CONCOURS DRAMATIQUES A ATHÈNES
particulièrement le souvenir de ce dieu, de ses aventures et de ses joyeux compagnons, * En même temps naît et se développe sur plusieurs points de la Grèce, en Sicile et surtout en Atlique,la comédie, originaire aussi de quelques chants lyriques en usage dans les cérémonies religieuses; et, comme en Grèce la littérature aime à mêler ses fêtes à celles de la vie publique, de même que jadis les aèdes étaient en quelque sorte les historiens nationaux, de même les auteurs dramatiques furent bientôt chargés d'une sorte de fonction régulière pour renseignement et Tamusement du peuple dans les fê • tes dionysiaques. Solon avait vu les premiers essais de cette nouveauté, qui, plus tard, s'appela la tragédie; et il les avait interdits, comme si le mensonge dramatique n'eût été qu'un moyen de plus pour pervertir les hommeg ; ^ mais ses chagrines inquiétudes ne prévalurent pas sur le génie enthousiaste des Athéniens : Athènes, si respectueuse d'ailleurs pour les lois de Solon, abrogea bientôt celle qui fermait le théâtre. A côté des concours lyriques ou cycliques^ comme on les appelait alors, elle fonda, aux frais des riches, sous la surveillance de l'autorité publique, des concours pour
' Voir dans l'Annuaire de l'Association pour Tencourageoient des études grecques, année 1873, mon mémoire sur le genre de drame appelé satyrique.
' Diogène Laërce, I, 59 ; Plutarque, Vie de Solon, chap.
la tragédie. Il y eut, tous les ans, deux ou trois fêtes de ce genre, où les meilleurs poètes étaient admis à présenter chacun trois tragédies et un drame satyrique, c'est-à-dire une tétralogie. Quelque temps après furent établis, pour les poêles comiques, des concours semblables; mais chaque poëte n'y présentait qu'une pièce à la fois. * Il y avait pour les auteurs un âge légal avant lequel on ne pouvait prendre part au concours. ^ C'était Tarclionte qui ouvrait au poëte Tentrée du théâtre en lui dotmant le chœur j c'est-à-dire en Tautorisant à faire apprendre sa pièce par la troupe, dont un citoyen riche, le chorège, devait assurer Tentretien et rhabillement ; et, comme le nombre des concurrents était limité par la durée même des fêtes religieuses, où le concours avait lieu, s'il se présentait plus de trois poêles au temps d'Eschyle, ou plus de cinq, pour les comédies du moins, au temps de Ménandre et de Philémon, rarchonle avait jaiasiJe /^ droit de choisir les trois ou les cinq poêles qui lui paraissaient les plus dignes de disputer le prix. Après cette première épreuve venait celle de la re-
* Sur ces divers faits et si^ ceux qui suivent, n'écrivant pas une hîptoire de théâtre d'Aihènes, je ne puis que renvoyer, en général, aux recherches savantes de Schneider, de Boettiger, de G. Hermann, de M. Magnin et de M. Patin.
- Schoiies sur les Nuées d'Aristophane, v. 510. Voyez sur ce lait, qui est sujet à quelques doutes, la dissertation approfondie de G. Haupt, De lege, quani ad poetas comicos pertinuisse ferunt, annali. Gissœ, 1847.
présentation. D'abord ce fut le peuple tout entier qui, par acclamation, décida entre les concurrents. Celui qu'on déclarait être le premier pouvait seul se dire vainqueur^ et prendre ce titre sur un monument public, où son nom se plaçait entre les noms du chorège et de Farchonte ; les deux autres ne paraissaient que sur les registres officiels du concours ou didascalies, selon leur ordre de mérite. Plus tard, ce fut une commission de cinq juges tirés au sort, qui, assistant avec tout le peuple à la représentation, prononça l'arrêt, séance tenante, après avoir solennellement invoqué les dieux. ^
C'est assurément un privilège énorme à nos yeux que le droit d'exclusion préalable confié à l'archonte, qui n'était pas d'ordinaire un savant ni un poiite ; mais il ne paraît pas que les Athéniens s'en soient beaucoup inquiétés. Cratinus, pourtant, reproche à un archonte d'avoir refusé un chœur à Eschyle pour en donner un à Cléomachus, obscur
* 'Evtxa, formule consacrée par les monuments dits choragiques. Voyez Boeckh, Corpus Inscr. grœc. nos 221-223, 4579, 1580. Cf. Aristote, Politique. VIII, 6: Callimaque, Épigr. IX ; Plutarque, Vie de ïhémistocle, ch. v ; Cf. Chronique de Paros, n» 58.
