ÉRÀTOSTHÉNE ET ANDRÉ CHÉNIER
le plan et quelques vers admirables, terminés par le poétique adieu qu'on vient de lire, et par cette autre expression d'un douloureux pressentiment :
Le français ne sera, dans ce monde nouveau. Qu'une écriture antique et non plus un langage ; Ah ! si tu vis encore, alors peut-être un sage Près d'une lampe assis, dans Tétude plongé. Te retrouvant poudreux, obscur, demi-rongé. Voudra creuser le sens de tes lignes pensantes, etc.
Chose étrange : bien que Chénier semble n'avoir pas connu V Hermès grec, non-seulement il en reproduit la pensée générale, mais il se rencontre avec Ératosthëne dans certains détails de ses recherches savantes : tous deux interrogeaient les mystères de la nature antédiluvienne, tous deux décrivaient l'harmonie des sphères célestes, les divisions de notre globe, etc. *. Est-il rien de plus touchant et de plus triste que ces ruines qui se répondent à la distance de vingt siècles, ruines que le temps a faites et ruines qu'a faites la main du bourreau?
On croit reconnaître encore une conception de ce genre dans deux poèmes qui appartiennent à la même époque, et dont l'un semble continuer l'autre, bien qu'on ne puisse dire lequel des deux
* Voir les fragments du poème de Chénier, et comparer Bernhardy, Eratosthenica, p. 46, 47, 143. J'ai eu le bonheur d'apporter quelques textes nouveaux à ce parallèle entre les deux œuvres dans une de mes leçons sur l'Hellénisme en France (t. II, p. 331 etsuiy.).
a paru le premier : la Mnémosyne , par Myro ou Mœro de Byzance, célèbre poétesse, femme d'un savant, et mère d'un poète (Homère le tragique), et les Muses, par Alexandre rÉtoliep. Il reste de la Mr^émosyne un fragment sur Téducation de Jupiter en Crète, pans les Muses ^ Alexandre racontait, npus dit un ancien \ que le peuple d'Éphèse, en dédiant le célèbre temple de Diane, qui 4 tant illustré cette viUe, ^^t ^u cor^ppurs Téioge en yer3 4^ la déesse. Dan$ xxii autre fragment, il pi^*actépsje des auteurs de parodie^. Ce poèipe traitait donc une assez gr^^mie variété de sujets : c'était prqbableg^enjt une sortis d'bistoire de la ppéçip, mais d^ !* ppésie représentée, comme de droit, par le^ Jif^ses. Il y a loin de ces fictions élégantes au travail trop souvent ingrat des Aralus, djBS Nicandre et 4^^ Scynxnus, qui, dans le même temps, donnaient^ en vers des leçons d'astronofnie, de inédecipe et de géograpl^ie '. Jjp nom d'Homère le tragique, que nous veppns de nîentipRnep, rappelle celui d'un afilrp poète de la Pléiade, pjppyi^iadès de Mallos, auquçl Snidas attribua nn pfjyrage intifulé : Les camctères qy, les ^r^atç^rs (ie fa Coméfiie^ où l'on trouvait des por-
? ftj^probe, S^urpales, V, 2?.
^ Les deux seuls fragpaents qui nous restent des rXùa-a-ac (JjB Nicandre sont deux vers hexamètres, Nicandre aurait-îl (jonc écri^ un glogsairp en vers hepnjètjres? Alors les Racines grecques du Port-Royal auraient eu yn bien ancien modèle.
SATIRE UTTÉRAIRE 379
traits littéraires de divers poètes. Dans ce temps aussi la critique littéraire prenait quelquefois une forme satiriqqe. Telles étaient les diatribes si célèbres de Zoïle * contre Homère, et les Silles de Timon ^ ; peut-être se njêlait-elle aux invectives de Callimaque contre Apollonius, dans son Ibis, qu'Ovide a iipiié ^ Mais c^s disputes ont peu d'iniéribt après celles du théâtre comique d'Athènes, que nous avons analysées plus haut. La même raison nous dispense, ou du moins nous détourne de suivre les écoles d'Aristarque et de Gratès dans leurs débats sur Tusage et l'analogie, sur la division ou la définition des catégories grammaticales, sur l-interprétation du texte d'Homère. Ce se^^ii sortir de noire sujet que d'examiner, parmi les travaux d'Aristophane de Byzance, ses réformes et sqs inventions en matière d'Orthographe.
' Voyez sur Zoï|e le ipépapire dp p^rjjjop, dans |ç Rj^pueil (ia rAcadémie des Inscriptions et Belles-Lettres, i. VIII, et le iivre de Lehps sur Àriétarque, p. 3ÛÔ.
? On peut juger de la rudesse de ce? ?jtirçs par un f-j-^t qu'en a conservé biogëhe taërce (VI, 18) : il traitait a' ♦< ingénieux diseur de sornettes» Ântisthèné, lé laborieux auteur de tant d'éçnts, Sur le Style, §ii^r|es jCaraptères lf\\x sf-yle?], Sur le Langage ou la Conversation ((^taAÏxVoy), Sur la Musique, Sur les Interprètes, 5ur Hpmère, etc. M. Cifrtiu^ Vyaqhsn>uth a réuni et classé tous )çs fragments àp ce satiflaue dians sa dissertation, De Timone I^hliâsio (Lipsiaé, 1859).
' Sur cette célèbre controverse, voir le }ivre de M. Coqat : La poésie alexandrine sous les troié premiers Ptolémées, Paris, 1882, p. 496 et suiv.; cf. M. Jules Girard, Études pur la poésie g^recque, 1884, p. 310 et suiv.
Toutefois, la collection si nombreuse des fragments qui nous restent de ce laborieux grammairien * nous offre quelques lignes qu'il n'est pas inutile de relever ici : au nombre de ses traités généraux, le livre Sur les masques du théâtre touchait à bien des questions sur l'illusion dramatique ; ses Arguments des drames grecs ^ à en juger par ce qui nous en reste, contenaient des renseignements précieux sur la tradition des sujets empruntés à la fable. Un mot qu'on lui attribue sur le comique Ménandre : « 0 Ménandre, et toi, vie humaine, lequel de vous deux a imité l'autre?' » suppose une bien vive admiration pour ce grand écrivain. Aristophane, apparemment, n'admirait pas moins Archiloque, dont il avait curieusement étudié les écrits, puisqu'il disait que la meilleure pièce de ce poète était la plus longue '. En revanche, nous voyons qu'il jugeait très sévèrement le style d'Epicure, qu'il trouvait plat et vulgaire ; et cela ne peut nous étonner, quand nous lisons les pages de ce philosophe que Diogène Laërce nous a conservées * et celles qu'on a récemment retrouvées dans plusieurs rouleaux des papyrus d'Herculanum ^ Quelquefois
* Â. Nauck, Âristophanis Byzaatii fragmenta, Halis, 1848. ' Syrianus ad Hermogenem, Rhetores grœci de Walz, IV,
• Cicéron, ad Attic, XVI, 11.
^ Diogène Laërce (X, 13) dit à ce propos que ce philosophe ne demandait rien à Torateur que la clarté.
' Voir, par exemple, les Fragments inédits de la Morale d'Epicure, publiés par D. Gomparetti, Turin, 1879.