'étaient trouvées sur le chemin des hordes mongoles. Dans le courant de ce même mois de février, quatorze autres villes tombèrent sous les coups des Tartares, qui, après avoir longtemps poursuivi le grand -prince, l'atteignirent enfin au bord de la rivière Giti, où il avait rassemblé les débris épars de son armée. Un combat sanglant s'engagea; l'avantage du nombre, et peut-être le terrible prestige qui les précédait, donnèrent aux Mongols une victoire qui ne fut pour eux qu'une effroyable boucherie. Ils détruisirent ce qui restait des forces militaires de la Russie. Dans ce désastre, le grand-prince George Vsevolodovitch paya de sa vie les malheureux calculs de son ambition. Batyï continua sa marche triomphale et sanguinaire sur Novgorod ; chemin faisant il ravagea Torjok et tout Je pays jusqu'aux sources du Volga ; mais arrivé à cent kilomètres de Novgorod, il s'arrêta brusquement

et revint en arrière pour regagner par Koselsk et Kalouga les bords méridionaux du Volga, où il commença à bâtir la ville de Saraï, fameuse capitale de la horde conquérante. C'est ainsi que la métropole du commerce septentrional de la Russie dut encore une fois à sa position géographique le privilège d'échapper aux terribles atteintes des barbares.

L'année suivante (1239) fut employée par Batyï à exterminer les Polovtzys et à les expulser définitivement du pays qu'ils occupaient ; ceux qui échappèrent à ses persécutions passèrent en Hongrie. Pendant qu'il pourchassait les Polovtzys, il ne perdait pas de vue les Russes, chez lesquels il laissait trois bandes nombreuses de ses guerriers. L'une de ces bandes saccageait le centre, l'autre les bords de l'Oka et du Volga, et la troisième, vers le Midi, Tchernigoff et les parages environnants.

En 12/1.0, ce fut le tour de Kieflf, le berceau du christianisme en Russie. Les habitants de cette ville la défendirent avec un courage désespéré. Après s'être battus à outrance sur les murailles, ils se fortifièrent dans les églises, qui tombaient l'une après l'autre entre les mains des conquérants ; tout fut pillé, détruit, brûlé, et le 9 mai 1240, le farouche Mongol était complètement maître des débris fumants de l'antique cité. Le même sort était réservé à la Volhynie et à la Gallicie. Les ruines des belles villes et des villages par lesquels passèrent les phalanges dévastatrices de

Batyï, restaient solitaires et fumantes ; leurs rues désertes étaient jonchées de cadavres mutilés et en putréfaction, ceux des habitants qui par hasard étaient encore vivants ayant tout perdu, erraient craintivement dans ce pays de désolation. Tel est le spectacle qu'offrait la Russie après l'invasion mongole; elle tomba, mais non sans avoir combattu; elle avait reçu sur sa jeune et large poitrine le terrible choc de cette nouvelle invasion de barbares, plus barbares peutêtre que les Huns et les Avares. Les nombreux combats qu'elle a si vaillamment soutenus émoussèrent le tranchant du glaive conquérant, brisèrent les forces de ces hordes et préservèrent le reste de l'Europe du sort fatal qui lui était réservé, si la Russie se fût alliée aux Mongols et leur eût ouvert le chemin de l'Occident, selon les propositions des ambassadeurs mongols avant la bataille de la Kalka.

Dans cette crise la Russie s'est sacrifiée pour le monde civilisé; elle a joué un beau rôle dans l'histoire du développement humanitaire, un rôle de souffrance et d'abnégation, qui malheureusement est souvent méconnu par ceux qui ont joui des fruits de ce sacrifice et qui en jouissent encore aujourd'hui.

En i2/i3, Batyï envoya dans toutes les villes de la Russie des inspecteurs tartares (baskaks) et exigea des princes une parfaite soumission ; chacun d'eux, pour avoir le droit de régner, devait se présenter à Saraï pour saluer le Khan et obtenir un brevet d'exé-

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quatur. Les chefs de l'Église devaient accomplir la même formalité.

