MCKURS ET USAGES DANS L ANCIENNE RUSSIE
Orffanisation d'une famille. — Partage des terres entre les citoyens. Égalité de moyens donnés par la commune' à chacun de ses membres. — Un fils n'hérite pas de l'indigence de son père. — Il hérite de sa richesse. — Organisation des industries par associations. — Expression du sentiment de fraternité dans le peuple. — Piété populaire. — Charité exercée par toutes les classes de la société. — Hospitalité. — Les fêtes religieuses : Noël, le carnaval , Pâques , la Trinité, fêtes paroissiales. — Les différents peuples célèbrent de préférence différentes fêtes. — Cause de cette différence. — Jour de nom et sa signification. — Genre de vie ordinaire, — La chasse. — Les habitations, l'ameublement et les trésors. — Ustensiles de ménage. — Les équipages. — Le costume. — La nourriture. — Les boissons. — Usages à la naissance d'un enfant. — La première monte à cheval d'un garçon. — L'éducation. — Le mariage. — Les cérémonies qui l'accompagnent. — L'enterrement. — La femme dans l'ancienne société russe.
Jusqu'ici nous avons présenté l'historique de tous les éléments sociaux qui constituent la nation russe. Il nous resterait à faire une peinture détaillée des mœurs et des usages qui ont prévalu dans le cours des temps, pour compléter le tableau du développement matériel de la Russie ; mais une telle tâche exigerait un travail trop étendu : nous nous bornerons à un aperçu des principaux usages de nos pères et particulièrement des usages qui se sont maintenus jusqu'à nos jours dans les rangs inférieurs de la société. Quant
aux classes supérieures, ayant tout imité de l'Europe, elles n'ont conservé aucun vestige des antiques usages de leurs pères.
L'organisation communale de tout le pays, depuis un temps immémorial, s'est reflétée sur l'organisation de la famille, qui, chez le peuple russe, n'est autre chose qu'une association de parents ou d'étrangers, mais une association communale : ce qui veut dire que la famille n'est pas seulement un lien de parenté, mais encore une association économique. Ainsi plusieurs individus s'engagent à agir de concert pour l'avantage commun ; de sorte que chaque famille offre l'image d'une commune, dont les membres peuvent être ou ne pas être parents. Le chef de cette famille ne s'appelle, dans la langue vulgaire, ni père, ni oncle, ni chef, mais khosiaïne, c'est-à-dire gérant.
Tous les membres de la famille, parents ou étrangers, jouissent des mêmes droits sur la fortune de la communauté. A cet égard, la famille a le caractère d'une société en commandite où tout est en commun. Si une famille se divise, ceux de ses membres qui quittent la maison pour former une autre famille, emportent avec eux une part de la fortune commune, en rapport avec leur nombre , sans égard au degré de parenté qui les unit entre eux. Ce partage d'une famille n'affaiblit pas les liens du sang et ne refroidit en rien les sentiments d'affection mutuelle entre ses membres.
La famille organisée de cette façon particulière, forme la première unité sociale et économique. Ainsi dans la possession et dans la jouissance des terres, il n'y a plus de partage entre les individus formant cette première unité. Dans la majeure partie des provinces russes, chaque famille reçoit un lot de terre proportionné au nombre des membres qui la composent. Dans quelques provinces cependant ce principe a été ébranlé, et les familles reçoivent des parts égales, sans égard au nombre de leurs membres. Cela ne se voit du ■ reste que dans les provinces occidentales de l'empire: celles qui furent jadis sous la domination polonaise , et qui par conséquent furent fortement influencées parles idées économiques qui prévalaient en Occident.
Le mode du partage des terres entre les familles se fait d'une ma ière si particulière, que, quoique nous l'ayons exposé ailleurs *, nous ne saurions nous dispenser de le faire connaître ici.
Quand il est question de faire le partage des terres, tous les gérants de familles se rassemblent pour exécuter cette opération. Ils commencent par diviser toutes les terres, selon la qualité, pour chaque destination. Les terres labourables sont classées en plusieurs qualités différentes, d'après leur nature et leur fertilité, d'après leur exposition relativement aux points cardinaux, d'après leur escarpement ou leur inclinaison,
1 . Dans une brochure intitulée : Les trois questions du moment. 1857. Pas;e 58.
