INSTITUTION COMMUNALE DE LA RUSSIE LE MIRE
Caractère de la commune slave. — Son antiquité. — Son influence avant l'introduction du christianisme en Russie. — Pendant l'introduction de la vraie religion. — Jusqu'à l'invasion des Mongols. — Exemple du prince Igor à Kieff. — Du prince Isiaslaw. — Conservation de la même influence pendant la période mongole. — Continuation pendant la période des tsars. — Élévation de Pierre 1" au trône par élection populaire. — Organisation et compétence des mires ou assemblées communales. — Administration intérieure exécutée par les élus des mires, — Les décisions basées sur l'unanimité. — Études sur la signification de la majorité. — Mode d'action des mires slaves. — Influence du mire sur chacun de ses membres. — Défauts dans la constitution des diètes polonaises. — Description d'une diète polonaise, par Passek. — Différence avec le mode d'action des mires russes. — La commune utopique et la commune réelle. — Impossibilité d'organiser régulièrement une commune à priori.
Nous venons de présenter le tableau de la législation et de l'administration de la Russie ancienne ; nous avons fait mention de la place que toutes les classes de la société tenaient dans la législation, la juridiction et l'administration du pays. Mais, pour compléter ce tableau, nous devons étudier l'organisation et le caractère de l'action de ce mire^ ou association communale, dont il est très-souvent question dans le cours de cet ouvrage.
Tous lés peuples slaves se sont en tout temps gouvernés par des assemblées communales, qui eurent une origine patriarcale de famille d'abord, puis de race; enfin elles passèrent à la forme de différentes associations, réunies par une communauté d'intérêts, qui naissaient tantôt d'une similitude d'occupations et tantôt du voisinage. L'élément de race a disparu peu à peu. En Russie il n'y eut généralement pas de castes, excepté dans les familles apanagées et dans quelques familles généalogiques, et ces dernières n'apparurent que très-tard sur l'horizon politique. Les peuples slaves se présentent déjà au début de leur histoire, organisés en grandes associations communales, ^ dont chacune se fixe dans une localité et prend ordi- ^ nairement le nom de cette localité. Ces communes partielles, obchtchina, entraient en rapports mutuels /^pour des intérêts généraux, et formaient de plus grandes associations qui s'appelaient poqoste, voloste ou s tanne ; plusieurs de ces volostes s'associaient encore pour bâtir une ville commune, qui était le centre d'administration et de défense de tout le territoire associé. La ville en Russie n'eut jamais la signification de la ville allemande ou des châteaux féodaux, qui ne furent que des repaires seigneuriaux, d'où les propriétaires, à l'abri de leurs fortifications, pouvaient impunément opprimer et piller les populations environnantes et les voyageurs. La ville russe ne présentait qu'une association de communes sises dans son
enceinte et hors de ses murs. Les villes mêmes, avec toutes leurs communes, formaient entre elles des associations communales, qui avaient seulement des "^ rapports encore plus généraux. Nous avons vu que Novgorod était partagée en cinq konnes principaux, dans son enceinte même, indépendamment des obchtchinys et des volostes innombrables qui formaient tout le pays, attachés à cette ville par des liens d'association communale. Kieff et les autres villes étaient organisées de la même manière. Il est à remarquer cependant que dans toutes ces associations russes, la forme communale s'est conservée d'une manière immuable, c'est-à-dire que le principe de la participation de chaque membre à la décision des questions d'intérêts généraux, et la soumission de chacun aux^ décisions de tous, fut la base de cette organisation. Les assemblées de citoyens ayant voix s'appelaient anciennement droujinas, konnes ou vetchés, comme nous l'avons vu dans les lois de laroslaw et dans l'histoire ancienne de Novgorod et de Kieff ; plus tard elles s'appelèrent sobor^ gromada ou mire.
J)' après les documents que nous possédons, nous <pjLpf^^^ yoyons que depuis qu'il existe une histoire certaipe de la Russie, l'organisation communale était déjà pn vigueur; les grandes décisions importantes étaient prises par les assemblées nationales de Novgorod, de Kieff et d'autres proviiices \ les lois de laroslaw et de Vladimir Monomaque parlent de konnes et de drou-
jinas ; les chroniques font mention d'assemblées d'anciens (startzys).
