INFLUENCE DE L EGLISE ET EXEMPLES DE PIÉTÉ ET DE VERTU
Les métropolitains de Moscou. — Le métropolitain saint Alexis et son histoire ; son activité littéraire, son iniluence politique. — Caractéristique religieuse et politique de la période mongole. — Les personnages ecclésiastiques remarquables par leurs vertus : saint Serge. — Les princes : saint Alexandre Nevsky, Romane d'Ouglitch, Dovmond de PskofF, Daniel de Moscou. — Prépondérance de Moscou.
Tandis que les grands princes n'exerçaient qu'une autorité affaiblie, souvent contestée et menacée, jamais indépendante de l'étranger, une autre puissance s'élevait à côté de la leur et prenait, quoique sans empiétements, une place importante dans les destinées du peuple russe : c'était le clergé.
Les métropolitains de Moscou, qui recevaient leur exequatur du khan, indépendamment du grandprince et d'autres princes apanages, représentaient un pouvoir influent, appuyé sur d'immenses possessions territoriales que les Tartares avaient dégrevées de tout impôt. Les métropolitains avaient leurs cours, leurs boyards conseillers, leurs tribunaux; ils administraient l'Église et ses biens en véritables souve-
rains. Les princes apanages se soumettaient aux décisions des métropolitains dans leurs querelles politiques ou domestiques. C'est principalement aux vertus et aux talents du métropolitain saint Alexis que l'Église russe de cette époque fut redevable de sa splendeur et de son influence; un précis, rapidement esquissé, de la vie de ce célèbre prélat, donnera une juste idée de l'état social et du caractère de la puissance de l'Église en Russie au xiv'' siècle.
Un certain Akhmed prit en ferme du khan Nogaï (arrière-petit-fils de Tchenguis) beaucoup de principautés centrales de la Russie; les exactions de ce fermier contraignirent, en 1283, les princes Olègue de Koursk et Sviatoslaw de Rylsk à s'armer contre lui pour le chasser de leur pays. Le khan Nogaï donna à Akhmed, pour reprendre l'offensive, des forces considérables avec lesquelles il usa de terribles représailles, s'empara complètement des principautés de Koursk et de Rylsk, et saccagea tout le pays environnant. A l'approche de ces barbares, les princes quittèrent leurs domaines avec leurs boyards ; néanmoins, trente de ces derniers furent faits prisonniers, amenés à la horde et pendus devant le khan.
A cette époque, vers 1286, il y avait dans la province de Tchernigoff, exposée à tous les coups de main des Tartares, un grand boyard nommé Théodore Biakont, qui, pour se préserver du sort de ses collègues pendus à Saraï, quitta sa patrie et vint avec
toute sa suite offrir ses services au prince de Moscou, Daniel, fils du prince Alexandre Nevsky. Le prince le reçut, lui confia le gouvernement de Moscou^, et lui donna une de ses sœurs en mariage 2. Biakont eut de son union avec cette princesse cinq fils : Eleuthère , Théophâne , Matthieu , Constantin et Alexandre. Eleuthère, l'aîné, fut par la suite Alexis le métropolitain ; ïhéophane devint la souche de la famille des Gerebtzoff, Matthieu, de celle des IgnatiefF, Alexandre, de celle des PlechtcheiefT, et Constantin mourut sans descendance^.
Les fils de Biakont furent occupés d'études sérieuses dès leur plus tendre enfance, car nous voyons que, pendant ses études, le jeune Eleuthère, à l'âge de onze ans, eut une vision qui décida de son avenir. Dès lors il délaissa tous les jeux ordinaires à son âge pour s'adonner, avec une assiduité toute particulière, à l'étude des livres sacrés et de la théologie. Il entra à quinze ans au monastère de la Sainte-Épiphanie,
i. En parlant de Théodore Biakont, la chronique dit: «Moscou était à lui. » [Histoire de Russie, par Karamsine,tom. IV, rem. 324.)
2. C'est une tradition de famille, qui est appuyée par quelques mots de la Fie de saint Jlexis, où il est dit qu'il était proche parent de Jean Kalita. Cette alliance fut reconnue de tout temps et anciennement par les livres nobiliers; elle fit placer dans les armes des familles nobiliaires descendantes de Biakont, la moitié de l'aigle de Moscou, comme signe de parentéavec la famille princière régnante.
3. Voir le Livre des généalogies , édit. 1787, tom. I, p. 275.
et à dix- neuf ans, reçut les ordres sous le nom d'Alexis.