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enfin d'après leur éloignement de l'habitation : ainsi par exemple deux terrains de même qualité, mais à distance inégale du village, forment chacun une part distincte. Les prairies ont un classement analogue. Dans chacune de ces divisions, chaque gérant de famille reçoit une part rigoureusement proportionnelle au nombre des hommes ou enfants mâles qu'il a dans sa famille. Pour parvenir à l'exactitude recherchée, chaque parcelle qui doit être partagée entre tous est d'abord divisée en un nombre de fractions équivalent au plus grand diviseur du nombre des copartageants : supposons par exemple qu'il faille faire 126 lots; on commence par diviser la parcelle en 7 parts égales, comme le plus grand chiffre qui puisse partager exactement le nombre 126, et ensuite l'on tire au sort pour former autant de divisions chacune de 18 copartageants. Quand chacun sait à quelle division il appartient , c'est encore le sort qui décide la distribution des 7 parts désignées entre les divisions. Quelquefois chaque septième se subdivise encore en deux ou trois parts , qui se partagent en fractions de 9 ou 6 lots chacune ; et l'on tire encore une fois au sort pour ces deux ou trois parts. Enfin, on arrive à désigner avec une exactitude remarquable à chaque gérant de famille son lot dans le lieu communal. Après plusieurs années de jouissance, si le chiffre de la population de la commune varie, on refait le partage des terres de la même manière. Comme tout homme
appartenant à la commune a droit à une part égale dans la distribution des biens communaux , et qu'indépendamment de ce droit, chaque citoyen peut posséder des biens et des valeurs individuellement et sans intervention de la commune dans la propriété privée, il s'ensuit que chez le peuple russe, le fils héritant de la richesse de son père, n'hérite jamais de son indigence ; car après avoir atteint l'âge oii il est capable de travailler, il est doté par la commune à l'égal des plus riches de ses voisins. Par conséquent, avec del'aptitude, de l'activité et de la moralité, le fils du dernier des malheureux peut promptement se créer un bien-être et devenir l'égal de chacun des autres membres de la corporation. A côté de lui, le fils d'un homme riche, qui hérite du bien acquis par son père et indépendant de la commune, n'en jouit pas moins de sa part dans les biens communaux.
Cette tendance à l'association a dirigé tout le développement industriel de la Russie : on ne trouve que rarement une industrie exercée isolément. Une fois qu'un homme entreprend une industrie quelconque, son voisin l'imite; et des villages, et même des arrondissements entiers se vouent aux mêmes occupations, et immédiatement s'établit une organisation d'association. Cela est poussé à un tel point, que si vous louez un équipage, un ouvrier ou même un conducteur, l'individu qui fait le marché avec vous est obligé par l'usage d'en référer d'abord à ses coassociés,
et tous ceux qui trouvent le marché avantageux se mettent sur les rangs; ils estiment la valeur réelle du travail, tirent au sort, et celui qui est favorisé est obligé de payer la différence entre le prix convenu et l'estimation faite par l'association, qui partage cette différence par portions égales entre tous les compétiteurs. Ainsi l'on est quelquefois très-étonné de voir venir pour une besogne un autre homme que celui avec lequel on avait pris des arrangements.
L'aménité du caractère et la fraternité dans les relations entre les individus de la classe du peuple, sont exprimées par des locutions familières; un russe, en parlant à ses égaux ou à ses inférieurs, n'emploie jamais d'autre qualification que celle de mon frère bratetz ou mes frères bralzys; s'il s'adresse à un homme plus âgé, il l'appellera oncle diadia ou grand-pere diedouchka ; et si c'est à une femme plus âgée que lui, il l'appellera tante tielouchka, ou grand'mère babouchka, si elle est très-vieille. Un homme qui passe devant un autre qui travaille, ne manque jamais de lui dire : que Dieu te soit en aide! Si un homme en voit un autre faisant son repas, il lui dit toujours joam et sel, ce qui signifie : que le bon Dieu t'envoie toujours ton pain et ton sel en abondance.
