‹ Essai sur l'histoire de la critique chez les grecsChapitre 110 sur 180 · DENYS CRITIQUE DES HISTORIENS · texte numérisé non relu

DENYS CRITIQUE DES HISTORIENS

Le Traité De la Disposition des mots, plein de particularilés intéressanles pour Tétude de la langue grecque, est encore d'un grammairien plutôt que d*un véritable critique*. Rien de plus légitime en soi que l'analyse des propriétés euphoniques de Talphabet grec et l'application des principes qui en ressortent à l'art de composer et d'écrire ; mais ce qui nous afflige, c'est de voir l'auteur s'enfermer dans cette étude si exclusivement qu^il semble méconnaître jusqu'aux rapports de l'harmonie du langage avec les passions et les idées que le langage exprime ; c'est de le voir peser des mots et des phrases sans s'inquiéter de leur sens, et condamner sans réserve un écrivain tel que Polybe, uniquement parce que cet écrivain est inhabile à manier la période oratoire ^

En général, tout ce que Denys nous a laissé sur les historiens grecs est fort au-dessous de la gravité d'un tel sujet. On dirait que Thistoire n'est pas autre chose pour lui que l'art d'amuser un lecteur en exposant des faits vraisemblables dans un style élégant et harmonieux, avec un mélange habile de narrations, de portraits et de discours. Il trace à l'historien quatre devoirs principaux: 1*^ Choisir un sujet noble et agréable pour le lec-

* On peut consulter avec fruit l'étude de M. £. Baudat sur benys d'Halicarnasse étië traité de la Disposition dëë inôts, Paris, 1879.

' De la Disposition dés mots^ dti. iv.

leur, et| à ce propos, il place Hérodote beaucoup au-dessus de Thucydide, parce que celui-ci, dans la Guerre du Péloppnëse, offrait à ses concitoyens un spectacle à la fois triste et humiliant, tandis qu'Hérodote était sûr de charmer la vanité des Grecs en décrivant leurs^ triopiphes sur les Barbaires ; 2* Examiner où Ton doit commencer et où Ton doit finir une histoire \ 3* Distinguer quelles sont les choses qu'on doit dire et celles qu'on doit ti\ire ; et sur ces deux points, s'il préfère Hérodote k Thucydide, c'est toujours comme artiste plus habile, ce n'est jamais comme narrateur plus véridique* ; 4* Diviser son sujet de ma-inièrq que chaque objet occupe la place conve^ iDiable : là-dessui^ il bl^me beaucoup Thucydide de suivre dans son récit l'ordre des évéuemenls, au lieu de faire comme Hérodote qui les groupe, à

l'imitation d'Homère, de. la façon la plus dramatique et 1(1 plus intéressante. En même temps il lui demande pourquoi il place dans son second livre et pourquoi il fait prononcer à Pérîclès l'oraison funèbre d'une quinzaine de guerriers athéniens morts dans les premiers engagements avec l'armée des Spartiates { il voudrait que Thucydide eût réservé ce beau discours pour honorer les soldats înorts dans l'expédition de Pylos soiis les ordres

* Voir E. Hamel : Jugeweat (le PeAyç d'Ilalicamasse sur *rhucydide, dans les Mémoires de TAcadéniie de Toi^ouse,

^ .DEISYS CRi:ÇïQ^JE DK THUCYDIDE 389

de DéipiQSthène : <'q^X suppoiser quç Thucydide était libre de placer ou il le youls^it de tels p^orceaux, et qu'aucun renseignement poMtif n'epgçigeait, à cet égard, sa cpQsçience d'historien..

Ailleurs il lui reproche - de, ^év^Qpper pu de resserrer mal à propos son récit, f A la^ fiu du deuxième livré, dit-il, Thucydide raconte longuement un cpmhat dans lequel le^ Athéniens avec yiugt Vaisseaux combattirent seuls une flotte enuemie composée de quarante-sept navires. Daqs le premier livre, au contraire, îl raconte en peu de mots les combats des Athéniens contre des essaiuis de Barbares et les batailles navales dans lesquelles ils détruisirent ou prirent autant de vaisseaux tout équipés qu'ils en avaient préparé eux-mêmes pour la guerre. » Mais dansi son premier livre Thucydide résume seulement des fs^its qu'il ne se proposait pas de raconter, précisément parce qu'Hérodote les avait fort bien racontés avant lui: au deuxième livre il est dans son propre sujet, et il le traite avec tous les dévelorppements qui lui semblent convenables. Ce n*est donc pas maladresse ou négligence de sa part, c'est au contraire une preuve de bon sens et de goût; comment Denys a-t-il pu s'y méprendre ? Ailleurs * il fait une bien maladroite critique des belles pages où Thucydide*

• Sur Thucydide, ch. 28 et suiv.

« Thucydide, III, 82 et suiv.

résume avec tant d'éloquence les troubles politiques de la Grèce; il n'y voit que des phrases obscures, des mots trop poétiques. Gomment, après cela, un homme tel que Visconti a-t-il pu dire « que la Gritique de Denys d^Halicarnasse sur Thucydide est un chef d'oeuvre dé jugement et de goût ? S)

Sa critique de Platon, dans la Lettre à Pompée^ est d'un bout à l'autre une méprise aussi peu excusable. Le grand philosophe comme le grand écrivain lui échappent ; il ne s'attache qu'aux mots et aux syllabes. Il méconnaît l'intention An Phèdre , l'un des premiers et cependant l'un des plus parfaits ouvrages de Platon, et il condamne, comme dépourvus de sens, d'ingénieux détours de style, de gracieuses allégories qui sèment tant de charme dans ce dialogue ^ G'est en vain que dans ses attaques il s'appuie sur d'anciens témoignages défavorables au philosophe. Qu'importent là de» témoî*gnages? Qui nous garantit d'ailleurs que Denys les ait mieux Compris que les dialogues mêmes de Platon ?

Après cela, nous ne lui ferons pas grand honneur d*avoir, le premier peut-être, employé dan^ la Rhétorique certaines distinctions qui sont devenues ciassiqiies dans nos écoles, comme la divi-

> Iconographie grecque, 1. 1, p. 230 (éd. iii-4»), note* « T. II, p. 8i, 85, de Téd* avec trad. fr. de E. Gros.

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