Ce récit préliminaire prouve qu'en Russie, aux XIII* et XIV* siècles, les boyards passaient du service d'un prince à celui d'un autre prince sans encourir de blâme; que l'instruction et l'éducation des enfants étaient loin d'être négligées dans les classes supérieures; que les noms de famille ne se transmettaient pas encore du père aux fils , mais que chacun des fils prenait, outre son nom de baptême, un nom particulier , comme une espèce de surnom , qui lui venait tantôt de sa physionomie ou de sa tournure, tantôt de ses goûts ou de ses occupations, tantôt enfin de quelque qualité de son caractère ou de quelque circonstance de sa vie. C'est cependant immédiatement après, c'est-à-dire, depuis le xiv* siècle, que les noms de famille commencèrent à se transmettre à toute la descendance.
La facilité avec laquelle le grand seigneur Biakont consentit à ce que son fils aîné entrât au monastère à l'âge de quinze ans, et prît les ordres à dix-neuf ans,' pour obéir à une vision, montre quel degré d'autorité avait acquis la foi chrétienne catholique grecque , et en quelle estime profonde était tenue la carrière ecclésiastique, puisqu'un cousin du prince régnant pouvait y entrer sans rencontrer d'obstacles sérieux de la part de sa famille.
Dans sa retraite monastique, saint Alexis consacra
son temps à la prière et à l'étude de la théologie ; il fit enslavon une nouvelle traduction du texte grec des livres du Nouveau Testament, et cette traduction est encore considérée comme la meilleure de toutes celles qui ont été faites jusqu'à ce jour*. On conserve encore aujourd'hui dans l'église du monastère de l'archange Michel, à Moscou, un exemplaire de cette traduction, écrit de la propre main de saint Alexis.
Le métropolitain de Moscou, Théognoste, se sentant vieux et appréciant les éminentes qualités d'Alexis, réleva à la dignité d'évêque de Vladimir. Ce siège épiscopal n'avait pas d'évêque particulier jusqu'alors 5 mais appartenait au grand - évêché du métropohtain lui-même. Cette promotion n'était, dans les vues de Théognoste, qu'une mesure temporaire, un acheminement pour Alexis à de plus hautes destinées, car il sollicitait en même temps pour ce prélat, auprès du patriarche de Constantinople , la future succession de la dignité métropolitaine. Le
1. Le fameux slavenologue, l'abbé Dobrovsky, étant à Moscou, en 1792 , écrivait à Grisbach, à propos de sa nouvelle édition de la Bible en grec (1 vol. de l'édit. de 4796 du Prolégomène) : « Le Nouveau Testament sur parchemin, du xiv' siècle , est regardé comme écrit de la main de saint Alexis , prélat fort considéré et canonisé par les Russes. Cette traduction slave est plus exacte que toutes les autres. C'est un fait avéré par la biographie de ce saint, qu'il connaissait bien le grec, et qu'il a fait une traduction du Nouveau Testament. (Quelques phrases sentant un peu le vieux style ont été corrigées d'après un bon texte grec; plusieurs passages ont été retouchés pour être assimilés davantage à l'esprit de l'original grec. »
patriarche ayant répondu affirmativement à cette demande , l'évêché de Yladimir rentrait par ce fait sous la domination immédiate du métropolitain. Après la mort de Théognoste, Alexis partit pour Constantinople et fut consacré métropolitain de Moscou, en 1354, par le patriarche Philothé. Toutes ces relations avec Gonstantinople nous montrent que l'intimité établie entre l'empire d'Orient et la Russie, depuis le X' siècle, s'était conservée , sinon dans les affaires politiques, du moins dans celles de l'Eglise.
Alexis était à peine en possession de sa chaire métropolitaine, qu'il jouissait déjà d'une estime générale et qu'il fut honoré par le patriarche du titre de uirepTepç, qu'il ajouta plus tard à sa signature^. Il signala son entrée à Moscou par une épître instructive à son troupeau spirituel; cette épître est un chefd'œuvre d'éloquence. Il commence par développer la parabole du semeur (Evangile selon saint Luc, chapitre VIII), et prend ensuite, dans le chapitre XI IP de l'Evangile de saint Matthieu, la parabole du propriétaire de vignes; il compare son clergé et son troupeau au sol que Dieu l'a chargé d'ensemencer des germes de la parole de vie; il explique ensuite
4. Le titre de uTrEp-sp-o; ne se donnait qu'à quelques métropolitains distingués. On peut s'en assurer par les signatures des métropolitains et évêques présents au concile de Gonstantinople, de 1351. (Lambec, Commentar. de Bihliothecâ Cœsareâ. ; Ed. Kollar, tom. V, pag.. 4'21-423. Voir aussi Ducange, m Glossario medix et infimx grxcitatis sub voce : ïTrepTsaoî.
