ARISTARQUE
lion dans les commentateurs de sa première et de sa deuxième leçon; il Tavait justifié dans des Mémoires^ qui, comme Fédition même, firent bientôt naître une foule de controverses érudites. Ainsi Aristonicus écrivit un livre pour expliquer et discuter les signes apposés par Aristarque aux vers homériques qui lui semblaient apocryphes ou incorrects, ou notables à quelque autre titre. Ammonius et Didyme disputèrent pour savoir s'il y avait eu réellement deux éditions d'Homère par Aristarque. Ptolémée d'Ascalon examina dans un livre spécial sa recension de TOdyssée. Au sujet d'Homère, comme sur tant d'autres points, Cratès de Pergame avait pris parti contre le célèbre Alexandrin. Engagée par les deux maîtres, la guerre se continua après leur mort par leurs disciples, à coup de pamphlets et même d epigrammes ; on a conservé une de ces epigrammes, dont il serait impossible de faire passer en français le fiel acre et pé-
dantesque*. Du milieu de cette bruyante mêlée, le nom d' Aristarque sort et s'élève sans rival avec le glorieux surnom d'Homérique, Rome appelait YAfricain ou V Asiatique le général vainqueur d'Annibal ou d'Antiochus : la Grèce semble n'avoir connu cet usage insolent que pour le consacrer dans les écoles par une innocente imitation.
' Athénée, livre V, p. 222 ; Anthologie grecque, Appendice, n. XXXV.
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La doctrine d'Aristarque sur Homère se rattache à uû grand principe : c'est qu'Homère représentant à lui seul tout un âge de la langue et de la civilisation helléniques, doit être avant tout expliqué par lui-même, et qu'il faut se garder d'attribuer à ses héros des idées ou des sentiments dont le témoignage ne se trouve pas expressément dans ses poèmes. Fidèle à ce principe, Aristarque se refusait h interpréter par l'allégorie la mythologie homérique * ; il admettait dans leur naïveté, souvent sublime, ces fictions d'un autre âge, et il ne voulait pas que le poète fut responsable de la grossière morale que parfois elles supposent. L'érudition moderne a souvent renouvelé les paradoxes de l'interprétation allégorique ; chez nous, madame Dacier s y complaît encore à chaque page de son Commentaire, mais le bon sens y a toujours répondu par l'opinion d' Aristarque.
Si la critique n'a pas droit de forcer le sens des fables dans Homère, elle peut du moins y chercher une sorte de convenance et d^unité ; si le poète héroïque n'est pas un professeur de morale, il est tenu au moins de s'accorder avec lui-même dans ses récits sur les dieux et sur les héros ^. A cet égard, le texte traditionnel de Tlliade et de l'Odys-
« Eustathe, sur Tlliade, p. 40 B ; 614 A ; 641 B, éd . de Rome.
' Quelques idées analogues sur ce sujet se retrouvent dans le livre xxxiv, g 2 et 4, de Polybe, qui est presque un contemporain d* Aristarque.
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sée offre mainte difficulté dont nous avons déjà une idée par les Problèmes homériques d'Aristote. De là une foule de discussions, où Aristarqiie montre toute la sagesse d'un esprit attentif et impartial, justifiant Homère quand il le peut, iftais ne craignant pas non plus, s'il le fallait, d'accuser sa négligence ou de signaler dans les manuscrits la main d'un interpolateur.
Au reste, la mythologie et les mœurs héroifques forment, en quelque sorte, un ensemble où Tinter* polation se trahit par des disparates frappantes, et sur les questions de ce genre on peut assez facilement trouver des règles précises pour atteindre la vérité. Les questions de goût sont plus délicates, et nous ne saurions dire qu'Aristarque les ait toujours résolues avec le même bonheur. Jusqu'à quel point, par exemple, Homère sera-t-il verbeux et rude sans devenir indigne de lui-même ? Les anciens critiques en décidaient selon leur caprice, et quelquefois d'une façon assez ridicule. Aristarque, en les corrigeant, ne nous satisfait pas toujours, et ses scrupules nous font quelquefois sourire. Ainsi, quand une même tirade se trouvait plusieurs fois répétée dans le récit épique, Zénodote s'en indignait et tâchait, par des suppressions, de remédier au mal. Au second chant de l'Iliade, Jupiter donne un ordre au dieu Songe ; celui-ci le porte mot pour mot à Agamemnon, qui, à son tour, le reproduit
dans les mêmes termes devant les Grecs assemblés. A la troisième redite, Zénodote avait perdu patience et il proposait de réduire les dix vers en deux. Arîstarque, avec grande raison, trouvait chez Homère la chose toute naturelle; cent exemples analogues dans les récits épiques de l'antiquité ou du moyen-âge confirment cette décision.
Mais voici quelques critiques où se trouve peutêtre un sentiment moins juste de la vérité des vieux âges. Dans TOdyssée, Nausicaa dit en présence d'Ulysse : « Ah ! si un homme tel que lui pouvait être appelé mon époux, s'il pouvait lui plaire de rester ici et d'y faire son séjour ! » Notre savant trouvait le vœu trop peu virginal, et supprimait les deux vers. Plus loin, le père de Nausicaa dit à Ulysse, aussi naïvement que tout à l'heure la jeune fille : « Par Jupiter, Minerve et Apollon, si tel que je te vois, ô étranger, pensant si bien comme je pense, tu pouvais avoir ma fille et t'appeler mon gendre, restant ici près de moi, je te donnerais volontiers, moi aussi, une maison, des richesses ; mais si tu ne le veux pas, aucun Phéacien ne t'y contraindra ; le grand Jupiter en serait irrité. » Les affaires de mariage n'allaient pas si vite dans la bonne société d'Athènes et d'Alexandrie ; Aristarque avait donc noté ces six vers de son signe de doute, non sans regret, car il leur trouvait une couleur très-homérique. C'était se