Ces usages et ces mœurs sont surtout pénétrés d'un esprit de piété qui se manifeste dans les moindres habitudes du peuple: jamais un homme ne passe devant une église sans se découvrir et sans faire un
signe de croix; s'il rencontre un enterrement, il en fait autant: ce signe du chrétien accompagne toujours le commencement et la fin du travail. En entrant la première fois dans une chambre, avant de saluer les assistants, un russe fait quelques signes de croix, et salue l'image qui doit se trouver immanquablement dans chaque chambre habitée. Enfin, avant et après chaque repas, le russe fait une prière prescrite par un usage strictement observé. Un homme qui se lèverait le matin ou se coucherait le soir sans avoir fait sa prière, encourrait une désapprobation générale. La fréquentation de l'église les jours de fêtes, aux matines et aux vêpres ainsi qu'à la messe, est rigoureusement exigée par l'opinion publique ; l'observation du carême est tellement générale et rigoureuse, qu'un homme qui s'aviserait de s'en dispenser, attirerait sur lui le mépris public. Quand on sait que d'après les canons de l'église orthodoxe, il y a de 182 jusqu'à 215 jours maigres par an (ce nombre varie d'après le quantième du jour de Pâques) , on peut aisément se persuader que l'influence religieuse doit être bien puissante pour contraindre toute la population d'un des plus grands pays du monde à faire une continence obligée pendant plus de la moitié de l'année.
Les tsars russes eux-mêmes exécutaient rigoureusement toutes les prescriptions de l'Eglise. Tous les jours ils assistaient à la messe et souvent aux vêpres ou aux matines, dans leurs chapelles du palais ; mais
ses HISTOIRE DE LA CIVILISATION
aux grandes fêtes, ils allaient à l'une des cathédrales de iMoscou. Ils observaient les carêmes avec une grande rigueur ; et jamais ils ne faisaient le moindre repas avant la messe, qui, du reste, se disait journellement de grand matin, pour ne pas entraver les occupations du souverain dans le cours de la journée.
Donner l'aumône à quelqu'un qui la demande au nom de Notre-Seigneur Jésus, fut de tout temps une sainte obligation pour tous les Russes. La charité chrétienne avait été inaugurée dans les mœurs russes par Vladimir I", qui, après avoir reçu le baptême, renonça à toute licence de mœurs et prêcha d'exemple la modération, la bienveillance, la fraternité chrétienne et la charité. Il pratiqua largement cette dernière vertu chrétienne, qui dès lors s'introduisit dans les mœurs et les usages du pays. Tous les princes et les tsars , ainsi que les boyards et les propriétaires , rivalisèrent de magnificence en donnant des banquets au plus grand nombre de pauvres, et le plus souvent possible. Cet usage s'est perpétué jusqu'au xviif siècle.
L'hospitalité était la vertu caractéristique des peuples slaves. Les historiens les plus anciens qui font mention de ce peuple. Tacite, par exemple, et plus tard les historiens byzantins, en peignant les Slaves comme des peuples tout à fait barbares, louaient toujours néanmoins leur hospitalité. En effet, dans toute
la Russie, qu'un riche ou un mendiant frappe à la porte, avec prière qu'on lui permette d'entrer pour passer la nuit ou se reposer sous le toit d'une maison ou d'une cabane de paysans , rarement il essuie un refus. Si le voyageur est pauvre, non-seulement on lui donne le gîte , mais on le fait ordinairement asseoir à la table de la famille pour partager son rustique repas. Le peuple russe a considéré de tout temps comme un péché d'accepter d'un voyageur la moindre rétribution. Dans les derniers temps et près des grandes routes très-fréquentées , ce pieux usage s'est altéré ; car on a vu surgir des espèces d'auberges dont les propriétaires se sont créé une industrie en hébergeant les voyageurs. Cependant sur les routes fréquentées par les malfaiteurs que l'on expédie en Sibérie, et dans toute la Sibérie, une ménagère tant soit peu pieuse ne manque pas de mettre tous les soirs sur un rayon expressément établi à cet effet en dehors de l'une des fenêtres, du pain, du lait, un morceau de gâteau ou de viande pour les malheureux, qui peuvent passer devant sans qu'elle les aperçoive. On appelle malheureux , dans l'idiome populaire, chaque criminel ; on ne le méprise point, mais on le plaint. C'est le bourreau qui est méprisé, au point que si un de ces exécuteurs des hautes œuvres entre dans une maison de paysan, immédiatement après elle est lavée du plafond au plancher, et le prêtre est invité à resanctifier l'habitation. La piété du peuple russe
lui fait observer très-strictement les différentes fêtes de l'année. Les principales sont Noël , le carnaval , la semaine de Pâques, la Trinité et les fêtes paroissiales de chaque village. Toutes ces fêtes apportent leurs réjouissances et leurs plaisirs ; mais elles commencent toujours par la prière : chacun tâche d'assister au service divin, chanté à l'église; puis le prêtre, avec ses acolytes, va dans chaque maison et y chante un TeDeum , à la fête du jour. Ce n'est qu'après cela que commencent les réjouissances. La Noël se fête par des visites mutuelles et par la bonne chère ; la jeunesse se rassemble les soirs et s'amuse aux petits jeux. Chaque jeu est chanté : tantôt c'est le loup qui attrape les brebis, et chacun, pour se délivrer du loup, doit lui donner un baiser; tantôt c'est un lièvre pris dans un cercle , qui cherche à s'échapper, et la paire qui le laisse passer, reçoit un baiser du fuyard ; tantôt c'est l'oracle, tantôt ce sont des gages que l'on tire. Les vers que l'on chante sont appropriés à chaque jeu, et les couplets s'appellent les chansons de jeux, khorovadnaïa piesnia.
