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Histoire de Russie, de Striter. Page

2. Catalogus codicum manuscriptorum Athenei Taurinensis. Turini , 1769. s. t. Labores et iter humilis Elassonis arcliiepiscopi Arsenii.

« représente toutes sortes d'animaux et d'oiseaux, tels « que des lions, des ours, des chevaux, des lièvres, <( des cerfs, des poules, des paons avec des ailes en « or, des grues, des cigognes, des canards, des oies, « des pélicans, des autruches, des pigeons, des fai- « sans , des perdrix et des tourterelles. Parmi ces ■« objets, un rhinocéros immense mérite une attention « particulière. » D'après le même auteur, les cadeaux que fit le tsar au patriarche et à sa suite consistaient en plats d'or remplis de diamants et de perles fines.

D'après des actes testamentaires de différents boyards et autres dignitaires et propriétaires, on peut conclure que parmi les citoyens il y avait de grandes richesses dans ce genre.

L'ameublement des chambres était très -simple; tout autour des murs il y avait une espèce de banc fixe , en bois plus ou moins sculpté ; les tables et les escabeaux étaient aussi ornés de sculptures en bois. Tous ces sièges étaient quelquefois recouverts de tapis. L'historien Tatichtchef fait mention de chaises dont on se servait dès 1158 *. Le luxe se manifestait aussi dans la dimension et la quantité des coussins et des lits en duvet, qui étaient très-grands et trèsnombreux, surtout dans les maisons des grands seigneurs. Les lits, indépendamment d'une masse de coussins, avaient des rideaux de différentes étoffes, ornés de franges et quelquefois brodés. Mais le prin-

-1. Son Histoire de la Russie, tome III, page 75.

cipal ornement des chambres consistait en images de saints ou représentant des fêtes de l'Église, richement recouvertes d'argent et même ornées de pierres fines. La vaisselle qu'employaient les gens riches était en argent et même en or, souvent enrichie de perles fines d'une grosseur et d'une beauté remarquables. La chronique nous rapporte qu'en 1472, les habitants de PskofT, ayant appris que la tsarevna Sophie Paléologue, à laquelle le grand-prince Jean III allait se marier, devait traverser leur ville , lui préparèrent une réception brillante et allèrent à sa rencontre avec des coupes et des cornes dorées remplies d'hydromel. Pour donner une idée de la quantité d'argenterie que l'on possédait en Russie, il suffit de dire que Margerette raconte qu'en 1598, le tsar Boris Godounoff, en campagne contre les Tartares de Grimée , campa à Serpoukhoff', où pendant six semaines il régala magnifiquement son armée ; tous les jours dix mille convives se mettaient à table, et tout le service se faisait avec de la vaisselle d'argent. On peut juger par analogie de la richesse des particuliers. C'était aux banquets donnés pendant les fêtes qu'on étalait le plus grand luxe, mais habituellement on se servait de vaisselle en faïence et en bois. Herberstein dit (pag. 68) que pendant son séjour en Russie, il a vu des verres et d'autres ustensiles de ménage, trèsartistement faits, employés aux usages journaliers, et qui étaient fabriqués par grandes masses à Kalouga :

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cette industrie s'y est soutenue jusqu'à nos jours. L'usage des vases en verre et en cristal était aussi très-répandu en Russie depuis fort longtemps, mais tous ces objets venaient de l'étranger.

Les équipages, dans l'ancienne Russie, étaient simples, et leur forme variait peu ; en été, c'étaient des chariots [telegua), en hiver des traîneaux. Ordinairement on montait à cheval , et on employait rarement l'équipage. Pendant la période des tsars, on remarque déjà l'emploi de voitures couvertes d'été et d'hiver; les premières s'appelaient kolymagua, les secondes vosok. Pour en avoir une idée , nous allons donner la description d'une voiture que le tsar Boris envoya en cadeau au prince Jean de Danemark : « Une voiture attelée de six chevaux gris , en harnais « cramoisis ; le fer de la voiture était tout argenté, et « le corps de l'équipage recouvert d'un maroquin « bleu de ciel, l'intérieur doublé en étoffe de soie <( bigarrée ; les coussins étaient bleu de ciel et cra- « moisis ; les panneaux peints en or et en différentes « couleurs ; les roues et le timon peints en rouge. » Depuis ce temps, le luxe d'équipage fut poussé à l'extrême, au point que le tsar Théodore, fils d'Alexis, fut obligé, en 1682, de mettre un frein à ce luxe par un règlement.

