‹ Essai sur l'histoire de la critique chez les grecsChapitre 114 sur 180 · PLUTARQUK CRITIQUE DES COMIQUES · texte numérisé non relu

PLUTARQUK CRITIQUE DES COMIQUES

mon époux ! S'il pouvait lui plaire de rester ici si d'y faire son séjour ! » L'irrévérence de ce langage lui parait fort blâmable dans la bouche d'une jeune princesse ; cependant, il avoue que, si, devinant le génie d'Ulysse aux prudentes paroles qu'il vient de prononcer, Nausicaa souhaite d'avoir pour mari un tel homme plutôt qu'un grossier Phéacien, alors elle ne mérite que l'admiration. On aime cette critique un peu timide, mais d'un caractère tout pratique, où la prévoyance du père de famille se mêle aux subtilités du philosophe érudit.

La Comparaison d'Aristophane et de Ménandre^ dont il ne reste aujourd'hui qu'un extrait, témoigne plus expressément encore des progrès que la morale faisait alors au sein même du paganisme. Aristophane, avec toutes ses impuretés, se croyait pourtant un bon moraliste ^ ; il s'en faut bien que Plutarque lui permette cette vanité. Enchérissant au contraire sur le jugement qu'Aristote portait déjà de l'Ancienne Comédie, il sacrifie presque sans réserve Aristophane à Ménandre. Sans tenir compte de la différence des temps, il fait honte au vieux comique, non-seulement de ses défauts, qui sont trop réels, mais de tom$ les vices de son siècle, et il ne parait pas comprendre ce qu'il y a de génie sous ces inégalités de style, sous ces vi-

* Voir la parabase des Nuées.

ves et burlesques fantaisies de la satire. Au reste, rinjustice même de ces attaques montre combien TAncienne Comédie, en perdant de son à-propos à mesure qu'on s'éloignait des événements qui l'avaient fait naître, perdait aussi de sa popularité ; la foule n'y trouvait plus l'intérêt des passions politiques, les gens de goût repoussaient une grossièreté insupportable à la politesse des nouvelles mœurs. La langue même d'Aristophane n'était plus ni celle du peuple, ni celle des beaux esprits; elle offrait à tous de nombreuses obscurités. U restait un parti à prendre, entre la foule et les hommes de goût, celui du critique historien qui, considérant la comédie comme un genre de satire éminemment variable selon le génie des peuples et la nature de leurs institutions, eût replacé Aristophane, pour le bien juger, au milieu de ses contemporains, puis, suivant à travers les révolutions sociales de la Grèce les phases diverses de la comédie, eût apprécié dans Ménandre non seulement les efforts personnels du talent, mais l'influence heureuse d'une civilisation transformée par le progrès des âges. Cette alliance de l'histoire avec la philosophie de l'art ne se trouve nulle part chez les auteurs grecs ; Cicéron seul, chez les Latins, en peut donner une idée dans son Brutus. Plutarque a eu mainte occasion, par exemple dans ses Vies parallèles de Démosthène et de

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Cîcéron, d'éclairer l'histoire du génie par toutes les circonstances qui concourent à l'éducation d'un grand homme ; mais il n'a fait qu'effleurer ce genre de considérations. Son dialogue Sur la Musique^ d'ailleurs plein de renseignements précieux, manque tout à fait do l'intérêt qui s'attache aux larges aperçus historiques. Dans un de ses livres contre les Epicuriens*, il défend avec chaleur la cause des lettres, dédaignées et même flétries par ces philosophes comme un passe-temps dangereux ; il fait bien voir où de pareilles doctrines pourraient conduire l'humanité; sa Vie de Périclés renferme nu magnifique tableau des merveilles de l'art athénien sous le gouvernement de cet homme d'État; d'un autre côté, dans un de ses opuscules politiques ', il se montre très sensible au triste abaissement delà Grèce sous le régime impérial. Mais ces idées généreuses, ces nobles sentiments, ces richesses d'une immense érudition, nous ne voyons pas qu'il les ait ramenés à l'unité d'une œuvre de philosophie sociale.

On lui a quelquefois reproché^ de manquer do critique dans l'emploi des livres qu'il consultait

} Qu'on ne peut vivre agréablement selon les préceptes d'Épicure.

