L ENSEIGNEMENT. — LA PROPAGATION DE LA SCIENCE LA LITTÉRATURE
Caractère général du savoir. — Les obstacles que sa propagation rencontre.—Tentatives de Jean IV pour amener en Russie des savants, des artistes et des industriels étrangers. — Mêmes tentatives du tsar Boris. — État de l'enseignement aux xv" et xvi* siècles. — Nombre considérable de gens sachant lire et écrire. — Fondation de l'Académie de Kieff. — Sa manière de propager l'enseignement,
— Fondation^ par Boris Godounoflf, de l'Académie de Moscou; son élévation par le tsar Théodore.— Les orthodoxes de Turquie viennent étudier dans cette Académie. — Tendance de l'enseignement.
— Les sciences se seraient développées progressivement. — Comme exemple : l'histoire de la médecine en Russie. — L'activité littéraire en Russie; son caractère, sa direction. — L'imprimerie. — L Littérature sacrée. Ses principaux représentants : Grégoire Samvlak , Benoît , Jacques et Andronic , moines , Pakhom le Logothète , Vassian Rylo, l'archevêque Gennade, secte des dissidents, les Strigolnikis ; Joseph Sanine, Maxime le Grec, le métropolitain Macaire, les patriarches Job , Hermogène , Joseph et Nikone , l'Histoire politique de ce dernier; le moine Arsène Soukhanoff, le métropolitain Pierre Moguila , Êpiphane Slavinetzky, Siméon de Polotsk et Lazare Boronovitch. — II. Littérature législative et politique. Influence de Moscou sur l'unité de la législation et sur les travaux qui s'y rapportent. — Œuvres politiques de Possochkoff^ paysan du gouvernement de Novgorod. — III. Littérature historique. Les chroniqueurs des monastères. — Caractère de leurs travaux. — Leur classification. — Mémoires historiques et personnels. — André Kourbskoï, sa vie, sa correspondance avec Jean IV, ses œuvres historiques. — Les autres auteurs. — Récits de voyages. — Travaux géographiques. — IV. Littérature proprement dite. Philologues. — Grammairiens. — Traducteurs. — Polygraphes. — Mystères. — Drames. — Créations littéraires. — Poésie. — Caractère des œuvres poétiques
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de cette période. — Contes héroïques. — llia Mourometz, et autres.
— Contes moraux : A ventures d'un marchand de Kieff' Histoire de Drakoitlia. — Recueil de Kircha Danilovitch. — Les chansons populaires.
— Créativité actuelle du peuple russe. — La musique des chansons populaires. — Les proverbes russes , leur grand nombre , leur fréquent emploi. — Les sobriquets. — Les énigmes. — La littérature russe était en voie de rapide progrès avant la réforme.
La fervente piété des princes et de toutes les classes de la société ne favorisait pas en Russie le développement de la littérature profane et des sciences : aussi les deux derniers grands-princes et les tsars , depuis Jean III, s' efforcèrent-ils en vain d'introduire dans le pays les sciences, les arts et tous les perfectionnements possibles. Ils réussirent, à la vérité, à importer quelques arts utiles et certaines innovations industrielles ; mais ils échouèrent complètement dans leurs tentatives d'introduction de la science pure et des connaissances littéraires. Ces tentatives étaient combattues, tantôt par des rivalités étrangères, tantôt par une opposition intérieure. Le tsar Jean IV envoya un certain Schliter, Allemand d'origine, comme ambassadeur à Charles -Quint, pour le prier de lui envoyer des savants, des artistes et des artisans. L'empereur, qui se trouvait alors à Augsbourg, communiqua cette demande à trois cents personnes distinguées par leurs connaissances, qui consentirent a porter leur savoir en Russie, et qui, précédées de l'ambassadeur russe et munies de saufs-conduits de l'empereur, partirent pour Lubeck, où ils devaient
s'embarquer pour la Russie. A cette nouvelle, la ligue hanséatique et les Livoniens, craignant que la Russie en se civilisant n'échappât à leur cupidité marchande, firent des réclamations auprès de Charles-Quint, emprisonnèrent l'ambassadeur et renvoyèrent savants et artistes dans leurs foyers. Schliter, après un long emprisonnement, parvint à s'échapper et à conduire en Russie, par une autre voie, une partie seulement de la nombreuse députation qu'il accompagnait : l'entreprise était manquée.
En 1600, une autre fois, le tsar Boris, voulant établir des écoles et même des universités pour instruire les jeunes Russes dans les langues européennes et dans les sciences, chargea le Saxon Jean Kramer d'aller chercher en Allemagne et d'amener à Moscou des professeurs et des docteurs.
L'Europe, cette fois, applaudit au projet du tsar, et Boris reçut de tous côtés de flatteuses félicitations; mais un obstacle, obstacle bien plus invincible qu'une intrigue étrangère, devait venir d'ailleurs : le clergé russe représenta au tsar que l'unité de croyance et de langage était indispensable à la prospérité de la Russie, parce que la différence de langage pouvait troubler dans l'Église russe l'unité de la foi, et que, dans tous les cas, il n'était point prudent de confier l'éducation de la jeunesse à des catholiques romains et à des luthériens. Le tsar dut céder et renoncer à l'établissement des universités; il se contenta d'en-
voyer dix-huit jeunes gens de haute naissance en France, à Londres et à Lubeck, pour y étudier les langues étrangères et les sciences.
Ces deux faits suffisent pour montrer quelles difficultés la propagation du savoir rencontrait en Russie à cette époque, et pour prouver que la littérature était tenue de se borner aux limites des sujets sacrés, législatifs et historiques, sans pouvoir trop s'aventurer dans le domaine de la littérature profane et de la poésie. Mais avant d'entreprendre l'histoire littéraire de cette époque, analysons les moyens qu'offi^ait la Russie à ses citoyens pour acquérir le savoir.
La domination mongole une fois secouée, le mariage de Jean III avec la fille de Paléologue établit des rapports entre le prince et les souverains européens, et introduisit en Russie plusieurs savants distingués, qui y accompagnèrent la princesse. Jean III accorda ouvertement sa protection à ces étrangers et à ceux de ses sujets qui voulurent s'instruire à leurs leçons. Il employa son influence pour obliger le clergé à augmenter ses écoles et à les ouvrir aux laïques. Son fils, Vassilii, imita complètement son père dans l'œuvre de l'instruction publique. Nous savons que pendant le règne de ce prince, il y avait beaucoup d'écoles en Russie; car, dans un protocole du concile des évêques tenu en 1551, il est dit qu autrefois (c'est-à-dire dans le XV* siècle) il y avait beaucoup (Vécoles à Moscou, à Novgorod et dans d'autres villes, et que dans ces
écoles on enseignait même le chant. Dans une de ses épîtres, l'archevêque de Novgorod, Gennade (1485- 1505), se plaint de la pénurie des écoles ecclésiastiques, en disant que de simples paysans enseignent les enfants à lire, à écrire et même le rituel de l'église. Cela prouve que parmi les paysans il ne manquait pas d'hommes sachant lire et écrire, au point de pouvoir l'enseigner. Le concile dont nous avons fait mention suppliait le tsar d'augmenter le nopibre des écoles : « car, disait-il, il y a beaucoup de jeunes gens qui « sont avides de sciences, et désirent apprendre « l'Écriture sainte. » En 1555, le nombre des écoles de paroisse était augmenté, et même on établit une école latine à Moscou ; mais elle ne dura pas longtemps. Il est regrettable que l'histoire de cette époque ne nous ait pas laissé des renseignements plus précis sur le nombre des écoles ouvertes en Russie pendant la période des tsars; toutefois la quantité considérable de monastères qui existaient alors en Russie, où ces établissements servaient d'écoles, nous porte à croire que la proportion des hommes sachant lire et écrire était alors aussi grande dans notre pays que partout ailleurs en Europe. En Europe, la pénurie de gens sachant lire et écrire était telle, que pendant le règne de l'empereur Frédérik IV, dans la moitié du xv* siècle, on n'exécutait pas un criminel qui possédait ces connaissances premières ; on remplaçait la peine de mort par d'autres châtiments, pour ne pas priver la société
d'un homme sachant Ure et écrire. En Russie, à la même époque, un événement très-remarquable eut lieu, qui prouve que savoir lire et écrire n'était pas une chose rare. L'archevêque de Novgorod, Gennade, que nous venons de nommer plus haut, entreprit la correction et l'achèvement de la Bible slavonne. Dans ce but, il adressa une lettre épiscopale à son diocèse, en priant tout le monde de lui faire parvenir les exemplaires manuscrits des livres des deux Testaments, qui se trouvaient en la possession des habitants, afin de pouvoir confronter entre eux les exemplaires qu'on lui enverrait et en coordonner la rédaction. Le public répondit à cet appel de son évêque en lui envoyant jusqu'à six mille exemplaires manuscrits des différents livres de la Bible, dont une partie fut reprise plus tard par les propriétaires et une partie resta dans la bibliothèque de la cathédrale de Sainte-Sophie, à Novgorod ; beaucoup de ceux-ci ont été conservés jusqu'à nos jours. Si le seul diocèse de Novgorod fournit jusqu'à six mille exemplaires de la Bible, malgré la difficulté d'expédition et le prix 'élevé des manuscrits à cette époque, nous avons tout le droit de supposer que la majeure partie des manuscrits possédés alors par des citoyens ne parvint pas au respectable prélat, et que le plus grand nombre des propriétaires ne consentirent pas à se dessaisir de leurs trésors, au risque de les perdre. Pour avoir un exemplaire très-coûteux d'un livre de la Bible, il faut sup-
poser que celui qui l'acquiert pouvait jouir de sa lecture : or, un père de famille qui trouvait du plaisir à lire la Bible, faisait nécessairement étudier ses enfants; et cela nous conduit à conclure que savoir lire et écrire était plus répandu au xv' siècle, dans les domaines de Novgorod, que partout ailleurs en Europe; car nous voyons par nos annales qu'en 1524, il y eut à Moscou un ambassadeur du roi de Suède, du nom de Canut Erikson, qui ne savait ni lire ni écrire. Au reste, il n'y a rien que de très-naturel dans cette supposition : les Novgorodiens étaient des hommes libres, et en grande partie négociants ou marchands ; donc savoir lire et écrire était une exigence de leur profession ; on peut en dire presque autant de Moscou, comme capitale et ville de commerce, d'Arkhangel et surtout de Pskoff, avec tous ses domaines. Le fait que nous avons exposé est conservé, par tradition, dans la bibliothèque de la cathédrale de Sainte-Sophie, à Novgorod. IMais indépendamment de cette tradition, nous voyons dans la bibliothèque du Patriarche, à Moscou, une quantité considérable de manuscrits des livres de l'Ancien et du Nouveau Testament, qui furent écrits à peu près à cette même époque, c'est-à-dire depuis le xiif jusqu'au xvi* siècle; sur ces manuscrits l'on trouve les noms de ceux qui les ont copiés, et quelquefois une filiation de possesseurs : d'après ces inscriptions, on peut se persuader que ni les occupations de copistes, ni la
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possession de ces trésors littéraires n'étaient des attributs exclusifs d'une ou de quelques classes de la société; mais que toutes les classes y participaient, depuis les princes régnants, leurs femmes et leurs filles, depuis les hauts dignitaires de l'Église jusqu'aux paysans et même jusqu'aux esclaves. Cette circonstance peut encore servir de preuve que le nombre des gens lettrés était considérable en Russie.
