‹ Essai sur l'histoire de la civilisation en RussieChapitre 48 sur 69 · LE COMMERCE PENDANT LA PERIODE DES TSARS · texte numérisé non relu

LE COMMERCE PENDANT LA PERIODE DES TSARS

Déplacement de l'activité commerciale de la Russie. — Novgorod dépeuplée. — Pskoff échappe à ces rigueurs. — Deux marchands russes mis à mort à Revel. — Représailles de Jean III. — Il porte la guerre en Livonie. — Paix de cinquante ans. — Les Livoniens cherchent à accaparer le monopole du commerce russe. — Traité de la Russie avec la ligue hanséatique. — Péripéties de la hanse.

— Moscou absorbe le commerce de Novgorod , de Pskoff et de la Biarmie. — Description du commerce de Moscou par l'ambassadeur Herberstein. — Importation et exportation. — Entreprises commerciales des Anglais dans la mer Blanche. — Ambassade russe à Londres. — Traité de commerce avec l'Angleterre , qui obtient le monopole du trafic par la mer Blanche, — Fâcheuses conséquences de la mort de Jean IV pour les intérêts anglais. — Restriction du monopole , apportée par le tsar Théodore. — Vaines tentatives d'Elisabeth d'Angleterre pour le faire rétablir. — Boris Godounoff accorde des privilèges commerciaux aux Hollandais. — Michel Romanoff renouvelle les traités avec l'Angleterre. — La Suéde maîtresse de la Baltique. — Le tsar Alexis expulse les Anglais. — Motifs et conséquences de cette mesure. — Les Hollandais en ont le profit. — Cromwell envoie un négociateur à Archangel.

— Ses procédés. — Issue de la mission. — Relations d'Alexis et de Charles II d'Atigleterre. — Nouvelles tentatives des Anglais pour obtenir d'autres privilèges. — Le commerce russe s'accroît à mesure de l'abolition des privilèges. — Importation en Russie. — Les débouchés maritimes de la Russie du côté de l'Europe. — Commerce de la Russie du côté de la mer Caspienne. — Relation avec la Perse.

— Conditions du traké de commerce avec la Perse. — Les Arméniens de Perse intermédiaires du commerce entre la Russie et l'Orient. — Le commères de la Sibérie; son commencement; son

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extension.^- Fondation de villes. — Les relations s'étendent jusqu'à l'extrême Orient. — Ambassade de Baïkoff en Chine. — Commerce avec la Chine. — Le Cosaque Khabaroff. — Le traité de Nertchinsk entre la Russie et la Chine.

Nous avons laissé le commerce extérieur de la Russie à l'époque où les Novgorodiens ayant rompu leurs relations avec la ligue hanséatique, durent borner leurs affaires au commerce, peu avantageux, de Riga et d'autres villes de la Baltique. Les circonstances politiques contribuèrent encore plus à la ruine du commerce hanséatique avec Novgorod. En 1477, le grand-prince Jean III, ayant conquis définitivement Novgorod, dépeupla cette ville, et transporta ses plus riches familles marchandes à Moscou, à Vladimir, à Mourom et ailleurs ; dix ans après, cinquante autres familles furent encore déplacées, et en 1489, plus de mille Novgorodiens eurent à subir le même sort.

La république de Pskoff, beaucoup plus faible que Novgorod-la-Grande, ayant volontairement accepté le joug de Moscou, ne fut point en butte à ces rigueurs, et reçut pour quelque temps le dépôt du commerce de la ligue hanséatique. Les tribunaux de Revel ayant, sur ces entrefaites, fait mourir dans d'horribles tortures deux marchands russes qui se trouvaient dans cette ville, le grand -prince Jean III usa de terribles représailles : il fit immédiatement emprisonner quarante-neuf marchands allemands résidant à Novgo-

rod, et saisir au profit dé l'Etat toutes leurs marchandises, évaluées par le prince à trois cent mille goulden, tandis que les hanséates portaient le dommage à un million. Jean III demanda en outre qu'on lui livrât les auteurs et les exécuteurs de la sentence qui avait frappé ses sujets ; mais cette réclamation restant sans résultat, il prit les armes, entra en Livonie et commença une guerre qui se termina bientôt par un traité de paix pour cinquante années.

Pendant la durée de cette paix la prospérité des villes baltiquesnefitque s'accroître, tandis que celle des villes hanséatiques déchut considérablement ; les Livoniens établirent pour leur compte un gostinoï dvor à Pskoff, et deux à Novgorod : l'un qui leur était exclusivement réservé, nommé Allemand, l'autre qu'ils partageaient avec les hanséates et qui s'appelait Gotlwque.- Ils prenaient en même temps toutes sortes de précautions pour tenir la Russie à l'écart du reste de l'Europe, et intercepter le moindre rapport avec elle, au point qu'ils défendirent aux étrangers d'apprendre la langue russe pendant leur séjour en Livonie. Ils étendirent leurs relations dans l'Occident, obtinrent des privilèges fiscaux en Allemagne, dans les Pays-Bas et dans les provinces rhénanes ; et en vinrent enfin jusqu'à interdire à tous les autres Allemands d'entretenir des relations commerciales directes-avec la Russie.

