CASSIUS LONGIN
placerait sa naissance en 213. De nombreux voyages, qu'il fit en compagnie de ses parents, et dont témoigne la préface, conservée par Porphyre, d'un de ses traités philosophiques, ses relations avec les plus éminents philosophes de TOrientet de TOccident, Télendue et la variété de ses études, qui lui ont valu maint éloge de son vivant et après sa mort, tout semble indiquer qu'il appartenait à une famille d'assez haut rang, et que son ardeur pour la science trouva largement à se satisfaire dans les bibliothèques et dans la société journalière des plus éminents esprits de ce siècle. Le disciple et l'ami des Ammonius, des Origène (il s'agit ici d'un psuen, qu'il ne faut pas confondre avec Tillustre docteur du christianisme), des Plotin «t des Amélius, le neveu de Fronton professa lui-même la philosophie et ce qu'on appelait alors la critiqua c'est-à-dire la grammaire mêlée à l'histoire et aux théories littéraires, dans une de ces chaires d'Athènes qui jetaient alors un si vif éclat. On peut croire que son enseignement brilla plus par l'érudition et par le goût que par l'éloquence et par l'originalité des doctrines philosophiques ; car il s'est conservé un mot dédaigneux de Plotin sur son disciple : « Longin est un philologue^ non pas un philosophe » ; en revanche, ce philologue était, selon l'expression un peu pédantesque d'Ëunape, « une bibliothèque vivante et un musée ambulant »
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(on dirait aujourd'hui une académie ambulante). Certaine anecdote, que nous devons encore à Porphyre, 3*accorde assez bien avec les jugements de Piotin et d'Ëunape. Porphyre nous montre en effet Longin célébrant, selon Tusage, Tanniver-* saire de la naissance de Platon dans un banquet où un grammairien et un sophiste sont mêlés à des philosophes et où s'engage une longue discussion sur les plagiats des auteurs grecs les plus renommés ; si Platon a sa part dans le débat engagé par les convives de Longin, c'est aussi comme plagiaire qu'il y figure, comme plagiaire de Protagoras. Ces doctes querelles ne manquent assurément ni d'intérêt ni d'importance, mais on y sent plus encore le pédantisme des écoles de grammairiens que la puissante inspiration d'où sortit le néo-platonisme. Aussi n'est-il pas étonnant que, de tout les mérites de Longin, son talent comme critique soit demeuré le plus populaire chez les anciens et, par suite^ chez les modernes.
Cette vie honorable et presque glorieuse du professeur d'Athènes se termine par une tragédie que rien, dans les débuts de Longin, ne laissait pressentir. Attiré, on ne sait comment ni au juste en quel temps, à la cour alors brillante des princes de Palmyre, Longin, déjà vieux, à ce qu'il semble, y devint le secrétaire de la fameuse Zénobie. Cette reine, à en juger par le peu que nous savons d'elle,
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était une sorte d'héroïne, bien digne d'apprendre avec un tel homme la langue de Démosthëne et de rédiger, en commun avec lui, des lettres comme celle qu'elle écrivit à l'Empereur Aurélien. Malheureusement, un dernier trait gâte pour nous le souvenir de l'alliance de Zénobie avec Longin ; après la prise de Palmyre, la reine captive eut la faiblesse de livrer au vainqueur irrité les secrets de sa chancellerie, et Longin paya ainsi de sa tète rhonneur tardif de s'être généreusement mêlé aux affaires de ce monde. Il eût mieux fait, pour son repos, de jouir paisiblement, dans Athènes ou dans quelque opulente ville de l'Asie, des immunités alors prodiguées parle pouvoir aux rhéteurs et aux grammairiens moins ambitieux. Du moins, cette mort tragique a jeté sur son nom un éclat sans égal peut-être dans l'histoire des lettres.
Un commentateur d'Hermogène, Jean de Sicile, dit que Longin, absorbé par ses devoirs de professeur, eut peu le temps d'écrire des ouvrages en forme ; néanmoins, bien des titres d'ouvrages perdus et bien des fragments attestent que la collection de ses œuvres offrait jadis un ensemble instructif et varié. On cite de lui plus de vingt écrits différents sur des sujets de critique, de grammaire, de philosophie et d'histoire : ce sont une Rhétorique et des commentaires sur la Rhétorique d'Hermogène et sur la Midienne de Démosthëne ;
divers écrits sur Homère, et particulièrement un traité sur la prétendue philosophie de ce poète (Ëî çiXodoçoç "OjXYipo;) ; un recueil d'anecdotes et de discussions littéraires intitulé : Conversations des savants (^CkoXoyoi ou çiXoXoywv ofjiiXtaO; divers lexiques ; des scholies sur le métricien Héphestion ; un traité sur les erreurs des grammairiens dans l'interprétation historique des auteurs ; divers traités de philosophie néo-platonicienne ; des commentaires sur le préambule du Timée et sur le Phédon de Platon ; enfin V Éloge du roi de Palmyre Odénat^.
Mais de tout cela il nous reste seulement quelques pages plus intéressantes pour l'histoire des philosophes de ce temps que pour celles de leurs doctrines, et des extraits nombreux, mais informes, pour la plupart, d'un traité de rhétorique.* Dans les débris qui nous en restent, on reconnaît facilement le continuateur d'Hermogène, un disciple peut-être
^ Sur certains écrits qui doivent être, comme le traité du Sublime y écartés de l'héritage de Cassius Longin, voir plus haut, p. 426 et 427.
' Voir l'édition de Vaucher dans ses Études critiques sur Longin (Genève, 1854). Quelques fragments jusque-là inédits de cet ouvrage ont été publiés pour la première fois dans mon édition de Longin (1837). Quant au fragment du même ouvrage découvert par Ruhnkenius au milieu de la Rhétorique d*Apsine, on a longtemps discuté sur les limites précises qu'il lui faut assigner ; mais la question a été résolue définitivement dans une dissertation de Séguier de Saint-Brisson (Paris, 1838.)