Quant à l'instruction supérieure,|le seul fait saillant de cette époque fut l'établissement des académies de Kiefî et de Moscou.
L'académie de Kiefî fut établie sous le nom de confrérie par les moines de Kieff, vers 1588 ; Sagaïdatchnyï, hetman des Cosaques de la Petite-Russie, voyant l'utilité d'un établissement d'instruction supérieure, légua, en 1620, tous ses biens à cette institution. Aidés de ces ressources pécuniaires, les moines Jean Boretsky et Esaû Koupinsky réorganisèrent cette école et lui donnèrent le caractère d'un collège; mais ce ne fut que de 1636 à 16/iO que le métropolitain Pierre Moguila la reconstitua, étendit le champ de l'enseignement en introduisant des cours de philosophie, de théologie, de latin et de polonais, et fit venir à Kieff des professeurs renommés d'Allemagne et d'Italie.
Cette' institution, qui ne prit le nom d'académie qu'au temps de Pierre le Grand, eut une influence marquée sur la direction de l'instruction publique en
Russie; car, depuis la moitié du xvii* siècle, ses élèves dominèrent dans l'Église et la littérature du pays. L'enseignement, qui était auparavant purement religieux, prit une tendance plus littéraire; les Kievliens introduisirent la scolastique occidentale et en vinrent souvent à sacrifier la clarté de l'idée à l'élégance de l'expression. Le fameux Siméon de Polotsk, dont nous avons déjà parlé, exerça dans l'école une prépondérance incontestée. Le caractère religieux de l'enseignement ne s'effaça point cependant complètement, et le collège de Kieff ne se borna pas à fournir à la Russie des hommes savants; mais il travailla à la propagation et à l'affermissement des idées religieuses dans le peuple. Ne pouvant établir des écoles partout, le séminaire académique de Kieff donnait à ses élèves (boursaks) de longues vacances, qu'ils employaient à répandre l'instruction autour de leurs foyers. Ceux qui avaient reçu des leçons dans ces établissements temporaires fondaient à leur tour des écoles permanentes, que chaque année voyait se multiplier et se ramifier au loin.
Les boursaks étaient des instituteurs peu coûteux à rétribuer : une dizaine d'œufs, un jambon, une petite mesure de blé, suffisaient aux modestes exigences de ces jeunes instituteurs-missionnaires ! C'est par des moyens aussi restreints que le savoir se répandait dans les provinces et pénétrait dans les masses; et c'est ainsi que, malgré l'adresse des jésuites
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et la puissance de la papauté, l'orthodoxie d'Orient a pu sortir victorieuse de sa lutte avec le catholicisme romain. Repoussée de cette façon, l'Église d'Occident a mis en avant un de ces biais qui arrangent tout, une espèce de rite mixte, qu'elle a appelé rite des grecs-unis et qui ne diffère du rite oriental que par la reconnaissance de la suprématie des papes, suprématie que l'Église d'Orient n'accorde qu'à un concile de patriarches.
Pour en revenir à l'école de Kieff , nous citerons en passant les noms de quelques-uns de ses principaux disciples, sur lesquels nous aurons à revenir : Épiphane Slovinetzky, Lazare Boronovitch, Théophane Prôcopovitch , Etienne lavorsky et Théophilacte Lopatinsky.
Quant à l'école de Moscou, nous dit l'historien Tatichtchefî, elle fut fondée vers 1600, par Boris GodounofF, qui ne voulait d'abord en faire qu'une école de théologie : le tsar Alexis lui donna de l'extension ; et son fils Théodore, prenant en considération l'impossibilité oii étaient les chrétiens soumis au joug mahométan de trouver dès prélats, non pas érudits, mais possédant les principales notions de la théologie, fit, en 1682, de cette école une académie qu'il nomma slavo-greco-latine : il lui accorda de grands privilèges et y introduisit, outre la théologie, l'enseignement de la grammaire, de la poétique, de la rhétorique, de la dialectique, de la philosophie rationnelle,
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naturelle et morale, de la législation ecclésiastique et séculière, des mathématiques et autres sciences libres. Plusieurs jeunes gens orthodoxes , originaires des provinces slaves et grecques de la Turquie, vinrent étudier à Moscou. Cette ville devint ainsi le foyer dont la flamme éclairait et réchauffait la chrétienté d'Orient, restée orpheline sous l'oppression de la cupidité mahométane. Le père et le grand réformateur de la littérature russe, Lomonossoff", étudia dans cette académie au commencement du xviif siècle.
Ce furent là les premiers fondements de l'enseignement supérieur en Russie. Il n'est pas étonnant, d'après la tendance générale des esprits, que ce soit par une académie théologique qu'ait commencé l'instruction supérieure : mais nous pouvons déjà voir ici le changementprogressif qui s'était opéré dans l'esprit public, puisqu'il n'était plus question alors des obstacles qui avaient arrêté auparavant Jean IV et Boris GodounofF, par conséquent qu'il n'y avait plus de difficultés internes pour propager la science dans sa généralité. Or, s'il n'y avait pas eu d'obstacles, les établissements supérieurs se seraient institués inévitablement, sans précipitation, mais dans un esprit moral et religieux, qui aurait servi de garant à un développement ultérieur, régulier et bienfaisant. La sciencç médicale, par exemple, suivit une marche progressive remarquable ; et vers la fin de la période, elle arriva à un point de développement tel, qu'il
ne lui restait que d'établir une académie médicale. Toutes les autres parties en auraient fait probablement autant; et le savoir se serait introduit sans commotion et d'une manière proportionnelle, dans toutes les classes de la hiérarchie sociale. Nous n'avons pas assez de données pour décrire la marche progressive de toutes les branches du savoir en Russie pendant la période qui nous occupe ; mais pour donner une idée de la rapide progression du savoir, nous allons exposer, comme spécimen, la marche historique de la partie médicale :d'où l'on pourra conclure que toutes les autres parties scientifiques se seraient développées d'une manière analogue.
Pendant la domination des Mongols, il n'était question ni de médecins ni de médecine en Russie. Quiconque échappait au glaive et aux massacres des barbares se trouvait encore fort heureux de pouvoir mourir dans son lit, assisté du ministère de l'Église. C'est au grand-prince Jean III que la Russie est redevable de l'introduction de la médecine, et surtout après son mariage avec la princesse Sophie Paléologue. Le premier médecin qu'il fit venir fut un certain Antoine l" Allemand, ainsi le nomme la chronique de l'année 1485. Un peu plus tard les frères Roleff, ambassadeurs de Russie à Rome, amenèrent de cette ville, pour être attaché à la personne du prince, un médecin nommé Léon le Juif; nous voyons en outre, dans les récits du temps, désignés comme docteurs en
médecine Marc le Grec, venu de Constanlinople , Nicolas LouefFet Théophile, ces deux derniers réputés très-habiles dans leur art. Il y en avait probablement d'autres encore ; car, puisque la chronique cite ces trois noms comme étant ceux des médecins de la cour, tout porte à croire que les grands seigneurs du temps tinrent aussi à se parer de ce luxe nouveau. Les annales du règne de Jean IV nous fournissent également des noms de médecins; les docteurs Arnolf Lensey, Éliseï Bomelii, Standich, un certain docteur lohann dont le nom de famille est inconnu, Richard Elms et le docteur Jacoby, venu en 1581, et recommandé spécialement pour son habileté par la reine Elisabeth d'Angleterre. On commença alors à fonder des hôpitaux et à admettre dans la procédure judiciaire l'expertise médicale. L'Angleterre fournit aussi beaucoup de chirurgiens ; et ce fut un Anglais, John Frenchem, qui, en 1581, établit à Moscou la première pharmacie.
