DENY8 CRITIQUE DES ORATEURS
oratoire, de ce qu'il appelle lui-même chez Démosthène la Xcivoty)? , il excelle à bien montrer les mérites secondaires du talent, chez Lysias, par exemple, et nous aimons à traduire ici une page oiiil résume avec justesse les traits qui caractérisent Tatticisme chez cet habile prosateur*:
«En résumé, les principales qualités deLysias,sous le rapport du style, sont : la pureté et la correction, le talent d'exprimer ses pensées par les mots propres et sans recherche des figures, la clarté, la précision, Tart de resserrer les pensées en des phrases arrondies, de mettre les objets sous les yeux, de n'introduire jamais un personnage étrange et sans vérité morale, le charme d'un arrangement des mots tout imité du langage familier, un style toujours d'accord avec les personnes et les choses, le naturel, la grâce, le don de Fà^propos qui règle tout; et ces qualités, on peut les emprunter à Lysias avec avantage. Mais son style manque de grandeur et de magnificence; il n'a vraiment jamais ce qui frappe, ce qui étonne, rien de mordant, de pénétrant, ni qui vous ébranle ; il n'a pas la vigueur des toucheâ et du ton, on n'y sent pas le souffle de la passion. S'il est naturel dans l'expression des mœurs, il n'a pas au môme degré le pathétique ; si, par le charme, il persuade et il plaît, il ne sait pas entraîner et forcer .la conviction : plutôt exempt de fautes que hardi, il réussit moins à montrer la puissance de l'airt qu'à produire une âdèle image de la nature. »
* Denys d'Halicarnasse, Sur Lysias, ch. 12. Cf. M. Jules Girard, , Des Caractères de rAtUcisme dans Télocjuence de Lysias, Paris, 1854, in-8.
A ce résumé du jugement sur Lysias s'en rattache un autre plus court, et qui fait partie d'une série de jugements sur les principaux écrivains classiques de la Grèce, ordinairement placés parmi les œuvres du rhéteur d'HaIicamasse,et qui, par leur brièveté, nous rappellent le premier chapitre du dixième livre de Quintilien. Denys avait écrit, nous l'avons vu, un traité spécial sur Tart d'imiter les grands modèles. Les vingt-quatre notices dont fait partie le petit morceau sur Lysias sont probablement des extraits, œuvre de quelque lecteur du traité Ster rimitation, car nous ne pouvons guère croire que Denys ait mis tant de maladresse et de négligence à se résumer lui-même. En tout cas, un tel résumé nous fait peu regretter l'ouvrage original. En appréciant plus bas le traité Du Sublime, nous verrons qu'il y avait, pour un vrai critique, d'autres conseils à donner que celui de rapprocher les qualités des grands écrivains, puis d'enseigner à leurs jeunes rivaux le moyen d'en former comme un tissu artificiel. Denys, et vers le même temps Cicéron*, rappellent à ce propos la méthode savante de Zeuxis qui, rassemblant les traits de plusieurs belles femmes de la Grèce, en avait composé, pour représenter Hélène, la beauté parfaite et pour ainsi dire idéale. Mais Denys oublie, ce que Cicéron n'a pas garde d'oublier^ que
^ De Inventione, 11, î, 1 et suiv.
CONCLUSION SUR DENYS d'hALICARNASSE 405
pour réussir en un tel travail il faut plus que la diligence du peintre qui réunit des modèles et qui prépare des couleurs sur une palette, qu'il faut le don du génie qui conçoit Tidéal au-delà du réel \ Ce sont ces vues supérieureis sur les procédés de Fart oratoire qui manquent au rhéteur d'Halicarnasse, et c'est cette faiblesse d'esprit qui frappe toute son œuvre d'un caractère de fâcheuse médiocrité.
Quant à la Rhétorique ordinairement publiée sous son nom, il paraît certain aujourd'hui que c'est une compilation faite sans méthode, peutêtre sous les Ântonins, peut-être même plus tard, par quelque médiocre rhéteur*. En tout cas, elle ajouterait fort peu à la gloire de Denys d'Halicarnasse.
{ 2. Deuxième période. De la critique dans les deux premiers siècles de l'empire : Pamphila, Plutarque, Tauteur du traité du Sublime, Dion Ghrysostome, Démétrius, le second Denys d'Halicarnasse, Hermogène, Lucien.
Ce n'est pas sans regret que nous renonçons ici à suivre jusque chez les Romains les progrès de la
* Cicéron, Orator, II, 9 : Nec vero ille artifex (Phidias), cum faceret Jovis formam, aut Minervœ, contemplabatur aliquem, e quo similitudinem duceret ; sed ipsius in mente insidebat species pulchritudinis eximia qutedam, quam intuens, in eaque defîxus, ad îilius similitudinem artem et manum dirigebat.
* Telle est la conclusion des dernières recherches sur ce sujet;
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critique. Cicéron et Horace notis intéresseraient phi» que Denyd d'Halidamasse et que tous lés rhéteur» grecs de cet âge. Mais Cicéron et Horace ne sont pas seulement des élèves de la Grèce ; ce qu'il y a de national dans leur4alent ne peut être bien jugé^ si Ton H* étudie Fbistoire complète des lettres latines. Quintilien, Tacite et les satiriques du temps de l'empire réclament également une étude spéciale. Cette controverse sur le mérite des auteurs anciens et des auteurs modernes (c'est presque, en pleine antiquité^ notre controverse des classiques et des romantiques) qui s'ouvre d'une manière si piquante dans les Épîtres d^Horace, et qui se continue avec éloquence dans le dialogue de Tacite Sur les Orateurs célèbres, est k elle seule un fait original dont il faudrait chercher les causes et apprécier l'importance. Il y a donc là, on peut le dire, la matière d'un volume * ; nous n^en saurions faire un épisode du livre que nous écrivons : le cadre que nous nous soÉnmes tracé a des limites qu'il vaut mieux ne pas franchir.
Nous avons jusqu'ici rencontré la critique grecque dans les écoles et sur le théâtre; nous savons même qu^elle faisait quelquefois le sujet des convoyez M. SadouSy dans sa thèse intitulée : De la Rhétorique attribuée à Denys d'Halicarnasse (Paris, 1847).
* On en trouvera une esquisse dans l'ouvrage de Théry, Histoire des opinions littéraires chez les anciens et chez les modernes, tivre V (2« éd., Pwris, 1848, 2 vol. m-9^).