- Platon^ Lois, II. p. 659, passage qu'on s'étonne de voir omis dans la dissertation spéciale d'Hermann, De Quinque Ju dicibus poetaruQi (Opuscules, tome VII), et qui réfute nettement les témoignages de grammairiens plus modernes, d'après lesquels le tribunal des Cinq Juges serait aussi une institution sicilienne. Comparez le mémoire de Du Resnel, dans le recueil de TAcad. des Inscriptions, t. XIII, et Ch. Magnin, Origines du théâtre, vol. I, p. 59.
rival du vieux poète. * Peut-être aussi le nombre des prétendants dépassait-il rarement le nombre officiel des places ouvertes pour le concours ; et ainsi Tarchonte pouvait-il presque toujours admettre tous ceux qui se présentaient. En effet, apporter devant les juges quatre drames à la fois, et quatre drames presque aussi longs que nos tragédies françaises, ce n'était pas une condition facile à remplir, et si quelque chose étonne, c'est qu'une telle condition ait été souvent remplie pendant les deux siècles environ qui forment la période classique du drame athénien,
La décision des Cinq Juges, improvisée devant la foule et sous Tinfluence de ses passions souvent tumultueuses, n'offrait guère plus de garanties à la justice, et notre doute à cet égard n'est pas fondé sur une simple conjecture. On cite plus d'un concours oîi le génie d'Eschyle, de Sophocle, d'Euripide fut vaincu par d'indignes adversaires,^ et les anciennes comédies étaient pleines de ces récriminations contre la justice officielle du tribunal des théâtres. ' Mais ne peut-on pas supposer, quoique tout témoignage nous manque sur ce point, que les juges avaient pris d'avance connais-
* Dans ses Bouviers, cités par Athénée, XIV, p. 638.
* Elien, Histoires diverses. II, 8; Aulu-Gelle, Nuits attiques, XVII, 4. Cf. Patin, Etudes sur les trafiques grecs, t. I, p. 69-72.
* Voyez plus bas, § 4.
sance des pièces soit dans les répétitions, soit d'après des copies répandues par Fauteur, et que lareprésentation publique n'était pour eux qu'une dernière et solennelle épreuve oùleur opinion se corrigeait quelquefois au contact d'une opinion moins savante, mais plus sympathique et plus soudaine, celle du nombreux auditoire convié aux fêtes de Bacchus ? * Il y avait toujours là plus de garantie pour les poètes que dans ce jugement un peu tumulluaire exercé jadis parle peuple seul, et dont l'usage s'était perpétué, au temps de Platon, dans les villes doriennes de l'Italie et de la Sicile.
Quant aux échecs éprouvés par de grands poètes tragiques devant des poêles du second ordre, remarquons d'abord que sur ce point une partie des pièces du procès nous manque aujourd'hui ; que les plus beaux génies du monde ont leurs mo- / ' ments^de faiblesse, et qu'il est quelquefois permis à un joëte mjédiocre d'avoir raison contre son '2-. maître. D'ailleurs, quelle justice humaine n'est pas sujette à erreur? quel tribunal reste toujours inaccessible à rinfluence des intrigues et de l'esprit de parti? Ces misères furent celles d'Athènes, comme elles sont les nôtres. L'institution de Cinq Juges du théâtre n'en garde pas moins dans l'histoire un certain caractère de grandeur. C'est le digne cou-
' M. Patin, Trag. gr,, t. I, p. 41, 2«éd., remarc[ue avec raison que je ne fais ici qu'une conjecture.
24 HISTOIRE DE LA CRITIQUE. CHAP. I, § Ul
roiinement de cet ensemble d'institutions qui appelaient tous les arts à une œuvre commune de civilisation et de patriotisme. Un trait rapporté dans Plutarque* caractérise bien la grandeur de ces luttes vraiment nationales, et montre comment les petites erreurs du mauvais goût ou les méfaits de la cabale y étaient dominés par de fortes et généreuses passions.