Pendant le règne du tsar Théodore, fils de Jean IV, les médecins de la cour furent, outre le fameux Jacoby, les docteurs Marc Redley, anglais, ef Paul Gitadini , milanais. En 1588 parut la première œuvre écrite de médecine, sous le titre de Livre médical {léctchebnaïa kniga). En 1592, une quarantaine fut établie à RjefT comme mesure préventive contre les maladies contagieuses.
En 1600 , Boris Godounoff envoya Reinhold Bek-
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mann, originaire de Moscou, à Lubeck et dans d'autres ports de mer, en le chargeant de trouver des médecins qui fussent disposés à se rendre en Russie. Cette mission réussit ; car plusieurs savants distingués arrivèrent à Moscou , entre autres Christophe Ritlengher, hongrois, David Vasmer et Henri Schrœder de Lubeck, Jean Hilke, livonien, Gaspard Fiedler, et le plus fameux de tous, Timothée Willis, anglais. Le pharmacien Frenchem revint une seconde fois en Russie , en 1602, apportant avec lui une grande provision de médicaments; en 1605, les symptômes d'une maladie contagieuse s'étant manifestés dans l'armée qui assiégeait la ville de Kromy, occupée par les partisans du faux Dmitrii, on y expédia de Moscou tous les médicaments nécessaires.
Les funestes troubles de laRussie pendant les règnes du faux Dmitrii et de Basile Chouïsky, et les horreurs de l'interrègne , arrêtèrent le développement de la science, dont le premier essor avait déjà donné de belles et légitimes espérances. Enfin l'avènement des RomanofT (1613) vint rétablir l'ordre dans l'État et donner l'impulsion au progrès des sciences et des arts. En 1616, nous voyons déjà figurer au budget une somme allouée à chaque chef militaire pour les dépenses médicales; et ce service prit un caractère de stabilité plus grand encore par l'établissement du Prikase des apothicaires.
x\vant cette époque , il n'y avait pas sur cet objet
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d'organisation régulière ; dès lors toutes les affaires de ce ressort furent entre les mains de ce Prikase, présidé par l'un des plus grands boyards et formé des meilleurs médecins et chirurgiens, dont le premier portait le titre cVArchiatere. On fit d'abord venir tous les médicaments de l'étranger, mais on s'aperçut enfin que le pays fournissait la plupart des ingrédients dont ils étaient composés : on commença à herboriser, on établit des jardins botaniques , on cultiva la réglisse et d'autres plantes médicinales; la chimie donna du salpêtre, de la potasse, du savon, des oxydes de fer et de cuivre : le Prikase fit dessiner un herbier modèle, qu'il envoya dans toutes les provinces par l'entremise des voïevodes, pour répandre autant que possible le goût des herborisations. Le Prikase ne fonda cependant pas d'école de médecine ; on continua à suivre l'enseignement particulier : chaque médecin avait ses élèves qui pouvaient, d'après les certificats de leur maître, recevoir le grade de médecin, de sous-docteur ou de docteur. L'organisation était donc dans une voie de progrès graduel et constant, à la fin de la période des tsars : il ne manquait plus guère, comme nous l'avons dit, que la création d'une .école centrale de médecine pour aider à la propagation des connaissances médicales, et toutes les autres branches de la science auraient suivi une marche progressive analogue. Revenons maintenant à l'histoire de la littérature de cette période.
Dans les autres pays slaves les plus civilisés, comme la Bohême et la Pologne, la littérature était déjà à cette époque en pleine période de croissante activité : mais placée sous l'influence de la scolastique occidentale, qui lui faisait employer la langue latine à l'exclusion des idiomes nationaux, elle ne pouvait recevoir ni présenter aucune empreinte caractéristique et populaire; tandis que la littérature russe, moins avancée peut-être, présentait du moins un caractère national, conservait son originalité, et suivait sa propre loi de développement, en puisant ses forces dans son sein et dans les restes de la civilisation grecque. C'est encore la littérature sacrée qui domine dans cette période, en jetant des reflets même sur les productions de la littérature profane.
L'autonomie politique, que les Russes reconquirent à cette époque sur les Mongols oppresseurs, eut aussi son influence sur les travaux de l'esprit; elle fit naître pendant cette période un ensemble d'écrits historiques, expression du mouvement de nationalité. La rédaction de plusieurs codes de lois et d'un grand nombre de règlements édictés par les souverains, donnèrent à cette unité nationale un cadre d'organisation sociale , judiciaire et autonomique.
La poésie nationale à son tour manifesta son caractère méditatif et idéal dans les chansons, les contes et jusque dans les proverbes populaires. Pour juger sainement de l'intensité du mouvement littéraire de
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cette époque , il faut se rappeler que l'imprimerie n'était pas encore découverte au commencement de la période que nous étudions, et qu'elle ne fut d'ailleurs apportée que très-tard en Russie^. Il faut donc prendre en considération cette privation du principal instrument de la propagation du savoir, et juger l'activité littéraire de la Russie avec une certaine indulgence; on doit surtout, dans l'appréciation de son mérite, avoir constamment en vue que l'intelligence du peuple et son génie méditatif furent continuellement arrêtés par le manque de ce puissant moyen propagateur. Que de difficultés devaient, en effet, rencontrer les penseurs pour acquérir d'abord l'usage de fixer leurs idées sur le papier, ensuite pour les faire copier lisiblement, et puis pour les répandre assez abondamment et les populariser ? Il fallait être poussé par de très-profondes convictions et un énergique désir de les communiquer, ne fût-ce qu'à un
1 . La première imprimerie ne fut établie en Russie qu'en \ 553 ; en 1564 seulement sortit de ses presses un livre : les Épltres des Apôtres.
Les maîtres de l'art typographique en Russie furent d'abord un Allemand , Hans Bodbinder, puis des Russes ses élèves, Jean Fedoroff et Pierre Mstislavtseff. Le premier fonda une autre imprimerie, sous les auspices du prince Constantin Ostrojsky, à Ostrog en Yolhynie. Il y imprima, en 1580, l'Ancien et le Nouveau Testament, et transporta plus tard son imprimerie slave à Lvoff (aujourd'hui Lemberg), où il travailla jusqu'à sa mort.
Ce ne fut qu'à la fin du xvu* siècle que les livres d'offices imprimés prirent , dans les églises de Russie , la place des manuscrits.
petit nombre de lecteurs, pour s'engager dans un travail littéraire malgré tous ces obstacles.
C'est pour ces raisons que la production littéraire de cette période est nécessairement circonscrite dans quatre genres :
1° Littérature sacrée ;
2° Littérature législative et politique ;
3° Littérature historique ;
li" Littérature proprement dite.
Nous allons énumérer successivement les principaux représentants et les œuvres les plus remarquables de ces quatre genres différents. Ici encore, les limites que nous avons tracées à ces études nous obligeront à être succinct, au risque de gâter par la sécheresse une partie de notre travail sur laquelle nous aurions désiré pouvoir attirer la sympathique attention du lecteur.
Littérature sacrée.
Nous avons terminé notre revue de la littérature sacrée de l'époque précédente par le métropolitain Cyprien, mort en 1406. Immédiatement après lui viennent par ordre de date :
Grégoire Samvlak, métropolitain de Kief, mort en i/ii9. La chronique du temps nous dit que c'était un homme profondément instruit ; nous avons de lui vingt-sept sermons et les panégyriques de Gyprien et d'Etienne, œuvres d'une solide conviction et d'une éloquence persuasive.
Benoît, Jacques et Andronic , moines du mont Athos , nous apportèrent de nombreuses traductions du grec, entre autres les œuvres de saint Jean Chrysostome et la vie de saint Grégoire, conservées jusqu'à nos jours dans des manuscrits contemporains.
Pakhom le logothete (1460) écrivit un grand nombre de stances en l'honneur des saints, et la vie de plusieurs saints de Russie , entre autres celles des métropolitains saint Pierre et saint Alexis.
Vassian Rylo, évêque de Rostoff, mort en 1481, était remarquable par la pureté de sa vertu et la grandeur de son caractère ; c'est lui qui rendit, par ses pressantes et chaleureuses exhortations, le courage à Jean III, quand ce prince abandonna son armée lors de la dernière invasion des Tartares. Emu des reproches du saint évêque, qui lui avait fait honte de sa défection et l'avait renvoyé à la défense de la patrie menacée, Jean III rejoignit son armée et refoula dans leurs steppes les Mongols envahisseurs. On a encore maintenant l'admirable épître qu'il écrivit à Jean III, lorsque ce prince fut rentré dans
son camp, et la biographie de son maître, saint Paphnoute de Borovsk ^.