Au carnaval, on se régale de beignets au beurre et à la crème, les hlinys; dans chaque village, on dresse des montagnes de glace, et tout le monde, enfants et jeunes gens, se livre à cet exercice. Les jeunes gens font la plus élégante toilette à leurs chevaux , attellent leurs traîneaux et invitent les jeunes filles et les femmes à y entrer pour les faire promener à grand
trot OU au galop; cette saison est l'époque des courses au traîneau. Autrefois, dans les villages et dans les villes, c'était pendant le carnaval qu'on s'amusait à organiser le combat au pugilat : pour ce jeu , tous les amateurs se partageaient en deux camps , de force è peu près égale, et à un signe donné les camps entraient en lutte; il était sévèrement défendu par l'usage d'employer tout autre instrument de combat que le poing. Celui qui se serait permis de mettre dans son gant une pierre, un morceau de bois ou de la monnaie, aurait été infailliblement puni, même par ses compagnons de camp. Le camp vainqueur recevait les compliments du beau sexe et des vieillards , et souvent le camp vaincu devait régaler les vainqueurs ; les honneurs appartenaient surtout à celui qui avait terrassé le plus d'adversaires. Ce genre de jeux était très-utile , à une époque de guerre fréquente où les luttes corps à corps étaient le mode habituel des combats véritables ; la jeunesse s'habituait à cet exercice, acquérait l'agilité et le coup d'œil nécessaires pour vaincre des adversaires plus vigoureux, mais peu rompus à la lutte. Ces luttes martiales furent en usage jusqu'à la seconde moitié du xviii" siècle.
La fête de Pâques est la grande fête de la Russie ; tout le monde, sans exception, assiste à la messe de minuit ; après la messe on s'embrasse et on se félicite mutuellement , sans distinction de sexe , d'âge et de position sociale; on se fait des cadeaux en%œufs
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rouges, et on se rend des visites. Les jeux de la fête consistent à rouler des œufs sur une espèce de parterre, que l'on dispose expressément pour ce jeu ; on coque avec des œufs et on se balance sur des balançoires que l'on établit pour la circonstance. La fête de Pâques est la principale de l'année pour les Russes , comme la Noël en Allemagne et en Angleterre, et la nouvelle année en France. Ceci nous a paru toujours très-significatif, et nous avons cherché à nous rendre compte de la cause de cette prédilection des nations chrétiennes pour des fêtes différentes : il nous semble qu'elle provient de la diversité de croyances religieuses et du degré de foi dans les révélations divines de chaque peuple. Le Russe est éminemment catholique 'Orthodoxe : il croit ardemment à la rédemption accomplie par le sacrifice de F Homme-Dieu et par la résurrection de la personne du Sauveur; il fête donc cet acte principal du Christ , comme la fête symbolique de sa foi. L'Allemand et l'Anglais, comme protestants, révèrent plus les maximes du Christ qu'ils ne croient à cette rédemption symbolique; aussi, sont-ils portés à fêter de préférence le jour où naquit ce Maître divin. Quant aux Français, dont la foi chrétienne a été considérablement ébranlée par la révolution , et qui ont vu des calendriers où l'on fêtait la sagesse, le courage, la carotte et la betterave, ils ont choisi pour principale fête de l'année le jour où cette année commence chez eux; une fête politique ou écono-
mique a dû avoir la préférence sur une fête religieuse.
