CHAPITRE IX
LES ARTS, L INDUSTRIE ET LE COMMERCE EN RUSSIE PENDANT LA PÉRIODE MONGOLE
Difficultés que l'on rencontre pour recueillir les données historiques nécessaires. — La peinture continue à être cultivée. — Fonderie des cloches. — L'industrie proprement dite. — Histoire du commerce. — Novgorod palladium du commerce russe. — Ses relations avec la ligue hanséatique. — Les Mongols protecteurs intéressés ds commerce. — Rivalité commerciale de Moscou avec Novgorod. — Timour-lenk ou Tamerlan ravage les colonies commerciales des Génois dans le Levant. — Influence de la découverte du cap de Bonne- Espérance sur le commerce oriental.
Nous allons maintenant examiner en quel état se trouvaient à cette époque les arts, l'industrie et le commerce en Russie.
Les annalistes russes, absorbés par les tristes événements qui se succédaient dans leur pays, ne prêtaient que peu d'attention aux faits paisibles qui se produisaient dans le domaine de la vie civile et domestique de leurs contemporains ; c'est pourquoi, les données relatives à cette branche du développement social sont excessivement rares dans les documents historiques du temps. Si peu nombreuses qu'elles soient, nous devons cependaiit en tenir
compte. Ainsi, nous savons que la peinture continua à être cultivée par nos ancêtres, pendant toute la période mongole ; car, vers la moitié du xiv^ siècle, on orna de fresques trois églises à Moscou, les cathédrales de l'Assomption, de Saint-Michel l'Archange et de la Transfiguration. La première fut peinte par des Grecs, peintres du métropolitain; la seconde, par Zacharie , Joseph et Nicolas , peintres de la cour, et la troisième, par un étranger du nom de Guiten. Plusieurs de ces peintures se sont conservées jusqu'à nos jours; elles ont un caractère purement byzantin et généralement beaucoup de fini dans les détails.
Les qualifications authentiques de peintres de la cour et du métropolitain sont elles - mêmes une preuve que ceux qui en étaient revêtus n'étaient pas les seuls artistes qui fussent alors en Russie, et il est à présumer qu'ils ont fait d'autres ouvrages que ceux dont le temps a jusqu'à présent respecté les vestiges. En effet, on rencontre encore en Russie beaucoup d'images d'une grande antiquité, qui offrent de nombreuses et frappantes analogies avec les peintures des cathédrales de Moscou , et que l'on peut, sans crainte d'erreur, attribuer aux artistes de la période mongole.
En fait d'arts industriels , nous trouvons que la première grande cloche a été fondue à Moscou en 1346, et les documents parlent d'un fondeur de
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métaux, Boris, qui avait acquis une remarquable habileté. En i/|.02, on fondit des cloches à Tver, et on rapporte à l'année 1404 la fabrication de la première horloge, qui fut faite par un certain Lazare pour l'église de l'Annonciation à Moscou.
L'industrie proprement dite se bornait à la fabrication des cuirs , du savon , de la potasse, des huiles végétales , de l'huile de morue , de la colle ordinaire et de celle de poisson, du caviar, et d'autres productions analogues qui étaient exportées par le commerce, tandis qu'on fabriquait des toiles, des draps et autres menus articles pour satisfaire aux besoins de la consommation intérieure du pays. Toutefois, Moscou avait, au commencement du xv* siècle, une grande manufacture de draps destinés à l'exportation.
Depuis 1364 , on trouve à Pskoff d'importants établissements de salines fondés sur le modèle de ceux de la Novgorodie ; c'est dans le même temps, à peu près, que les Novgorodiens et les Pskoviens commencèrent à frapper de la monnaie.
Voilà tout ce qu'on peut dire sur le mouvement industriel d'une époque où personne n'était sûr du lendemain, et encore doit-on remarquer que ce mouvement n'existait que dans les provinces les plus éloignées du foyer de l'invasion tartare. Quant à celles qui étaient dans le voisinage des conquérants, on n'y voyait aucune activité, et pas la moindre
manifestation du désir d'acquérir ou d'augmenter ses richesses.
Le seul indice d'existence qjji j\e fut pas étouïf par les Mongols, c'est le commerce ; la tendance du peuple russe pour les occupations commerciales est tellement naturelle et générale, que même les horreurs de ce joug abominable ne purent en comprimer le développement, et cet élément de l'activité sociale fut assez vivace pour ne pas périr sous l'oppression d'une race farouche.