* Préceptes politiques, chap. xvn.

^ Voltaire, Siècle de Louis XIV, au commencement du chapitre sur les anecdotes ; P. L. Courier, Préface de ses fragments d^une traduction nouvelle d'Hérodote.

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pour rédiger ses biographies. Le reproche était fort injuste, car aucun historien de l'antiquité ne cite plus souvent ses auteurs et ne les compare plus souvent, pour faire ressortir la vérité par la comparaison des témoignages, ou tout au moins pour mettre sous les yeux de ses lecteurs les moyens de conclure ^ Il a d'ailleurs lui-même, au début de la Vie de Nieias, marqué nettement et modestement la mesure de ses ambitions d'historien. Il no prétend pas écrire des livres selon la méthode d'un Thucydide ou d'un Philistus, et il décline tout parallèle avec ces éloquents écrivains. Mais s'il n'a pas leur génie, et si son talent n'atteint pas à leurs beautés classiques, il a en revanche quelques mérites dont nous autres modernes nous devons bien lui faire honneur. D'abord, il ne se permet pas l'emploi fréquent des harangues politiques et militaires , abus dont il a signalé l'excès chez Ephore, Théopompe et Ânaxîmène ', et dont, avant lui, s'était déjà plaint Diodore de Sicile '. Puis, et comme en revanche, il mêle

< De cette conscience on a mainte preuve, notamment dans la Vie d'Alexandre (chap. xlvi) où il rapproche presque naïvement une série de témoignages contradictoires sur la prétendue entrevue du conquérant macédonien avec une reine des Amazones.

* Préceptes politiques, chap, vi.

• Préface de son XX* livre, où, d'ailleurs, comme Plutarque, il condamne moins en principe le prétendu droit des historiens à composer eux-mômed ces harangues, qu'il ne bl&me les excès d'une rhétorique intempestive.

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heureusement Tbistoire littéraire à Thistoire politique, par exemple dans ses Biographies parallèles de Démosthène et de Cicéron \ Enfin, il puise à pleines mains dans les documents les plus divers, depuis les recueils de Mémoires jusqu'aux ouvrages des poètes comiques, pour animer par une instructive variété le tableau des principales périodes de Thistoire. C'est ainsi que chez lui Périclès et Alcibiade reparaissent plus vivants que chez Thucydide lui-même. La littérature et les beaux-arts sont heureusement alliés dans le tableau qu'il nous donne du plus grand siècle de Tbistoire d'Athènes. Il y a, dans la Vie de Périclès, telle page sur les chefs-d'œuvre dûs au talent ou à Thabile direction de Phidias, que Ton peut comparer aux chefs-d'œuvre même des historiens classiques. Gela suppose assurément un sentiment du vrai et du beau qui dépasse de bien haut la mesquine critique de Denys d'Halicarnasse^ et qui fait penser aux meilleures pages de Cicéron. Ce dernier nom nous rappelle un autre avantage de Plutarque sur Denys, c'est que, s'il s'excuse d'avoir toujours mal su le latin et de n'en pas sentir toutes les délicatesses \ s'il a lu en histo-

^ Les deux éditions spéciales de ces biographies par Gh. Graux (Paris, 1882} mettent particulièrement en lumière les autorités diverses sur lesquelles Plutarque s'est appuyé pour les écrire.

* Vie de Démosthène, chap, I.

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rien plutôt qu'en homme de goût les œuvres de la littérature romaine, cependant il n'est pas insensible à quelques-unes des grandes parties du génie romain. Les deux Caton, Sylla, César et tant d'autres dont il avait au moins parcouru les écrits reparaissent dans ses biographies avec des traits saisissants de vérité. Assurément, le biographe de Démosthëne et de Cicéron reste au-dessous de son sujet, sur bien des points ; mais, ne fût-ce que par l'heureux choix des anecdotes et des souvenirs empruntés aux Mémoires contemporains, il a su nous présenter de ces deux grands émules en éloquence, une image singulièrement attachante.