Le rôle que ces assemblées jouaient et le caractère de leur influence ressortent des faits historiques mêmes. C'est une assemblée nationale qui décida l'appel de Rurick et de ses frères ; Oskold et Dire convoquèrent à Kieff l'assemblée du peuple avec tous les notables, afin de discuter sur la religion chrétienne ; et ce fut cette assemblée qui envoya une ambassade à Gonstantinople pour demander un instituteur du christianisme. Plus tard, le prince Sviatoslaw^, fils d'Olga, première princesse chrétienne en Russie, élevé par elle, fut certes puissamment influencé par les idées religieuses de sa mère, qui de tout temps était portée pour le christianisme. Ce prince, malgré ses tendances guerrières et la rudesse de ses mœurs, se montra toujours le fils le plus respectueux, même après que sa mère lui eut remis les rênes du gouvernement. On doit donc supposer que ses convictions religieuses étaient plutôt chrétiennes que païennes ; néanmoins, on l'a vu, il n'osa pas se faire chrétien, en alléguant V opposition qu'il rencontrerait de la part de sa droujina, et les railleries que son changement de religion provoquerait de la part de ses conseillers.
Vladimir I" fut élevé par sa grand' mère, cette même princesse Olga, mais à l'époque où elle était déjà convertie au christianisme, qu'elle propageait de tout son pouvoir, et oii elle prêchait publiquement la
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vraie religion : Vladimir devait donc être, dès sa plus tendre enfance, favorablement disposé pour cette religion; et nous voyons d'après l'histoire de notre Église que son frère, le farouche laropolk lui-même, influencé par son éducation, était partisan des chrétiens. La princesse Olga jouissait à un si haut degré de l'estime publique, que lorsqu'il fut question d'opter entre plusieurs religions, les députés de la nation dirent à Vladimir : (( Si la religion grecque n'était pas la meilleure, « ton aïeule, la sage princesse Olga ne l'aurait pas (( choisie. » On est donc en droit de supposer que le petit-fils d'une telle femme conservait dans son cœur les souvenirs des enseignements chrétiens. Néanmoins quand Vladimir parvint à s'emparer du trône de Kieff, il ne s'aventura pas à braver l'opinion de ses sujets païens, qui formaient la majorité de la nation ; mais tout au contraire il flatta leur superstition en érigeant de superbes temples aux faux dieux. En agissant ainsi il voulait probablement éloigner de lui tout soupçon de prédilection pour le christianisme*. Après avoir reçu toutes les députations religieuses, ce prince convoqua une assemblée générale de la nation, un grand vetché, et lui exposa tous les faits, en l'engageant à s'assurer par elle-même des avantages et des vérités
4 . Nous avons fondé ce raisonnement sur l'étude historique de cette époque, faite par l'archimandrite Macaire, actuellement archevêque, dans son Histoire du christianisme en Russie avant le baptême du prince Ftadimir l".
de chacune des religions proposées. Ce fut une députation populaire composée de dix personnages, les plus sages, et les plus estimés de la nation, qui fut chargée de cette mission. A son retour, elle rendit compte des résultats à l'assemblée, au sein de laquelle elle avait été choisie ; et cette assemblée se décida en faveur de la religion grecque, en donnant entre autres motifs celui que nous venons de citer plus haut. Vladimir se fit pour ainsi dire l'exécuteur du vote populaire : il demanda même que le vetché lui désignât le lieu où il devait être baptisé, mais l'assemblée laissa ce choix à sa volonté.
Rappelons-nous ensuite l'élection significative de Vladimir Monomaque au trône grand-princier de Kieff, contrairement aux usages reçus de succession dans les familles princières de Russie, et le mode qui fut adopté par ce prince pour la révision des lois de laroslaw : ces faits nous donnent une certaine idée du degré d'influence des assemblées nationales sur les décisions des gouvernements. Indépendamment de ces conclusions découlant de notre récit historique, nous pourrions mentionner beaucoup d'autres faits isolés qui portent le même caractère; nous n'en citerons que deux.