Le costume du peuple en Russie n'a pas varié depuis l'antiquité ; dans les lois de laroslaw du xi* siècle, nous voyons qu'il est question du même costume

que l'on porte encore aujourd'hui. Chaque province présentait une petite variante dans la coupe, la longueur ou la manière de porter chaque partie du costume; mais généralement il consistait, pour les hommes, dans un habit en drap dont les pans se croisaient par devant, le pan gauche s'attachant avec quatre ou cinq petits boutons sur le côté droit ; il était complété par un pantalon large, dont les extrémités inférieures entraient dans les bottes jusqu'au jarret, ou bien étaient entourées d'un morceau de drap en hiver ou de toile en été, et attaché par des courroies minces, dans le genre des attaches des antiques sandales : ce dernier costume est de mise, quand celui qui en est revêtu est chaussé de souliers d'écorces d'arbre, laptis, qui sont portés jusqu'à présent par le peuple et même par de riches paysans en hiver et pour les travaux des champs. Une telle chaussure, désagréable dans l'humidité, est fort commode en hiver et par un temps sec, car le pied s'y trouve à l'aise et chaudement : la souplesse et la légèreté en ont fait consacrer l'usage. En hiver, l'habit de drap ou kaflane se met par-dessus une pelisse en peaux de mouton que l'on appelle touloupe; en été, le kaftane en drap est remplacé par un kaftane en toile. La chemise est ordinairement en toile de couleur, et le pantalon en toile rayée de bleu. La chemise est portée sur le pantalon et s'attache par une petite ceinture en cordons ou en laine tressée, sur laquelle est ordinairement attachée la clef du bahut et un peigne dans un

étui de cuir. Le costume est complété par une ceinture à double tour sur le kaftane et ordinairement en couleur, et par un bonnet fourré en hiver et un chapeau de feutre en été» Ces chapeaux ont diverses formes selon les provinces : tantôt il est en forme de cône tronqué avec de très-petits bords; tantôt en forme de cylindre d'un décimètre de hauteur, avec des bords retroussés et ornés de plumes de paon ; tantôt enfin de la forme d'un large cône renversé, d'une quinzaine de centimètres de hauteur avec de larges bords. Dans quelques provinces occidentales le peuple a des chapeaux en feutre blanc; mais généralement ils sont en feutre noir. Chaque homme porte de rigueur une petite croix en argent ou en laiton suspendue à son cou ; quelquefois une petite image de saint est jointe à la croix. Le costume des femmes est un peu plus varié dans les provinces; mais généralement il consiste en une large chemise attachée au col par un bouton et à manches bouffantes, retenues au-dessus du coude et tombant par-dessus cette attache jusqu'au poignet; et en une robe sans manche, appelée sarafane, bleue ou rouge, ornée de galons en couleur, mais avec une taille et un dos, qui se rallient par deux bretelles en galons sur les épaules. Dans la Russie méridionale il n'y a que des jupes ou même une espèce de couverture rayée de différentes couleurs, qui enveloppe les hanches et le corps à plusieurs tours et qui est très-gracieusement attachée par une large ceinture.

Avec le sarafane, la taille se dessine au moyen d'une ceinture. Dans plusieurs provinces un tablier blanc ou de couleur forme une partie essentielle du costume des femmes; et ce tablier est souvent attaché, passant sous les aisselles et au-dessus de la gorge.

La coiffure des femmes est très-variée, suivant les provinces ; il n'y a presque pas de contrée qui n'ait ses particularités en ce genre. Les jeunes filles, en général, ne couvrent pas leurs têtes, mais portent seulement un ruban en bandeau : ce ruban est quelquefois brodé en or, ou, en perles fines ; mais dans tous les cas les cheveux sont découverts et pendent par derrière en une ou deux tresses avec des rubans et différents ornements que l'on appelle kosnik, et qui sont plus ou moins riches, selon la fortune de la belle qui le porte. La coiffure des femmes varie à l'infini, et se distingue toujours par une certaine richesse.