quels sont les caractères de l'amour chrétien ; il fait ressortir que cet amour est la base de toutes les vertus; plus loin, il donne des conseils aux princes, aux boyards et au peuple. Cette œuvre est tout entière remarquable par la simplicité de la diction, par la pureté de la morale, et en même temps par les nombreuses citations des saints Pères, citations qui montrent combien était étendue l'érudition du saint évêque de Moscou.
Alexis prêta du reste à la dignité dont il fut revêtu plus d'éclat qu'il n'en reçut lui-même, car avant son élévation au siège métropolitain, son influence se faisait dijà sentir autour de lui, dans le peuple comme dans l'Église, dans les paisibles travaux du monastère, comme dans les conseils du trône. Le grand-prince de Moscou, Siméon, dans son testament (écrit avant qu'Alexis ne fût métropolitain), ordonne à ses enfants et à sa veuve d'être obéissants à Alexis en toutes choses, et de ne rien entreprendre sans avoir obtenu son consentement et reçu sa bénédiction. Cette influence, loin de s'aflïiiblir par les années, ne fit qu'augmenter et s'étendit même jusqu'à la cour du khan tartare. Les circonstances, qui établirent des relations entre le métropolitain et le khan, sont trop intéressantes pour que nous puissions les passer sous silence.
Taïdoula, femme du khan Djanibeck, avait perdu la vue. Pendant trois ans tous les moyens de gué-
rison avaient été infructueux; mais au bout de ce temps, il lui fut révélé, dans un songe, qu'elle devait recourir aux prièresdu métropolitain Alexis, renommé pour ses vertus et sa sagesse. Le khan Djanibeck s'empressa d'ordonner au saint homme de venir de suite h Saraï et de guérir son épouse. Quoiqu'il appréciât d'un côté combien cet ordre était difficile à exécuter et tous les dangers qu'il courait en se rendant à Saraï, sachant, d'un autre côté, que sa désobéissance donnerait au khan un prétexte d'envoyer ravager les provinces russes, Alexis ne balança pas un moment et, après de ferventes prières, partit pour la horde.
Il y fut accueilli avec déféreuce. Dieu exauça sa prière et ïaïdoula recouvra la vue. Les Tartares redoublèrent de respectueux égards envers le saint instrument d'une puissance si grande et si mystérieuse; mais, malgré les témoignages de vénération de la horde entière, Alexis s'empressa de revenir à Moscou.
A peine avait-il eu le temps d'y arriver, que Djanibeck fut assassiné par son fils Berdibeck qui envoya de suite, k tous les princes russes, l'ordre d'augmenter considérablement le tribut qu'ils payaient aux Tartares. Tous les princes, et toute la Russie avec eux, supplièrent le saint métropolitain d'employer sa puissante médiation en faveur de la patrie, auprès de l'impitoyable Mongol, et d'aller à Saraï pour essayer de fléchir la cupidité du khan. Alexis, qui ne faisait que d'arriver de son fatigant et périlleux voyage à la
horde, consentit, malgré son âge avancé, à entreprendre un second voyage, non moins pénible et plus périlleux encore que le premier. Son dévouement fut encore récompensé ; non-seulement le tribut ne fut pas augmenté, mais le métropolitain eut le bonheur d'obtenir du farouche Berdibeck une patente, par laquelle toutes les églises de Russie et tous leurs biens immeubles et fonciers étaient à jamais libérés.de toute espèce d'impositions et de tributs.
A son retour en Russie, le métropolitain fut reçu avec des cérémonies triomphales inusitées , mais que justifiait assez le service immense qu'il venait de rendre à son pays , préservé par lui de la ruine , et à son Église, à laquelle il avait fait donner une position indépendante, qu'elle conserva longtemps encore après lui.