En ii6/i, par exemple, le grand-prince Igor, issu de la race d'Olègue, s'empara par la force du trône de Kieff et obligea les boyards et les citoyens à lui prêter se^rtietit ; mais aussitôt qu'ils furent sortis de son palais, et en présence même des forces du prince qui ve-
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nait de les obliger à le recevoir comme souverain, ils convoquèrent l'assemblée générale, le vetché , qui somma Igor de se rendre au milieu d'eux. Le prince, qui avait certainement avec lui une force suffisante pour dissoudre cette assemblée, n'en fit pourtant rien ; mais arrivant vers la place où elle se tenait, il s'arrêta à quelque distance et dépêcha son frère Sviatoslaw pour savoir ce qu'on voulait de lui. Le vetché répondit que le peuple demandait que SviatoSlaw prêtât serment pour lui et pour son frère Igor, s' engageant « à le juger sans partialité et à le gouverner « d'après leurs lois. » S\'iSitos\a.w descendit de cheval, jura et baisa la croix, promettant que son frère ne ferait de tort à personne, qu'il confirmerait les juges choisis par le peuple, et leur défendrait de prélever plus que ne le permettaient les anciennes lois.
Les Kievliens descendirent alors de leurs chevaux et dirent à Sviatoslaw^ : « C'est très-bien, prince, que « tu nous aies juré pour toi et ton frère ; mais il faut « qu'Igor en fasse autant. » Instruits de leurs intentions, le grand-prince s'approcha du vetché, descendit de cheval et prêta le serment exigé. La religion des antiques usages , et la volonté de faire garantir leurs droits étaient donc plus fortes chez les Russes que la crainte de l'appareil guerrier du prince Igor.
Voici un autre fait de la même époque, portant le même caractère. Igor avait été chassé de Kieff par
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Isiaslaw ; celui-ci entraîné par les guerres qui menaçaient incessamment ses frontières, quitta Kieff, laissant le gouvernement à son frère Vladimir. Les circonstances l'ayant obligé à demander des renforts, il envoya des boyards à Kieff pour en faire part à son frère , au métropolitain Clément et au tyssiatski ou gouverneur de la ville. Yladmir convoqua immédiatement l'assemblée générale, où les boyards députés par Isiaslaw furent admis à exposer leur message. Ils développèrent les raisons qui avaient poussé le prince Isiaslaw k déclarer la guerre au prince de Tchernigoff et formulèrent le désir du prince qu'une levée fut faite pour le soutenir.
L'assemblée prêta attentivement l'oreille à leurs discours, discuta longuement leurs propositions et elle allait y donner son consentement, lorsqu'un citoyen s'avança et dit : » C'est avec grand plaisir que « nous suivrons notre prince , mais auparavant il « faut mettre ordre aux affaires intérieures; » et il proposa ce qu'il fallait faire. L'assemblée donna raison à son opposition ; malgré les demandes pressantes du prince Isiaslaw , les remontrances et les menaces du prince Vladimir, les discours du métropolitain, enfin malgré le pouvoir du tyssiatski, rien ne put ébranler la conviction de l'assemblée et changer sa décision *^.
i. Observations sur l'histoire de Russie de Leclerc, par le général Boltiiie, tom. II, pag. 472-474.
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Pendant la domination mongole, le caractère des relations entre les princes apanages et leurs peuples ne changea point. Tout au contraire, le pouvoir des princes étant affaibli par le joug étranger, ils se rattachaient plus intimement à leurs sujets et s'appuyaient sup-la volonté des masses. Rappelons-nous comment le grand-prince Alexandre de Tver, pour se préserver des poursuites du khan mongol, se confia à la défense du peuple de Pskoff , comment ce peuple se sacrifia pour ce malheureux proscrit , et comment le prince Michel de Vladimir fut renvoyé et rappelé au trône grand-princier par le peuple.
Dans la vie de saint Alexis , nous avons remarqué que pour supplier le métropolitain de faire son second voyage dans la horde, le peuple élevait sa voix aussi bien que les princes.
Ces faits ne sont-ils pas des preuves irrécusables de la participation de la nation aux décisions des princes ?