Dans quelques villes l'usage exigeait une coiffure en perles fines, à ce point, qu'une femme habitant une chaumière et s'occupant des plus rudes travaux, quand elle allait à l'église le dimanche, mettait sa coiffure de perles fines, unique trésor de la famille, passant de génération en génération, et conservant toujours sa forme historiquement primitive. Les ornements du beau sexe consistaient en différentes boucles d'oreilles et en colliers d'ambre, de corail et même de perles fines. Il y a des contrées où les femmes et les filles ornent leurs poitrines de larges col-

liers, sorte de cuirasse formée de différentes monnaies en or et en argent arrangées en dessins.

Les chaussures des femmes sont des espèces de bottines, avec un petit rebord en maroquin rouge, vert ou jaune ; mais pour les travaux, et par économie, elles chaussent aussi des souliers en écorce de tilleul ; seulement les attaches ne sont jamais en courroie, mais en drap et assez larges.

En décrivant le costume des femmes du peuple, nous ne pouvons oublier que l'usage du rouge et même du blanc a été de tout temps fort répandu parmi elles dans beaucoup de provinces. Il y a même des contrées, où l'usagé exige que le futur fasse cadeau à sa fiancée d'un pot de rouge.

Les costumes des classes aisées, conservant la même coupe, étaient très-variés par leurs richesses. Pour en donner une véritable idée, nous allons décrire le costume domestique et le costume de parade d'un boyard, ainsi que celui d'une grande dame.

Les hommes portaient la barbe longue et se coupaient les cheveux en laissant à découvert la moitié de l'oreille et toute la nuque ; mais si par hasard ils étaient sous le coup d'une disgrâce du souverain, ils laissaient croître leurs cheveux, qui leur tombaient sur la figure et sur les épaules : cette disgrâce s'appelait opala *.

1. Elle pouvait être de cinq degrés différents : 1° une défense de paraître à la cour ; 2" ^une défense de quitter sa maison ; 3* ordre de quitter la capitale et d'habiter dans ses domaines ;

Ordinairement les hommes portaient un petit bonnet fait en filets d'or et d'argent et enrichi de perles fines, ce bonnet s'appelait tafia; par-dessus on mettait le grand bonnet en peau de renard noir, de castor, de zibeline, et en d'autres fourrures de prix. Ces bonnets ne s'ôtaient jamais, pas même en présence du souverain : le haut en était recouvert de brocart brodé de perles fines mêlées de diamants et d'autres pierres précieuses, et surmonté d'une houppe en or avec des pierres fines. La nuque était couverte par le collet du kaftane, ordinairement brodé en perles fines et orné de riches pierreries. Le col de la chemise, qui n'était jamais plissée, était aussi orné de broderies ; ce dernier luxe était surtout en usage, parce que nos ancêtres, dans leurs appartements et quand ils n'avaient pas de visite, restaient souvent en chemise, surtout en été; pour recevoir, ils revêtaient un kaftane en étoffe légère de soie, descendant jusqu'aux genoux et orné de boutons en or et en pierres fines. Pour sortir ou recevoir avec cérémonie , par-dessus ce petit kaftane on en mettait un autre beaucoup plus grand, orné aussi de boutons semblables et attaché par une riche ceinture de châle ou d'autres belles étoffes, derrière laquelle on fixait un poignard. Ces kaftanes étaient longs, en velours ou en damas, même en brocart d'or, quelquefois seulement en

4° dégradation des titres obtenus et inscription dans les rangs des Dvorianés de province; et 5° incarcération.

drap cramoisi. Les pelisses que l'on mettait par-dessus, les kaftanes étaient ordinairement en peaux de renard noir ou de zibeline , recouvertes de velours et ornées de cordons et de houppes en or. En été , ces pelisses étaient remplacées par un costume analogue, mais sans fourrures.

L'uniforme des boyards et d'autres hauts fonctionnaires, quand ils venaient à la cour, était une espèce de kaftane très- long en velours, le plus souvent de couleur noire , garni , tout le long du pan , d'une quantité de petits boutons très -riches. Cet habit s'appelait féreze.

Les pantalons étaient ordinairement en satin blanc, et les bottes en maroquin de différentes couleurs, brodées en or ou en argent, avec des talons ornés d'une plaque en argent.