Sophocle, alors à son début, avait pour concurrent Eschyle, déjà roi de la scène. L'auditoire était partagé cependant entre les deux rivaux ; on allait en venir aux mains. L'archonte Apsephion n'osait plus tirer au sort, selon l'usage, les noms des Cinq Juges. Cimon, tout couvert de la gloire d'un de ses récents triomphes (c'était quelques jours après qu'ayant pacifié les mers de la Grèce il venait de rapporter à Athènes les ossements de Thésée), arrive au théâtre avec ses neufs collègues. A peine eurent-ils fait aux dieux la prière accoutumée, que l'archonte, par une inspiration soudaine, ordonne à ces dix juges de désigner le vain-
^ Vie de Cimon, chap. viii. Cf. Pollux, Onomasticon, VIII, 89. où l'on voit que l'archonte eponyme, avec les épimélètes, avait le soin des Dionysiaques et des Thargélies. Or, comme il avait aussi une sorte de préture des mœurs, on voit que c'était à une très grave autorité que la République confiait la décision sur ces matières. Le | 87 ne touche à ceci que par la mention de la formule du serment pour les magistrats. Le Scholiaste d'Aristophane, 1. c. mentionne les TrsvTg xoirà; des comiques.
queur : ils nommèrent Sophocle. L'auditoire ému respecta néanmoins Tarrêt des généraux victorieux, et r éclat du jugement fit taire les jalousies et les rivalités. Il est vrai que le lendemain Eschyle, humilié, partit pour Syracuse. Mais qui nous dit que cette fois en couronnant les efforts de sa muse déjà vieillie les Athéniens n'eussent pas découragé le génie de son jeune rival? *
L'injustice, d'ailleurs, si c'en était une, fut réparée plus tard lorsque Athènes décida, après la mort d'Eschyle, que celui qui voudrait remettre sur la scène un de ses drames, obtiendrait de droit un chœur, ^ Une autre consolation était réservée aux mânes du vieux poëte : quelques années plus tard son neveu Philoclès devait remporter la victoire sur VŒdipe-Roi de Sophocle ! ^
Au reste il y avait, pour le pocUe, appel de ces jugements prononcés soit par l'archonte, soit par les
* La didascalie des Sept chefs devant Thèbes, retrouvée et publiée par J. Franz, peut inspirer quelques doutes sur la date de cet exil volontaire d'Eschyle.
En tout cas, Aristophane (Grenouilles, v. 805 et suiv.), indique clairement qu*Eschylle protestait contre les jugements portés sur lui par les Athéniens.
La note du scholiaste, sur).;çpov ro^Xa suppose gratuitement qu'il s'agissait là des au^r^s Grecs. Cela est inutile, puisque le dissentiment en question est attesté par les mots du même texte : OvT£ yà/j 'Aôvjvatoto't «ruvsSectv' Aî<t;^û^oç,
2 Vie d'Eschyle, attribuée à Didyme par M. F. Ritter. (Didymi Chalcenteri opuscula auctori suo restituta, ad codd. antiq. recognita, annot. illustrata. Goloniœ, 1845.)
3 Dicéarque, cité dans l'argument grec de FCffidipe-Roi.
cinq Juges. D*abordil pouvait publier sa pièce, et nous savons quelques comédies qui sont ainsi arrivées à la célébrité sans passer par les honneurs de la représentation. Il pouvait encore, s'il le voulait, présenter à un nouveau concours le drame condamné dans une première épreuve; mais il fallait que ce drame eût été revu et corrigé. Ici se montre bien Thmireuse influence de rinstitution du concours sur les progrès de Tart dramatique. L'archonte et les Cinq Juges se trompaient sans doute quelquefois ; le plus souvent leur sévérité n'était qu^un frein et un aiguillon salutaire pour le génie : elle corrigeait les écarts d'une verve intempérante et stimulait la paresse des esprits trop enclins à se contenter de leurs premiers essais. Beaucoup de pièces, de tout genre, admises ainsi au théâtre, après correction (on les appelait alors Staoxeuai), obtinrent un véritable succès. On s'étonnera peutêtre qu'au milieu du déplorable naufrage des lettres grecques nous puissions citer jusqu'à vingt exemples de tragédies, comédies, et drames satyriques, ainsi reproduits avec d'heureux changements soit par leurs auteurs mêmes, soit par les héritiers et les élèves de leurs auteurs. Essayons de donner ici cette liste, qui ne peut manquer d'un certain intérêt. * Parmi les pièces d'Eschyle on cite : 1** les Per-
^ Nous renvoyons, en général, pour les témoignages à Tap-