L'archevêque de Novgorod, Gennade, mort en 1506 et dont nous avons déjà cité le nom, consacra surtout son activité littéraire à entretenir une polémique assez vive contre une secte qu'on appelait judaïque, et qui se propageait dans son diocèse et dans celui de Moscou. Cette secte était comme une résurrection d'une secte plus ancienne, que l'on appelait les strigolnikis , et qui eut son siège principal à Pskoff et à Novgorod.
Il n'était pas très-facile de combattre cette secte, qui comptait parmi ses adhérents des hommes trèslettrés, et qui était la profession d'un culte ressemblant fort au protestantisme actuel, mêlé d'idées ariennes, à ce protestantisme qui à la même époque
\ . Pour donner une idée de l'éloquence de ce prélat, nous citerons un passage de son oraison funèbre du grand-prince Vassilii :
« Du mont Sinaï et de la Palestine , d'Antioche et d'Italie , on « accourait pour le contempler et pour entendre ses discours. « Mais qui pourra décrire toutes ses qualités? Telle que la sala- « mandre qui ne se consume point au milieu des flammes; comme « le Khatos , ce fleuve limpide qui coule au sein de l'Océan sans « perdre la douceur de ses eaux , l'âme de Vassilii sut résister « aux feux des passions humaines et aux flots orageux de la vie ; « et vertueuse elle s'est envolée de la terre pour retourner dans « le sein de Dieu. » Trouvera-t-on dans les littératures étrangères beaucoup d'oraisons plus éloquentes que celle-là? Cependant, c'est vers la moitié du xV siècle qu'elle fut prononcée par un prélat de l'Église de cette Russie , que l'on est habitué à considérer comme barbare.
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apparut en Europe, et eut la puissance de détacher de l'Eglise catholique une partie marquante de sescroyants. L'archevêque Gennade fut plus heureux que les défenseurs de la foi catholique romaine en Allemagne, en Hollande, en Suisse, en Suède et en Angleterre : par sa puissante logique il arrêta la propagande et anéantit pour ainsi dire la secte hétérodoxe. Les épîtres de ce prélat mettent en évidence son grand talent, la profondeur de son esprit et l'étendue de son érudition. Indépendamment de cet immense service rendu à l'Église orthodoxe, infatigable propagateur de l'instruction, il multiplia les écoles dans son diocèse ; mais nous tenons surtout à rappeler encore une fois le fait des six mille exemplaires de manuscrits des saintes Ecritures, dont il provoqua l'envoi par ses tendances civilisatrices.
Joseph Sanine, prieur de Volockolamsk (14/i.O- 1516 ) , travailla avec le métropolitain Gennade à combattre les strigolnikis ; un de ses ouvrages est intitulé le Civilisaleur ( Prosvetiléle ) , et contient quinze dissertations contre ces sectaires : il écrivit en outre l'histoire de cette secte et une quantité d'épîtres, qui prouvent que de son temps presque toutes les œuvres des Pères de l'Église étaient déjà traduites du grec en slavon, et que l'auteur possédait une vaste érudition et une mémoire prodigieuse.
Maxime le Grec, moine du mont Athos, avait étudié à Paris, à Florence et dans d'autres universi-
tés. Le grand -prince Vassilii l'appela en Russie en 1506 et lui confia la garde et la direction de la bibliothèque grecque et latine qu'il avait héritée de sa mère, la princesse Sophie Paléologue. Maxime en fit le catalogue , et dit au prince en le lui présentant, que ni la Grèce après l'invasion musulmane, ni Rome même ne possédaient de pareils trésors intellectuels. Ce savant, aidé de quatre collaborateurs russes, nous a laissé cent quarante manuscrits , œuvres de polémique et d'érudition philologique; on y trouverait également de précieuses données pour une histoire de l'Église.
Le métropolitain Macaire, mort en 1562, fut l'un des hommes les plus respectables, les plus savants et les plus laborieux de son temps. Il employa douze, années à écrire le martyrologe des saints reconnus par l'Église russe ou canonisés par elle ; cet ouvrage forme douze énormes in-folio, dont chacun contient la biographie des saints, fêtés pendant chaque mois de l'année. Ce travail gigantesque, qui porte le titre de Tchrty Minei, renferme non-seulement la vie des saints , mais encore une complète encyclopédie littéraire de l'époque. Son second ouvrage est un Code d'offices de cellule et de voyage, renfermant toutes les règles d'office admises par l'Église grecque et russe.
Le troisième ouvrage de ce métropolitain est le fameux Livre des Degrés avec la généalogie de tous les
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souverains russes et l'histoire de chacun d'eux ; précieux document sur lequel s'appuient tous les historiens russes ^. Enfin nous avons encore de lui plusieurs épîtres pastorales très-remarquables.
Job, premier patriarche de Moscou, qui fut destitué par le faux Dmitrii, en 1605, et qui mourut en exil en 1607 , nous a laissé une biographie détaillée du tsar Théodore, fils de Jean le Terrible, plusieurs épîtres pastorales, son testament, une espèce de confession et sa propre biographie.
Le patriarche Hermogene que Soltikoff, agent des Polonais, fit mourir en 1612 dans les tortures de la faim, soutint, pendant les malheurs de la Russie, le courage du peuple par des épîtres pastorales, respirant au plus haut degré l'humilité chrétienne et l'amour de la patrie. II écrivit aussi l'histoire de Gourie , premier archevêque de Kazan, des récits sur l'évêque Varsonophe et sur l'image de la Sainte -Vierge de Kazan.
Le patriarche Joseph, mort en 1652, nous a laissé une épître pastorale sur les devoirs de l'ecclésiastique et du laïque ; mais il est plus connu par son zèle à développer à Moscou l'art typographique.
Le patriarche Nikone (1605-1681) fait époque dans l'histoire politique et littéraire de la Russie. Il introduisit le chant à quatre parties dans les offices de l'église, donna des règlements au clergé régulier et
1. Macaire ne travailla pas personnellement à ce Livre des Degrés ; mais il en dirigea et surveilla constamment la rédaction.
au clergé séculier, fit lui-même, sous le titre de Table, une collection de ses œuvres dogmatiques, et publia le Paradis intellectuel, qui contient les descriptions du mont Athos, du monastère d'Ivre et de celui de Valdaï; il nous a laissé, en outre, un recueil de ses épîtres pastorales, de ses ordonnances et de ses sermons. Mais son œuvre la plus importante fut la correction des traductions de la Bible et de tous les livres d'offices, qu'il collationna sur les originaux grecs et hébreux. Cette correction occasionna des troubles populaires suivis de la formation des différentes sectes des raskolnikis ou starovierys, qui existent encore ■aujourd'hui et n'admettent pas les corrections de Nikone.
Une trop grande ambition perdit le patriarche : jouissant de l'amitié toute particulière du tsar et possédant toute sa confiance , il exerçait non-seulement un pouvoir omnipotent sur l'Église, mais encore une influence puissante sur toutes les affaires de l'Etat. Doué d'une vaste intelligence, d'un savoir profond et donnant par sa vie l'exemple de la plus vertueuse austérité, il ne put cependant pas maîtriser son caractère altier et la vivacité de son humeur. Ces défauts l'entraînèrent à mécontenter tous les hommes puissants et influents, et le tsar fut poursuivi par les plaintes et et les dénonciations contre son meilleur ami et conseiller. D'abord il fut en garde contre la calomnie, mais enfin il dut céder à des preuves évidentes, selon
les historiens du temps, de l'ambition du patriarche, prétendant à un pouvoir tout à fait indépendant du tsar, de ce tsar qui était son bienfaiteur et son ami. Le cœur d'Alexis fut froissé dans ses sentiments les plus élevés et il rompit ses relations d'amitié avec l'illustre patriarche. Plus tard n'ayant plus Nikone près de lui pour réfuter les calomnies et les dénonciations qui ne faisaient qu'augmenter, le bon et doux Alexis crut véritablement voir un danger dans les desseins du patriarche ; mais ne s'appropriant pas un pouvoir qui ne lui appartenait pas, il remit à deux patriarches d'Orient le jugement de son différend avec Nikone. Ces deux chefs de l'Église orthodoxe, assistés d'un concile général de tout le clergé russe, appelèrent leur collègue à la barre comme accusé ; le tsar lui-même fut questionné, et cette cour suprême condamna Nikone à la destitution et à la dégradation au rang de simple moine.
Le moine Arsène Sou khanoff mérite d'être cité pour un livre intitulé Proskynilaire (adorateur), description détaillée d'un voyage qu'il fit, vers la moitié du xvif siècle, en Orient et en Palestine, d'où il rapporta une collection de plus de cinq cents manuscrits rares, conservée dans la bibliothèque du Saint-Synode.
Pierre Moguila, métropolitain de Kieff, occupa ce siège de 1633 à i6/|.6. Comme écrivain ecclésiastique il a rédigé un catéchisme qui fut imprimé de son temps il commença et laissa inachevée une Yie des saints,
[l!iO HISTOIRE DE LA CIVILISATION
mais son ouvrage le plus remarquable est V Exposé du rite orthodoxe. Nous retrouverons son nom, ainsi que celui de Nikone, dans d'autres sections de ce chapitre.