Les costumes des dames étaient semblables, par la coupe, aux sarafanes des femmes du peuple ; la différence était dans la qualité et la richesse des étoffes employées. Elles avaient en outre un voile en mousseline, qui s'attachait à la tresse et retombait en larges plis sur les épaules, en descendant au-dessous des genoux. Ce voile était surmonté d'un petit bonnet fourré de zibeline, dont le fond était brodé en perles fines et en pierreries, avec une houppe. Dans les grandes cérémonies, le bonnet était remplacé par une riche coiffure en brocart de différentes formes, brodée en pierres précieuses, que l'on appelait ko-

kochnick, et que les dames ont conservée jusqu'à présent pour le costume de cour.

Par-dessus la robe, les dames jetaient sur leurs épaules une espèce de spencer ou serre -taille en velours, satin ou brocart, doublé de belles fourrures, avec des collets et des manches fourrés, du plus haut prix. Ces petites pelisses s'appelaient douchegreika.

Les ornements du beau sexe consistaient en riches boucles d'oreilles, bracelets et bagues en or avec des pierres fines, en colliers de perles fines et de pierres précieuses. Les hommes aussi mettaient quelquefois des colliers semblables. On voit encore, dans le Musée national de Moscou, des colliers très-riches qui étaient portés par les princes et les tsars.

Voyons maintenant comment nos ancêtres vivaient à table et comment ils composaient leurs repas.

Les voyageurs qui ont fréquenté la Russie dans les temps anciens, ne s'accordent pas sur la qualité de la nourriture et des boissons chez les Russes en général, et cela est très-naturel : les mets qu'ils mangeaient n'étaient pas du goût de ces étrangers. De tous les sens, le goût est certainement celui dont la formation dépend le plus des habitudes, puisque nous voyons, parmi les peuples réputés les plus civilisés, une divergence complète dans les goûts. L'Anglais préfère les mets fortement épicés, qui irriteraient le palais délicat du Parisien, l'Espagnol ne mange point comme l'Allemand, etc. Il n'est donc pas étonnant

que les étrangers goûtassent peu la bonne chère des anciens Russes. Néanmoins, ils sont presque tous d'accord sur la bonne qualité des boissons; tous aussi s'étonnent de la diversité et de la qualité des provisions de table que fournissaient abondamment les champs , les jardins , les forêts , les rivières , les lacs et les mers. Seulement, ils ne manquent jamais de se récrier sur la manière de préparer les repas. Ce qui les surprenait surtout, c'était la prédilection des Russes pour le poisson, qu'ils aimaient mieux que la viande et les légumes. La viande salée et fumée était préférée à la viande fraîche; on mangeait la viande moitié rôtie, au lieu de la faire cuire ou rôtir complètement; enfin, les mets froids étaient préférés aux mets chauds, et tous étaient relevés d'ail, d'oignon, de beaucoup de sel, de poivre ou de vinaigre.

En général, depuis les temps anciens jusqu'à nos jours, le peuple se contente d'une soupe aux choux, à laquelle on mêle de la farine, ou d'une soupe au gruau, dans laquelle on fait bouillir un peu de viande ou du lard^. On fait cuire du gruau épais, que l'on mange

i . Voici ce que dit Herberstein sur les repas des anciens Russes au commencement du xvi' siècle :« Ollamque aqua replet, in « quam cochlear plénum milii, sale addito, injicit, coquitque. « Eo cibo dominus et servi contenti vivant. Porro si dominus « nimiura famelicus fuerit, totum absumit, itaque servi aliquando a ad totum biduum aut triduum egregie jejunant. Ad hœc , si « dominus vult lautius epulari, tum addit parvam particulam u carnis cuillae. »

ordinairement avec de l'huile de chènevis ou de lin. Les jours de fête on fait des gâteaux. L'homme du peuple fait deux grands repas par jour avec sa soupe, et deux moins copieux où il se contente de pain, de sel et de kvas, boisson fermentée cuite avec de la farine et du malt; il consomme de trois à quatre livres de pain. Les jours où le paysan est en fête, il ne pratique plus l'économie; pour régaler ses amis et ses connaissances, il tue son plus beau mouton ou son porc le plus gras, qui sont mangés entièrement. Chacun fabrique sa bière, et il s'en consomme beaucoup. A la guerre, les soldats se nourrissaient de biscuits de seigle et d'une espèce de fécule grillée d'avoine, appelée tolokno, que l'on délayait dans de l'eau chaude ; en y mêlant un peu de sel, on avait une soupe de campagne. Les repas des classes élevées de la société se distinguaient plutôt par le grand nombre que par la délicatesse des mets. Les Russes en général ne mangeaient ni veaux, ni lièvres, ni pigeons, encore moins des écrevisses, ni aucun animal qui n'eût été tué par la main de l'homme et dont le sang n'eût coulé ^. On servait de préférence sur leurs tables le mouton et le porc, toutes les espèces de volailles, le canard sauvage, les coqs de bruyère et de marais, les perdrix,