Malgré toutes les intrigues des Livoniens la ligue hanséatique conclut, en 1522, avec le grand-prince

Vassilii, un traité assez avantageux pour elle, mais qui ne releva pas son commerce avec la Russie, car la hanse était en proie à des dissensions intestines et menaçait de se démembrer; elle perdait d'ailleurs, d'après les récentes découvertes des voies maritimes, le monopole du commerce d'Orient, qu'elle avait su conserver en grande partie jusqu'alors. Elle ne se décourageait point cependant , et- travaillait toujours à maintenir ses relations avec la Russie : à cet effet, elle rétablit un comptoir et un dépôt à Pskoff, sans avoir consulté les villes baltiques. Dorpat protesta énergiquement; et les représentants des hanséates durent consentir à signer une déclaration, d'après laquelle il était expressément défendu à tout Allemand d'aller à Pskoff. D'un côté cette convention et de l'autre la guerre que le tsar Jean IV faisait aux Livoniens, obligèrent les marchands de la ligue hanséatique à chercher un nouveau point de dépôt pour leurs marchandises; et leur choix tomba sur Narva, dont le port, malheureusement pour le monopole des Allemands, était déjà fréquenté par des Hollandais, des Anglais et des Français.

Au commencement du xvi^ siècle, toute l'activité commerciale se concentra sur Moscou, qui absorba le commerce de Novgorod, de Pskoff et de la Biarmie : aussi cette ville prit-elle un développement considérable; en 1520, on y comptait 41,500 maisons. C'est à peu près à cette époque que l'a vue Herberstein. et

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cet ambassadeur nous a laissé du mouvement commercial de la Russie un tableau dont nous traduirons quelques passages.

(( Chaque marchandise arrivant à Moscou doit être immédiatement présentée à la douane et aux commissaires, qui la taxent dans un temps déterminé. Avant qu'une marchandise soit mise en vente, il doit en être présenté des échantillons au prince, afin de savoir s'il désire en acheter : on ne doit pas lui faire de prix trop bas ; on ne peut pas non plus en vendre à qui que ce soit avant d'avoir accompli cette formalité.

« Les Polonais, les Lithuaniens et les sujets russes ont seuls le droit de faire le commerce à Moscou : pour les Suédois, les Livoniens et les Allemands, c'est Novgorod qui est désignée; pour les Tartares et les Turcs, c'est Kholopii-Gorodok*.

« Les principaux articles d'importation sont les lingots d'argent, les draps, la soie filée et tissée, les étoffes d'or et d'argent, les perles fines, les pierres précieuses et l'or filé. Il arrive quelquefois que les marchandises sont mauvaises et les prix très-élevés ; d'autres fois, les demandes sont plus abondantes que la marchandise : aussi se réalise-t-il des bénéfices considérables; tandis que si le marché est fourni surabondamment, les prix tombent si bas qu'il y a bénéfice à acheter pour exporter.

1. Cette ville était située dans le gouvernement actuel de laroslaw, sur les bords de la Mologa.

cf

(( Les marchandises exportées sont, pour l'Allemagne, les pelleteries et la cire ; pour la Lithuanie et la Turquie, les cuirs, les pelleteries, les dents de morse, dont les Turcs font des manches de poignards et des poignées de sabres ; pour la Tartarie, les selles, les harnais, les cuirs et les habits : les armes et le fer sont aussi quelquefois exportés en Asie, mais secrètement ou avec la permission expresse du voïevode ; on exporte aussi des couteaux, des haches, des aiguilles, des miroirs et autres menus articles. Les Russes sont de très-fins négociants, souvent trompeurs, et toujours très-bavards.

(( Non loin du palais on voit un énorme édifice en pierre, appelé Gostinoï Dvor où les marchands logent et font leur commerce. Vous pouvez y acheter du poivre, du safran, des mouchoirs de soie et autres choses de ce genre, à bien meilleur compte qu'en Allemagne. La cause de ce bon marché, c'est le commerce d'échange : les Russes demandent de leurs marchandises un prix très-élevé, les étrangers font de même; on se fait des rabais mutuels, mais les Russes finissent toujours par se garder la meilleure part du bénéfice : aussi le négociant russe ayant obtenu à force d'adresse' sa marchandise à bon marché, pourra vendre également à bon marché et faire encore un bénéfice raisonnable.

(( Les droits de sept dengas par rouble (3 1/2 pour cent) sont les mêmes pour les marchandises d'im-

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portation et d'exportation, excepté pour la cire qui, outre le droit sur la valeur, paye encore un droit calculé sur le poids, quatre dengas par poud (40 livres). »

Ces extraits des mémoires d'un témoin oculaire, qui ne pèche pas par trop d'indulgence, montrent que si l'activité commerciale s'était ralentie pendant la domination mongole , le peuple n'avait rien perdu de son aptitude au trafic : d'autre part, on voit que les principaux articles d'importation étaient les métaux précieux et les objets de luxe ; et cette assertion est corroborée par les récits qui nous sont parvenus sur la soumission de Novgorod par Jean III : ce prince trouva dans cette ville des richesses énormes en valeurs de cette nature.