Epiphane Slavinetzky était à la tête d'une congrégation de savants de KiefF, au nombre de trente, qui furent appelés à Moscou en i6/i8 par un certain RtichtchefT, pour s'occuper d'une nouvelle traduction des Pères. Ils traduisirent les œuvres de saint Jean Chrysostome, saint Basile, Jean Damascène et Grégoire de Nazianze. Epiphane fut chargé de la direction de l'imprimerie de Moscou, et nommé professeur à l'école du monastère de Tchoudoff; il travailla aussi à une nouvelle traduction de la Bible.
Siméon de Po/ofs/c (1628-1680), l'un des savants les plus distingués de son temps, fut précepteur de Théodore , fils du tsar Alexis , enseigna les sciences à la princesse Sophie et déploya dans d'autres sphères une activité dont nous aurons à parler ailleurs. Nous n'avons de ses œuvres sacrées qu'un Psautier en vers syllabiques et \e Sceptre d"" administration [Jezle Pravlenia) qui contient les réfutations des doctrines des raskolnikis ou staroinery s.
Lazare Boronovitch , archevêque de Tchernigoff , mort en 169/i, se distingua par une profonde et spirituelle polémique contre les Jésuites. Il étabht une imprimerie à Novgorod-Sieversky, en Volhynie.
Nous arrêtons là ce catalogue que nous aurions pu
faire beaucoup plus étendu ; mais les noms recommandables que nous avons cités suffiront sans doute à donner une assez juste idée du degré de développement de cette branche de la littérature.
Littérature législative et politique.
La position géographique de Moscou contribua puissamment à l'accroissement de sa prépondérance ; car éloignée du voisinage des Tartares et des Lithuaniens, séparée par d'autres territoires des Suédois et des Livoniens, cette ville n'était point sans cesse menacée comme la principauté de Tver, limitrophe de la Lithuanie, ni comme celles de Riazane et de Souzdale^ voisines des Mongols. Le métropolitain Alexis sentit bien lui-même l'avantage de cette position, car il ne voulut point se conformer au désir du grand-prince, qui avait transporté le siège de la Grande-Principauté à Vladimir et lui demandait d'y établir aussi sa chaire métropolitaine. La perspicacité d'Alexis ne fut point mise en défaut par le cours du temps : les grandsprinces firent définitivement de Moscou le centre de leur empire, et la position avantageuse de cette résidence contribua puissamment à l'édification de cette grande
puissance, qui était déjà concentrée à Moscou au commencement de l'époque qui nous occupe, et qui se manifestait déjà par l'autocratie de Jean III.
Il était tout naturel qu'un pouvoir central dût penser à donner une législation uniforme; nous n'avons pas besoin de rappeler ici les codifications de Jean III commencées en 1497, sous le titre de justicier de Jean 111 ou premier soudebnik, continuées par le soudebnik de son petit-fils, Jean IV, modifiées et perfectionnées, un siècle plus tard, par le tsar Alexéï Mikhaïlovitch. L'ordre se faisait en même temps dans la hiérarchie civile, politique et judiciaire par de nombreuses ordonnances (gramatys et oustavys) dont les archives russes gardent encore les parties qui ont échappé à la destruction du temps, et au pillage des Polonais pendant les tristes jours de l'interrègne.
Outre cette littérature officielle, si l'on peut s'exprimer ainsi, nous devons mentionner ici les œuvres de Possochkoff, qui ont été retrouvées dernièrement, et qui se rapportent à cette époque, car elles ont été écrites pendant le dernier quart du wii' siècle. Ces œuvres sont d'une portée de haute politique et appartiennent donc à cette division de la littérature. Elles sont imprimées sous les titres suivants :
i° Livre sur la pauvreté et la richesse ;
2° Sur l'art militaire ;
3" Conseils testamentaires d'un père à son fils, qui va étudier dans les contrées lointaines ;
EN RUSSIE !iU3
II" Rapport au métropolitain Etienne lavorsky.
Ces différents ouvrages traitent de questions d'administration ecclésiastique, civile et militaire, d'instruction publique, de législation, de finances, d'arts et métiers, et d'économie domestique : leur auteur, qui vivait depuis la moitié du xvii* siècle, paraît avoir été un paysan des environs de Novgorod, homme de grand sens, d'une culture scientifique peu étendue, qui certainement n'avait jamais lu ni un Machiavel ni un Bentham, mais qui cependant connaissait à fond l'histoire sacrée et l'histoire profane de son pays ; en résumé, homme d'une sagacité d'intelligence telle, que plusieurs de ses idées politiques ne seraient point déplacées dans des ouvrages de même nature écrits de nos jours.
Possochkoff mérite d'autant plus l'attention de nos lecteurs, qu'il ne présente pas une exception; car non-seulement à une époque où les lumières n'étaient pas encore étouffées dans le peuple , mais à l'heure qu'il est, on rencontre souvent des Possochkoff parmi les paysans éclairés des gouvernements de Moscou, de laroslaw, de Vladimir, de Kostroma, de Tver et autres.
Littérature historique.
La littérature historique était déjà très-répandue pendant la période des tsars; il n'y avait presque pas de monastère de quelque importance qui ne fît consigner dans ses annales les faits remarquables qui se produisaient dans le pays ; cet empressement est encore une preuve de plus à ajouter à tant d'autres, que cette époque est bien celle où se développa le plus profondément en Russie le sentiment de l'unité nationale. Ce cercle d'activité littéraire comprenait les annales, les chronographies, les récits historiques et les mémoires des contemporains. Les annales de cette époque se distinguent généralement par leur prolixité ; partout on retrouve des épisodes presque étrangers au sujet principal, anecdotes morales, biographies de saints, homélies, discours, etc. Elles peuvent être rangées en cinq grandes catégories :
i° Les annales méridionales , qui racontent les faits jusqu'à l'invasion des Mongols et la conquête de cette partie de la Russie par les Polonais au xiv^ siècle ;
2° Les annales septentrionales, qui sont celles de
Novgorod et de Pskoff, et terminent leur récit à l'époque de l'annexion définitive de ces républiques à la Grande-Principauté de Moscou ;
3° Les annales de la Russie orientale, qui sont très-nombreuses : elles furent rédigées à Vladimir, Souzdale, Rostoff, Riazane, Tver, et furent plus tard commentées à Moscou. Elles commencent au xii" et finissent au xviii' siècle;
[i° Les annales de la Russie occidentale, qui comprennent celles de Gallicie , de Volhynie , etc. , à l'époque où ces provinces étaient soumises à la Pologne, du XIV* au x\ii' siècle ;
5° Les annales de la Sibérie , qui contiennent l'historique des événements survenus dans ce pays depuis sa conquête par la Russie jusqu'au xviii* siècle.
Outre ces annales locales , on fit à Moscou des recueils généraux, complétés par d'autres données historiques, tirées de documents que nous ne possédons plus. Ces compilations furent faites durant les xv% xvi' et xvii^ siècles. En outre, nous avons de cette époque plusieurs chronographies que l'on suppose traduites du grec et du latin, et le Livre des Degrés, dont nous avons parlé dans l'article précédent.
Le patriarche Nikone a mis, pour ainsi dire, la dernière main à nos annales , en rédigeant sous le titre d'Annales de Nikone, un récit suivi et détaillé, d'après tous les documents que nous venons de mentionner.
Depuis le xvi^ siècle, notre littérature historique change de caractère; elle abonde en récits et mémoires de personnages plus ou moins connus. Les plus remarquables de ces mémoires sont ceux du prince André Kourbskoï, descendant des princes de laroslaw : il était boyard et voïevode au service du tsar Jean IV, dont il était même le parent et l'ami. A l'âge de vingt et un ans il rendit des services signalés au tsar, à la prise de Kazan , fit la guerre contre les Tartares de Grimée, les Lithuaniens et les chevaliers de Livonie, et acquit une gloire militaire justement méritée. En 1563, il eut le malheur de perdre une bataille contre les Polonais ; et sachant parfaitement que le tsar, qui à cette époque était déjà le terrible tsar, ne manquerait pas d'exercer sur lui sa vengeance par de cruelles tortures et une mort ignominieuse, le prince Kourbskoï n'eut pas le courage d'affronter ce péril, déserta son drapeau et s'enfuit en Pologne, où le roi Sigismond-Auguste II le reçut avec tous les honneurs dus à son rang et à sa renommée. Une fois à l'abri des fureurs du tsar, Kourbskoï entama une correspondance avec Jean IV, correspondance remplie de part et d'autre de récriminations, mais d'une éloquence entraînante de la part de Kourbskoï. En lisant ses lettres, on est tenté de lui pardonner sa désertion, et ce rôle de traître à sa patrie, qu'il accepta pour échapper à la tyrannie de son maître. Il fit parvenir sa première lettre à
Jean par l'entremise d'un fidèle esclave, qui la remit au tsar en personne. Le tyran, furieux, enfonça sa canne d'acier dans le pied du malheureux porteur de la missive, s'appuya dessus, et demeura dans cette posture pendant tout le temps que dura la lecture de la longue lettre de Kourbskoï ; l'esclave resta impassible. Exaspéré à la vue d'une si constante fermeté, Jean le fit mettre à la question, pour lui extorquer par la douleur des dépositions compromettantes pour son maître : le serviteur dévoué sut se taire et mourir. Dans sa réponse à la première lettre de Kourbskoï, le tsar a le cœur de reprocher au prince sa désertion , en lui offrant comme exemple de vertu et de fidélité l'héroïque esclave Ghebaïeff, porteur de la lettre et victime de sa cruauté.
