archives littéraires de l'Europe. N" XII, 4804. Pages
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pastoral de cette description, on doit cependant convenir qu'un peuple qui a su inspirer, à cette époque et à un étranger , une pareille description , avait de grandes qualités morales. Quant à nous, nous sommes persuadé que Paul Flemmingue était sincère dans son récit et que ces qualités morales qui l'ont frappé chez le peuple russe existaient effectivement, parce que nous en voyons encore de nombreux vestiges, et qu'elles étaient les conséquences de cette éducation morale dont nous venons de parler.
L'éducation des enfants des souverains russes se faisait autrement que celle des autres enfants du pays. Jusqu'à l'âge de sept ans ils étaient sévèrement confinés dans les appartements intérieurs de leur mère ; après quoi on les confiait à quelques hommes sûrs, qui leur faisaient apprendre à lire, à écrire, à compter, à jouer aux échecs. On leur enseignait aussi l'histoire et la géographie, surtout celles des pays voisins ; plusieurs apprenaient les langues étrangères, principalement le grec et le latin, qu'ils parvenaient à parler comme leur propre langue. Excepté l'héritier présomptif du trône, on ne montrait jamais au public les enfants des souverains jusqu'à l'âge de 18 ans. Quand on les envoyait dans des châteaux de plaisance, on les y transportait en voiture couverte, et il n'était jamais
et 3J6. N'ayant pas pu trouver l'original, nous avons dû traduire cette citation du russe, de l'estimable ouvrage de M. Ouspensky, Essais de récits sur les antiquités russes, page 518.
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question de les développer physiquement par des exercices du corps. Cette éducation les exposait à des maladies graves et rendait leur constitution débile. Le tsar Alexis, ayant perdu son fils aîné Alexis, et les médecins ayant déclaré qu'il était mort par suite de cette éducation si contraire aux vœux de la nature, ordonna de changer le genre d'éducation de ses autres enfants : dès lors on les fit monter à cheval dans une cour intérieure du palais ; on les occupa au tir et à d'autres exercices gymnastiques. L'hiver on faisait des montagnes de glace , sur lesquelles ils glissaient. Le mariage était accompagné d'une quantité de cérémonies transmises de génération en génération et basées sur des préjugés plus ou moins absurdes. Le mariage civil ne fut jamais en vigueur en Russie ; mais pour régler les intérêts de fortune, le mari signait quelquefois l'inventaire de la dot de sa femme; et en cas de mort de celle-ci , il devait restituer cette dot à qui de droit.
Les cérémonies proprement dites du mariage étaient les mêmes dans toutes les classes de la société, au luxe près. Dans les classes supérieures, le promis et la promise ne se voyaient jamais avant le mariage ; dans le peuple, ils se voyaient, mais ils n'osaient jamais parler de mariage , comme affaire qui ne dépendait point d'eux. Les parents du jeune homme trouvant une jeune fille à leur convenance, sous le rapport des relations de familles, envoyaient une femme de con-
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fiance pour examiner cette jeune personne; et si le résultat de cet examen était favorable et conforme aux idées des parents, ceux-ci expédiaient des demandeurs en mariage, svates, avec un beau coq en main, comme insigne de leur charge. Quand les parents de la jeune fille faisaient un bon accueil aux svates, une entrevue de parents était désignée, et l'on y réglait définitivement tous les détails concernant la fortune et la vie ultérieure des futurs. Dès lors commençaient les fêtes de famille; des chansons spéciales existaient pour la célébration de toutes les phases de cet acte grave de la vie. A peine la conclusion de la demande en mariage était-elle connue, que des chœurs d'hommes et de femmes arrivaient dans la maison delà promise et du promis, adressaient dans leurs chants des félicitations aux futurs, en les qualifiant toujours du titre déjeune prince et déjeune princesse, à leurs parents proches et éloignés, aux svates, à la maison, enfin, à tout le monde et à toutes choses. La veille du mariage, toutes les compagnes de la promise venaient chez elle, admiraient son trousseau qui était exposé aux yeux de tous, l'emballaient ainsi que la dot mobilière dans des bahuts expressément faits pour cela, et chantaient des couplets appropriés à la circonstance. Les grands parents du promis et lui-même n'assistaient pas à cette cérémonie ; mais ils gardaient la maison, pour attendre que ces bahuts leur fussent apportés par la bonne de la promise, qui recevait d'eux un beau ca-