Pendant la période des tsars, cette participation n'est pas moins manifestée ; nous voyons les Zemskoï Sobor convoqués en toute conjoncture grave, et les citoyens participer à la justice et à l'administration du pays au moyen de leurs élus. Jean IV lui-même laissa debout l'influence populaire; plusieurs actes prouvent que les paysans eux-mêmes jouissaient d'une participation aux actes du gouvernement ; il y a notamment une ordonnance ou gramatade ce souverain,
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par laquelle il convoqua une assemblée de députés de tout le pays environnant la ville de Chouïa « depuis les princes jusqu'aux pêcheurs » y est-il dit, pour aviser au moyen de purger le pays des brigands qui l'infestaient. « Vous confierez ce mandat, dit le tsar en s'adressant à ce sobor local, aux hommes les plus recommandables et les plus sages du pays. »
L'élection de Boris Godounoff, simple citoyen, à la dignité de tsar, se fit par une assemblée générale de députés de toutes les provinces, et avec la participation du peuple. Cette élection fut respectée à tel point qu'aucun des descendants de Rurick, et ils étaient nombreux dans les familles des anciens princes apanages, n'osa élever la voix contre la volonté nationale. Le pouvoir du tsar Vassilii Chouïsky était mal assis, uniquement parce que les provinces n'avaient point participé à son élection. Michel Romanoff était l'élu de la nation : pendant son règne et celui de son fils, aucune mesure grave ne fut décidée sans l'assentiment de la natioii. C'était tellement dans les usages et dans les mœurs du pays, que Pierre I" lui-tnême monta sur le trône à l'âge de dix ans, sans en avoir le droit par sa naissance et au détriment de son frère aîné, uniquement parce qu'il y fut porté par l'élection d'une assemblée et par l'acclamation du peuple.
Indépendamment de cette participation de toutes les classes à la haute administration du pays et à la
distribution dé la justice, chaque corporation de citoyens et chaque commune rurale se gouvernait par son assemblée plénière, et par des élus de cette assemblée. Cette assemblée appelée mire mérite une attention toute particulière ; nous allons en faire connaître le caractère et les attributions , pour que le lecteur puisse bien apprécier cette institution remarquable.
Dans les villes, chaque corporation avait son mire; dans les campagnes, chaque village avait le sien. Si le village était petit, son mire se bornait à gérer l'administration économique du village, comme la distribution des terres entre les ressortissants, la répartition de la quote-part d'impôts, l'ordre des travaux des champs, la conservation des forêts et autres bierts appartenant au village. Quant aux questiotis de police rurale, de juridiction entre les citoyens et d'administration générale, plusieurs petits villages se réunissaient et formaient un obchtçhestvo ou commune , le plus souvent par paroisse. La réunion de plusieurs communes formait la voioste ou grande commune. Chaque homme majeur était de droit membre délibérant et votant du mire de sa commune ; les femmes mêmes qui étaient à la tête de leurs familles, étaient admises à la discussion et au vote.
Les premières de ces assemblées, c'est-à-dire les mires obchtchestvos, jugeaient en première instance tous les litiges entre les membres de leurs com-
munes, ainsi que les cas d'administration locale dans la circonférence des terres appartenant à leur compétence : comme répartition d'impôts et de redevances, distribution de terres, amélioration des routes, conservation des biens communaux. En outre, ils jugeaient les cas justiciables de la police correctionnelle et prenaient des mesures pour la conservation de la moralité publique et individuelle : en un mot, ils géraient tous les intérêts matériels et moraux des citoyens de leurs communes respectives. La compétence des mires des volostes s'étendait jusqu'aux limites de tout leur territoire. On en appelait à ces mires des décisions des assemblées communales, et ils étaient saisis de toutes les affaires qui touchaient aux intérêts de la voloste. Les propriétaires du sol se mêlaient quelquefois de la discussion et de la solution des litiges, lorsque le tribunal siégeait près de leur habitation, ou qu'ils avaient sur les lieux un intendant nommé tioune. Dans les volostes appartenant ou ayant fait retour à l'État, les seigneurs étaient remplacés par les tiounes du souverain. La protection du paysan entrait dans les devoirs des propriétaires ou des tiounes; aussi les paysans cherchaient-ils surtout à se mettre sous la protection des seigneurs les plus puissants.