Outre les articles mentionnés par Herberstein, les marchands de la ligue hanséatique exportaient de Russie les cuirs , les semelles , le suif, le bois , le lin , le chanvre et la toile : ils importaient de l'or et de l'argent en lingots , des vases en argent et en vermeil, des draps fins, des velours, des soieries et des étoffes de laine, du miel et quelquefois du sel; mais l'entrée de ce dernier article était souvent prohibée.

Jusqu'au milieu du xvi' siècle, les Allemands seuls eurent le monopole exclusif du commerce immédiat avec la Russie;- et les autres nations de l'Europe n'avaient, pour se mettre en contact avec notre pays, que le seul point de Narva, qui, bien que rapproché

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des frontières russes , était cependant entre les mains des Livoniens.

Les Anglais, jaloux des Portugais, qui avaient découvert la voie du cap de Bonne -Espérance, résolurent, sous le règne d'Edouard VI, en 1553, et sur la proposition du fameux capitaine Sébastien Cabot , de chercher pour eux une voie septentrionale. Dans ce but on expédia trois vaisseaux sous les ordres de Hugues Willoughby, qui atteignit le 72' degré de latitude septentrionale ; mais là une tempête terrible sépara les vaisseaux de la flottille : l'un d'eux périt; celui que montait le chef de l'expédition atteignit les côtes de la Laponie russe, où le capitaine et son équipage moururent de froid ; le troisième vaisseau, nommé Bonaventure, capitaine Chancellor, aborda seul heureusement à Wardehoûs , en Norvège. Après y avoir vainement attendu ses compagnons de voyage, Chancellor partit, continua son chemin jusqu'à la mer Blanche, remonta la Dvina septentrionale et jeta l'ancre, vis-à-vis du monastère de Saint-Nicolas, à la place où fut construite plus tard la ville d'Archangel. Il y avait trois cent trente-six ans que la mer Blanche n'avait pas porté de vaisseaux!

Aussitôt que Chancellor sut que la terre qu'il foulait appartenait à la Russie , il comprit les avantages que l'Angleterre pourrait retirer d'un commerce régulier avec ce pays ; aussi déclara-t-il immédiatement au voïevode local qu'il était venu pour conclure un

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traité de commerce entre la Russie et l'Angleterre. Jean IV, informé de cet événement, fit inviter Ghancellor à venir à Moscou où , accueilli avec de grands honneurs, il présenta au tsar l'épître de son roi, espèce de circulaire générale adressée aux souverains des contrées où l'expédition pourrait aborder. Après de longues conférences avec les boyards, il reçut, pour la transmettre à, son roi , une réponse écrite en russe et accompagnée d'une traduction allemande. Chancellor fit un second voyage en Russie, en 1555, et repartit pour l'Angleterre avec quatre navires chargés de marchandises russes estimées vingt-six mille livres sterling; un ambassadeur russe, avec seize dvorianés, escortait cette escadrille. Trois de ces navires périrent et Chancellor lui-même ; mais l'ambassadeur et sa suite furent sauvés : il fut reçu fort magnifiquement par la reine Marie et par la compagnie du commerce russe.

La reine Elisabeth envoya en Russie, en qualité d'ambassadeur, un homme fort habile, Thomas Randolf, qui réussit à conclure, le 10 juin 1569, un traité par lequel la compagnie anglaise obtenait le privilège d'un monopole complet, et qui portait le' dernier coup au commerce de la ligue hanséatique avec la Russie. Dès lors le commerce anglais ne fit que s'étendre et prospérer : la société eut bientôt son grand dépôt de marchandises à Moscou, des comp- ^toirs à Novgorod et à Vologda, et même des pro-

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priétés territoriales près de Kholmogory. Les principaux articles exportés de Russie par les Anglais consistaient en pelleteries, cuirs, mâts, chanvre, lin, cordages, suif , huile de morse, résine et goudron; ils importaient des draps, des soieries, des cotonnades, de petits objets de luxe, du sucre, du papier, du plomb, etc.

Le tsar Jean IV, en ouvrant la mer Blanche aux Anglais, en s' emparant de Narva et d'Astrakhan, créa, pour ainsi dire, trois grandes voies de coujmerce en faveur de la Russie ; il agrandit encore le cercle de son activité commerciale par la conquête de la Sibérie. Il conclut des traités de commerce avec les Suédois, les Polonais et la ligue hanséatique ; il fit des ordonnances douanières qui donnaient au commerce une base régulière et solide, et favorisa l'établissement d'une flotte marchande sur la mer Blanche et sur la mer Caspienne.

La mort de Jean le Terrible , si heureuse pour la Russie, fut au contraire fatale aux intérêts anglais; car son fils Théodore, ennemi du monopole, ne voulut .pas continuer le système de privilège qu'avait suivi son père : il consentit toutefois à leur laisser le droit exclusif de transit pour leurs affaires avec la Perse , et leur permit de vendre en Russie leurs marchandises et d'exporter les produits russes sans être soumis aux droits de douanes ; une restriction assez importante de ce traité fut que les Anglais n'avaient pas le droit d'importer en Russie d'autres articles que ceux de

leur propre production. Le monopole anglais sur la mer Blanche était aboli de droit, la concurrence qui s'établit bientôt l'abolit aussi de fait. Ce fut en vain que la reine Elisabeth envoya, en 1588, le docteur Fletcher pour regagner le terrain perdu; cet habile ambassadeur n'obtint que des concessions qui, bien que considérables, ne compensaient pas la perte du monopole.