deau. Dans l'un des bahuts on mettait un petit fouet en soie, comme signe du pouvoir du mari sur sa femme. En attendant l'arrivée du trousseau, les parents du promis régalaient de leur côté leurs parents et leurs amis, avec force chansons spéciales. Après l'expédition de la dot, les compagnes de la promise la : déshabillaient et la conduisaient au bain, où elle était lavée et peignée par elles, et toujours avec accompagnement de chansons propres à chacun de ces actes. Il faut observer que l'usage exigeait qu'une promise qui se respectait, pleurât et se lamentât pendant tout ce temps sur la perte de sa liberté de vierge et sur sa séparation d'avec sa mère chérie, son père et sa famille. Le promis de son côté était conduit au bain le soir même par ses amis et par une troupe de chanteurs. Le jour du mariage était un jour de recueillement ; les parents des futurs ne se mêlaient plus d'aucun arrangement, on les supposait trop vivement affectés de l'acte qui allait se conclure; la direction de toutes chosesétait remise au chef de la cérémonie appelé droujko, c'est-à-dire ami : c'était le personnage important de la cérémonie ; lui seul avait le droit d'être gai et plaisant, et de dérider par ses saillies les fronts soucieux des parents ; aussi choisissait-on ordinairement pourremplir ce rôle, les hommes les plus spirituels et les plus en renom pour cela.
Les compagnes de la promise se rassemblaient de nouveau chez elle une heure avant la cérémonie de^
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l'église, et s'occupaient de la toilette de la mariée. On commençait par la coiffer, on lui faisait deux tresses au lieu d'une que les jeunes filles portaient ordinairement. Ces deux tresses étaient l'insigne d'une femme mariée; un large voile en mousseline et fixé à la coiffure de la mariée, lui couvrait la figure et la taille : c'était encore là l'occasion de beaucoup de chansons, de beaucoup de larmes répandues par la mariée, par sa mère et surtout par sa bonne. Le cadet de la famille venait chausser sa sœur, après que l'on avait achevé de la coiffer.
Quand tout était prêt, le marié, accompagné de son droujko, de son père assis^ et de sa mère assise, qui remplaçaient dans ce cas les parents, allait à l'église avec toute sa société, dans des équipages couverts de draperies et de brocarts, et traînés par des chevaux dont les crinières et les harnais étaient garnis de rubans et de clochettes. Plusieurs camarades du marié se paraient de nœuds de rubans et formaient sa suite de gala, poïezde. Ce polezde allait avertir la future épouse que son futur l'attendait à l'église ; on l'y conduisait alors avec la même pompe et en compagnie des mêmes personnages que ceux qui avaient assisté le marié. La mère assise de la mariée s'appelait svakha, et jouait le même rôle que le droujko du côté du marié. Avant le départ pour l'église, les futurs étaient bénis par leurs parents respectifs et par les pères et les mères assis ; les hommes bénissaient avec de grandes images dont la richesse était proportion-
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nelle à leur fortune, et les femmes avec du pain et du sel contenu dans des salières d'argent, si les moyens le permettaient ; cet usage était l'expression symbolique d'un vœu de prospérité et de richesse. Le marié et la mariée, chacun de son côté, s'approchaient de leurs parents, se prosternaient devant l'image que le père tenait en main , et recevaient la bénédiction à genoux, après quoi ils faisaient la même chose devant la mère et devant tous ceux qui les bénissaient. Les images avec lesquelles avait été donnée la bénédiction des pères, étaient portées à l'église devant les conjoints et déposées sur l'autel pendant la cérémonie religieuse ; on les remportait ensuite à la tête des cortèges réunis.