En 1257, le recensement de la Russie fut fait par des fonctionnaires tartares et un impôt de capitation fut établi. A chaque injonction du khan, les princes russes devaient lui fournir des contingents de troupes ou se rendre immédiatement auprès de lui. Le khan traitait les princes comme des sujets, les jugeait et les condamnait aux fers, à la torture ou à la mort ; un nombre considérable de princes périrent ainsi pendant leur séjour dans la horde, en exécution des sentences prononcées par les khans. Chaque baskak, chaque employé tartare, pillant et battant tout le monde à son gré, n'avait d'autre règle de conduite que son bon plaisir. Pour compléter le tableau du spectacle de ce joug sanglant, de cet abominable asservissement, nous citerons quelques passages des mémoires d'un moine catholique, Plano-Carpini, qui se trouvait en mission dans la grande horde à l'époque de la conquête de la Russie par les Mongols. Il dit dans le récit de son voyage en Tartarie : (c Si les (( habitants d'une ville ou d'une province n'exécutent « pas quelque ordre du baskak, celui-ci les dénonce « aux Tartares comme rebelles, et la ville ou le pays « sont pillés, ruinés, et les habitants massacrés, par (( la violente main des Tartares, qui apparaissent à « l'improviste et s'abattent sur eux. C'est ainsi qu'ils (( ont exterminé un grand nombre de Russes, habi-

« tant le pays des Comans (Polovtzys). Non-seule- « ment un prince tartare qui s'est emparé d'un pays, (( mais encore son intendant et même chaque Tartare « tant soit peu puissant, en passant dans une ville ou « une province, se conduisent selon leurs caprices « comme les plus grands potentats. »

Le même auteur dit ailleurs :

(( Leur but (des Tartares) est de s'emparer com- (( plétement du pays conquis, c'est pourquoi ils re- (( cherchent toutes les occasions d'exterminer les « hommes nobles. »

Plus loin il ajoute :

(( Ils font aussi venir (dans la horde) les proprié- « taires fonciers avec ordre d'obéissance immédiate; « dès que ceux-ci sont arrivés, ils ne leur témoignent « aucune déférence et les traitent comme les gens les « plus ordinaires. Tous sont obligés d'offrir des ca- « deaux considérables aux voïevodes, à leurs épou- « ses, aux employés décacenturions et centurions. « Tous les Tartares, en général, jusqu'aux domesti- « ques, demandent avec insistance des cadeaux, non- (( seulement aux grands seigneurs russes, mais même « k leurs envoyés. »

Un autre contemporain, l'évêque de Vladimir, Serapion, dit :

(( Pour nous, qui sommes restés vivants, ne som- « mes -nous pas soumis à un amer esclavage de <( l'étranger ? Voilà déjà près de quarante ans que

« durent nos angoisses et nos souffrances Nous

« ne pouvons manger notre pain qu'avec amertume. (( Les soupirs et la douleur dessèchent nos os, etc. » Un peuple livré à un sort pareil, à de si cruelles épreuves, ne pouvait avoir ni le temps, ni les moyens nécessaires de travailler à son perfectionnement, ainsi qu'au maintien du degré de développement où l'invasion l'avait trouvé; il ne pouvait pas même en avoir l'idée. Les bibliothèques, les livres et les manuscrits, trouvés par ces agents des ténèbres, avaient été brûlés pour la plupart, car les envahisseurs se faisaient un plaisir particulier d'effacer jusqu'aux traces mêmes du savoir et de la lumière. Plusieurs fois, d'après les annales contemporaines , des montagnes de livres furent brûlés par eux. Il est donc bien naturel que, dans de pareilles circonstances, toute la masse du peuple russe soit tombée dans un état de prostration intellectuelle et morale. Cette prostration a été suivie de désespoir; mais comme cet état moral ne peut être que momentané dans l'homme, ainsi que dans une société, et qu'il ne peut rester à l'état normal, la nature humaine recherche instinctivement une voie pour en sortir; dans l'impossibilité d'améliorer les conditions de son existence matérielle, l'homme se tourne alors vers la recherche des consolations morales. C'est ce qui arriva en Russie depuis la fin du xiii" jusqu'à la fin du xv" siècle, c'est-à-dire pendant toute la durée de la domination mongole. Le sentiment re-

ligieux prit un caractère de ferveur et de généralité encore plus prononcé, et c'est pendant cette période que furent fondés en Russie la plupart des monastères existants. Le cloître était le refuge de tous ceux qui se sentaient malheureux ou opprimés; et comme le nombre en était grand, le clergé monastique augmentait tous les jours, et il devint immense proportionnellement à la population.