Outre ces grandes fêtes généralement célébrées, chaque village et chaque paroisse ont une ou deux fêtes par an, pendant lesquelles on se réjouit en recevant tous ses amis et en les régalant autant que possible. Les jeunes femmes , les filles et les jeunes gens forment des cercles dans la rue , chantent des chansons de jeuK et exécutent ces jeux. La fête de village dure ordinairement trois jours, et chaque villageois s'elforce alors d'étaler tout le luxe de son hospitalité.
Enfin chaque Russe fête son jour de nom, c'est-àdire le jour où l'Église fête le saint qu'on lui a donné pour patron à son baptême. Le jour de naissance n'est pas fêté, et même le plus souvent ce jour est ignoré : car le Russe considère comme commencement de son existence le jour où il fut reçu dans le giron de l'Eglise; et comme ordinairement l'on donne pour patron à l'enfant le saint ou la sainte que fête l'Église au jour du baptême, c'est ce jour que l'usage oblige de fêter et non celui de la naissance ; on considère ce dernier comme début de la vie matérielle et comme indigne d'être fêté, s'il n'est pas suivi du sacrement purificateur du baptême. Cet usage est encore un indice irrécusable de la piété populaire.
Par ce qui précède on voit que les Russes ont multiplié leurs fêtes, mais la vie habituelle est très-régulière et éminemment paisible. On se levait ordinairement de très-bonne heure, chacun priait Dieu, les hommes
g^à HISTOIRE DE LA CIVILISATION
aisés allaient tous les jours à l'église ; après la messe l'on travaillait deux ou trois heures et l'on déjeunait ensuite, habituellement entre 7 et 8 heures du matin; après le déjeuner, chacun s'occupait de ses affaires et l'on dînait à midi. A l'issue du dîner, tout le monde se reposait pendant une heure ou deux ; toutes les boutiques même étaient fermées. Ce n'est qu'après ce repos qu'on se permettait des distractions et des amusements ; on jouait entre parents et amis, de préférence aux échecs et aux dames, et très-peu aux cartes. Les princes régnants, les tsars, les boyards et les gens riches avaient à leurs cours des fous très-spirituels, des farceurs, des danseurs, des musiciens et des chanteurs, qui tous mettaient leurs talents à contribution pour procurer du plaisir au seigneur qu'ils servaient et à ses hôtes. La chasse à courre et aux faucons était l'amusement favori des grands et petits seigneurs. Pour donner une idée de tout le luxe qu'on déployait dans cet amusement, nous allons citer le récit de l'ambassadeur impérial Herberstein, qui assista à une chasse princière vers le commencement du xvi* siècle. « Quand les ambassadeurs, dit Herberstein, dans son « voyage en Russie, finissent ou sont prêts à finir « toutes les affaires qui leur sont confiées, habituellece ment le monarque les invite avec lui à la chasse. « Il y a un bois dans les environs de Moscou, qui <( abonde en lièvres, dans lequel non-seulement la « chasse est sévèrement défendue, mais encore où l'on
n'ose même pas couper le bois. Quand le grand-prince manifeste le désir d'aller à la chasse, on apporte dans ce bois des lièvres pris dans les autres parcs du prince, parcs qui sont très - nombreux ; et le monarque est d'autant plus content qu'il en attrape davantage. En partant pour la chasse, le prince envoie l'un de ses boyards ou l'un des fonctionnaires de la cour pour amener les ambassadeurs. Aussitôt qu'ils arrivent à une certaine distance de lui, ils sont tenus de descendre de leurs chevaux et de s'approcher à pied du souverain. C'est aussi de cette manière que nous fûmes amenés. Le prince montait un cheval richement harnaché et portait un costume superbe. Il avait la tête couverte; ayant ôté son gant il nous donna la main, et nous fit dire par le traducteur : Nous avons eu l'intention de nous divertir par la chasse, et de vous faire participer à ce plaisir. Montez donc sur vos chevaux et suivezmoi. Il était coiffé d'un bonnet appelé kolpak, orné par devant et par derrière de feuilles en or, qui se balançaient comme des panaches. Son habit était en brocart d'or; à sa ceinture étaient attachés, conformément aux usages russes, deux couteaux et un poignard. Par derrière, la ceinture retenait un palet (boule en fer attachée au bout d'une courroie) orné d'or. A sa droite, on voyait le tsar Chakh Aleï, expulsé de Kazan, et à sa gauche les deux jeunes princes. Le tsar de Kazan était armé de deux car-
376 HISTOIllE DE LA crVILlSATIOlS
quois; dans l'un était l'arc, dans l'autre les flèches.