Le prince Kourbskoï écrivit dans son exil Y Histoire des acles du grand-prince de Moscou, en partie d'après le récit de gens suis , en partie recueillis par luimême, comme témoiîi oculaire. Cette histoire est remarquable sous beaucoup de rapports, d'abord comme témoignage d'un contemporain qui avait pris part au gouvernement de cette époque, ensuite comme production littéraire pleine d'esprit, d'éloquence et d'érudition, enfin comme premier essai d'un récit historique pragmatique sortant des formes ordinaires des chroniques et des annales. Nous avons de plus sa correspondance avec le tsar, comprenant quatre lettres de Kourbskoï et deux réponses du tsar,
une description du concile de Florence et une collection de lettres à différents personnages.
Nous possédons encore, dans la catégorie des récits historiques , V Histoire du second mariage du tsar Jean, éprite par le moine Paisse laroslavoff (1526) ; Narrations sur f histoire deKazan, par le prêtre Jean Glassatyï; Annales de l'invasion du roi de Pologne Bathori sur le territoire de Pskoff, par le moine Serapion.
Le trésorier du monastère de Saint-Serge, Abraham Palitzine , a écrit V Histoire du siège de ce monastère par les Polonais et les Litliuanie7is, et des réuolvtions et désordres qui ont eu lieu dans la suite en Russie, ouvrage remarquable par l'élégance de la forme.
Sawa Essipoff écrivit une histoire de Sibérie; le prêtre André Lyzlow une histoire fabuleuse des Scythes. On doit à Serge Kouhassoff une chronographie jusqu'au temps du tsar Michel et une histoire de la langue slave; enfin on a encore les Mémoires d'Ordiîie Nachlchokine, diplomate fort distingué du règne d'Alexis.
Innocent Guizel, archimandrite à Kieff, rédigea vers 1680 un abrégé historique des origines du peuple slave et du gouvernement des princes de Kieff, récit qu'il conduisit jusqu'au tsar Théodore, fils d'Alexis. Il intitula cet ouvrage Synopsis.
A la même époque, un diak (chancelier) nommé
Kotochikhine, écrivit sur la Russie du temps du tsar Alexis, des mémoires remarquables par l'abondance et l'intérêt des détails sur l'administration et les mœurs de l'époque, et par l'élégance du style. Enfin, pour compléter cette rapide revue de la littérature historique, nous y ajouterons les récits de voyages dont les principaux sont : le voyage du métropolitain Isidore au concile de Florence, vers le milieu du XV' siècle ; narration du marchand Athanase ISikitine, qui en i/i68 fit un voyage dans l'Inde et visita Golconde ; le voyage aux Lieux Saints de Triphone Korobeinikoff et Georges Grekoff, envoyés par le tsar Jean; ceux du marchand de Moscou Basile Gagara, originaire de Kazan, du moine Jor? as, du diacre Arsène Lelounsky, de l'archevêque de Novgorod Anloinc^ du moiije Léon , du Novgorodien Etienne , du diacre Ignace, etc. Le patriarche Nikone enrichit encore cette partie de notre littérature par la traduction de plusieurs ouvrages historiques et^de récits de voyages empruntés aux littératures étrangères.
C'est un fait avéré qu'en 1627 la carte générale de la Russie fut complétée et corrigée : donc elle devait exister avant 1627. On assure même qu'on avait dressé une carte générale de la Russie du temps du tsar Théodore, et qu'elle fut rectifiée par GodounofT; les dernières corrections furent faites à la carte générale de la Russie, en 1680, sous le règne du tsar Théodore Alexeevitch, Ce qui est certain, c'est que le
fils de Godounoff, qui aimait beaucoup la géographie, dessina lui-même une carte de Russie, publiée sous son nom, en 1614, par un Allemand , nommé Hessel- Gerhard, dans l'atlas de Blaenwisch et Gottfried Archontol avec ce titre : Tabula Russiœ, ex autographo quod delineandum curavit Tœdor, filius tsaris Boris , desumpta.
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Littérature proprement dite.
Les travaux littéraires proprement dits peuvent être divisés en trois genres différents :
i" Les travaux philologiques, qui ont pour but le perfectionnement de la langue ;
2° Les ouvrages de belles-lettres et de connaissances utiles ;
3° Les œuvres de la poésie populaire, formulée en chansons, contes et proverbes.
Nous avons, dans le premier genre, des études fort intéressantes de Maxime le Grec sur l'utilité de la grammaire, de la rhétorique et de la philologie *.
4 . Ce savant, qui nous a laissé près de cent quarante ouvrages sur des sujets sacrés, fut en butte aux persécutions de la jalousie, qui voyait avec peine la faveur dont l'honorait le prince Vassilii. Il fut accusé d'hérésie et d'infidélité dans ses traductions, et con-
La première grammaire de la langue slavonne fut rédigée, à la fin du xvi' siècle , par les disciples de l'académie de Lvoff , et bientôt après complétée et publiée par l'archiprétre Laurent Zizanii, sous le titre de Grammaire slavonne. Elle était précédée d'un avant-propos en prose, d'une inscription en vers et de plusieurs autres pièces devers adressées aux élèves. Le même auteur publia aussi un abécédaire slavon et un dictionnaire abrégé.
Épiphane Slavinetzky rédigea un Dictionnaire greco-slavo-latin et fit un recueil de commentaires sur les œuvres des saints Pères.
Melethie Smotritzky, archevêque de Polotsk, fit, vers la moitié du xvii* siècle, une nouvelle grammaire beaucoup plus complète que celle de Zizanii ; il la partagea en quatre parties : l'orthographe, l'étymologie, la syntaxe et la prosodie; dans cette dernière partie il est déjà question de vers métriques, quoique l'usage des vers syllabiques fût général encore.
Théodore Maximoff fit, à peu près vers la même époque, paraître une grammaire qui n'était qu'un abrégé de la précédente.
, Vers le commencement du xvii* siècle, un moine Pavma Benjnda publia un grand dictionnaire étymo-
damné à la prison. Les protocoles de ces débats sont intéressant» à compulser, car on y trouve , avec l'attaque de ses adversaires, la défense de Maxime, qui consistait surtout en commentaires grammaticaux.
logique de la langue slavo-russe, et dans la seconde moitié du même siècle, PoUkarpoff rédigea un dictionnaire slavo-greco-latin.
Dans le second genre de productions littéraires, nous citerons :
Dmitrii Zoographe qui , au xV siècle, traduisit du grec en russe un poëme ïambique de George Pissida, métropolitain de Nicomédie au vu' siècle. La traduc^ tion porte le titre : <( Louanges de Dieu pour la création des vivants par le sage George Pissida. »
Un prêtre nommé Sylvestre écrivit, vers la moitié du XVI* siècle, un livre d'économie domestique qu'il appela Domosi7'o«, et qui contient d'intéressants détails sur la vie de famille à cette époque ; il est terminé par les instructions d'un père à son fils.
Le métropolitain Pierre Moguila a écrit beaucoup de vers syllabiques, et des drames sur des sujets religieux ; ses drames furent représentés par les étudiants de l'académie de Kieff ; celui de la Nativité de Jésus- Christ jouit longtemps d'une grande popularité, et pendant les siècles suivants , il était d'usage de le représenter dans les maisons particulières, la veille de Noël.
Siméon Polotskoï, le savant précepteur du tsar Théodore et de la princesse Sophie, a écrit plusieurs œuvres dramatiques en vers syllabiques; les plus connues sont la comédie de V Enfant prodigue, les tragédies de Nabuchodonosor, du Veau d'or et des Trois
EN RUSSIE. m
jeunes gens dans la fournaise ardente. Ces différents ouvrages furent représentés dans les appartements de la princesse Sophie à l'époque de sa régence.
A cette même catégorie et à cette même époque appartiennent certains contes brodés sur des canevas historiques et qui furent même conservés dans les annales, comme : la Prise de Moscou par Tokhtamych, la Campagne de Jean III contre les Novgorodiens , la Campagne de Jean /K contre Saffa-Guireï, tsar de Kazan ; ils sont dans le genre de la description de la Bataille de Koulikovo , dont nous avons traduit quelques passages dans l'histoire littéraire de la période précédente, et portent tous le grave cachet du sentiment religieux qui animait alors toute la nation.
Le troisième genre des productions littéraires proprement dites ou œuvres d'imagination populaire est de beaucoup plus riche que les précédentes. Toutes ces productions se sont formées petit à petit, comme celles des rapsodes; elles se sont perfectionnées et augmentées dans le cours du temps, et nous sont parvenues avec tout le caractère des xvi" et xvir siècles, en conservant néanmoins le type national de toutes les époques. La partie spirituelle del'homm'e, ne pouvant se contenter d'une existence purement matérielle, recherche toujours des expansions dans l'idéal. Cette tendance psychique engage chaque peuple à se complaire dans le récit des contes aussi émouvants que son imagination est capable d'en créer. Plus un
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peuple est pressuré matériellement, plus son imagination s'exalte ; mais absorbé par les soins de sa conservation, il n'a pas le loisir de formuler ses épanchements imaginaires : ce n'est qu'au sortir d'une pareille condition que l'élan d'un peuple se manifeste avec le plus d'énergie. Ce phénomène s'est produit de la manière la plus évidente en Russie. A peine débarrassé du joug des Mongols, le peuple se remit avec ardeur à repasser dans sa mémoire les vieilles légendes de Kieff, la sainte ville, et à en imaginer de nouvelles, car l'étranger ne venait plus fermer, de sa main brutale, la bouche qui chantait les chansons des aïeux.