Les mires communaux élisaient, pour un terme qui dépassait rarement trois années, des administra-
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teurs chargés d'exécuter leurs décisions; les mires des volostes en faisaient autant pour les fonctions administratives générales, et choisissaient un chef de la voloste , qui portait le titre de golova (tête) . Les paysans étaient également représentés aux grandes assemblées, Zemskoï Sobor, dont nous avons parlé à propos de la catégorie des marchands; ils envoyaient même des députés aux assemblées provinciales, mais pour y discuter seulement des questions d'intérêt local, comme nous venons de le voir dans l'affaire des brigands de la Ghouïa.
Les assemblées des corporations urbaines étaient parfaitement identiques avec les mires des volostes. Là aussi, comme dans les communes rurales, chaque citoyen, appartenant à une famille admise à la commune et parvenu à la majorité, était déjà de droit membre de son mire, et avait voix délibérative avec • un vote décisif dans toutes les questions de la compétence de cette assemblée.
La particularité la plus saillante des mires slaves, c'est que leurs décisions n'ont jamais été prises à la majorité, mais à l'unanimité : condition unique et difficile à comprendre pour quelqu'un qui n'est pas slave , mais profondément rationnelle pour celui qui connaît le sincère respect que porte un slave à son mire.
Le slave, par la force d'idées remontant aux siècles les plus reculés, transmises de générations
en générations , et sucées avec le lait , n'admet pas d'infaillibilité dans une décision prise seulement 4 ia majorilé des voiop. Il a d'autant plus raispi), k no^re sens, que, jusqu'à présent, ni l'expérience des siècles, ni les études et \&^ recherches profondes des philosophes et des savants politiques, n'ont pu déterminer ce que l'on doit considérer, à la rigueur, comme la véritable majorité. Est-ce une majorité numérique? est-ce une majorité d'intérêts? est-ce enfin une majorité d'intelligence et de savoir? La raison oblige tout homme sensé de convenir que la véritable majorité devrait consister dans la majorité intelligente , corroborée par la majorité des intérêts. Mais quel est l'instrument pratique qui soit capable de donner la mesure véritable de l'intelligence et de l'intérêt de chaque membre d'iipe assemblée, et pour chaque question? Quant à la majorité numérique, elle est , selon nous, la plus absurde que l'humanité^ ait inventée, car elle ne peut être que l'expression de la médiocrité et souvent même des passions ineptes et grossières qui remuent ordinairement les jnasses. Le slave, sans faire d'une manière explicite tous pes raisonnements, rejette d'instinct, en sa qualité d'être éminemment sensé, la majorité numérique, comme un système absurde. Les occidentaux ont recherché des moyens pratiques pour combiner la fausse théorie du nombre avec des éléments d'intérêt et d'intelligence, en introduisant le cens électoral
et les doubles élections. Le slave n'accepte pas ces palliatifs; il trouve qu'un honime pauvre peut avoir, au niaintien de l'ordre et à l'adoption des mesures utiles , un intérêt aussi majeur , et peut-être même plus direct qu'un riche citoyen ; il croit qu'un homme pauvre peut être tout aussi intelligent qu'un millionnaire ; enfin, il n'ajoute pas foi à rinfaillibihté d'une double élection, qui peut être faussée par les passions, et de là par l'erreur. Toutes ces difficultés ont obligé les slaves à adopter l'unanimité appuyée sur le respect pour le mire et les anciens, c'est-à-dire pour les hommes qui sont censés avoir le plus d'expérience et de savoir.
