CHAPITRE VIII
l'instruction publique et la littérature pendant la période mongole
Le midi et le nord de la Russie échappent l'un et l'autre à l'influence de la domination mongole. — Caractère de l'enseignement. — Le développement se porte sur les travaux de littérature sacrée et d'édification.— La poésie : les chants sur l'invasion de Batyï; la défaite de Mamaï. — Fondation de la bibliothèque des Patriarches à Moscou. — Proverbes et dictons populaires. — Conclusion.
La Russie méridionale, au commencement de la période mongole, moins exposée que les autres parties du pays aux dévastations des hordes conquérantes, conservait encore quelques vestiges de culture intellectuelle; c'est là que nous trouvons le prince Vladimir de Galitch, que ses contemporains ont honoré du nom de savant et de philosophe, parce qu'il faisait copier des traductions de livres ecclésiastiques grecs et en dotait les différentes églises de sa principauté.
Tout porte à croire que le Nord fut également à l'abri des atteintes obscurantistes des Tartares et que l'enseignement public dut se maintenir à Novgorod. Nous savons que, vers la moitié du xiv* siècle, le
prince Michel de Tver y alla étudier sous les auspices de l'évêque de cette ville. Un prélat russe, Moïse, qui occupa le siège épiscopal de Novgorod, sacrifia, dit la chronique, beaucoup d'argent pour la propagation du savoir et de l'enseignement de la morale chrétienne : il distribuait partout des livres qu'il faisait copier à ses frais, il permettait à tout le monde d'accourir à ses leçons; « et cela plaisait « aux boyards et à tout le monde, et ils venaient «jour et nuit pour l'entendre », dit, dans son enthousiasme pour ce prélat, le vieux conteur novgorodien.
Ailleurs, l'instruction publique ne se donnait plus dans les écoles ; les évêques recommandaient aux prêtres d'instruire les enfants dans leurs maisons, et tout le monde à l'église. Chaque jour on faisait, pendant les repas, dans les couvents, la lecture de différents ouvrages de morale. Il y avait des couvents où l'enseignement était poussé même assez loin ; ainsi nous savons que saint Etienne , évêque de Ferme , dont nous avons déjà parlé, en se préparant à la mission apostolique qu'il devait remplir dans le Nord, choisit le couvent de l'Epiphanie à RostofF, « parce que ce couvent possédait beaucoup de livres, » et que c'est là « qu'il apprit la langue grecque.» [Chronique de Sainte-Sophie, année 1468.)
Indépendamment des travaux de philologie sacrée de saint Alexis et de saint Etienne de Ferme , toute
l'activité littéraire de cette époque était concentrée sur les œuvres théologiques et morales ; on a conservé de ce temps-là une traduction des Commentaires d'André de Crête sur l'Apocalypse, ainsi que d'autres commentaires sur différents traités de morale; mais la plupart des productions littéraires de l'époque consistaient en épîtres d'instruction et d'édification, dont les plus remarquables sont celles de Sérapion, évêque de Vladimir; de Siméon, évêque de Tver; de Matthieu, évêque de Saraï; du prêtre Cyrille, des métropolitains Cyprien, Pierre et Théognoste. On a de pkis des dissertations de quelques auteurs inconnus, sur des sujets de morale générale et sur certains défauts particuliers.
La poésie, que nous avons vue si florissante dans la période précédente, et dont nous avons cité quelques passages, extraits du Chant d'Igor et de l'Epître de Daniel le Prisonnier, est représentée dans la période mongole par*deux poëmes en prose cadencée, conçus et écrits à peu près dans le genre du chant d'Igor; ce sont le récit (( de l'invasion de Batyï sur la terre russe, » et celui « de la défaite de Mamaï. »
Le premier de ces ouvrages n'est, pour ainsi dire, qu'une chronique poétisée, mais écrite avec beaucoup de sentiment et de talent ; le second est une espèce de poëme héroïque en l'honneur du prince Dmitrii Donskoï, vainqueur des Tartares. Cette dernière œuvre abonde en remarquables beautés, parmi les-
quelles nous choisirons, pour les citer, les plaintes douloureuses de la princesse Eudoxie, épouse du héros :
« La princesse Eudoxie, accompagnée de sa bellesœur, d'autres princesses et d'épouses de Voïevodes, monta à son pavillon à toit doré, sur le bord de la rivière, s'assit près des fenêtres du côté du Midi, et se prit à dire : « Certainement, je te suis du regard, mon grand prince! » Les pleurs l'empêchaient de parler, car les larmes coulaient de ses yeux comme des courants de rivière. Elle soupira tristement, pressa ses belles mains sur son sein, et reprit : « Seigneur, grand Dieu ! daigne jeter un regard favorable sur ton humble servante, permets-moi de revoir encore mon seigneur bien-aimé, le fameux guerrier, le grand prince Dmitrii. Prêtelui ton bras puissant pour terrasser ses ennemis ! Ne fais pas. Seigneur, ressembler la bataille qu'il va leur livrer à la sanglante mêlée qui eut lieu jadis sur les bords de la Kalka ! Préserve-nous, Seigneur, d'un pareil malheur! Daigne sauver aujourd'hui de la destruction les restes de la chrétienté, toi, qui sais combien la Russie est encore souffrante de ses anciennes défaites! C'est en toi seul. Dieu tout clairvoyant, que nous plaçons notre espoir. Moi, malheureuse, qui ai deux fils en bas âge, les princes Basile et George, je ne pourrai les sauver, si l'ouragan impétueux du Sud ou d'Occi-
« dent les emporte; ils n'auront aucun appui; avec (( quoi les mettrai-je à l'abri du soleil brûlant qui les « desséchera ? Rends-leur, Seigneur Dieu, leur père « sain et sauf, et leur pays prospérera, et ils pourront « régner toute leur vie. »
Ce ne sont plus les lamentations de laroslavs^na dans le poëme d'Igor; ce ne sont plus les chants d'une douleur parée des ornements fantastiques d'une poésie jeune encore : c'est la plainte simple et vivement sentie d'une femme infortunée, qui tremble pour son époux bien-aimé; c'est le cri d'angoisse d'une mère pour ses enfants ; c'est un hymne de pieuse et fervente supplication. Ce caractère particulier est un reflet de la dévotion populaire de l'époque.
