‹ Essai sur l'histoire de la critique chez les grecsChapitre 124 sur 180 · SEXTUS EMPIRICUS · texte numérisé non relu

SEXTUS EMPIRICUS

quc^ c*est-à-dire bon juge en matière de poésie, etc.* Ces détails sont précieux ; en y faisant la part dé l'exagération , ils s*accordent cependant avec une foule de témoignages contemporains, soit dans les auteurs, soit dans les inscriptions, témoignages qui nous montrent le monde grec et romain couvert de théâtres, et, sur ces théâtres, la pantomime prenant mille formes pour amuser et pour séduire, excitant les plus vives passions de la foule et même de la société élégante, provoquant quelquefois les sévérités du pouvoir et les attaques de la philosophie prenne, jusqu'au moment où elle succombera sous les anathèmes du christianisme.

{3. Philosophes et rhéteurs depuis la fin du deuxième siècle jusqu'à celle du quatrième après Jésus-Christ :Cassius Longin, Porphyre, Ménandre le rhéteur. Philostrate et la critique d'art, Biographies des rhéteurs et des sophistes, Libanius, controverses sur la moralité du théâtre.

Le scepticisme railleur de Lucien nous conduit au scepticisme sérieux, on pourrait dire morose, de Sextus Empiricus. Il ne faut parler de Sextus que pour ne rien omettre, dans cette revue rapide, ni des grandes erreurs ni des grandes vérités. Heureusement d'ailleurs les erreurs de l'école que ce philosophe représente ne sont pas dangereuses.

* Voir surtout les chap. xxvi, xxvii, lxi, lxii, lxiii, lzxiv, et comparer les Questions Symposiaques de Plutarque, IX, 15.

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Nier la grammaîre, la rhétorique et la musique, ce ne sera jamais qu'un jeu d'esprit sans conséquence. Mais il peut y avoir quelque intérêt de curiosité à ▼oir comment ce jeu d'esprit est soutenu dans trois traités d'une honnête longueur. De même que les philosophes dogmatiques de Tantiquité remontaient du raisonnement aux propositions, de celles-ci aux mots, des mots aux éléments dont ils se composent, les Pyrrhoniens, pour ruiner la science, remontent aussi à ses origines mêmes. La grammaire est donc attaquée d'abord dans ses quatre fonctions principales : connaissance de l'alphabet, théorie des formes (conjugaison et déclinaison), étymologie, explication et jugement des auteurs, surtout des poètes. Rapprocher des définitions discordantes, montrer chez des peuples différents ou dans les différents dialectes d'un même peuple les diversités de l'usage, relever toutes les incertitudes de sens dans les passages difficiles, tous les jugements contradictoires portés isur un même ouvrage, c'est là une méthode qui pourrait être piquante, si à la variété de l'érudition l'auteur joignait quelque désir de plaii'e et quelque talent d'écrivain. Mais rien n'égale la sécheresse du style de Sextus, si ce n'est la sécheresse même de sa désolante doctrine. U n'est pas plus éloquent contre les rhéteurs que contre les grammairiens. Le doute académique, auquel Gicéron prête une forme souvent si gracieuse, a

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perdu tout son charme dans l'aride résumé que Sextus nous donne des objections produites sur ce sujet par les disciples de Platon.

La rhétorique, selon lui, n'est pas un art, parce qu'elle n'a pas d'objet ni de but déterminé, parce que les rhéteurs qui Penseignent sont eux-mêmes de mauvais orateurs, tandis qu'on peut être bon orateur, comme fut Démade, par ^emple, sans avoir appris la rhétorique. La rhétorique sert le plus souvent à perdre l'innocent et à sauver le coupable ; elle ne brille que dans les États corrompus, partout où la loi n'est pas respectée. Voilà des objections dont quelques-unes ne sont pas sans valeur et se retrouvent même dans les controverses de Socrale avec les sophistes. Seulement elles avaient dans les écrits de Platon, de Xénophon et de leurs élèves, un tour ingénieux, une vivacité souvent éloquente : Sextus se contente de les ranger par ordre, comme autant de recettes pour ceux qui voudront apprendre l'art de douter. Quand il arrive à la musique, on devine d'avance que son argumentation sera moins attrayante encore ; elle est presque tout entière empruntée aux écrits des Épicuriens, qui ne brillent, comme nous l'avons vu plus haut*, ni par la clarté ni par Tatticisme. Rien de plus froid, en effet, que la diatribe où il essaye de prouver que la musique n'a pas été et ne

^ Voir plus haut^ p. 361.

peut avoir, par sa nature, aucune influence sur les âmes ; rien de plus puéril que ses raisonnements sur ce sujet. On ne peut guère discuter avec un auteur qui triomphe des défenseurs de la musique, par l'objection que voici : Agamemnon avait placé auprès de son épouse Clytemnestre un chanteur pour lui servir de conseil et de guide ; or, Clytemnestre s'est laissé séduire par Égisthe, elle a tué son époux comme il revenait de Troie ; donc la musique est impuissante à préserver les âmes des tentations du vice et du crime. C'est à Lucien qu'il appartient d'employer de tels arguments dans quelque dialogue comique.

