‹ Essai sur l'histoire de la critique chez les grecsChapitre 123 sur 180 · LUCIEN · texte numérisé non relu

LUCIEN

que irréprochable, et qui fait aujourd'hui du rhéteur syrien un des meilleurs modèles qui soient dans la langue grecque : Plutarque, en effet, Appien, Arrien et les autres écrivains célèbres de ce temps, nous montrent par leur exemple combien il était difficile de remonter le cours des âges, et de parler avec pureté, sous les Césars, la langue de Xénophon et de Ménandre. Parla pensée peutêtre Lucien n'a rien d'original : soit qu'il attaque les fables du paganisme, ou qu'il fronde les vices et les travers de la société païenne, ou qu'il se raille des sophistes charlatans, tout a été dit avant lui sur ces divers sujets ; mais tout ne l'a pas été avec ce bonheur de spirituelle éloquence. Il en est de même dans la critique : bien que son opuscule Sur la Manière d'écrire l'histoire soit le premier traité en forme que nous possédions sur cette matière dans l'antiquité, il n'est pas un seul de ses préceptes qu'on ne retrouve plus ou moins explicitement chez les historiens et les rhéteurs ses devanciers ; mais Lucien a su rajeunir ces préceptes ; il a eu d'ailleurs la fortune de rencontrer sur son chemin une école de sots narrateurs dont les ridicules ouvrages prêtaient merveilleusement à la satire, et il en a profité. Mais, là même, on peut mesurer ce que vaut la verve ingénieuse de Lucien en le comparant à Polybe. Dans son douzième livre, Polybe fait la critique de Timée, l'un

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de ses confrères, aussi durement sans doute que Lucien gourmande les historiens de la guerre contre les Partbes. On ne lit Polybe * que pour s'instruire : le petit livre de Lucien n'instruit pas seulement, c'est encore un chef-d'œuvre de plaisanterie élégante et fine, qui charme tous les hommes de goût'. Coïncidence plus piquante : Lucien ramène le mérite d'un bon historien à deux qualités principales, l'intelligence (<riv8(yi<;) et l'art de l'exposition (4p(jLY)vc{(x) ; or telles sont précisément les deux maltresses qualités que, de notre temps, M. Thiers exigeait du véritable historien dans une célèbre préface au tome XII de son Histoire du Consulat et de VEmpire. M. Thiers avait dû lire dans sa jeunesse l'opuscule de Lucien, mais il l'avait sans doute oublié lorsque cinquante ans plus tard le bon sens et l'expérience ramenaient sous sa plume l'heureuse précision de cette formule et de la méthode qu'elle résume.

Lucien triomphe surtout dans ces dialogues d'un tour si aimable, d'une philosophie si juste et si sérieuse sous les formes les plus légères ; mais nous

* Sur Polybe, voir plus haut, p. 323 et suiv.

' Voir, sur ce traité de Lucien, outre l'édition spéciale de C. F. Hermann (Francfort-sur-le-Mein, 1828), le livre de K. G. Jacob intitulé : Characteristik Lucians von Samosata (Hambourg, 1832), l** partie, chap. m, et celui de M. Maurice Croiset, Essai sur la vie et les œuvres de Lucien, p. 239 et suiv., Paris, 1882, excellent ouvrage que j'ai examiné dans le Journal des savants de Janvier 1883.

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n'en pouvons revendiquer ici qu'un petit nombre, car ils appartiennent presque tous à sa polémique contre les dieux piuens et les philosophes charlatans. Le Zeuxis et les Portraits oïïVQiii de piquantes observations sur la peinture S Le Lexiphane est une excellente parodie, mais d'un intérêt plutôt grammatical que proprement littéraire ^ J'en puis dire autant du Jugement des consomies devant le tribunal des voyelles, là Éloge de Démosthène, si toutefois il est de Lucien, lui fait honneur par quelques belles pages sur le rôle patriotique de ce grand orateur dans sa lutte contre Philippe '. Le Bibliomane *, la satire Contre les gens de lettres à la solde des grands^ appartiennent plutôt à l'histoire des mœurs qu'à celle de la littérature contemporaine. Le dialogue Sur la Dame y dont on suspecte l'authenticité, est, en effet, une composition assez fade ; mais c'est peut-être, de tous les ouvrages qui

< Ce qui concerne les Arts dans Lucien est réuni et apprécié dans une bonne dissertation de H. Blûmner, Archœologische S tu die n zu Lucian (Breslau, 1867, S®).

* H. Rigaud (Luciani quœ fuerit de re litteraria judicandi ratio, Paris, 1856) croit voir dans le livre de Lucien une réfutation indirecte des opinions de Denys d'Halicarnasse sur le môme sujet : cela est très invraisemblable.

^ Voir la notice de Boissonade sur Lucien dans la Biographie universelle, notice réimprimée dans le recueil posthume des opuscules de Fauteur : Critique littéraire sous le premier empire, t. 1, p. 459 J

* On peut intituler ainsi le petit morceau Contre un ignorant qui achetait beaucoup de livres.

portent le nom de Lucien, le plus instructif pour un historien de Tart. La danse mimique, appelée par les Grecs op-^r^m^. jouait un grand rôle dans toutes les fêtes religieuses, dans toutes les représentations dramatiques de Tancienne Grèce ; nous avons vu combien s'en préoccupaient déjà les premiers auteurs de comédies * ; les musiciens et les philosophes ont souvent écrit des traités sur la danse particulière aux chœurs dans tel ou tel genre de drame. Mais, quelle que fût alors Pimportance de cet art, il n'avait pas, comme au temps de Lucien, envahi, pour ainsi dire, la scène tout entière. Or, la pantomime dont il est ici question n'est pas seulement la danse qui remplit les intermèdes d'une comédie ou d'une tragédie ; c'est l'art des Pylade et des Bathylle , un art indépendant à la fois et ambitieux, qui prétend remplacer toute poésie dramatique, en exprimant mieux que ne feraient des vers d'Eschyle et de Sophocle, les aventures, les passions et les mœurs des anciens héros :

Migravit ab aura voluptas Omnis ad incertos oculos.

Le pantomime doit savoir par cœur Homère, Hésiode et les autres poètes, surtout les tragiques ; il est leur universel interprète* Aussi aucune science ne lui est superflue; surtout, il doit être bon criti-

* Voyez plus haut, p. 28, 29.

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