1. « A carne vitulina omnes sibi in perpetuum tempérant. Eo- « demque nausea lepores, cancros, columbas, etquidquid intor- « cluso sanguine praefocatum perimitur, abominantur. » Buchau, page 251 ; Reutenfels, page 1 98.

les gelinottes, les grues, les oies sauvages et les cygnes. Les dindes furent importées pour la première fois en 1625, et ne tardèrent pas à se multiplier en grande quantité. On mangeait les viandes bouillies et rôties, mais on les préparait toujours à des sauces piquantes à l'ail et à l'oignon.

Les jours ordinaires, les seigneurs russes avaient une table simplement mais abondamment fournie; quand ils donnaient des fêtes, ils tâchaient de se distinguer par la quantité et le prix des plats qu'ils offraient à leurs convives : le nombre de mets divers montait ordinairement de trente à quarante. Aux dîners de cour, surtout à la réception des ambassadeurs, on servait de cent cinquante à deux cents mets différents. Quand l'ambassadeur anglais, le comte de Carlisle, fut invité à la table du tsar, on lui offrit jusqu'à cinq cents mets. Les cuisiniers russes se distinguaient par la forme qu'ils donnaient à leurs plats : ainsi, pour servir un poisson, ils commençaient par en faire une farce, avec laquelle ils imitaient un lion, un paon, une poule avec ses poulets, etc. Les poissons que l'on présentait aux grands festins étaient énormes; un écrivain du xvi' siècle , Tanner , assure, dans son voyage en Russie, qu'à un dîner où il assistait, on servit la moitié d'un poisson que trois hommes portaient avec peine.

Le talent plastique des cuisiniers était surtout mis à contribution pour les desserts ; ils fabriquaient en

sucre des figures colossales d'animaux et des modèles de villes*. Le dîner ordinaire des souverains, qu'ils prenaient habituellement seuls, consistait en soixante ou soixante-dix mets différents, dont ils goûtaient plutôt qu'ils n'en mangeaient; néanmoins l'étiquette exigeait que ce nombre considérable parût sur la table.

Il y a bien longtemps que les melons ont figuré aux desserts des dîners russes ; Herberstein même en fait mention, comme d'un usage très-répandu 2. Les pains d'épice formaient un des desserts les plus usuels, car on les employait déjà dans la Russie

4. Voici le menu du dessert d'un dîner qui fut donné par le tsar Alexis, à l'occasion de la naissance de Pierre le Grand : i" un plateau en sucre avec les armes de Moscou; 2° un second plateau en sucre à cannelle ; 3" une grande tète en sucre dessinée, pesant iOO livres; 4° un grand aigle, fondu en sucre blanc, avec les insignes impériaux, pesant 60 livres; 5° un second aigle pareil, mais en sucre rouge; 6" un cygne en sucre fondu blanc, de 80 livres; 7° un canard en sucre, de 20 livres; 8° un perroquet en sucre, de 10 livres; 9° une colombe en sucre, de 8 livres ; 10° le Kremlin en sucre , avec des cavaliers et des piétons ; 1 1® une grande tour avec un aigle, et une autre pareille, mais moyenne; 12" une ville carrée avec des canons; 13° deux trompettes en sucre à cannelle, l'une blanche et l'aulre rouge, de 15 livres chacune; 14" deux frangipanes à cinq cercles; 15° deux clochers de sucre candi , l'un rouge et l'autre blanc, de 12 livres chacun; 16" quarante plats de figures humaines, en sucre; 17° trente plats de sucre candi représentant des légumes et 1 0 plats de sucres épicés ; des figues , des fruits sucrés , etc. , en tout, loO plats; des melons d'eau et des melons confits.

2. « Melones autera singulari cura ac industria seminant. » Herberstein, page 62.

païenne pour les offrandes aux faux dieux, et de tout temps on leur donnait des formes différentes d'animaux et d'édifices.