Détournons les yeux de ce spectacle de désolation et reprenons le récit des faits qui ont suivi la conquête. Après la mort du grand-prince George, son frère laroslaw vint occuper le trône grand-princier de Vladimir, et son fils cadet, Alexandre, qui gouvernait la riche cité de Novgorod, couvrait de gloire les drapeaux de la république, par des victoires continuelles sur ses ennemis, les Allemands, les Suédois et les Lithuaniens, qui, tantôt réunis et tantôt séparés, convoitant les richesses des Novgorodiens, faisaient des incursions sur leur territoire et tentaient d'envahir la métropole ou de s'emparer de ses voies commerciales. Pour l'une de ses victoires brillantes, remportée sur les bords de la Neva, le prince Alexandre fut surnommé Alexandre Nevsky (de la Neva). laroslaw voua toute sa sollicitude à la guérison des plaies sanglantes de son pays; il alla luimême dans la horde et y obtint les bonnes grâces du khan et son exéquatur pour la Grande-Principauté. Les autres princes apanages conservaient, avec une

soumission absolue aux Tartares, un pouvoir timide sur leurs principautés saccagées. Cela ne les empêchait cependant pas de se quereller continuellement entre eux, et de recourir à l'intervention des. khans, auprès desquels ils intriguaient bassement pour se nuire les uns aux autres. Les khans les jugeaient, les punissaient, leur étaient le pouvoir, et disposaient en maîtres de leurs États.

En 1246, le grand-prince laroslaw mourut par suite des fatigues qu'il avait eu à supporter pendant un voyage qu'il avait dû faire à la grande horde, en Mongolie, pour porter au khan supérieur le tribut de soumission de la Russie. Son frère, Sviatoslaw, lui succéda; mais deux ans après, Michel, fils aîné de laroslaw, s'empara de la Grande-Principauté. Il fut tué dans une bataille contre les Livoniens, et laissa le trône à son frère André. Celui-ci s'étant révolté contre les Tartares fut défait par les troupes du khan et s'enfuit en Livonie, en laissant occuper le trône (1252) par Alexandre Nevsky, l'illustre prince de Novgorod.

Les Tartares conquérants respectaient le courage et la gloire militaire ; aussi le khan donna-t-il avec empressement l'investiture de la Grande-Principauté à Alexandre, pour lequel il professait une estime singulière. Ce prince sage conforma sa conduite aux circonstances; en toute occasion, il ménageait les Tartares. Sa gloire militaire le mettait à l'abri du re-

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proche de timidité ou de faiblesse, et lui donnait une puissante influence morale sur son peuple, en sorte que pendant tout son règne il préserva la Russie des exactions mongoles , tout en conservant un plein pouvoir sur ses États. Il mourut en 1263, après un règae remarquable, laissant le trône à son frère laroslavv, qui, à son tour, fut remplacé en 1271 par son autre frère Vasilii. La Grande-Principauté échut en 1276 à l'un des fils d'Alexandre, Dmitrii, qui, en 1294, la laissa à son frère André. Pendant tous ces règnes rien ne s'est produit de remarquable ; la domination mongole se raffermissait par des incursions partielles dans les différentes principautés, incursions accompagnées de sacs, de meurtres, d'incendies et de pillages. Les princes apanages continuaient à se quereller et à intriguer. A la mort du prince André, en 1304, le khan remit sur le trône Michel, fils de laroslaw, qui avait pour compétiteur George, petitfils d'Alexandre.

Cette circonstance alluma entre Michel et George une guerre civile qui dura jusqu'en 1315. Pour en venir plus vite à ses fins, George partit pour la horde et réussit si bien à noircir son rival dans l'esprit du khan, que celui-ci manda Michel et le fit mettre à mort. C'était en 1320. A peine le nouveau grandprince avait-il eu le temps de faire reconnaître son autorité et de fortifier ses possessions du côté des Suédois qui les menaçaient, et avec lesquels il con-

dut une paix avantageuse, que le khan donna (1323) l'investiture de la Grande-Principauté de Vladimir à Dniitrii, fils de ce prince Michel, exécuté trois ans auparavant, sur les ordres du même khan ; non content d'octroyer au jeune Dmitrii le titre de grand-prince de Vladimir, le khan mit à sa disposition des forces assez imposantes pour soutenir son droit.