Quant à la poésie, il ne paraît pas que Sextus l'ait jugée digne d'une réfutation spéciale. Seulement, dans le traité Contre les grammairiens, observaut qu'il n'y a pas de vraie poésie sans clarté, .il déclare inutile et vaine cette fonction du grammairien qui consistait à expliquer les poètes.^

U n'est pas sans intérêt de comparer avec le plaidoyer de Sextus Contre les musiciens l'ouvrage bizarre, mais savant, d'Aristide Quintilien Sur la Musique, ouvrage qui paraît avoir été composé vers le même temps. Ici ce n'est point le dénigrement, c'est l'admiration, au contraire, qui est souvent puérile : on reconnaît sans peine l'influence de la nouvelle école pythagoricienne qui trouvait dans

< Voir surtout § 319.

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les nombres et dans les accords tant de fabuleuses propriélés. Cependant, outre la valeur qu'il a pour les musiciens de profession, le livrer d'Aristide se recommande encore par quelques pages élégantes sur Tutilité morale de la musique, sur les découvertes qui ont perfectionné cet art et même par quelques renseignements dont Thistoire littéraire peut faire son profit. Ainsi, Aristote se plaint de ce que ]a dernière partie de la Rhétorique, Faction, n'a pas encore été traitée spécialement par les rhéteurs. Au temps d'Aristide, cette négligence était amplement réparée, car il nous parle « des nombreux auteurs qui ont écrit sur l'action, » et, parmi eux, il aurait pu citer sou homonyme, le célèbre rhéteur latin, car il n'était pas étranger aux lettres romaines, et je remarque à son honneur qu'il avait lu la République de Cicéron *.

Nous voici arrivés à la renaissance du Platonisme dans l'école d'Ammonius et de Plotin. On ne peut nier qu'un vif sentiment du beau ne domine chez ces philosophes enthousiastes ; mais il est bien difficile de dégager de leur mysticisme une véritable théorie de l'art. Cette fusion intime de la métaphysique et de la morale, sur laquelle repose la philosophie des Alexandrins, ne laisse pas assez d'indépendance au génie créateur.^ L'i-

« Voir Aristide, livre II, p. 63 et 100 ; 69 et 70; 108 et 109, etc., éd. Meibom.

' C'est du moins ce qui me semble ressortir des principaux

magination, que Platon et Aristote connaissent du moins s'ils ne Font nulle part décrite et analysée avec netteté, a peut-être un rôle encore moins distinct dans le nouveau platonisme; et, chose singulière, un sophiste contemporain de Plotin, mais qui ne se piquait pas d'être philosophe, Philostrate, est le seul auteur de Pantiquité où nous trouvions aujourd'hui une véritable définition de l'imagination poétique *. Les Ennéades de Plotin contiennent un traité du Beau qui montre clairement ce que devient la poésie dans les doctrines mystiques. L'auteur commence par établir assez habilement la nature immatérielle et divine du beau, et quand vous croyez qu'il va partir de ces principes pour assignera l'artiste un but plus élevé que l'imita-» tion de la nature, un but idéal, le philosophe, quit-

travaux sur ce sujet. Voyez M. Jules Simon, Histoire de l'école d* Alexandrie (Paris, 1845) ; M. E. Vacherot, Histoire critique de l'école d'Alexandrie (Paris, 1846); les deux dissertations, de Berger sur Proclus (Paris, 1840) et de Daunas sur Plotin (Paris, 1848); et le Rapport fait par M. Barthélémy Saint-Hilaire sur le concours ouvert par l'Académie des Sciences morales et politiques sur l'école d'Alexandrie (Paris, 1845). Ce dernier ouvrage contient la traduction complète du Traité de Plotin Sur le Beau ; M. Théry avait déjà publié une traduction du même opuscule par M. Anquetil, dans son Histoire des Opinions littéraires.

« Vie d'Apollonius de Tyane, VI, 19; cf. II, 22; Synésius, Sur l'Insomnie, p. 136, 137, éd. Petau ; et M. Vacherot, ouvrage cité, t. I, p. 552. C'est peut-être au même Philostrate qu'il faut rApporter un ouvrage en trois livres Sur la Tragédie, que Suidas attribue à un Philostrate contemporain de Néron.

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