Afin de bien se pénétrer de l'excellence de ce mode de procéder, il faut voir fonctionner ces mires et observer comment les choses s'y passent. D'abord surgissent, dans toute délibération , deux ou trois opinions différentes , dont chacune a un ou plusieurs défenseurs : ceux-ci, disposés en groupe au milieu de l'assemblée, discutent la question dans un langage simple, sans faire de ces longs discours qui ne sont jamais interrompus et qui, se succédant et ne permettant pas d'objections spontanées, fatiguent l'attention et peuvent de guerre lasse emporter une décision; de*ces discours enfin, laborieusement préparés pour forcer la conviction de l'auditeur, auquel il faut supposer une grande dose de fermeté dans ses opinions pour n'être pas entraîné par le plus éloquent orateur, qui n'est
pas toujours le plus raisonnable, ou par le dernier qui parle. Les mires slaves ne se contentent pas de ce simulacre de discussion enveloppé dans des formes prescrites et peu naturelles ; ils n'admettent que la discussion vivante, spontanée et vraie, dont l'auditoire se pénètre et s'éclaire. Les raisons d'un ou de plusieurs opinants finissent par prévaloir, et le parti du battu diminue ; les auditeurs commencent à dire : « Non, oncle Jacques ou Thérance, tu n'as pas raison, « l'oncle Pierre dit mieux. )> Alors Jacques abandonne le champ de la lutte et se retire dans la foule. Ceux qiii restent continuent leurs débats jusqu'à ce que l'opinion se soit définitivement prononcée pour Pierre ou pour Paul ; et celui qui est approuvé adresse enfin au mire la question sacramentelle : « Ainsi, « mire de chrétiens, vous décidez de telle ou telle « manière ? » Des oui sont répétés de tous côtés : on se découvre, on fait le signe de la croix, et la question est résolue ; après quoi l'assemblée passe à une autre délibération ou se sépare.
Il faut observer dans tout cela que Jacques et Thérance, qui ont été battus dans la discussion, se découvrent et font le signe de la croix, avec tous les autres ; ce n'est pas qu'ils soient convaincus, mais ils se sentent dans l'obligation morale de se soumettre à la décision du mire; et, quoiqu'en grondant peutêtre, ils acceptent religieusement les décrets de cette assemblée moralement omnipotente. 11 arrive
rarement qu'un ou plusieurs individus protestent' hautement contre de pareilles décisions. Mais si le cas se présente, on les écoute, on transige, on revient même de la première décision, lorsque les arguments sont acceptables ; si au contraire les objections sont sans fondement, ils sont tenus de se soumettre ou ils sont poursuivis par les railleries, les imprécations, quelquefois même par les voies de fait de la foule. Si un acte semblable de protestations rejetées se répète plusieurs fois dans la vie d'un membre de la commune , il est perdu de réputation et se trouve continuellement en butte à l'hostilité de l'opinion publique. Faut-il faire un soldat, c'est lui que la commune désigne comme un homme turbulent. A-t-il une contestation avec son voisin, le mire a toujours une prévention contre lui ; et il faut que sa cause soit bien juste, pour qu'il puisse la gagner. Dans les républiques de Novgorod et de PskofF, on finissait quelquefois, après plusieurs récidives de turbulence aux vetches , par noyer les récalcitrants dans la rivière. 11 n'en est pas moins vrai que les décisions des mires sont toujours très-catégoriques, très-raisonnables et surtout très-pratiques ^.
1. A l'appui de cette opinion, nous citerons un fait remarquable , l'empereur Nicolas voulut prendre un certain espace de terrain des domaines de l'État pour un usage militaire ; mais ce terrain était exploité par un village des environs de Saint-Pétersbourg , Moskovskaïa lamskaïa , peuplé de paysans libres , sous
Les Polonais ont poussé trop loin l'organisation du vetche, parce qu'ils l'ont adopté tel quel, dans les dicisions des questions d'État. Le mire est une institution merveilleuse dans une commune où tout le monde se connaît, où les intérêts sont presque les mêmes pour tous; mais dans une assemblée nombreuse, comme furent les diètes polonaises, où les neuf dixièmes des membres ne se connaissaient pas, la seule opinion publique ne sufTisait point pour empêcher un homme perdu d'honneur et soudoyé, d'opposer son veto unique à une décision sage, mais peut-être gênante pour celui qui avait acheté le votant. Aussi cette condition peu sage en pratique fut-elle en grande partie cause de la décadence et de la ruine de la Pologne.