En 1362, le prince Dmitrii Donskoï reçut, par lettres patentes du khan, le titre et la dignité de grand -prince de Moscou ; il était alors dans sa dixième année; par conséquent, cette élection est due évidemment à l'influence de saint Alexis sur les décisions de Saraï. En effet, ce jeune enfant était le descendant direct de ce prince Daniel, au service duquel était entré Biakont, père du métropolitain ; il était donc le parent par alliance de l'évêque. Outre cette parenté, il existait encore d'autres liens, importants à cette époque, entre saint Alexis et le jeune prince ; le grand-père de celui-ci avait été le parrain
d'Alexis; enfin l'influence du métropolitain, si grande partout, était complète sur tous les membres de cette famille et lui donnait l'espoir de pouvoir faire beaucoup de bien au pays , surtout pendant la minorité du prince. Il y avait donc là plus de motifs qu'il n'en était besoin pour engager saint Alexis à employer toute son influence en faveur de la nomination du prince Dmitrii à la Grande-Principauté de Moscou, et cette influence était grande, comme nous l'avons vu.
Le sage et vertueux Alexis ne s'était pas trompé dans ses prévisions ; il fut jusqu'à sa mort le conseiller principal , l'âme de la Grande-Principauté ; ce fut lui qui, par sa puissance morale, agrandit la puissance matérielle du grand-prince , en joignant à la principauté de Moscou celles de Rostoff, Galitch et Starodoub. C'est lui qui était l'arbitre de paix , soit dans les querelles qui surgissaient entre le grandprince et les autres princes apanages , soit dans les différends qui divisaient ces derniers entre eux; c'est lui enfin qui prépara au grand-prince les moyens de former la coalition, à l'aide de laquelle il put remporter sur les Tartares la brillante victoire de Koulikovo , victoire qui porta le premier coup mortel à la puissance des Mongols , et qui mérita au prince Dmitrii le surnom de Donskoï.
De sinistres événements devaient bientôt montrer quel était le degré de puissance de la bienfaisante influence de saint Alexis. Après la bataille de Kouli-
kovo , qui eut lieu en 1380 , la gloire du prince de Moscou, chef de la ligue contre les Tartares, était à son apogée. Deux ans après (saint Alexis était déjà mort) , les Mongols, sous les ordres de Tokhtamyche, reprirent l'offensive et envahirent, ainsi qu'on l'a vu, le territoire russe, du côté de Riazane, à la tête d'une armée considérable. Le prince Dmitrii, fort de la gloire que lui avait acquise la victoire de Koulikovo, s'adressa de nouveau à tous ses compagnons d'armes pour leur demander leur concours contre l'ennemi commun; il leur exposa la grandeur et l'imminence du danger; mais la voix du prince, n'étant plus soutenue par les sages et éloquentes exhortations du métropolitain , ne fut plus écoutée de personne. Le vaillant Donskoï qui, en 1380, avait attaqué l'ennemi en rase campagne, avec des forces bien inférieures, s'enfuit à Kostroma à l'approche des Tartares, en 1382, et abandonna sa capitale fortifiée d'une épaisse muraille d' enceinte en maçonnerie et fermée avec des portes de fer. En se retirant, il laissa à ses boyards le soin de défendre Moscou et ne revint qu'après la retraite des Tartares pour pleurer sur les ruines fumantes de cette ville. Ce n'était pas le courage qui manquait à Dmitrii, il en avait donné des preuves éclatantes en plusieurs occasions, mais la sagesse d'Alexis, qui savait se ménager des alliances utiles et en profiter pour le bonheur et la gloire de sa patrie. On objectera peut-être qu'à l'époque de la bataille
de Koulikovo, saint Alexis était déjà mort ; mais la coalition des prinœs avait été organisée de son vivant. Au reste, l'influence de ce saint homme n'est contestée par aucun historien, et nous voyons, en effet, que le prince de Lithuanie, Olguerde, porta plainte contre lui au patriarche de Constantinople en disant, entre autres griefs, que le métropolitain favorisait l'entrée des sujets lithuaniens au service de Moscou, ce qui nous est confirmé par une autre chronique qui raconte que plusieurs princes lithuaniens apportèrent à la Russie le secours de leurs armes. Le zèle du saint évêque était imité par ceux qui l'entouraient , et surtout par les membres de sa famille ; c'est ainsi que la chronique nous représente l'un de ses neveux, Daniel GerebtzofF, comme « un homme juste et zélé « pour le grand-prince; il le servait, dit-elle, avec « fidélité et honneur dans la horde et en Russie « mieux que tout autre. . . Courageux , il risquait sa « tête dans les pays étrangers et dans des contrées- « inconnues » . Pour honorer ses services , il fut enterré, à côté de son oncle, au monastère de Tchoudov, à Moscou ^.