Le caractère de ces légendes et de ces contes est un mélange de l'humorisme national, des fantaisies d'une imagination semi-orientale, des reflets de la foi orthodoxe et des leçons d'une saine morale. Ils sont écrits pour la plupart en prose cadencée, avec des espèces de rimes, ou plutôt de consonnances. Ces contes sont de deux natures : les uns sont des légendes héroïques, qui ont pour objet les aventures féeriques de quelques personnages imaginaires ; les autres sont connues sous la dénomination générique des Contes de Jean, où le récit commence toujours par un père qui a trois fils, dont les deux aînés se distinguent par les qualités mondaines, et le troisième, Jean, dont les modestes qualités morales sont méconnues et qui passe pour idiot; et cependant c'est lui qui fait tous les
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prodiges et finit non-seulement par triompher de ses frères, mais devient grand seigneur, souverain, épouse une princesse, etc. C'est une espèce d'histoire de Joseph , combinée avec celle de Gendrillon.
Parmi les contes héroïques, les plus remarquables sont ceux qui chantent les hauts faits d'Ilia Mourometz de Kieff , chevalier ou bogotyr du temps des Vladimir.
Dans tous ces contes, le héros se distingue par sa bienfaisance pour les malheureux, son respect filial, sa générosité, sa force herculéenne, qui ne lui est donnée par le bon Dieu que comme récompense de ses vertus : il se garde d'offenser quelqu'un sans cause, il ne fait jamais verser le sang chrétien , il ménage même les brigands, il ne frappe que pour la défense de la chrétienté; son désintéressement est exemplaire , car il ne demande jamais de récompense pour ses exploits : il ne veut ni terres, ni honneurs ; mais tout au contraire , c'est lui qui fait des dons magnifiques à son prince.
Un autre héros très-connu, c'est Dobrynia Nikititch, bogotyr de Novgorod, compagnon d'armes de Mourometz ; mais Nikititch n'occupa que la seconde place dans l'enthousiaste admiration du peuple russe. Les contes sur Basile Bouslaevitch, Aliocha Popovitch et Ivan, fils de marchand, célèbrent la force, le courage, la piété et le respect filial de ces héros.
Un des modèles de contes moraux est celui qui est
Il56 HISTOIRE DE LA CIVILISATIOÎN
intitulé : Histoire d'un marchand de Kieff. En voici la substance :
Smiane le Superbe est souverain d'une contrée maritime, inconnue au reste du monde et funeste aux navigateurs; car s'ils ont le malheur d'y aborder, Smiane leur propose des énigmes, sous peine de mourir ou de renoncer au christianisme. Borzomysle, fils d'un marchand de Kieff, part, nouvel OEdipe, aborde chez Smiane, explique les énigmes, et lui tranche ensuite la tête en présence de tout son peuple. Borsomysle monte sur le trône,prêche la religion chrétienne, rend heureux ses sujets, qui se font tous baptiser, et devient l'époux de la fille de Smiane. Ce conte a pour but de donner une leçon à tous ceux qui abusent du pouvoir.
Voici la donnée d'un autre conte aussi populaire que le précédent.
Drakoulia est un homme juste, mais féroce et sanguinaire. Il règne et maintient l'ordre parmi son peuple, mais au moyen de lois barbares, qui punissent de mort les fautes les plus légères. Les ornements de sa ville sont des cadavres, suspendus dans la place publique. Deux moines hongrois, étant venus dans ses États, Drakoulia veut savoir ce qu'ils pensent de lui. — «Vous aimez la justice, lui répond le plus âgé, mais vous êtes le tyran de vos sujets : vous vous permettez de les punir pour des fautes pour lesquelles ils ne doivent compte qu'à Dieu ou à leur conscience.
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et que les lois humaines ne sauraient atteindre. )> — Drakoulia fait mourir ce moine et renvoie l'autre comblé de présents, parce qu'il a approuvé le tyran comme exécuteur des décrets divins. Il couronne ses exploits en faisant brûler vifs tous les hommes pauvres, estropiés et décrépits, disant : « Pourquoi laisser (( vivre des gens qui sont à charge à eux-mêmes et « aux autres? »
Ce conte dut être imaginé du temps de Jean le Terrible. Le personnage de Drakoulia est historique : c'était un voïevode de Valachie, qui vivait en 1430, d'après l'histoire byzantine de Ducas; la renommée de sa cruauté pénétra probablement en Russie, et l'on se servit de son nom* pour peindre les fureurs du farouche tsar : le moine mis à mort représente Sylvestre, le fidèle confesseur de Jean, tandis que l'autre moine est évidemment l'archimandrite Vasâîane, méchant et astucieux personnage, qui, par ses conseils, précipita le tsar dans la voie de la tyrannie.
Le charme de tous ces contes consiste principalement dans un récit harmonieusement cadencé, qu'il est impossible de rendre par une traduction ; cependant, pour donner une faible idée de leur caractère, nous transcrirons ici comme exemple de la facture de
1 . Malgré l'historien Ducas, nous ne croyons pas que Drakoulia puisse être un nom propre historique ; car en langue roumaine cela veut dire diable; par conséquent ce ne pouvait être qu'un surnom ou sobriquet populaire de ce voïevode.
Zi58 HISTOIRE DE LA CIVILISATION
ces contes, quelques lignes cadencées tirées de la légende d'Ilia Mourometz, en traduisant littéralement et ligne par ligne :
Tout autour, au loin, très -loin dans la plaine
On ne voit que l'ondulation de l'herbe des steppes ;
Sur ces ondes apparaît un homme vieux mais robuste ,
C'est le fameux Cosaque Ilia Mourometz.
Son cheval a Tair d'une bête féroce,
Lui-même, sur son cheval, a l'air d'un faucon.
En voyage il ne porte pas son trésor avec lui.
Il n'a pris que sept mille ducats
Et quarante mille en petite monnaie.
Son coursier, son bon coursier n'a pas de prix;
Pourquoi donc son coursier n'a- 1 -il pas de prix?
Voici pourquoi son coursier n'a pas de prix :
Voit- il une rivière, il ne cherche pas de gué.
Fût - elle d'une verste de largeur.
Il saute, comme le vent, d'une berge à l'autre, etc.
La forme de ces contes dénote un goût naturel et prononcé pour l'harmonie et la cadence, goût qui est encore bien plus évident dans les innombrables chansons populaires de la Russie.
Un Cosaque, Kircha Danilovitch, fit à la fin du XVII* ou au commencement du xvm* siècle, un recueil de plusieurs centaines de ces contes et chansons ; les collections plus modernes en contiennent des milliers*.
Le caractère dominant de la chanson russe est la
< . Nous espérons voir bientôt paraître une nouvelle collection de chansons, faite par un des archéologues les plus estimables, M. Kireiefsky, enlevé à la science à la fleur de l'âge, en ^856. Il n'a admis dans son œuvre que les chansons dont le caractère de
mélancolie. Tantôt ce sont les adieux d'un vieux père et d'une vieille mère à leur fils, leur unique espoir, qui part pour combattre les ennemis de la patrie et de la religion ; tantôt les regrets d'une fiancée s 'parée de celui qu'elle aime ; tantôt c'est la dernière heure du guerrier mourant; tantôt le triste spectacle d'un champ dévasté par un ennemi barbare : d'autres fois, il est vrai, c'est une chanson bachique, terminée par une prière au Tout-Puissant pour le bonheur et les longs jours de l'hôte et de ses convives. Dans les chansons de petits jeux (khorovodnyes) , on remarque encore quelques vestiges d'idolâtrie.
Les chansons historiques sont presque toujours remplies d'hyperboles ; ainsi pour célébrer la prise de Kazan par Jean IV, la chanson commence ainsi :
La grande yiUe de Moscou se leva ,
Avec elle s'est levé le terrible tsar ;
Il s'empare glorieusement de la ville de Kazan ,
Et, chemin faisant, emporte Astrakhan comme une paille.
S'agit-il de décrire la mort d'un guerrier, voici les poétiques images dont le poëte pare son douloureux récit*^ :
popularité et d'antiquité fût incontestablement authentique, et leur nombre dépasse, dit-on, deux mille.
Nous avons aussi de M. Sakharoff, archéologue très-distingué, une collection du même genre, où les pièces ont été classées en douze catégories différentes. Ces chansons occupent, dans l'ouvrage de M. Sakharoff, 276 pages à deux colonnes d'un petit inquarto très-compacte : cela peut donner une idée de leur nombre.
1 . Nous n'avons sans doute pas besoin de répéter ici que les
La croix de vie est plantée à sa tête ,
A sa droite gît son glaive tranchant,
A sa gauche son fort carquois,
A ses pieds son fidèle coursier.