Le prince dépossédé prit la fuite, et, après beaucoup de détours, se mit en route pour se rendre à la horde; Dmitrii l'ayant appris le poursuivit, l'atteignit, le fit tuer, et se rendit auprès du khan pour se disculper. Dans le même temps, le frère du prince George, Jean, surnommé Kalita, s'empressait aussi d'aller à la horde demander au khan l'autorisation de se venger du traître Dmitrii. Le khan, heureux sans doute d'épuiser ainsi les forces des princes russes, en les opposant sans cesse les uns aux autres, accorda, d'une part, à Jean Kalita le sang de sa victime, et, d'autre part, octroya la Grande-Principauté de Vladimir à Alexandre, prince de Tver, et second fils de ce prince Michel, qui avait été tué, en 1320, à la horde. Alexandre, malgré cette promotion, continua de résider à Tver, sa ville natale.

Ce fut en ce temps-là que le khan régnant, Ouzbeck, conçut l'idée d'introduire l'islamisme en Russie, et dans ce but , il voulut massacrer tous les princes russes pour les remplacer par des princes tartares. Il débuta dans l'exécution de ce projet en envoyant

près du grand-prince un de ses parents, nommé Chtchelkane, accompagné d'une troupe assez nombreuse de Tartares, avec ordre de s'introduire adroitement à Tver, d'y massacrer tous les hommes influents, en commençant par le grand-prince et sa famille, et de s'emparer du pouvoir grand-princier, aiin de métamorphoser les églises en mosquées et de faire passer toute la population à l'islamisme. Une fois maître de Tver, Chtchelkane devait envoyer d'autres princes tartares dans toutes les villes russes^ pour les convertir par le même procédé.

A l'arrivée des Tartares, personne à Tver ne se doutait de leur atroce projet; le grand-prince leur fit les honneurs de sa résidence, et il aurait payé bien cher sa facile courtoisie, si la Providence n'eût encore, à cette heure, veillé sur les destinées du peuple russe. L'affreux secret transpira, Alexandre prit ses mesures, et le jour même qui avait été fixé pour cette première Saint-Barthélémy, les Tartares furent cernés dans les maisons qu'ils habitaient. Un combat acharné s'engagea, après une lutte désespérée qui dura toute la journée du 15 août 1327, tous les Tartares furent massacrés jusqu'au dernier.

A cette nouvelle, Ouzbeck envoya une armée considérable contre le grand-prince qui, voyant l'impossibilité de résister, s'enfuit de Tver à Pskoff, où il fut reçu avec honneur par les habitants.

Le prince de Moscou, Jean Kalita, homme fin et

rusé, profitant de ces circonstances, court près du khan et obtient de lui le brevet de grand-prince de Russie, contre la promesse de lui livrer le prince Alexandre, son prédécesseur. De retour à Moscou, il se trouva entre la nécessité de tenir sa promesse ^t la répugnance qu'il éprouvait à livrer au cruel mongol un prince, son parent et son compatriote. Il fut néanmoins tenu d'obéir; le khan lui intima l'ordre de rassembler les princes et d'attaquer avec eux la rebelle Pskoff qui avait donné asile à son ennemi. Kalita, feignant d'exécuter les ordres du khan, mit le siège devant Pskoff, mais il favorisa secrètement la fuite en Livonie du malheureux Alexandre, qui, peu de temps après, fatigué de l'exil, se hasarda à revenir à Tver, d'où il envoya son fils Théodore implorer le pardon du khan. Celui-ci l'appela luimême à la horde et lui accorda sa grâce, ce qui n'empêcha pas le ïartare de mettre à mort le prince et son fils, deux ans plus tard, à leur second voyage à Sarâï. Le rusé Jean Kalita, pour concentrer le pouvoir dans la Grande-Principauté, qu'il transféra à Moscou, son apanage primitif, obtint du khan la commission de prélever tous les impôts tartares sur les autres principautés, afin de les faire parvenir avec plus de sûreté dans les coffres de la horde. Gela lui donna une considérable influence sur tous les autres princes apanages, et dès lors commença le véritable agrandissement de Moscou.

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Deux fils de Jean Kalita lui succédèrent l'un après l'autre, Siméon le Fier et Jean, pendant le règne desquels Moscou s'agrandit, s'embellit et augmenta sa puissance. Siméon n'ayant pas laissé d'enfants, le irône grand-princier devait, à la mort de Jean (1358) , revenir à son fils aîné Dmitrii, âgé de neuf ans ; mais un nouveau compétiteur se présenta : c'était un autre Dmitrii, prince de Souzdale. Au lieu de laisser aux armes la solution de la question, comme cela se faisait habituellement en pareilles circonstances, les deux rivaux, éclairés par de bons conseils, préférèrent s'en rapporter à la décision du khan, qui confirma au jeune Dmitrii de Moscou le titre de grandprince de Russie.

