‹ Essai sur l'histoire de la critique chez les grecsChapitre 127 sur 180 · CASSIUS LONGIN · texte numérisé non relu

CASSIUS LONGIN

plus alientif que son maître aux considérations morales inséparables de toute doctrine sur Tart oratoire, mais encore plus préoccupé de la partie technique de cet art et des détails de Télocution. Même à ce dernier point de vue, Longin nous semble bien peu original. Quand il proclame Timportance du style dans les divers genres de discours, et celle de l'action, et qu'il multiplie les conseils à l'adresse des jeunes orateurs, on relève rarement chez lui quelque trait qui lui appartienne en propre. Ainsi que chez ses devanciers immédiats et chez son contemporain, le rhéteur Apsines, l'éloquence est toujours présentée comme une sorte de vertu abstraite et idéale, sans rapport avec la diversité des temps et des pays. De même que, chez Hermogène, Nicostrate, un rhéteur de ce siècle, est simplement placé en parallèle avec Xénophon, de même, chez Longin, le sophiste Aristide de Smyrne est mis en parallèle avec Démosthène^ sans le moindre souci de toutes les distances qui les séparent.

Dans un passage de la Rhétorique^ on voit que l'auteur avait dressé une sorte de canon des prosateurs classiques. Il y rangeait Eschine le socratique, Platon, Hérodote, Thucydide, Isocrate, Lysias et Démosthène; et encore, sur ce nombre, il refusait à Platon et à Thucydide l'honneur d'être exempts de défauts dans toutes les parties de leur

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style : étrange purisme de la part d'un homme que ses contemporains tenaient pour le prince des critiques. On croit lire dans ces lignes, quelque résumé des doctrines que nous avons rencontrées trois siècles auparavant chez Denys d'Halicarnasse, et Ton a peine à comprendre que Texpérience des siècles ait si peu profité aux professeurs d'éloquence qui trônaient dans les écoles grecques, et que le changement des mœurs et des institutions n^ait pas laissé la moindre trace dans les préceptes qu'ils adressent aux futurs orateurs.

En un seul passage, Longin laisse voir le rôle qu'il prétend garder devant ses auditeurs et devant le public ^ :

« Celte exposition^ dit*il après un long détail sur les procédés de Téiocution, s'étendrait outre mesure ; car, si on le voulait, on pourrait dire sur ce sujet une foule de choses, et en remplir bien des pages. Mais mon intention, mon but et ma règle ont été de rédiger un manuel de l'art, composé de la manière la plus concise, à l'usage de mes élèves, de ceux qui m'ont souvent et habituellement entendu parler de ces préceptes et qui veulent se conformer assidûment et sans négligence à la méthode que j'ai consignée en abrégé dans ces livres. Néanmoins, si quelqu'un, sans avoir fréquenté mes leçons, ni entendu plusieurs fois ex-

« Manuel de Rhétorique, § 27, p. 332-333 de l'éd. Vaucher dont j'emprunte ici la traduction, ne fût-ce qu'à titre d'hommage au plus consciencieux éditeur des fragments de Longin,

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pliquer ces règles, mais doué de talent, d'intelligence et de sagacité, entreprend d'étudier cet art d'après les règles que j'en ai données, il pourra par lui-même poursuivre cette étude, comme si, en marchant sur les traces d'un autre, il eût trouvé le bon chemin. »

Voilà certes une bien pâle figure de professeur. Ce n'est pas le pédant ridicule dont Lucien s'est moqué si cruellement, un siècle avant Longin; mais il est difficile d'y reconnaître un esprit tant soit peu éclairé par les leçons du platonisme renaissant, tant soit peu échauffé par les souvenirs de la littérature classique vers laquelle il reporte si souvent et avec tant de complaisance la studieuse jeunesse des écoles. Plotin avait donc raison, quand il ne reconnaissait dans Longin qu'un philologue et non \m philosophe.

Toutefois, devant les débris souvent informes qui nous sont parvenus de la science de Longin, trop de sévérité serait peut-être une injustice. Dans la dernière et la plus complète collection de ces fragments, il y a des pages authentiques sans doute, dont le texte est continu et assez correct, mais il y a aussi des extraits faits à la hâte, copiés avec négligence, quelquefois rapprochés à tort l'un de l'autre, et qui exposent l'auteur original au reproche d'inconséquence et d'obscurité. Tel est, par exemple, le chapitre intitulé De la Mémoire^ où l'écrivain semble tour à tour parler en philosophe

de cette faculté et même de la réminiscence telle que Platon l'enseignait, tantôt parler en rhéteur

de la mnémonique, c'est-à-dire de ces procédés tout pratiques dont on trouve une si curieuse description dans un chapitre de la Rhétorique latine dite à Herennius *. Tout ce désordre ne peut être imputé à un auteur fort suspect de pédanterie sans doute, mais qui devait avoir au moins quelques titres sérieux à la grande réputation que lui ont faite ses contemporains.

A Cassius Longin se rattache naturellement le nom de son disciple Porphyre ; mais peut-on ranger parmi les critiques l'auteur d'un opuscule Sur raîitre des nymphes % qui ne fait que continuer la tradition des allégories depuis si longtemps à la mode parmi les interprètes d'Homère, et qui devait rester un exercice de prédilection chez les sophistes byzantins ? ' Le misérable traité Sur la Vie et les poèmes (T Homère, qui figure parmi les œuvres mêlées de Plutarquc, mérite-t-il même

^ Ad Herennium, III, 16-24, dont il existe une traduction grecque, peut-être de Planude.

' Les meilleures éditions de cet opuscule se trouvent dans les Scriptores mythologici de Westermann (Brunschw., 1843) et dans le volume intitulé : Porphyrius, De abstinentia et de antro nympharum, éd. Hercher (1858).

' Voir rédition des allégories homériques du faux Heraclite ou Héraclide, par Mehler (Leyde, 1851) ; Proœmium in allegorias homericas de J. Tzetzès, éd. de Matranga (Anecdota grsca, 1850) ; Tzetz® allegoriaB Iliadis, accedunt Pselli allegoriae, éd. J. F. Boissonade, 1851.

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