De l'église, tout le monde se rendait au nouveau logement des époux, à l'entrée duquel le couple était reçu, avec des images et avec la bénédiction, par les grands parents qui s'y étaient réunis. Il était d'usage de jeter sur les nouveaux époux, à leur entrée dans la maison , quelques poignées de houblon en signe de souhait que leur vie se passât gaiement.
Alors commençait le festin , pendant lequel on chantait et on portait des toasts à tout le monde ; le droujko devait se multiplier pendant ce repas, il devait répandre à flots des saillies et des traits d'esprit. L'usage permettait que les convives, en goûtant les boissons, dissent aux nouveaux mariés qu'ils trouvaient une certaine amertume dans la liqueur, et
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qu'ils suppliaient le jeune prince et la jeune princesse de l'adoucir par un'baiser, et le couple était obligé de s'embrasser; cette espièglerie était maintes fois répétée par tous les plaisants de la société durant toutes les fêtes du mariage. Pendant que les convives se réjouissaient, la svakha arrangeait la couche nuptiale, et quand tout était prêt, elle emmenait la jeune mariée, et les convives se séparaient.
Le lendemain, le nouveau marié renvoyait aux parents de sa femme la chemise de première nuit, dans l'état où elle se trouvait le matin, §t bientôt après il allait les remercier pour le trésor qu'ils lui avaient conservé. Cette chemise était ordinairement exposée aux yeux de tous les parents et amis de la famille, dans une des chambres intimes des parents. Parmi le peuple, on l'exposait publiquement, et la svakha chantait et dansait dessus pour féliciter les jeunes mariés. Mais si, par hasard, la chemise n'était pas dans un état convenable, les jeunes gens barbouillaient la porte cochère des nouveaux mariés avec du goudron ; on s'emparait du jeune couple, on leur mettait des harnais très-larges sur le cou, et on les faisait promener dans cet accoutrement tout le long du village, accompagné de leur svakha; pendant cette promenade, tout le monde les raillait et les accablait d'injures.
La noce durait plusieurs jours ; tous les parents donnaient des festins et se faisaient mutuellement des
cadeaux. Malgré leur caractère primitif, tous ces usages portent, il faut l'avouer, un cachet de moralité extrêmement profonde et religieuse : un peuple qui serait irréligieux et immoral ne se soumettrait pas à des usages pareils et ne les conserverait pas pendant des siècles, et jusqu'à nos jours.
L'enterrement des morts n'était accompagné que d'un petit nombre de cérémonies particulières, si ce n'est toutefois celles qui sont prescrites par l'Église ; le seul usage remarquable, c'était de pleurer les morts à haute voix : cet usage, qui subsiste encore, est surtout suivi par les femmes. Il a été probablement maintenu, parce qu'en exhalant sa douleur en paroles on la soulage. Une femme du peuple, qui pleure non-seulement une perte récente, mais encore sur la tombe de la personne chérie, plusieurs années après sa mort , ne manque jamais d'énumérer toutes les qualités du mort et même quelquefois ses défauts ; elle décrit sa douleur, et se permet de lui faire des reproches pour les procédés dont elle fut mécontente. Au reste, tous les autres usages sont éminemment chrétiens et orthodoxes.