L'influence de saint Alexis s'étendit beaucoup sur le développement de la ferveur religieuse; ce prélat établit, pendant la durée de son épiscopat, un grand ' nombre de couvents et il introduisit dans plusieurs
1. Histoire de Russie, par Karamsine, tom. V, rem. 254, pour l'année 1393.
la vie claustrale en communauté. Indépendamment de son activité personnelle, il trouvait les esprits naturellement portés vers la piété par les malheurs de la patrie; aussi, depuis Moscou jusqu'aux contrées les plus sauvages et les plus reculées, la dévotion avait -elle couvert cette terre opprimée d'austères retraites consacrées à l'humilité et à la prière.
La vie de saint Alexis est une esquisse générale assez complète de l'existence politique de la Russie pendant la période de la domination tartare, période marquée [par un accroissement considérable de l'influence de l'Eglise sur les destinées du pays. Cet accroissement d'influence se préparait, depuis assez longtemps, par l'éminence des talents et des qualités qui distinguaient les principaux dignitaires du clergé russe. On peut citer, indépendamment des métropolitains Pierre, Alexis, Théognoste et Gyprien, qui étaient des modèles de vertus chrétiennes, les évêques de Rostoff Ignace (f 1288) , Jacques (f 1392), Théodose (^j* 1395) , et beaucoup d'autres ecclésiastiques qui se distinguaient par une érudition profonde et des vertus chrétiennes remarquables , entre autres l'évêque de Riazane, Basile (*f 1294), et Etienne (*f 1396) , évêque de Ferme, qui a traduit les psaumes, presque tout le Nouveau Testament et les livres d'Offices en langue zyriane, après avoir composé, pour ce dialecte finois, un nouvel alphabet et une grammaire.
Outre ces grands dignitaires de l'Eglise, qui, par leur exemple, propageaient la vertu et la foi, il y avait, dans beaucoup de cloîtres et de monastères, des saints pères qui se signalaient par des œuvres chrétiennes. L'une des personnalités les plus remarquables sous ce rapport fut saint Serge , fils d'un riche boyard et fondateur du grand monastère de la Trinité, dans les environs de Moscou, connu sous le nom de monastère de Saint-Serge, et qui ne fut à l'origine que l'ermitage de ce saint anachorète. Ce pieux cénobite, à bon droit canonisé par l'église russe, voua toute son existence au bien de l'humanité; il était le consolateur des opprimés, le soutien des malheureux et le conseiller le plus éloquent des désespérés. L'estime dont il jouissait était si générale, si grande, que le métropolitain saint Alexis le supplia de consentir à lui succéder dans la dignité de chef de l'église russe; mais le saint anachorète déclina péremptoirement cet honneur. Il ne refusait cependant pas sa coopération quand il s'agissait d'utiliser chrétiennement le pouvoir de l'Eglise; ainsi, cédant aux sollicitations de saint Alexis, le simple prieur Serge alla à Nijni-Novgorod , chargé de pleins pouvoirs métropolitains, pour obliger les princes de cette localité à faire la paix entre eux. Saint Serge usa d'une sévérité qu'il poussa jusqu'à l'excommunication et à l'interdit des églises, mais il finit par rétablir la paix entre les antagonistes et accorda pardon et oubli du
passé. Après la mort de saint Alexis, c'était saint Serge qui, par ses prières et ses exhortations pastorales, soutenait l'alliance politique de tous les princes russes contre les Tartares ; ce fut lui qui bénit le grand prince Dmitrii, qui allait combattre les Mongols à Koulikovo ; il donna même au prince des gardes du corps, pris parmi ses moines, entre lesquels l'histoire a conservé deux noms : Peresviete et Osliab, comme les noms de deux puissants héros, morts dans ce combat pour la liberté de leur pays.