La Grande-Principauté de Moscou grandissait continuellement ; les princes apanages, fatigués de luttes intestines et des exactions continuelles commises par les Tartares, commençaient à sentir la nécessité d'un pouvoir central puissant, et instinctivejnent reconnaissaient la suzeraineté de la Grande-Principauté. Cette disposition générale des esprits fit grandir considérablement l'influence morale de Moscou, et rendit cette ville assez puissante pour qu'elle pût devenir le centre d'une coalition nationale contre les Tartares. Le prince Dmitrii, ayant déjà remporté contre eux quelques avantages partiels, inspirait à ces dominateurs une certaine crainte qui leur donna l'idée de faire une nouvelle razzia générale en Russie. Dans

ce but, le khan Marnai marcha sur Moscou à la tête d'une armée formidable, qui rencontra celle du grandprince sur les bords du Don (1380), où eut lieu la fameuse bataille de Koulikovo. L'armée russe, composée des guerriers de presque toutes les principautés (excepté celle de Riazane, dont le prince, Olègue, fut traître à la patrie) , remporta sur les forces imposantes des Mongols une brillante victoire qui valut au prince Dmitrii le glorieux surnom de Donskoï. C'était le premier échec dont avaient à souffrir les armes tartares, depuis l'invasion; la horde de Mamaï, qui avait si gravement compromis les intérêts de la domination et le renom militaire des Mongols , fut soumise à un autre khan Tokhtamyche , qui voulut, en 1382, venger l'honneur de l'islamisme et reconquérir son influence ébranlée. Il envahit la Russie du côté de l'Orient; le prince Dmitrii Donskoï, abandonné par ses alliés , fut réduit à livrer sa capitale au sac des Tartares, conduits cette fois encore par le prince Olègue de Riazane. Tokhtamyche, après avoir dévasté toute la Grande-Principauté, retourna à sa résidence de Saraï. Ainsi, la victoire de Koulikovo resta sans fruits; elle avait appris seulement, d'une manière frappante, aux princes russes que leur union pouvait sauver la patrie ; mais ils oublièrent bientôt ce précieux enseignement, et recommencèrent leurs querelles intestines et leurs intrigues à la horde. C'est pourquoi, la Russie retomba pour longtemps

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encore sous le joug de ses dominateurs mongols.

Le prince Dmitrii mourut en 1389, laissant pour héritier son fils Vasilii qui, après un règne de 36 ans qu'il passa à guerroyer contre les Tartares , les Lithuaniens et les princes apanages, eut, en 1425, pour successeur son fils Vasilii, surnommé l'Aveugle.

Le règne de ce malheureux prince fut une succession continuelle de péripéties tragiques , et pendant les 37 années qu'il dura, Vasilii fut tour à tour chassé du trône par son oncle George, qui le lui avait disputé à son avènement; remis en possession du pouvoir par un accord de famille ; dépossédé par son cousin Vasilii le Louche, fils de George, puis réintégré dans sa Grande-Principauté ; puis encore une fois emprisonné par Chemiaka, autre fils de George, qui lui creva les yeux; puis enfin, rappelé de nouveau au trône, en lZi47, par l'acclamation populaire. Pendant son règne, qui se prolongea jusqu'en l/i62 , il eut à soutenir des guerres intestines continuelles et une lutte incessante contre les débris des hordes mongoles qui, de leur côté, étaient gravement travaillées par des éléments de désorganisation intérieure et marchaient rapidement à leur décadence.

Eii faisant l'hisloire de la Grande-Principauté de Moscou , nous avons écrit celle de tous les autres apanages de l'empire russe. Revendication à main armée de quelques droits ou de quelques lambeaux de territoire; procès entre compatriotes, jugés par les

khans étrangers, ou quelquefois plus sagement portés à l'arbitrage des métropolitains ; villes saccagées, populations massacrées par des invasions partielles ou générales des Tartares : tel fut le spectacle qu'offrit, sur tous les points : la Russie, pendant cette lamentable période de ses annales.

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