Dans le même temps la ligue hanséatique, malgré la reprise de Narva par les Livoniens et tous les obstacles que ceux-ci lui opposaient, continuait néanmoins à entretenir des relations commerciales avec la Russie par Pskoff, où elle avait, en 1586, un comptoir et un dépôt.

De nouvelles tentatives furent faites encore par les Anglais en 1601 et 1603, sous le règne de Boris Godounoff, qui confirma les mesures prises par ses prédécesseurs à leur égard, tandis qu'il accordait les mêmes privilèges aux Hollandais, qui commencèrent petit à petit à supplanter les Anglais dans le commerce du nord. La ligue hanséatique se mit également sur les rangs, envoya au tsar des présents d'un grand prix, et n'obtint qu'avec peine, et pour Lubeck seulement, les privilèges qu'elle sollicitait pour toutes les villes de la ligue.

Les troubles qui suivirent le règne de Boris ralentirent nécessairement le commerce de la Russie, sauf pour les Hollandais , qui ramenaient chaque année à

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Amsterdam jusqu'à trois cents navires chargés de marchandises russes prises dans les ports de Dantzig, Riga, Revel et Narva.

Le tsar Michel Romanoff renouvela, en 1623, le traité de commerce avec Jacques I", roid'iVngleterre; il confirmait tous les privilèges accordés précédemment à la compagnie de commerce anglaise ; mais ce traité resta presque sans effet, car le tsar ayant dû céder tous les bords de la Baltique à la Suède, celle-ci navigiia seule dans ces eaux et força les hanséates à prendre le chemin d'Archangel. Gustave-Adolphe les engagea, il est vrai, en 1625, à reprendre la voie qu'ils avaient abandonnée ; mais la guerre de Trente ans vint porter à la prospérité de la grande ligue marchande de bien funestes coups : toutefois Lubeck continua encore son commerce avec la Russie par la Baltique, tandis que Hambourg et Brème gardaient la voie d'Archangel.

En 16/iS, le tsar Alexis chassa tous les Anglais du territoire russe. La coïncidence de cette mesure avec l'époque du supplice de Charles I" a fait attribuer à ce souverain l'intention de flétrir le crime d'une nation régicide : pour nous, nous pensons que ce ne fut qu'un prétexte honorable pour rompre des traités qui devenaient de plus en plus désavantageux à la Russie. Le service que les Anglais ont rendu à la Russie en rouvrant la mer Blanche à la navigation commerciale, a été bien amplement compensé par les privilèges dont

ils ont joui pendant près d'un siècle, tandis que les Hanséates et les Livoniens se faisaient de leur côté attribuer le monopole du commerce russe sur la Baltique. La politique éclairée du tsar Alexis brisa ces liens, non sans avoir cédé en cela aux suggestions des Hollandais, qui, habiles négociants, ne cessaient de représenter au gouvernement russe le tort que causaient au pays les privilèges accordés aux Anglais; ils surent acquérir dans les relations commerciales extérieures de la Russie une prépondérance considérable, qu'ils ne craignirent pas d'affermir en offrant de payer au fisc russe un droit de 15 pour 100 sur les marchandises exportées ou importées.

Les Anglais ne se tinrent pas pour battus. En 1654, Cromwell envoya une flotte marchande considérable à Archangel, avec un ambassadeur chargé d'entamer des négociations , et qui s'acquitta de sa mission en demandant avec hauteur si les Anglais pouvaient ou non continuer leurs relations commerciales avec la Russie; la réponse fut calme, mais nette : il leur était permis de vendre leurs marchandises à Archangel , à la condition d'être soumis aux mêmes mesures fiscales que les autres négociants étrangers; mais le commerce intérieur de la Russie leur était interdit. Les Anglais, voyant leurs mesures d'intimidation rester sans effet, acceptèrent ces conditions, vendirent leurs marchandises à Archangel , et y achetèrent les produits russes à des prix raisonnables, grâce à la

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concurrence des Hollandais, des Hambourgeois et des Brêmois. Ces conditions étaient si peu désavantageuses, que l'année suivante ( 1655 ) , les Anglais exportèrent d'Archangel pour 600,000 roubles de marchandises. Ainsi, après six années d'interruption, le commerce anglais à Archangel reprit une prospérité plus grande que jamais, en même temps que les gouvernements des deux nations renouaient entre eux des relations amicales.

Le tsar Alexis fournit des subsides à Charles II pour remonter sur le trône ; et quand l'œuvre de la restauration des Stuarts fut achevée, il lui envoya une ambassade de félicita tion. Charles II renoua bientôt, par l'intermédiaire du comte Carlisle, son ambassadeur, de nouveaux pourparlers au nom de la compagnie anglaise du commerce en Russie, dans le but de recouvrer les anciens privilèges de cette société. Tout ce qu'elle put obtenir fut de pouvoir, à l'égal des Hollandais, faire le commerce intérieur en payant les droits déterminés. Dès lors, jusqu'à nos jours, le commerce anglais par Archangel ne fut plus interrompu. La compagnie anglaise, se voyant privée de ses anciens privilèges, avait pris le parti de s'étendre, en admettant parmi ses membres, moyennant une contribution de trois livres sterling, les négociants anglais qui désiraient entrer dans l'association.