Dans une association communale, l'opinion de chaque citoyen a une valeur, d'autant plus qu'elle est retenue en de justes bornes par l'influence immédiate de l'opinion publique sur les condilions d'exis-
l'administration du ministère des domaines. Le mire discuta sur la mesure, et décida que le tsar, comme maître absolu de leurs biens et de leurs personnes, pouvait les priver de ce terrain; mais que, d'après la conviction du mire, cela apporterait un trèsgrand préjudice à leur économie , et il en exposa les raisons. Cette décision fut rapportée à l'empereur, et le sévère mais national Nicolas céda aux raisons du mire des paysans, et laissa la jouissance du terrain au village, qui l'a, plus lard, volontairement loué au ministère de la guerre, pour l'usage demandé, à raison de 10,400 francs par an : le mire continue d'encaisser chaque année ce revenu et le partage entre tous par portions égales.
tence journalière de chaque citoyen. Dans une assemblée nombreuse, qui traite des intérêts généraux d'un pays, l'unité votante devrait être la commune dans son unanimité et non un individu isolé, qui est à l'abri du mécontentement immédiat de l'assemblée , soulevé par les désordres qu'il cause et par les obstacles qu'il suscite à l'œuvre commune.
Les diètes polonaises se sont soutenues par l'influence oligarchique des magnats, qui amenaient avec eux à ces assemblées des troupes entières de votants salariés, dont aucun n'osait émettre une opinion contraire à celle de son seigneur et maître : de telle sorte que les unités communales, qui auraient dû former l'assemblée générale de la nation, étaient remplacées par des troupes seigneuriales. Un prince Radzivil conduisit avec lui à la diète générale de Pologne, en 1668, plus de 8,000 gentillâtres de Lithuanie, tous entretenus à ses frais et votant comme un seul homme.
Ces imposantes unités n'étant pas constituées d'une manière légale, tout dépendait du caprice des grands, qui, pour faire prévaloir leurs opinions, avaient souvent recours aux armes et à la force. Un gentilhomme de l'épocfue, Passek, nous a laissé des mémoires d'un haut intérêt sur son temps, et surtout a su nous transmettre la physionomie et la couleur véritable de ces turbulentes assemblées. Nous ne saurions mieux faire que de reproduire un passage de ses mémoires, qui se
trouvent par fragments dans les œuvres de M. Adolphe Lèbre *.
Après avoir décrit le rassemblement de la diète et des troupes nombreuses de gentilshommes réunies sous les différentes bannières des magnats pour élire un roi de Pologne, Passek continue ainsi ;
(( Le prince-archevêque, considérant tout ce spec- « tacle, tient l'oreille basse; il prévoit la difficulté de « diriger cette masse formidable dans le sens de ses « intentions ambitieuses. Les palatinats établissent « leurs camps, forment leur cercle, et chacun se préce pare à la discussion, qui s'ouvre partout à la fois. <c On discute les chances de chaque parti ; on prononce (i les noms de Gondé, de Lorraine, d'un certain prin- « cillon ; on n'oublie qu'un seul nom, celui que Dieu (( a déjà prononcé. Les ambassadeurs étrangers, les « seigneurs polonais, parcourent les palatinats; ils « prodiguent l'or et les promesses, chacun dans l'in- <( térêt de son candidat. Quant au candidat prédestiné, (c on n'en fait pas mention 2. Lui seul ne paraît nulle « part ; il ne donne rien ; c'est tout simple , il n'a « rien ! pas même l'idée de se présenter aux élections. « Chacun des candidats disait qu'il ferait monts et u merveilles, excepté le prince de Lorraine, qui ne
i . OEuvres d'JdolpJie Lèbre, recueillies et publiées par Marc Debril. Lausanne et Paris. 4 856.
2. Il est question du prince Miche! Vichnevetzky, qui fut élu roi de Polosne en 1668.
(( nous promit qu'une seule chose, à savoir qu'il « était prêt à combattre contre tous les ennemis de « la Pologne ; mais aussi , par exemple, ceci nous (( toucha.
« Vers le soir, le parti lorrain gagna du terrain ; « puis la séance fut remise au lendemain.
« Le lendemain, les sénateurs et la noblesse s'as- « semblent dans le lieu du comice ; les troupes se « rangent tout autour pour considérer ce qui va se « passer. La diète commence à émettre son opinion, « les sénateurs donnent leurs votes.