D'ailleurs il n'est pas moins intéressant comme peintre de la société de son temps, par la variété des épisodes et des digressions qu'il mêle, soit à ses biographies, soit à ses traités philosophiques. Le seul recueil de ses Questions Symposiaques ou Propos de ^ez6/e abonde en témoignages précieux sur l'état des lettres et des arts dans le monde gréco-romain, en jugements très-instructifs pour nous sur mainte question de goût. Ici c'est une question sur les jeux pylhiques , où Ton voit que l'adjonction à ces jeux des concours de poésie et de prose avait attiré « tout un peuple » de prosateurs et de poètes jusqu'à embarrasser la conscience des juges * ; là c'est une

* SymposiaqueSy V. 2. OOx ^xe^rra 9ï tb rwj Àoyoypa^wv xai irotïjrûv cGvoçMOvTO ^tîv àfroo'xcuoé^a^dac rou àyâvoç... etc.

PLt/TARQUÉI trr LE THEATRE 11)

sorte d'analyse critique des diverses parties de la danse, surtout de la danse d'imitation : le mouvement, le geste, et ce qu'il appelle d'un mot assez obscur pour nous, la montre ^ (Ty)v SeUiv) ou l'art de faire des tableaux ; l'auteur est trës-sévëre pour ces envahissements de l'orchestique, que nous retrouvons plus loin caractérisés avec plus de précision encore et de sévérité dans un opuscule de Lucien sur le même sujet. Maint autre témoignage, soit antérieur à Plutarque, soit de son temps, nous fait comprendre à quel point la poésie dramatique devait souffrir des progrès de sa rir vale, la danse mimique. Les plaisirs de l'imitation scénique passaient insensiblement de l'oreille aux yeux, et cela nous explique encore pourquoi Plutarque s'attache à plusieurs reprises à combattre l'opinion épicurienne qui s'obstinait à méconnaître la valeur purement morale (on dirait volontiers aujourd'hui spiritualiste) des représentations théâtrales.

Chez Plutarque , comme chez Montaigne , il est difficile de saisir une méthode régulière, une doctrine formulée en termes précis; notamment en ce qui tou*che la théorie des beaux-^arts, les plus belles pages se présentent comme à l'improviste au milieu d'un opuscule, au milieu d'un dialogue où Ton ne s'attendrait pas à les rencontrer. Nous parlions plus haut

« Ibid., IX, 15.

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ii8 HISTOIRE DK LA CRITlQtJE. CHAP. IV, § II

de Tétai moral da monde au temps de Plutarque : le philosophe a^ sur çesujet, des aperçus d'une singulière hardiesse dans le livre où il essaie d'ei^pliijuer Taffaiblissement et presijue la cessation des oracles dans les sanctuaires de la Grèce * :

Il fjot 4get aneisBB, dit Plutarque, produisaient des D^pras 9| dai tagap^rameot^ portés à la poé#ie oommd fl'ua ^Jap facil^, des âmes o^ naissaient cQmme d^euxmêmes la passion, T^ntraineinent des ipstipcts qui n*alr tendaient plus qu'une légère excitation du dehors, qu^une seeousse de l'imaginai ion, non-seulement pour, pousser à Tastronomie ou à la philosophie des génies pfédfistinés à oea études, mais pour jeter les âmes dans im^ émotipa Qt dans uno ivresiie telIcM» que )q moindre sentiment de joie ou de pitié pouvait, en s'y glissant. Taire de ces hommes comme d'harmonieux oiseaux. Et pourtant, si nous considérons Dieu et sa providence, %ou8 verrons que la révolution qui suivit fut une ré- !!Volution bienfaisante. Le langage est comme une ,mpnpfi^i0 d*écbapg0 qu*op accepte quand elle nous est familière et connue^ et qui n'a pas môme valeur dans tous les temps. Il y eut donc un temps o{i la monnaie du langage, c'était le vers, le mètre lyrique et chanté, oh toute histoire et toute philosophie, toute passion, pour ainsi dire, et toute aotion voulaient être .^npriipéaa par un langage plu» relevé, par un langage ^poétique et musical. Car œ qu aujourd'hui entendent h^ peipe quelques hommes, alors tout le monde Técou-

' * Des oraeles de la Pifthle, chap. xxiii. Cf. dans mes Mé- ^fieîfes de iittéra(ar^ ftqaienae tft mqroeau intitulé i Des origines de la prose en Grèce, p. 269.

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