Tandis que les monopoles tombaient, le commerce russe prenait une extension fort satisfaisante pour

l'époque, grâce aux heureux effets de la libre concurrence. Archangel s'agrandissait et s'embellissait; ses eaux, désertes autrefois , voyaient arriver chaque année une quarantaine de vaisseaux marchands anglais, hollandais, hambourgeois, brêmois, lubeckois, français, espagnols et norvégiens, et ces différentes nations établissaient des factoreries à Moscou.

En jetant un coup d'œil sur le commerce d'importation de la Russie à cette époque * , on est forcé de

1 . Afin que le lecteur puisse se faire une idée assez complète de l'intensité du mouvement commercial d'Archangel à la fin du xvii* siècle , nous donnons ici une liste des marchandises qui furent importées par la mer Blanche en 1671 :

6846 zolotniks (chacun de 4 1/4 grammes) de perles fines,

7 boîtes (poids non indiqué), du même article, 4419 pièces de grosses perles fines, 185 livres et 4 caisses de réseaux d'or et d'argent, 3931 livres de fil d'or et d'argent, 200 livres de vaisselle d'argent, 64 bagues avec saphirs ; 63 gros saphirs et beaucoup de faux

diamants, 32 pièces d'étoffes d'argent, 84 pièces de riches étoffes de soie, '28 pièces de velours soie, très-lourd, 342 pièces de satin de différentes couleurs, 204 pièces de satin chinois, 1 cai«;se de satin d'Amsterdam, 54 pièces de satin-laine, 34 pièces de satin ordinaire, 441 pièces de taffetas,

1 pièce d'étoffe de soie, très-épaisse, 218 pièces et 2 caisses de camelot,

2 pièces de petit drap, 214 pièces de casimir,

convenir qu'une partie notable de ces importations, telles que 2[i7,0l\0 livres et 5,280 pièces de bois du Brésil, 265 tonneaux d'indigo, 123 tonneaux de bois d'acajou, etc., prouvent que tous ces produits étaient employés par les fabriques russes ; et si avec cela on considère que l'indigo, la garance et le coton

22 ballots et 587 pièces de drap cramoisi,

8 ballots et 248 pièces de drap demi-cramoisi, 81 ballots et 22 pièces de drap hollandais,

9 ballots et 22 pièces de drap anglais,

41 ballots et 171 pièces de drap de Hambou'fg, 8 ballots et 171 pièces de forte étolîe de laine, 4 pièces de velours d'Utrecht, 6 ballots et 1217 pièces de flanelle,

4 pièces de velours-coton,

64 birverks d'étoffe pour matelas, 367 pièces de toile fine, 6 tapis, ♦

2999 peaux de castor, 2S0 ballots de papier grand format, 401 tonneaux et 13 caisses d'encens, 247,040 livres et 5280 pièces de bois du Brésil, 265 tonneaux et 3 caisses d'indigo, 423 tonneaux de bois d'acajou,

5 tonneaux, 4 caisses et 6 blocs d'oxyde de cuivre,

84 tonneaux, 3 caisses et 8 paniers de différentes matières colorantes, 230 tonnes de blanc de céruse, 267 pièces et 2 tonneaux de dents d'éléphant, 25 tonneaux et 240 livres de cuivre ouvré, 57 tonneaux de vaisselle en étain anglais, 131 douzaines de gobelets de même métal, 45 tonneaux et 18 caisses d'élain en lingots, 4 46 pièces de plomb, 300 dites plus petites, 4000 feuilles d'or battu, 2560 livres de cuivre brut,

ne venaient en Russie qu'en petite quantité par Archangel (car c'étaient des articles d'importation asiatique) , on est obligé de reconnaître que c'est là une preuve évidente du développement assez marqué qu'avait déjà pris en Russie l'activité industrielle. Le commerce de la Baltique était entre les mains

833 douzaines de clochettes en cuivre,

54 grands cercles en cuivre,

27 grandes cloches, 300 paires de chandeliers en cuivre,

11 tonneaux d'amidon, 407 feuilles et 1957 barres de fer suédois, 13728 rouleaux d'argent en feuilles,

2 pièces de faux réseaux métalliques, 37 pièces de ruban de soie,

42 rouleaux et 41 boîtes de cordes métalliques, 150 livres de franges en or faux,

3 caisses de castors,

7 grandes lanternes en cuivre, 100 tonneaux d'alun,

5 tonneaux et une caisse de mordants, 603 scies,

2 pièces de fluor,

2 pièces de polémites,

1 caisse de médicaments,

15 tonnes de coquillages pour l'ornement des harnais, 25 ballots et 70 sacs de coton,

3 ballots, 6 tonneaux et 6 sacs de mèches,

115 douzaines, 2 tonneaux et 9 caisses de miroirs pliants, 22 grandes glaces, 14 sabres,