Arrivé sur le champ, nous y trouvâmes jusqu'à trois
cents cavaliers. Sur le lieu de la chasse il y avait
plusieurs centaines de piqueurs, dont une partie
était habillée en noir et une autre en jaune. La
chasse dura plusieurs heures et on attrapa jusqu'à
trois cents lièvres. Après la chasse, le grand-prince
( s'avança du côté d'une grande tour en bois,
{ éloignée de quelques milliers de pas de Moscou, et
( autour de laquelle on avait établi une quantité de
( tentes. La plus élevée et la plus grande de ces tentes
( était disposée pour le grand-prince, la seconde pour
( le tsar de Kazan, la troisième pour nous, plusieurs
( pour les différents dignitaires et divers usages.
( Aussitôt que chacun fut entré sous sa tente, le sou-
( verain nous fit inviter à venir dans la sienne. Il
( était assis sur un escabeau fait en ivoire, avait à sa
( droite le tsar de Kazan et à sa gauche les jeunes
( princes, qui jouissaient de ses bonnes grâces parti-
( culières. Nous nous tenions devant lui et un peu
( de côté avec plusieurs boyards. Quand nous fûmes
i assis , on nous présenta des fruits confits et des
bonbons, après quoi on nous régala de différentes
liqueurs; le prince, pour prouver sa bienveillance,
nous envoyait des uns et des autres, comme il le
faisait aux grands festins. Pendant ma première
ambassade il offrit un banquet à la même place
où nous nous trouvions. Quelquefois les ambas-
« sadeurs sont invités à des chasses aux ours. » Cette description est suffisante pour nous donner une idée des chasses à l'époque des tsars. Quant aux chasses plus anciennes, nous pouvons nous les figurer en lisant le testament de Vladimir Monomaque.
Le tsar Alexeï Mikhaïlovitch était grand amateur de chasse, et surtout de la chasse au faucon ; il écrivit de sa propre main, pour ce genre d'amusement, un règlement, dont l'épigraphe est très-remarquable, et peint le caractère des, préoccupations de ce sage souverain; il mit ces mots : « Que le travail ab- « sorbe ton temps, mais conserve une heure pour le (( plaisir. »
La chasse était donc, comme nous le voyons, l'un des amusements les plus répandus; depuis le tsar jusqu'au plus petit propriétaire, tout le monde se permettait cette distraction , en y déployant tout le luxe que comportait la fortune de chacun. Les propriétaires opulents invitaient à leurs chasses les voisins moins riches, et il se formait de cette façon des sociétés nombreuses, qui se mettaient en course, battant les forêts et les buissons de tout un pays, car le droit de chasse n'existait presque pas. Ces sociétés passaient quelquefois plusieurs semaines en campagne; chassant le jour, trinquant et s'amusant le soir dans des camps improvisés, et changeant de place tous les jours. C'étaient des banquets , des chœurs de chansonniers, des danses et des bouffon-
neries qui se renouvelaient chaque jour. Ordinairement, celui qui était le propriétaire de la meute des chiens courants régalait à ses frais tous les invités, entretenait leurs piqueurs, leurs chevaux et leurs lévriers, ainsi que leurs fauconniers, si l'on chassait au faucon. Ces usages se sont conservés très-longtemps, si bien qu'au commencement de ce siècle encore ils étaient très-répandus en Russie. En dehors de toutes ces distractions et de ces réjouissances, la vie était simple et modeste. Les liabitations n'étaient pas grandes ; les ameublements et les ornements étaient simples, et les équipages peu nombreux.