La date de la formation de la ligue hanséatique (1241) correspond à peu près à l'époque de l'invasion de Batyï en Russie ; c'est donc depuis le milieu du xiii* siècle que nous reprendrons l'énumération des relations commerciales de la Russie.
Les annales de Novgorod nous disent qu'en 1263 il y avait déjà un édifice spécial (dvor) pour le commerce allemand; mais c'est seulement en 1276 qu'un grand comptoir hanséatique fut établi dans cette ville. Novgorod était déjà alors une puissante et florissante république ; son territoire s'étendait d'un côté depuis la mer Blanche jusqu'à la Lithuanie, et de l'autre, depuis le golfe de Finlande jusqu'à Vladimir. Elle avait fondé, pour les besoins de son commerce, sur le cours de la Kama et de la Yiatka, de grands villages qu'elle avait peuplés; ainsi le bourg de Khlynoff, aujourd'hui Viatka, était une espèce de succursale de Novgorod. En outre, elle avait
pour intime alliée la ville de Pskoff, constituée comme elle républicainement , et comme elle ayant des princes de son choix.
La voie commerciale entre les villes hanséatiques et Novgorod se dirigeait par le golfe de Finlande dans la Neva, où les marchandises européennes étaient chargées sur des bateaux russes, qui les transportaient à Novgorod par le lac Ladoga et le Volkhoff. Les difficultés et les dangers de cette navigation obligèrent les Hanséates à rechercher d'autres voies plus sûres par la Livonie. Dans ce but, ils demandèrent et obtinrent des concessions de droit de passage des grands maîtres des chevaliers porte -glaives et teutoniques ( 1277 ) , du roi de Danemark pour l'Estonie (1294), et du roi de Suède (1295). En 1285, Riga, Dorpat et Revel furent associées à la ligue hanséa tique. Les Hanséates ayant ainsi assuré leurs communications avec Novgorod , obtinrent de cette ville d'importantes prérogatives commerciales, qu'elle leur accorda volontiers , car elle trouvait là un débouché permanent, soit pour les produits russes, soit pour les marchandises qui venaient d'Orient, et dont le transit continuait à se faire par son territoire.
Les Mongols, enrichis par le pillage de la Russie, se laissèrent aller peu à peu à des habitudes de luxe ; et de conquérants destructeurs qu'ils étaient, devinrent, dans leur intérêt même, des protecteurs assez
éclairés du commerce. A cet effet, ils prirent des mesures pour l'amélioration des voies commerciales, pour la sécurité des dépôts de marchandises et même pour la découverte de nouvelles sources de négoce. Les villes de Samarkande, Balk, Boukhara et Kaboul, dans la grande Boukharie, devinrent, sous la protection des Mongols, de grands entrepôts de commerce entre l'Inde, la Perse et la Chine d'un côté, et les pays du Nord, de l'autre. Les marchandises indiennes en partie remontaient l' Indus, et en partie arrivaient par caravanes à Kaboul en passant par Kandahar et Ispahan; de Samarkande et de Boukhara elles étaient tranportées par l'Oxus dans la mer Caspienne à Astrakan. De là, les articles orientaux prenaient deux directions différentes : une partie passait par^ Taman et Kaffa entre les mains des Génois, et une autre remontait le Volga et la Kama jusqu'à Tcherdyne dans la Biarmie, et de là parvenait à Novgorod. La grande quantité de monnaies arabes, arméniennes, boukhares et tartares, trouvées à Tcherdyne, prouve que cette ville était habituellement fréquentée par ces différents peuples. Le commerce de Novgorod ne se contentait pas de cette voie navigable; pour se procurer les produits du Levant, les marchands de cette république amenaient en Crimée, dans leurs petits chariots, les précieuses fourrures du Nord et prenaient en retour la soie, le coton et les épices de l'Orient.
