DE LA CRITIQUE CHEZ PHILODÈME
et du péripatéticien Praxiphane *. Mais ce que Ton ne peut méconnaître, malgré le triste état où ces pages nous sont parvenues, c'est la sécheresse d'un style tout didactique et d'une critique qui semble ne rien emprunter au goût du beau. Philodème était quelque peu poète, ou du moins versificateur, et l'Anthologie nous a conservé une trentaine de ses épigrammes ; mais, à lire sa prose, si rude et si obscure, on le croirait étranger au plus vulgaire sentiment de la poésie.
J'aurais voulu faire connaître par quelques extraits la méthode et le style de cet étrange critique. Mais en vérité, ni les fragments de l'ouvrage Sur la Musique y soumis naguère à un travail de patiente révision par M. J. Kemke^ ni ceux des livres Sur la Rhétorique, tant bien que mal restitués par L. Spengel et par £. Gros, ni les fragments plus courts encore sur. lesquels s'est exercée la sagacité de F. Diibner, ne m'ont ofifert une seule page où le texte pût se prêter avec suite à un essai de traduction. On y peut recueillir çà et là quelques citations d'auteurs bonnes à prendre place dans la bibliographie de la littérature grecque, quelques faits relatifs par exemple aux divers genres de chants populaires en usage chez les artisans, chez les vignerons, chez les matelots grecs ; mais il est
* Voyez la restitution des pages les mieux conservées du Uspï no(i2fA«r&>v par Dûbner, colonnes xi et xxviii.
presque impossible de ressaisir le fil d'un juste raisonnement à travers ces débris d'une polémique étroite quand elle n'est pas haineuse. On se lasse bien vite de suivre dans ses laborieux détours une si plate argumentation, et Ton regrette peu que le temps ne nous en ait conservé que quelques fragnients.
Un livre de Philodeme, plus appréciable aujourd'hui, c'est son livre Sur tOrgueil : il faisait partie d'un traité plus étendu Sur les Vertus et les Vices^ qui existe encore dans des volumes incomplètement déchiffrés ou déroulés de la Bibliothèque d*Herculanum. Les vingt chapitres sur les variétés de l'orgueil nous rappellent quelques uns des Caractères de Théophraste. Rapprochés du livre de Satyrus tlcpt j^apaxTYjpwv*, puis d'une page de la Rhétorique à Herermius}, sur \e faux riche', ils nous montrent la tradition prolongée pendant trois siècles de ces descriptions morales dont Âristote avait donné le premier exemple ; mais ces pages appartiennent plutôt à l'histoire de la philosophie morale qu'à celle de la critique litléraire. Un seul des chapitres dontl'ouvrage se compose semblerait mériter de noire part une mention spéciale : c'est le caractère d*iin personnage que Philodeme désigne par un mot de son inven-
* Voir plu8 haut, p. 349.
« Rhet. ad. lier., IV, ch. L et LI.
ÉCOLES d'âLEXÂNDRIE ET DE PERGAME 363
tion sans doute, le TravTeiSr.jjLwv, ou savant universel; mais, si minutieuse qu'elle soit, cette description ne contient aucun trait du pédant moderne, tant de fois décrit par nos prosateurs et par nos poètes. Le 3avant universel de Philodëme n*est guère autre que THippias dépeint et tourné en ridicule dans un dialogue de Platon. A défaut d'utilité pour lé sujet que nous traitons ici, le livre sur r Orgueil nous intéresse du moins par les raffinements de l'observation morale, et par une certaine subtilité de style, qui contraste avec la sécheresse ordinaire de là méthode épicurienne. La période littéraire, dont Tintérèt se concentre surtout dans les écoles d'Alexandrie et de Pcfgattie mériterait dans ce livre un chapitre à part, si elle ne brillait par Térudilion beaucoup plus que par l'originalité des idées. C'était du moins une œuvre utile que celle où s'attachèrent, sous la protection des Ptolémées et des Attiales, tant d'hommes studieux et modestement dévoués. Qui pourrait même essayer aujourd'hui d^écrire l'histoire des lettres grecques, si, après trois siècles d'une fécondité admirable, l'esprit curieux et classiflcateur des grammairiens n'eût recueilli toutes ces richesses pour en composer le catalogue, pour en constituer la chronologie ? Déjà trop de chefs-d'œuvre se sont perdus ; déjà ceux qui restent nous offrent trop d'altérations et d'obscurités ; qiie seri^it-ce s^ les
Alexandrins n'avaient de bonne heure entouré les poèmes d'Homère, de Pindare et des grands auteurs dramatiques du rempart protecteur de leurs commentaires? s'ils n'avaient recueilli, quand il en était temps encore, la tradition de l'antiquité sur une foule d'usages et de mots qui allaient devenir autant d'énigmes pour la postérité ? Nous ne passerons donc pas sous silence ces travaux qui pâlissent bien auprès des œuvres philosophiques d'un Platon ou d'un Aristote, mais auxquels nous devons de pouvoir apprécier par la comparaison des grands modèles la poétique de ces deux maîtres '.
* Pour ne point surcharger de notes ce paragraphe, déjà plein de détails arides, on nous permettra de renvoyer ici, une fois pour toutes, aux principaux ouvrages sur les écoles d'Alexandrie et de Pergame : !• Heyne, De Genio sœculi PtolemoDorum (t, I de ses Opuscules); 2o Matter, Histoire de Técole d'Alexandrie (2« éd., 1840) ; 3o Parthey, Le Musée d'Alexandrie (en allem., Berlin, 1838) ; 4o Ritschl, les deux dissertations citées plus haut, p. 10, note 1 ; 5o Pinzger, Alexandrie soi;s les premiers Ptolémées(enallem.,Lignitz, 1835); 6o Sturz, De Dialecto Macedonica et Alexandrina (Leipzig, 1818) ; 7® DOntzer, De Zenodoti studiis homericis (Gottingue, 1848) ; 8o Nauck, Aristophanis Byzantii fragmenta (Haies, i848) ; 9® K. Lehrs, Do Aristarchi studiis homericis (Kœnig^berg, i833), et Qusostiones epicœ (ibid., 1838) ; iO» Bach, Philetœ, Hermesianactisatque Phanoclis reliquiso (Hales»1829); llo Meineke, Analecta Alexandrina (Berlin, 1843) ; 12o Wegener, De Aula Attalica literarum artiumque fautrice (Copenhague, i836), ouvrage dont malheureusement il n'a paru que la première partie ; 13® enfin et surtout, Histoire de la Philologie dans l'Antiquité, par Grsefenhan, ouvrage déjà cité plus haut. Il y a aussi à profiter, sur ce sujet, dans le livre de Lersch sur la Philosophie du langage chez les Anciens.