Les boissons les plus anciennes en Russie sont l'hydromel, la bière et le kvas. On consommait une quantité considérable de la première de ces boissons; par exemple, dans une chronique de Novgorod, de l'année 989^, il est dit : « L'on fit une grande fête « et l'on consomma cent vingt mille livres de miel. » C'est tellement prodigieux que c'est à peine croyable. Les hydromels étaient cuits avec différentes épices : ce qui leur donnait des arômes et des goûts divers ; on y ajoutait du houblon et on les faisait fermenter. Les étrangers sont unanimes à trouver les hydromels russes exquis.

La bière était connue en Russie très-anciennement; elle est désignée sous le nom d'oloul, dans le livre des Degrés (t. I, p. iS/i) , aux xi* et xii* siècles. Quant au kvas, c'est la boisson la plus ancienne et la plus en usage; dans la chronique de Nestor il est question de l'emploi du kvas par les Slovènes, au premier siècle de notre ère. Dans les lois de laroslaw on détermina la quantité de malt qu'il faut fournir pour le kvas aux ouvriers qui bâtissent une ville. Ce n'est pas une boisson enivrante; bien au contraire, elle est rafraîchissante. Pour conserver toutes ces boissons fermentées, les Russes ont eu de tout temps, près de chaque maison tant soit peu considérable,

(les caves où la glace se conservait une année entière ' .

Les rapports fréquents des Russes avec l'empire d'Orient les avaient habitués à l'usage des vins , usage introduit bien avant les Mongols. Plus tard, c'est-à-dire pendant la période de l'asservissement, les relations avec Gonstantinople étant devenues moins étendues, cet usage diminua aussi, pour reprendre à l'époque des tsars. Et encore, au dire de Jovius, qui écrivit ses notions sur la Russie au commencement du XVI* siècle, on buvait peu les vins étrangers ; il parle néanmoins avec étonnement de la bonne qualité du vin de Crète qu'il trouva en Russie, qualité qui n'avait point été altérée par le long voyage que ce vin avait fait en suivant la voie de Gibraltar. Au xvii* siècle déjà les ambassadeurs étaient habituellement traités avec des vins; mais les Russes préféraient encore leurs boissons indigènes. La culture de la vigne ne fut introduite à Astrakhan qu'en 1613 : ce fait est mentionné par les voyageurs Straus et Treier. Le premier de ces voyageurs, qui visita Astrakhan en 1675, y trouva la culture de la vigne très-développée , au point que , sans parler de ce qui était acheté par le commerce, la province fournissait déjà à la seule cour

\. « Medonem ac birram per sestalem infrigidare , infusa po- « culis glacie, voluptatis gratia, soient. Nam ingentia glaciei frusta « nobilium in cellis subterraneis singulari studio reconduntur. » Jovius.

du tsar deux cents tonneaux de vin et cinquante tonneaux d'eau-de-vie de raisin par an. A cette époque, les vins grecs furent remplacés dans la consommation par les vins de Hongrie, qui jouirent même d'une grande vogue du temps de Pierre le Grand. Ce souverain introduisit le premier l'usage des vins de France.

A mesure que l'usage des vins grecs diminuait en Russie , celui de l'eau-de-vie de grain s'y développait. On sait que la distillation des grains fut découverte par les Arabes. En 1290, Raymond Lulle parvint à apprendre d'un savant qui habitait l'île de Majorque le secret du procédé. Les Génois surprirent ce secret d'un certain Arnaud de Villeneuve, qui le tenait de Lulle; et dès lors, ils commencèrent à fabriquer cette liqueur sous le nom d'aqua vitœ. Les Russes le connurent par les Génois établis en Grimée, vers 1398*; et l'usage s'en répandit rapidement, avec des perfectionnements sensibles. On ne se contentait pas d'une eau-de-vie pure : on inventa immédiatement des infusions de fruits et de baies, avec du miel ou du sucre, et l'on fabriqua sous le nom de nalivka plusieurs sortes de boissons que les voyageurs unanimement trouvent exquises. On voit que les moyens de se procurer les jouissances de la table ne manquaient pas aux anciens Russes, et qu'ils en profitaient d'après leurs goûts et leurs habitudes.

\ . Storch's Gemxkle des russischen Reichs. Tom. III, p. 260,

Pour compléter dans une mesure convenable le tableau des mœurs, jetons un coup d'œil sur les usages et les cérémonies qui accompagnaient les naissances, le mariage et les enterrements, sur les habitudes de l'éducation, etc.