2 carabines,

2 housses brodées, 1 caisse de pistolets, 10250 chapeaux allemands, 42 peaux de daim,

des Suédois et des Danois ; les premiers possédaient toutes les côtes de cette mer, et les seconds, maîtres du Sund , en tenaient la clef. Dans la dernière moitié du xvii" siècle, les marchandises russes étaient expédiées en Europe par quatre ports de la Baltique : Riga, Revel, Narva et Nyachantz sur la Neva; cette

1184 pièces de maroquin rouge et jaune, 64 douzaines de bas de soie, 314 douzaines de bas de coton, 234 douzaines de bouteilles et choppes,

2 caisses, % tonneaux et 31 livres de corail rouge, 20 tonneaux de soufre, 1028 livres de mercure, 4 tonneaux d'arsenic,

2 tonneaux d'oxyde de zinc,

4 caisses de zinc,

16 tonneaux et 2 caisses d'instruments espagnols pour tailler

la pierre, 6 ballots, 30 tonneaux et 9 caisses de menues marchandises de Nuremberg, 491 douzaines de lunettes,

5 tonneaux et 1 caisse de ciseaux et de couteaux, 4860 douzaines de jeux de cartes,

683 milliers d'aiguilles, 54 milliers d'épingles,

S tonneaux et 66 sacs de semoule, 666 tonneaux d'huile de Provence, 2477 barils de harengs, 162 ballots de poivre, 4 tonneaux, 3 caisses et 80 livres de safran,

3 tonneaux et 2 sacs de cardamome,

1 caisse, 5 tonneaux et 3 ballots de raisins de Corinthe, 1 1 tonneaux de clous de girofle,

1 tonneau de gingembre, 11 tonneaux, 17 ballots et 3 caisses d'amandes, 1 4 tonneaux de dattes,

dernière ville forme aujourd'hui une partie de Pétersbourg.

Le port de Riga recevait principalement du sel, jusqu'à la quantité de 5,700 lastes par an (le laste équivaut à 2 1/2 tonnes), des harengs et des vins étrangers ; Narva importait des articles suédois, qui étaient pour la plupart des productions métalliques ; l'exportation par Narva était assez variée, cependant les pel-

48 caisses et 2 tonneaux de sucreries,

\0 tonneaux de bonbons,

20 caisses de sucre candi,

47 tonneaux de pains de sjcre,

3 tonneaux de fruits sucrés,

98 tonneaux de gingembre sucré,

4 caisse de prunelles,

2 tonneaux de noix muscades, 943 tonneaux de figues,

367 tonneaux et 200 caisses de gros raisins secs, 37 tonneaux de prunes,

6 tonneaux et 4 ballots d'anis, 4 30 pipes de vin de Champagne, 1 09 oksofts de vins blancs français, 720 oksofts de vins rouges français,

2 bottes de malvoisie,

5 bottes de tintoveln, 4 botte de basterte,

8 pipes de Peter-Simon vein, 26 oksofts de vinaigre de raisin,

4 tonneau de jus de citron,

8 grands et 9 petits sacs de houblon, 45 tonneaux de sel de Lunebourg,

6 tonneaux de miel,

27,839 ducats, 50,000 reichstallers entiers, et 40,000 roubles en monnaie russe parvenue à l'étranger par l'Ukraine, la Pologne et Dantzig.

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leteries et les céréales en étaient la branche la plus importante*. Killbourger, auteur du temps, nous apprend que de ce côté la contrebande se faisait en grand.

Nous avons maintenant à dire quelques mots sur le commerce de la Russie du côté de la mer Caspienne. Le tsar Jean IV avait étendu sa domination sur presque toute la côte occidentale de cette mer; mais du temps de Boris Godounoff, les Tcherkesses ayant appelé les Turcs, chassèrent les Russes et facilitèrent l'établissement de la domination turque. Ces circon-

i . Nous donnons ici un tableau qui pourra faire le pendant symétrique du précédent; c'est l'énumération des articles exportés en 1673 par le port de Narva; ils consistaient en : 2009 livres (poids marin) de chanvre pur. (Ce poids marin équivalait probablement à 600 livres ordinaires.) 3273 livres (même poids) de lin pur, 143 livres de chanvre simple, 332 livres de lin, 65 livres d'étoupe, 492 livres de potasse,

49 livres de suif, 2988 dizaines de peaux à semelles, 27 dizaines (le peaux de bœuf, 178 dizaines de peaux de chèvre, 24 dizaines de pièces de maroquin, 64 dizaines de pièces de cuir, i 36 dizaines de queues de cheval, 47 dizaines de peaux de cerf, 728 lastes de seigle, 94 lastes d'orge, 132 lastes d'avoine, 89 lastes de drèche, 663 tonneaux de farine,

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stances rompirent les relations commerciales de la Russie de ce côté ; mais le schah de Perse, Schah-Abbas, voulant procurer à son peuple les avantages du commerce avec la Russie, envoya une ambassade à Boris, qui la reçut magnifiquement ; et l'on doit sufH poser qu'il conclut le traité désiré, quoiqu'il ne se soit pas conservé. Les bouleversements politiques qui survinrent alors en Russie empêchèrent l'exécution de ce contrat. Les parages d'Astrakhan étaient sans cesse dévastés par les Cosaques de Zarout^ky, et longtemps après sa mort, leurs bandes sillonnèrent, en les rava-

44 tonneaux de gruau,

39 tonneaux de poix,

. 2 quarantaines de fourrures de zibeline,

2 quarantaines de fourrures de martre,

3 pelisses de zibeline, 1719 quarantaines d'écureuils,

34 pelisses et 733 quarantaines de peaux de chat,

43 pelisses de lièvre, 1 1 1 quarantaines d'hermines,

38 quarantaines de renards, 1500 livres ordinaires de colle de poisson,

55 tonneaux de beurre,

43 tonneaux de viande salée,

38 livres marines de viande fumée,

73 pièces de jambon, 3585 tonneaux de goudron,

19 tonneaux d'huile de morse, 4300 paires de gants russes en cuir,

58 balles de savon, 2800 nattes d'écorce de tilleul, 12700 brochets secs.