L'éloge que le poëte fait du prince Dmitrii est inspiré par un ardent enthousiasme; mais le plus beau passage du poëme est bien certainement celui où Eudoxie apprend et déplore la mort de son époux, et si nous ne le reproduisons pas ici, c'est qu'il n'offre rien de saillant comme indice des mœurs du temps.
Nous avons déjà fait remarquer que, pendant le temps de la domination mongole, les relations de la Russie avec la Grèce ne furent pas interrompues; la Russie lui envoyait ses marchandises et son argent, et la Grèce donnait en échange des reliques, des images et des livres. La bibliothèque des Patriarches, à Moscou, fut fondée et presque entièrement formée pendant
la période mongole ; elle est riche non-seulement en manuscrits théologiques, mais encore elle renferme beaucoup de productions anciennes de la littérature grecque, par exemple : les exploits d'Alexandre le Grand, l'histoire universelle, les héros de l'antiquité, les richesses de l'Inde, etc. On y trouve également des annales écrites en différents endroits, quelques relations de voyages, des biographies, des chansons et des contes populaires, qui forment à peu près tout l'ensemble des œuvres littéraires écrites à l'époque de la domination tartare.
Dans le temps où nous vivons, il nous est difficile d'imaginer qu'une idée puisse se propager et devenir généralement connue, sans avoir été imprimée et répandue par des milliers d'exemplaires. Aujourd'hui, nous ne faisons qu'effleurer nos lectures, assurés que nous sommes de pouvoir retrouver toujours, sur les rayons de nos nombreuses bibliothèques, les faits et les pensées qui nous ont intéressés et que notre mémoire n'a pu retenir. Mais nos pères, qui n'avaient pas les mêmes ressources, s'efforçaient de s'assimiler complètement tout ce qu'ils voyaient ou entendaient; car une fois oublié, un fait remarquable^ ou une idée heureuse, risquait fort d'être complètement perdu. Chaque père de famille transmettait soigneusement k ses enfants l'enseignement traditionnel et gnomique qu'il avait reçu de son père, et de cette manière, les principes de morale, de politique, d'économie, de phi-
losophie même, se perpétuaient de génération en génération, et ils sont parvenus jusqu'à nous dans cette immense quantité de proverbes russes, dont la plupart ont pris naissance pendant la période mongole. L'imprimerie nous a conservé des recueils de ces proverbes, dont les plus estimés sont ceux de Sakharoff, de Kalatcheff, et celui que fait paraître maintenant Dalle, fameux ethnographe russe, dont la collection dépasse, dit-on, le chiffre de dix mille proverbes populaires.
Nous croyons avoir assez clairement exposé les obstacles qui paralysèrent le développement du savoir pendant la longue période d'asservissement qui pesa sur la Russie ; le feu sacré de la science se conservait cependant encore sous les voûtes des cloîtres austères; les générations se transmettaient, sous forme de proverbes et de sentences, les leçons de la sagesse de leurs pères. Les facultés de raisonnement, bien loin de s'être laissé annihiler par la conquête , s'étaient au contraire excessivement développées; car chacun, en cherchant les moyens d'échapper aux exactions des conquérants, se trouvait dans la nécessité de penser continuellement et de rechercher des moyens de salut.
L'Évangile et les enseignements des saints Pères étaient universellement appris par cœur ; chacun était estimé d'après le degré où il était parvenu dans la connaissance de l'Écriture sainte, et enfin, les prédi-
cateurs répandaient les principes d'une saine éducation et d'une morale chrétienne du haut de la chaire apostolique. En sorte que, si le savoir profane n'avançait pas, l'instruction religieuse se propageait puissamment.