Une femme en couches est considérée en Russie comme se trouvant momentanément dans un état d'impureté, et elle doit, pour se purifier, recevoir une bénédiction par le ministère de l'Église. Cette idée fut introduite de Grèce en Russie avec le christianisme, et les Grecs eux-mêmes l'ont imité des Hébreux , chez qui cette purification était de rigueur. L'usage de mettre de l'argent sous le coussin de l'accouchée fut généralement adopté par les Russes, à l'imitation de l'adoration de l'enfant divin par les Mages; cet usage est encore en vigueur de nos jours.

Avant l'introduction du christianisme, les enfants ne recevaient leurs noms qu'avec la tonsure, qui s'administrait à l'âge de sept ans; mais dès l'introduction du christianisme, un nom fut donné à l'enfant aussitôt après sa naissanca, et un autre le jour du baptême , c'est-à-dire au septième jour après cette naissance. Le premier de ces noms était ordinairement slave, et le nom de baptême était celui du saint ou de la sainte que l'Église fêtait ce jour-là. D'après les préjugés du peuple, on cachait soigneusement le nom au moment de la naissance ; parce que ce nom, n'étant pas chrétien, se trouvait sous l'influence de

méchants sorciers et sorcières, qui, s'ils venaient à le connaître, pouvaient faire du mal à l'enfant et plus tard à l'homme. Les princes et les hauts personnages n'étaient pas affranchis de ce préjugé ; et nous voyons la plupart des princes et des grands avoir un double nom, l'un slave et l'autre chrétien. Les noms slaves des princes avaient presque toujours pour racine la gloire, comme Sviatoslavv, sainte gloire; Vladislaw, possesseur de la gloire ; Mstislaw, vengeur delà gloire; laroslaw, fougue delà gloire, etc.; ou bien des idées de domination comme : Vladimir, possesseur du monde; laropolk, fougue guerrière; Sviatopolk, légion sacrée, etc.

Ces préjugés étant très -enracinés, on craignait beaucoup le mauvais œil pour les enfants, et on les en préservait en les léchant d'une certaine manière et en les aspergeant d'eau bénite.

Pendant la cérémonie du baptême, d'après le rit orthodoxe, on met sur le nouveau baptisé une chemise blanche et une croix à son cou; à l'époque de l'introduction du christianisme, il fut ordonné à tous les nouveaux chrétiens de porter ostensiblement la croix baptistaire, pour les distinguer de ceux qui n'étaient pas encore baptisés. Cette coutume se répandit tellement que jusqu'à présent chaque Russe porte une croix à son cou ; quelquefois on y ajoutait une amulette d'encens qui devait, selon l'opinion populaire, préserver de toute mauvaise influence occulte. Un ou

EN RUSSIE. ZtOl

plusieurs parrains et marraines tiennent l'enfant sur les fonts baptismaux ; ils se chargent pour ainsi dire de son éducation chrétienne , et lui promettent leur protection dansl'Eghse et dans le monde. Le baptême établit une parenté spirituelle , non-seulement entre ces assistants et le néophyte , mais encore entre eux et les parents de l'enfant; au point que l'Église, considérant cette parenté spirituelle à l'égal de la parenté de sang ou d'alliance, ne tolère pas un mariage entre parrain et marraine, ni même entre un garçon et une fille qui ont eu à leur baptême le même parrain ou la même marraine.

Dès qu'un garçon avait atteint l'âge de sept ans , on le mettait à cheval et on lui coupait les cheveux d'une certaine manière et avec des cérémonies particulières ^ Cet usage, qui date du paganisme, s'est conservé très-longtemps, même jusqu'au xviii' siècle ; car un historien russe, le prince GhtcherbatofF, assure qu'il était encore en vigueur de son temps chez beaucoup de familles nobles ^

L'éducation des enfants avait pour principale base

4 . Ces cérémonies sont décrites du temps de Jean III ; elles eurent lieu pour mettre à cheval son fils George, quand ce dernier eut atteint l'âge de sept ans. Des parrains assistaient aussi l'enfant dans cette cérémonie , après laquelle le jeune garçon était soustrait à la surveillance des femmes et passait sous la direction des hommes. Dans une circonstance de ce genre, qui eut lieu au sujet de ses fils, les princes Alexis et Siméon, le tsar Alexis distribua de nombreuses gratifications.

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