Gomme complément nécessaire de ce chapitre, nous croyons devoir retracer ici la manière de vivre des femmes dans l'ancienne société russe, et le rôle qu'elles y remplissaient. De tout temps les lois du pays donnaient à la femme des droits presque égaux à ceux des hommes, droits dont le lecteur a pu appré-
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cier l'étendue, à la lecture des chapitres précédents de €et ouvrage ; mais les usages restreignaient considérablement ces droits. En effet, la soumission de la femme au mari était sans bornes : une femme qui se respectait ne pouvait pas s'affranchir de cette soumission ; le divorce était méprisé , et la séparation de corps était tellement contraire aux mœurs et aux usages, qu'une telle séparation eût été un fait inouï et sans exemple. Ainsi, par la toute-puissance de l'usage , une femme devait se contenter du sort que le mariage lui avait fait, et prendre son malheur en patience, si malheur il y avait. La vie des femmes était d'autant plus casanière et isolée, qu'elles appartenaient à des classes plus élevées de la hiérarchie sociale. Ainsi une femme de paysan participait à tous les amusements et à toutes les distractions populaires; elle partageait avec son mari les peines du travail, mais aussi elle l'accompagnait aux festins et aux fêtes. Dans la classe des marchands, la femme allait rarement à des festins hors de chez soi, mais elle fréquentait les fêtes publiques et prenait part aux festins de la maison. Dans la classe des serviteurs de l'État, la femme n'apparaissait aux festins de la maison que pour un temps déterminé , et n'assistait pas au banquet. Quand le maître de la maison voulait faire un honneur particulier à ses convives, il faisait entrer à la fin du repas sa femme et ses filles ; et ces •dames présentaient une coupe de liqueur au convive
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choisi, ou à chacun des assistants. Mais malgré cette réclusion , chaque femme était maîtresse absolue de sa fortune à l'égal de l'homme , et en disposait à son gré.
Les femmes et les filles des souverains étaient soumises à une réclusion encore plus rigoureuse; le peuple ne les voyait jamais ; les boyards les plus intimes étaient seuls, de temps en temps, admis à cet honneur*. Si les princesses faisaient un voyage, c'était toujours dans des voitures soigneusement couvertes, qui les cachaient complètement aux regards de la foule. Cette sévérité commençait petit à petit à s'affaiblir; et nous voyons déjà que dans un pèlerinage fait au monastère de Saint-Serge par le tsar Alexis, sa seconde femme, mère de Pierre I", accompagna son mari dans une voiture découverte : cette innovation ne laissa pas que de choquer le public; cependant on s'y habitua peu à peu. A la réception par le même tsar des ambassadeurs impériaux Bottoni et Fon Gutzman, l'épouse du souverain regarda cette cérémonie par la porte d'une chambre voisine. La princesse Sophie s'émancipa encore plus : elle recevait déjà tout le monde dans ses salons , travaillait avec les ministres, et haranguait elle-même le peuple;
i. « Uxor et filius, quamvis decennis, tanto minus sorores, et « 6IiaB nec apud eum discumbant unquam, nec alieiio conspectiû « objiciunlur. Inter millenos aulai ministres unum a-gre audies , «qui alleruirum semel se vidisse veraciter profi'eatur. » Mayerberg, page 88. Quoique cela soit un peu exagéré, le fond estvrai»
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elle organisa même dans ses apppartements des spectacles de société auxquels étaient invités tous les personnages qui avaient accès à la cour.
A propos de la princesse Sophie , nous tenons à faire remarquer trois femmes distinguées qui ont joué un rôle politique pendant cette dernière période historique : Marthe de Novgorod, que nous avons vue conduire d'une main ferme, sinon toujours sage, les affaires de la turbulente république du Nord; la princesse Hélène Glinsky, mère du tsar Jean IV, qui exerça une grande influence sur son époux et sur son fils , et à laquelle on doit peut-être, concurremment avec la douce tsarine Anastasie, les heureux commencements du règne du terrible tsar; et enfin la princesse Sophie, dont nous avons plus haut tracé le caractère si singulièrement mélangé de mesquines ambitions et de grandes vues. Nous sommes donc fondé à conclure que les femmes russes, grâce à l'heureuse influence de l'esprit chrétien, ne le cédaient que peu aux hommes pour le développement intellectuel, et qu'elles jouirent toujours dans la société russe d'une considération méritée.