Les princes russes, dé leur côté, se distinguaient aussi par leur piété; quelques-uns d'entre eux furent des modèles de dévotion et de vertu, et, sous ce rapport, Alexandre Nevsky peut être regardé comme une des figures les plus remarquables de l'histoire de Russie. Jeune encore, il fut nommé (1238) prince de Novgorod, en remplacement de son père laroslaw, qui vint, à cette époque, occuper le siège grandprincier de Vladimir. Depuis son avènement jusqu'en i2/|.6, Alexandre remporta trois brillantes victoires sur les Allemands de Livonie, sur les Suédois et les Danois, et sept autres victoires sur les Lithuaniens ; jamais il n'engageait le combat sans avoir imploré le secours de Dieu par une fervente prière ; jamais il ne se retirait du champ de bataille sans avoir rendu grâces au Dieu Tout-Puissant qui avait béni ses armes et fait triompher sa vaillance. En 1246, il devmt grand-prince de Russie, et sa physionomie historique est dès lors
complètement changée. Il avait mis l'épée à la main contre les Allemands envahisseurs, qui avaient déjà établi leur autorité dans la province de Pskoff, et s'était montré en prince guerrier ; il devint diplomate pour combattre la redoutable puissance des Mongols. Non-seulement il ne tira pas le glaive contre eux, mais encore il sévit contre ceux qui osaient leur résister. Il fut envers les khans soumis et prévenant ; plusieurs fois il alla saluer le dominateur, et traversa de vastes déserts pour demander au grand khan de la Tartarie sa protection pour la Russie. C'est par cette conduite prudente, qui constraste si singulièrement avec les brillants exploits de sa jeunesse, que le grand-prince préserva son pays des exactions que les cupides Mongols n'eussent pas manqué de faire peser sur les contrées désolées où ils avaient apporté les ravages de leur domination. Tous ces actes politiques portaient lin cachet d'abnégation chrétienne ; il finit par se faire moine, et mourut en recevant l'ordination de reclus.
Alexandre Nevsky n'avait pas été le seul d'entre les princes russes digne d'être cité pour sa piété et ses vertus. Romane d'Ouglitch, Théodore, prince de laroslav et ses deux fils, Dowmond de Pskoff, et Daniel de Moscou, laissèrent à leurs sujets et à leurs successeurs de saints souvenirs et de beaux exemples à suivre, qui ne passaient du reste pas inaperçus ; car l'ardeur de la dévotion était telle partout, qu'il
n'était pas rare de voir dans tous les rangs de la société des fidèles recevoir l'ordination monastique d'ascètes, pour pouvoir mourir membres de cet ordre claustral, aux règles austères.
Il est encore un autre fait qui caractérise tout particulièrement la période de la domination mongole, c'est la position prédominante que Moscou prit alors dans l'empire russe. Ce mouvement de prédominance coïncide avec l'entrée au service de Moscou du boyard Théodore Biakont, père de Saint-Alexis, à qui Daniel, prince de Moscou, offrit tout à la fois l'honneur d'une alliance de famille et le gouvernement de sa capitale , poste le plus élevé et le plus important de la principauté. En parlant de la fin du XIII' et du commencement du xiv* siècle (époque de l'influence de Biakont et de son fils Alexis), l'historien Karamsine dit que jusque-là (( Moscou, l'un « des plus pauvres apanages de la principauté de « Vladimir, commença à devenir illustre sous Daniel, (( auquel Jean Dmitrievitch , petit-fils d'Alexandre « Nevsky, légua Periaslavle Zalesky, et qui, ayant « vaincu le prince de Riazane, lui enleva plusieurs '(districts. Georges, fils de Daniel, beau-frère du <( Khan Ousbeck, réunit à sa principauté la ville de « Kolomna, fit la conquête de Mojaisk et obtint « pour lui, du chef de la horde, la grande-princi- « pauté de Vladimir; après lui, Jean Kahta, son « frère , devint réellement le chef de tous les autres
princes. (Hist. de Russie, tome V, page 457.) « Le prince Jean Kalita acheta les principautés « d'Ouglitch, Bielo-Ozero, Galitch, Rostoff et laros- « lavle » (Karamsine, Hist. de Russie, t. V, page 458) . « Tel était le degré de puissance où Moscou était « parvenu par les efforts de Jean Kalita, lorsque son « petit-fils Dmitrii osa livrer bataille aux Mongols. » (Page 459).
Plus tard le successeur de Dmitrii obtint du khan, par titres authentiques, les principautés de Souzdale, de Gorodetz et de Nijni-Novgorod, et s'appropria, par acquisition à l'amiable, Mourom, Taroussa, Novossil, Kozelsk et Peremysle; Yiatka appartenait déjà à Moscou. C'est ainsi que , par suite de ces agrandissements accomplis en moins d'un siècle, Moscou devint le plus puissant État de la Russie et fut réellement la Grande-Principauté. Dès lors les grands-princes de Moscou purent se donner ce titre et s'en attribuer les droits, sans contestation de la part des autres princes qui entrevoyaient dans la domination de Moscou une garantie de repos, et qui vinrent déposer leur souveraineté au pied du trône grand-princier de cette samte métropole.