« Tout d'un coup, un gentilhomme crie du milieu « de la foule : Messieurs ! quiconque votera pour le « prince de Gondé, qu'il sache que je répondrai à son « vote par une balle ! — Un sénateur réplique avec « aigreur ; ce gentilhomme décharge tout simplece ment son pistolet sur lui. Il fallait voir alors le « beau feu de file ! tout devient confusion ; les séna- « teurs quittent leurs sièges, ils s'abritent derrière « leurs chaises curules, quelques-uns se cachent (( dessous ; on vit le primat et les évêques enjamber (( les balustrades. La noblesse criait de toutes parts : « Nous ne voulons pas de tous vos discours; nous « ne prononcerons que le nom de celui que Dieu « mettra dans nos cœurs. »
C'est bien là le tableau d'une diète défigurée par la domination oligarchique. L'assemblée slave est éminemment démocratique : ce n'est pas une classe
qui doit dominer, ce sont toutes les classes ; car dans l'esprit slave , toutes sont égales devant la loi. Aussi voyons-nous dans les Zemskoï Sobor, du temps des tsars, assister des députés de toutes les classes qui représentaient lès intérêts des communes. Ces assemblées russes n'étaient pas encore une représentation définitivement perfectionnée, mais elles auraient pu le devenir. Quant aux assemblées polonaises, elles ne pouvaient pas se consolider, parce qu'elles étaient basées sur une injustice, sur l'exclusion du vote de la majorité de la nation.
C'est en cela que consistait la grave différence entre les diètes polonaises et les mires russes , dont nous avons fidèlement reproduit le mode d'action , et dont l'organisation porte suffisamment le cachet bien marqué de l'intelligence nationale. Le caractère le plus remarquable de cette institution, c'est le respect que chaque ressortissant professe pour les décisions du mire.
Nous avons vu que les mires des obchtchestvos et des volostes, ainsi que les corporations urbaines, veillent à la répartition équitable des terres entre les membres de la commune , ainsi qu'à celle de l'impôt et des redevances : mais nous devons faire observer qu'en agissant de la sorte, les mires ne sont pas des machines aveugles qui établissent cette répartition d'après les principes immuables d'une unité fixe ; mais que ce sont des êtres pensants, et surtout sen-
tants, qui font cette répartition d'après l'examen le plus consciencieux et le plus approfondi de toutes les circonstances déterminantes. Ainsi, un membre est soumis à un surcroît d'imposition au profit d'un autre qui est allégé, parce que le premier a fait de bonnes affaires et obtenu de grands bénéfices, tandis que le second était malade au temps des semailles et des récoltes, ou que Dieu l'a béni (c'est l'expression populaire) d'une nombreuse famille qui est encore dans l'enfance. En un mot, la répartition se fait ordinairement de la manière la plus juste, car une fois que la décision est prononcée par le mire, il n'arrive presque jamais que celui qui doit porter une surcharge aille réclamer à une instance supérieure, parce que la surtaxe est toujours légère et proportionnée aux moyens de celui qui doit la supporter. Le mire est une personnalité collective qui connaît les moindres détails de la vie intime de chacun de ses membres, et qui répartit son income tax en se basant sur ces notions et sur le libre effet de la raison humaine éclairée par le sentiment de la fraternité.
On voit que cette commune tant rêvée par toute une école utopiste en Europe, existe réellement en Russie : mais la grande différence entre l'utopie et la réalité, consiste en ce que le communisme rêvé veut priver le membre de la commune de toute volonté personnelle, de toute existence individuelle; tandis que la commune réelle non-seulement laisse à chacun
de ses membres une parfaite liberté sur ses actes individuels, qui sont hors de la sphère d'action de la commune ; mais lui assure encore une pleine et permanente participation dans les affaires intéressant la communauté. On doit remarquer en outre que pour fonctionner comme le fait la commune russe, il faut nécessairement que chaque membre soit profondément convaincu de l'utilité générale d'un tel ordre de choses, qu'il soit pénétré d'un respect et d'une vénération d'habitude pour cette institution , convictions et sentiments qui ne peuvent pas à priori s'implanter dans une population, mais qui sont le résultat de son éducation politique et de son histoire. Il faut de plus, pour qu'une pareille institution puisse fonctionner régulièrement et utilement, que la grande majorité des membres des communes soit raisonnable et intelligente, car sans cela les meilleures mesures ne pourraient jamais être adoptées à l'unanimité.