Moscou vint plus plus tard faire une concurrence active à Novgorod. On a trouvé dans les archives de la vieille ville de Vizby des mémoires portant la date du xiv' siècle et écrits par un. certain Palmskiold, qui dit que, de son temps, les produits de l'Inde, de la Perse et de l'Arabie arrivaient à A^izby de la mer Caspienne, en remontant le Volga, l'Oka et la rivière de Moscou jusqu'à la ville de ce nom, d'où ils étaient transportés, en partie par terre, et en partie par différents lacs et rivières jusqu'à Vizby. C'est la première fois qu'on trouve Moscou citée dans des annales commerciales. Elle livrait auparavant ses marchandises à Novgorod et empruntait l'intermédiaire de la grande république pour leur écoulement ; ^ c'est là qu'elle vendait ses produits, par exemple, aux marchands de Vizby qui avaient un comptoir à Novgorod. Les Moscovites, dès lors, découvrirent un chemin qui les conduisit directement en Livonie, où ils se mirent en rapport avec les Hanséates, principalement avec les Lubeckois qui achetaient d'eux les produits du Levant et d'autres marchandises russes. Lubeck remplaça pour les Russes la malheureuse Vizby qui fut démolie, en 1361, par le roi de Danemark Voldemar IIL
Bientôt après , Timourlenk ou Tamerlan , ayant ravagé Azoff et saccagé Astrakan (1395) , porta un coup funeste et décisif au commerce des Génois avec le Levant dans cette direction. Toute la population
européenne d'Azoff, consistant en Vénitiens, Génois, Catalans, Biscayens, fut massacrée par les Tartares qui mirent tout au pillage. Un auteur contemporain, dont le récit a été inséré par Muratori dans ses Rerum Italicarum (1727) , dit avoir conversé avec deux marchands vénitiens, dont l'un venait de perdre à Azoff trois fils et douze mille ducats.
Le commerce se relève difficilement des coups violents qu'on lui porte ; c'est pourquoi, la voie du commerce du Levant, qui se dirigeait par Astrakan, Taman et Kaffa, fut immédiatement supprimée et remplacée par la direction sur Smyrne et Alep. Tandis que la conquête de Constantinople par les Turcs, en 1Z|.53, apportait de nouvelles entraves au commerce des Génois dans la mer Noire et amenait la ruine de leurs établissements en Crimée (l/|.7/i), le portugais Vasco de Gama ouvrait à ses hardis compatriotes de nouvelles voies sur les mers. La découverte du cap Bonne-Espérance fit une révolution telle dans le mouvement commercial que, pendant plus de deux cents ans, on n'entendit plus parler du commerce d'Orient dans la mer Noire : tous les pays baignés par cette mer, ou traversés par les fleuves qui s'y jettent, furent privés d'industrie et de vie ; la Pologne et la Russie méridionale, plus que toute autre contrée, en connurent les déplorables résultats; KiefT perdit son importance commerciale, et toute la région fertile, située entre le Don et le Dniester, fut
métamorphosée en une lande inculte et abandonnée.
Les conséquences de ces découvertes ne furent pas aussi préjudiciables au commerce par le Volga ; Novgorodiens et Moscovites ne cessèrent pas d'exploiter une voie que la nature leur avait tracée à travers les plaines immenses de la Russie. Novgorod resserrait de jour en jour les liens qui l'attachaient à la ligue hanséatique, dont la prospérité et l'influence allaient toujours croissant. Cent huit villes étaient entrées dans cette fédération pacifique, et Novgorod servait d'entrepôt pour tout le commerce de l'association entre la Russie, la Livonie, la Prusse, la Lithuanie, la Pologne, la Tartarie et la Perse.
Les Hanséates profitèrent des avantages de leur position et même en abusèrent ; ils imposèrent aux négociants novgorodiens des conditions d'échange inacceptables, exigeant des prix fabuleux des marchandises qu'ils livraient, n'en accordant que de dérisoires à celles qu'ils voulaient acheter; ils en vinrent enfin à interdire aux Novgorodiens toute espèce de relations avec les pays voisins. Les citoyens de Novgorod, poussés è bout par ces mauvais procédés, finirent un jour par confisquer toutes les marchandises qui se trouvaient dans leur ville et appartenaient aux négociants des villes hanséatiques. Celles-ci, en représailles, dans une assemblée générale de la ligue, tenue à Lubeck en 1388, mirent Novgorod en interdit et décidèrent de rompre toute relation com-
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merciale avec elle. L'arrêt fut exécuté rigoureusement. Il y eut bien dès lors quelques tentatives de réconciliation, mais elles n'aboutirent pas à ramener l'accord primitif, et Novgorod fut obligée de limiter ^es relations européennes et de se contenter du commerce avec Riga, Revel, Narva et les autres villes de l'Estonie, de la Livonie et de la Courlande actuelles. Tel est l'état où se trouvait le commerce russe à la fin de la période mongole.