8 livres marines de houblon.

[i9U HISTOIRE DE LA CIVILISATION

géant, les côtes de la mer Caspienne et les bords du Volga. Le tsar Michel fit construire une forteresse sur le bas Volga pour mettre un terme à ces brigandages, qui ne prirent fin que lorsque fut calmée l'effervescence révolutionnaire qui leur avait servi de prétexte. Le commerce alors se ranima ; on voyait à Astrakhan des marchands venus de toutes les parties de l'Asie, même de l'Inde ; les Russes naviguaient sur la mer Caspienne et allaient ordinairement jusqu'à Nizabatt, mais leur dépôt central se trouvait à Chamakha. Pour faire prospérer ce commerce, il fallait d'un côté lui donner toutes les garanties possibles de sécurité, et d'un autre améliorer la navigation maritime par le perfectionnement de la construction des navires. Le tsar Alexis entreprit cette œuvre, créa, comme nous l'avons vu, une première flotte dans les eaux de la Caspienne ; mais malheureusement le brigandage des cosaques, incomplètement réprimé, recommença, et les vaisseaux du tsar furent brûlés par Steiika-Razine. Sur ces entrefaites un traité de commerce fut conclu entre la Russie et la Perse. La Russie s'engageait à faire passer les marchandises persanes d'Astrakhan à Moscou et dans les villes frontières, à ses frais, en percevant quinze pour cent sur la valeur de ces marchandises. Le schah de Perse s'engageait de son côté, k fournir annuellement au tsar huit mille ballots de soie; et la Russie donnait aux Arméniens d'Ispahan, le droit de faire le commerce sur tout son territoire.

Les provinces persanes où la sériciculture est le plus développée, étant celles de Mazendaran et de Ghilane, toutes deux situées sur la mer Caspienne, le transport d'un ballot de soie, de ces provinces à Astrakhan, ne coûtait que deux thalers, tandis que le transport jusqu'à l'Ormuz, coûtait le triple : la voie d'Astrakhan devait donc être préférée. Il est vrai qu'il restait aux Persans une troisième voie pour correspondre avec l'Europe, celle d'Alep et de Smyrne; mais ils ne s'en servaient pas, pour ne pas traverser le territoire de la Turquie, qu'ils regardaient comme'leur ennemie jurée. Le gouvernement persan était donc fortement intéressé à maintenir ses bonnes relations avec la Russie et à activer autant que possible le commerce d'Astrakhan.

Le comnierce de la soie fut pendant longtemps monopolisé entre les mains du tsar, dont la cassette particulière bénéficiait sans concurrence sur ce trafic. Le tsar Alexeï iMikhaïlovitch abandonna ce privilège de la couronne et permit à tous ses sujets de se livrer désormais sans entraves à ce commerce.

Outre la soie, les Arméniens de Perse importaient en Russie des maroquins, des indiennes ou perses, des mouchoirs, du crêpe, de riches tapis, des pierres précieuses non ouvrées, de l'indigo, du coton, de l'encens, du naphte, de la racine de garance, etc. Ils s'étaient emparés de ce commerce, en 1667. Connaissant les langues persane et russe, ils vinrent en grand nombre

se fixer à Astrakhan, et obtinrent même en 1681, contrairement aux mesures libérales du tsar Alexis, le monopole du commerce de la soie, dont ils jouirent assez longtemps.

Jetons maintenant un dernier coup d'œil sur le commerce russe du côté de la Sibérie et les pays voisins de cette partie du monde.

La Sibérie n'a définitivement commencé à faire partie de la Russie que dans les dernières années du XVI* siècle. Les immenses richesses minérales qu'elle possède n'étaient pas encore connues , et les seuls objets dont on pût trafiquer étaient les pelleteries. Les sauvages Vogoulitchis et Ostiaks portaient des vêtements complets formés des plus belles zibelines, et mettaient même ces précieuses fourrures sous les patins de leurs traîneaux afin d'en faciliter le glissement. Pour profiter de ces trésors, le gouvernement russe imposa les habitants de la Sibérie en pelleteries de première qualité : zibelines, renards noirs, castors et petit-gris. Pendant le xvii' siècle ce pays fournit l'ivoire de mammouth, l'huile de castor, le musc, l'amadou de mélèze et d'autres bagatelles; mais les fourrures "furent toujours le principal article d'exportation de la Sibérie.