En mourant il dit au coursier :
" Quand je serai mort, mon bon coursier,
Enterre mon corps, mon corps tout pâle
Dans ce champ , dans ce champ désert ;
Puis cours vite dans la sainte Russie ,
Salue de ma part mon père et ma mère ,
Porte ma bénédiction à mes chers enfants,
Et dis à ma jeune veuve :
Que je me suis marié avec une autre épouse.
Que pour dot j'ai reçu ce champ désert,
Que c'est la flèche acérée qui a fait ce mariage ,
Que c'est le glaive tranchant qui m'a couché dans ce lit,
Que tous les frères, les amis m'ont quitté.
Que tous mes compagnons sont partis.
Que toi seul , mon brave coursier.
Tu m'as servi jusqu'à la mort. »
Ailleurs, l'ironie, tout en restant aussi mélancolique, est plus poignante encore. Un guerrier parle de la mort et des larmes qu'elle fait verser :
Les larmes de la mère sont comme une rivière qui coule.
Les larmes de la sœur sont comme des ruisseaux qui s'épanchent goutte à gouUe,
Les larmes de l'épouse sont comme une rosée qui tombe :
Le soleil se lèvera et séchera la rosée.
On voit, d'après ce que nous avons dit et cité, que le peuple russe est resté poétique, qu'il ne pouvait pas se passer de consolations idéales, et d'une expansion
traductions que nous donnons n'ont d'autre prétention que celle d'être excessivement littérales. Nous avons même tenu à les traduire et à les écrire ligue par ligne, comme elles se trouvent dans l'original.
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harmonique de ses douleurs et de ses soulFrances.
Cette disposition à poétiser les incidents de son existence n'est point perdue chez le peuple russe. Il chante encore ses jours heureux et ses jours de souffrance ; sans oublier les légendes de ses aïeux, il sait encore fixer dans sa mémoire, par des rimes cadencées, les grandes actions des héros et les traits plus simples des vertus domestiques. Il y a sur la retraite de Napoléon I" une chanson très-répandue. Il nous est arrivé d'entendre, dans le gouvernement de Novgorod, un postillon entonnant une interminable chanson sur l'établissement de colonies militaires, dans ce gouvernement, du temps de l'empereur Alexandre I"; le tout raconté avec des détails minutieux, et chaque couplet terminé par une imprécation contre le comte AraktchéefF, voué, lui et ses satellites, à l'exécration des races futures.
La musique de ces chansons, toujours appropriée au sujet, a une harmonie particulière et très-caractéristique. La mélodie est dans le mode majeur ou mineur; mais ce qui la distingue, c'est le passage de la tonique à la sixième mineure ou majeure, et un retour à la quinte ; la tierce majeure n'est employée que comme liaison des notes longues. Dans beaucoup de motifs la phrase musicale n'est pas complète, quoique toujours terminée par la tonique, précédée de la sensible; très-souvent, bien qu'incomplète, elle contient des passages supplémentaires, en forme d'épisodes
mélodiques, comme dans l'air de la chanson très-répandue des Neiges blanches (Aida nebiely snieguys).
Outre les contes et les chansons, le sentiment poétique de la nation se formule aussi en proverbes et dictons populaires que nous ne voulons point passer sous silence. Nous pouvons affirmer, sans crainte d'être démenti, qu'il n'y a pas de peuple qui en ait autant que le nôtre; chaque siècle, chaque génération a déposé dans ces sentences morales les fruits d'une expérience souvent douloureuse, toujours instructive; aussi n'y a-t-il pas de circonstance si indifférente de la vie à laquelle on ne puisse chez nous appliquer une de ces maximes de la sagesse populaire.
Les uns sont de petits apologues, suivis d'un précepte pratique.
« L'orge disait au froment : Allons dans le pays où « croît l'or, nous nous y trouverons bien. Le froment <c lui répondit : Orge, mon ami, ta moustache est (( longue, mais ton intelligence est courte ; pourquoi « irions-nous chercher l'or, c'est lui qui arrivera chez (( nous. Travaille la terre et l'or te viendra. »
Les proverbes présentent toujours l'expression de la tournure d'esprit, de la manière de raisonner et des points de vue d'un peuple; elles sont le résultat de son expérience séculaire : aussi 'les proverbes russes portent-ils le cachet de piété, de vénération pour le tsar, de l'amour filial, du respect pour les anciens et pour le mire, et du dévouement sans bornes à la patrie.
En voici quelques-uns »
— (( Tout le monde a péché contre Dieu, et a été <( en faute envers son souverain. )>
— « Une prière à Dieu et un service au souverain « ne sont jamais perdus. »
— « Le respect filial ouvre les portes du ciel. »
— (( Respecte les anciens, tu deviendras vieux à (( ton tour. ))
— «Le mire est puissant. »
— « Un homme isolé ne peut rien contre le mire. »
— « Avec le mire la mort n'est qu'un bonheur. )>
— « Si le mire donne rien qu'un fil par membre, (( un pauvre aura de quoi se faire une chemise. »
— « La vérité est plus claire que le soleil. »
— (( Si un faucon tombe, les corbeaux lui crèvent « les yeux. »
— « La vérité n'offense pas un honnête homme. »
— (( Laisse-toi choir, les coups ne te manqueront « pas. »
— (( N'étends pas tes pieds hors de la mesure de « tes habits. »
— « Jette du pain et du sel, même à une forêt, tu a les retrouveras. »
— « Pour un affamé Dieu paye. »
— (( Qui peut éviter l'infortune et le malheur? »
— « Prends patience, Cosaque, tu deviendras « Attaman. »
L'usage de ces proverbes est général dans la con-
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versation de toutes les classes, et leur autorité est telle, que dans une discussion, chaque argument est appuyé d'un proverbe.
Le côté sarcastique de l'esprit national s'est principalement manifesté dans l'usage des sobriquets que les provinces s'appliquent les unes aux autres, que les régiments se renvoient mutuellement. Les habitants de Viatka sont appelés aveugles - nés , parce qu'en 1480, ayant prié les Oustioujanes, leurs voisins, de venir à leur aide contre les Tartares, ces bons voisins arrivèrent de nuit près de la ville menacée : les Viatitches commencèrent à se battre avec leurs amis, croyant que c'étaient des Tartares, et ce ne fut qu'au point du jour qu'ils remarquèrent leur faute ; ils obtinrent le pardon, mais avec lui le surnom d'aveugles-nés. Les Moscovites sont en butte à une quantité de sarcasmes, comme, par exemple : <( Lie amitié avec un Moscovite, mais tiens toujours une pierre dans ta manche ; » ou bien : <( Le Moscovite ne laboure pas, mais sait manger plus de pain que le plus riche laboureur ; » ou enfin : <( Qui va là? c'est le diable ; laisse-le passer, pourvu que ce ne soit pas un Moscovite. » Les habitants de Toropetz, qui jadis faisaient un très-grand commerce avec Riga et la Lithuanie, passaient pour si rusés, qu'on disait à leur propos : « Un Bohémien peut être trompé par un Juif, celui-ci par un Grec, ce dernier par le diable, et le diable lui-même par iin Toroptchane. »
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Enfin pour terminer ce tableau, aussi complet que possible, du développement littéraire et intellectuel de la Russie, nous n'avons plus qu'à mentionner le goût prononcé des Russes pour les énigmes rimées, dont une grande quantité sont parvenues jusqu'à nous. En voici quelques exemples :
— <( Je le prends en poussière, j'en fais du liquide, « je le jette dans la flamme, et il en sort comme (( pierre. » C'est un pâté.
— « Quel est ce petit bossu qui parcourt tout le « champ? » C'est la faucille.
— <( Qui sont les deux frères jumeaux habitant le « même village, à côté l'un de l'autre, voyant tout le « monde et ne se voyant pas? » Ce sont les yeux.
Si nous nous sommes étendu dans ce chapitre aussi longuement et jusqu'aux plus menus détails, c'est que défenseur, trop inhabile à notre gré, d'une cause juste, mais méconnue, nous avons tenu à démontrer que la Russie était, avant l'avènement de Pierre le Grand, dans la véritable voie du progrès et de la civilisation. L'activité intellectuelle, loin de dormir, était au contraire vivifiée par l'influence bienfaisante du christianisme, qui seul, et c'est là notre conviction, peut faire pénétrer au fond des masses populaires le désir désintéressé du bien public et le fécond amour de l'humanité, capables de les conduire à un degré supérieur de civilisation. Les deux premiers éléments de civilisation s'acquièrent beaucoup
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plus facilement que le troisième. Un gouvernement bien inspiré, en ouvrant les moyens- de propagation du savoir, et en allumant le désir de l'acquérir, peut voir des fruits complets de son œuvre se produire à la première génération ; il en est de même pour le développement du raisonnement, qui se rectifie par le savoir et par l'usage; mais pour élever le moral d'un peuple au désir général du bien public, à l'amour désintéressé du prochain et de toute l'humanité, il faut une éducation religieuse, ou, à défaut de celle-ci, une éducation philosophique de plusieurs générations de ce peuple. Nous avons donc tenu à prouver que la Russie était dans la bonne voie. Arrêter un mouvement civilisateur parti d'un principe aussi pur, lui imprimer brusquement une autre direction, c'est, à nos yeux, non pas une faute seulement, mais un malheur d'autant plus grave, que les correctifs qu'on voudrait y apporter sont aussi lents dans leurs effets que les progrès du mal sont effroyablement rapides.