Les maisons des plus grands seigneurs ne différaient des maisons ordinaires que par la dimension des pièces, qui étaient plus vastes et plus élevées, mais presque toujours distribuées d'une manière uniforme. Dans la partie la plus éloignée de la porte d'entrée de la cour se trouvait une grande chambre, partagée quelquefois en deux ou trois compartiments. C'était le salon ou les salons de réception nommés sviellitza, ou chambre claire; parce qu'on y pratiquait ordinairement de grandes fenêtres, que l'on peignait en couleurs différentes et qu'on appelait fenêtres rouges, krasnoié okno. Vis-à-vis de cette chambre, à l'autre bout de la maison, se trouvait la chambre intérieure, que l'on appelait izba, partagée aussi quelquefois en plusieurs compartiments formant les chambres à coucher et les salles à manger de mé-
nage. Entre ces deux pièces, se trouvait ordinairement un vestibule, plus ou moins grand, suivant l'importance du seigneur propriétaire de la maison : ce vestibule s'appelait sienis; et du nom de cette chambre on appelait siennyas dievouchkis ou vierges des sienis, les filles de chambre et les suivantes des femmes et des filles des grands seigneurs. Au-dessus de la svietlitza, on construisait quelquefois un petit étage, auquel conduisait un escalier intérieur du vestibule ; les pièces de cet étage étaient destinées aux dames et surtout aux demoiselles de la famille et portaient le nom de téréme, très-souvent cité dans les chansons russes.
La cour était entourée des bâtiments de service, tels que la cuisine, les habitations ou izbas des domestiques, les écuries, remises, et salle de bain de rigueur, car l'usage des bains existait parmi les Slavons septentrionaux depuis l'antiquité la plus reculée. Nestor, en décrivant la prédication en Slavonie de la religion chrétienne par l'apôtre saint André, dit qu'à cette époque déjà les bains étaient en usage sur les bords du lac Ilmen. Derrière la cour, chaque maison possédait un jardin presque toujours planté de pommiers, de cerisiers et de différents buissons à baies. Des étangs plus ou moins vastes, servant de viviers, formaient le plus riche embellissement de ces jardins. L'intérieur des chambres n'était orné que d'images sacrées, et le plus souvent enrichies par des
couvertures ciselées en argent doré, et même quelquefois par des pierres précieuses. En outre, dans les coins des pièces de réception, et surtout de la salle à manger, il y avait des rayons sur lesquels on étalait les riches vaisselles en argent et en or, qui formaient le véritable luxe de cette époque, et consistaient en plats, soupières, coupes, verres et cornes de buffles sauvages ornées d'argent, d'or et de pierreries. Les seigneurs les plus élégants tapissaient les murs de leurs appartements avec des cuirs dorés fournis par les Hollandais.
L'usage d'orner les chambres de tableaux profanes et de portraits ne fut adopté que plus tard. Le premier portrait qui entra en Russie fut celui de la princesse Sophie Paléologue , la fiancée du grandprince Jean III ; il fut envoyé d'Italie afin que ce souverain pût, d'après cette image, juger de la beauté de sa future. La chronique dit à ce sujet : « Et le Friazine dessina la tsarevna sur une image et « l'apporta, etc. »
Tous les objets précieux étaient conservés dans des garde-meubles spéciaux que l'on appelait tchoulane, et qui formaient ordinairement un compartiment de la svietlilza. C'était un honneur d'être invité par le maître de la maison à visiter et à admirer ces trésors de famille. Nous voyons notamment que déjà en 1075, le grand-prince de Kieff, Isiaslaw, invita les ambassadeurs de l'empereur Henri IV à visiter ses tré-
sors*, qui consistaient en vases d'or et d'argent, en pierres précieuses, en brocarts d'or et autres objets curieux. Plus tard, du temps des tsars, il y avait des ateliers d'orfèvrerie spécialement destinés au confectionnement des objets précieux pour l'usage et les musées des souverains. L'une des distractions favorites des tsars était de visiter ces trésors et les ateliers où on les fabriquait. Tous les voyageurs assurent que les souverains de Russie possédaient des trésors immenses, et pouvaient être considérés comme les plus riches potentats du monde. Pour donner une idée de la richesse et du luxe de la cour de Moscou, nous citerons un passage du compte rendu de l'archevêque Arsène, qui accompagna le patriarche de Constantinople , Jérémie, à Moscou vers la fin du xvi^ siècle 2 : « Je ne sais, dit le prélat, comment « décrire les richesses de cette cour. Figure-toi de « superbes armoires remplies de plats, de coupes et « d'autres vases en argent avec des bords et des « ornements en or, et contenant les liqueurs les plus « précieuses. Dans le grand nombre des vases d'or, de « formes et de dimensions différentes, et d'un prix « inimaginable, il s'en trouve un que vingt personnes « peuvent à peine soulever. Le service de table