Bientôt des villes s'y formèrent, d'abord comme centres administratifs, -puis ensuite, comme centres commerciaux, peuplés de Russes, de Tarlares et de Bouckhares. Boris Godounoff comprit parfaitement que, pour profiter des avantages de cette vaste et riche

contrée, il fallait l'animer par l'industrie et le commerce ; dans ce but il envoya aux voïevodes des instructions portant recommandation, et même sévères injonctions, relativement aux bons traitements et aux attentions hospitalières dont ils devaient entourer les Bouckhares, peuple éminemment commercial, dont les caravanes parcouraient les immenses solitudes de l'Asie, avec une activité, une hardiesse, un courage extraordinaires. En 1596, ordre spécial fut envoyé aux voïevodes de n'avoir à réclamer des étrangers, et principalement des Bouckhares, aucun droit pour permission de séjour et d'établissement. Cette sage et habile mesure produisit immédiatement d'heureux effets : les villes de Tobolsk, Tioumenn, Tomsk, et d'autres, se formèrent, se peuplèrent de marchands, et virent bientôt arriver à la suite les caravanes des Bouckhares. En outre le Prikase de Sibérie, qui venait d'être institué à Moscou, organisa, en i'é99, des postes de chevaux sur toute la grande route de Sibérie ; et ces dispositions furent tellement efficaces qu'un an plus tard le Prikase, poussé par une cupidité inopportune, établit une douane qui devait percevoir dix pour cent de la valeur des marchandises importées et exportées. Le commerce se ressentit de ces entraves et se ralentit immédiatement ; néanmoins le tarif douanier fut maintenu et confirmé par un règlement du Prikase, en 1698, au commencement du règne de Pierre le Grand. La Russie, qui, par la conquête de la Sibérie, était

devenue voisine de la Daourie, de la Mongolie chinoise et de tous les petits Etats du centre de l'Asie, s'empressa de faire des traités de paix et de commerce avec toutes ces provinces; mais la grande difficulté fut de pénétrer en Chine et surtout à Pékin.

En 1606, une première ambassade fut expédiée ; mais elle fut arrêtée en chemin par la nouvelle d'une grande révolution qui avait éclaté dans la Mongolie contre le prince Altyn-Khan. Cependant en 1616 une autre ambassade parvint à pénétrer jusqu'au centre du pays mongol ; elle y consolida les relations de paix et y recueillit toutes les notions nécessaires sur la route de Pékin. Ce ne fut toutefois qu'en 165/; qu'une ambassade fut organisée pour Pékin sous les ordres d'un certain Baïkoff, qui, après deux ans de marche arriva dans la capitale du Céleste Empire. Cet ambassadeur s'étant formalisé de ce qu'on ne lui permettait pas de présenter personnellement au souverain la lettre et les cadeaux du tsar, réclama ces cadeaux et les emporta avec une réponse très-aimable de l'empereur : il revint à Tobolsk en 1657. Quoique cette ambassade n'eût pas abouti à la conclusion d'un traité de commerce, elle rendit néanmoins d'immenses services par la découverte de plusieurs chemins praticables entre la Sibérie et Pékin, et parce qu'elle recueillit tous les renseignements nécessaires à l'établissement de solides relations commerciales. Dès lors des caravanes de Russes et de Bouckhares corn-

mencèrent à circuler continuellement entre la Russie et la Chine, rapportant sans cesse de nouvelles données que les voïevodes inséraient dans leurs rapports au Prikase.

Les principales marchandises qui nous venaient de Chine étaient : la soie brute et ouvrée, le nankin, les rubis, les topazes, les porcelaines, le musc, l'huile de castor, la rhubarbe, le thé et les brimborions chinois, auxquels leur rareté donnait du prix. La soie chinoise était d'une qualité infiniment supérieure à celle de la Perse, et se vendait trois fois et demie plus cher que cette dernière; en 1673, la caisse du tsar reçut mille livres de cette soie chinoise. La rhubarbe était aussi article de monopole pour le trésor.

La Russie fournissait à la Chine surtout des articles de pelleterie, comme des zibelines, quoique de dernière qualité, et des hermines ; les demandes de ce dernier article devinrent même si abondantes en Chine, que son prix augmenta considérablement et qu'il devint difficile d'en avoir même en Russie.

En i68ii, un Cosaque, nommé Khabaroff, s'empara d'une partie du pays arrosé par l'Amour et s'établit dans un fort nommé Albasine, situé sur ce fleuve. L'empereur de la Chine voulant soutenir les Daouriens, envoya des troupes chinoises pour chasser les Cosaques des terres dont ils s'étaient emparés; mais l'artillerie européenne leur fit tant de mal que le sage empereur Kans-Hy préféra entamer des pour-

parlers pacifiques , qui aboutirent au traité de Nertchinsk, signé en 1689 par les représentants des deux souverains. Depuis 1698, la Russie a une église et une mission permanente à Pékin. Dans les premiers temps, après la signature du traité de paix et de commerce, de grandes caravanes russes, dont le personnel montait quelquefois à un millier d'hommes, se rendaient souvent à Pékin pour y faire des échanges de marchandises ; mais plus tard on désigna, comme point de rencontre entre les marchands russes et chinois, Maï-Matchine ou Kiakhta, qui sert encore aujourd'hui d'unique marché d'échange commercial entre les deux empires.

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