‹ Essai sur l'histoire de la critique chez les grecsChapitre 128 sur 180 · PORPHYRE. — LE SECOND DENYS · texte numérisé non relu

PORPHYRE. — LE SECOND DENYS

d'être attribué à Porphyre, comme on a essayé de le prouver ? ' La réputation de ce laborieux rêveur ne gagnerait rien à cet accroissement de la liste de ses œuvres.' En tous cas, nous n'avons pas le courage de nous arrêter à ces questions presque stériles de propriété littéraire.

Nous ne savons pas davantage, et nous sommes peu curieux de savoir si c'est vers ce temps qu'il faut placer la médiocre compilation qui nous est parvenue sous le titre de Rhétorique et sous le nom de Denys d'Halicarnasse ; mais il faut nous arrêter au moins quelque temps sur le dernier chapitre de cet opuscule, parce qu'il annonce comme un résumé de la méthode pour Texamen (eSÉTadiç) des ouvrages de l'esprit. C'est en effet, parmi tant d'écrits où nous recherchons l'histoire de la critique chez les Grecs, le seul morceau qui ait laprétention, sinon le mérite d'en exposer les règles. Malheureusement, ni la science de Fauteur ne paraît au niveau de ses prétentions, ni les règles qu'il expose ne s'élèvent au-dessus d'une mes-

* Schmidt, De plutarchea quœ vulgo fertur Homeri vita Porphyrio vindicanda, 1850.

- Consulter sur l'ensemble des œuvres de Porphyre la dissertation, d'une forme un peu bizarre, de Val. Parisot : E majore volumine excerpta cui inscriptio est de Porphyrio tria tmemata (1845). Ce qui serait plus utile pour rhonneur de Porphyre, c'est une réimpression annotée de ses Questions homériques (Z^j-n^aara ôaïjptxz) opuscule curieujc pour l'histoire du texte homérique, et qui n'a pas été, que je sache, réimprimé depuis le xvio siècle.

quine banalité. Parmi les écrivains grecs il cite Homère, Hérodote, Thucydide, Platon, Xénophon, Isocrate, Aristophane, Cratinus, Eupolis, Euripide (encore ce dernier nom est-il douteux dans le texte), Ménandre, Lysias, Antiphon, Eschine Torateur, Démosthène ; et cela sans tenir aucun compte ni de la diversité des temps, ni de celle des genres, soit en vers, soit en prose. Quant aux règles à suivre pour la critique de tant d'écrivains qu'il cite sans ordre, elles se rapportent, nous dit-il,aux quatre points suivants : les mœurs, la pensée, Tart et le style ; et, en un passage, il paraît se faire honneur d'avoir le premier introduit certaines subdivisions, qui nous semblent peu utiles et peu mé^ritoires, entre les mœurs. * C'est là vraiment un bien médiocre service rendu aux lecteurs ou aux auditeurs du grammairien auquel nous devons soit la rédaction de l'ouvrage entier, soit celle de ce dernier chapitre.

La même sécheresse de dogmatisme pédant caractérise le Manuel du rhéteur Ménandre sur l'éloquence que les Grecs appelaient épidictiqtie, et pour laquelle les Romains nous ont transmis le mot démonstratif y qui malheureusement lui est, surtout en français,bien mal appliqué. Ménandre doitappar-

* Rhétorique, ch. xi, § 3: nepi $ï toû î^tou ijôouç, ô ^kîtojoixôv xa^où|x(v, xoù rporrov rivà ouroç ô Xôyoç ttsjoI ^laipso'c&iç kari ivcpt ou ^n^elç yéypo^f*, |xiQ^*cé^;QXs norc.

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tenir, comme Cassius Longin, à la seconde moitié du m» siècle ; car, outre les rhéteurs Dion et Nicostrate que, par un rapprochement singulier, et dont flermogène nous a déjà offert un exemple, il fcom* pare à Xénophon, on trouve encore cité chez lui Tatné des deux Philostrate, auteur des Tableaux et des Vies des sophistes que nous apprécierons plus bas. Son manuel a pour nous quelque intérêt, et par le sujet qu'il y traite, et par quelques renseignements historiques qui le distinguent entre bien des œuvres de ses contemporains.

Et d*abord, bien que défini au moins depuis le temps d'Aristote, le genre épidictique ou d'apparat n'est spécialement étudié dans aucune des Rhétoriques antérieures, et c'est sans doute pour cela que Ménandre a voulu en traiter dans un livre où il verse tout le trésor de ses préceptes et de ses recettes en vue de préparer le succès des orateurs jaloux de réussir en ce genre de talent. L'antiquité classique connaissait déjà l'usage des discours d apparat, entre autres des oraisons funèbres et des harangues patriotiques dans certaines assem*^ blées de la Grèce comme à Olympie. Mais, d'ordinaire, on laissait à la poésie le soin de célébrer les vainqueurs dans les jeu^ publics, les rois et les généraux, et les autres personnages dignes de la reconnaissance ou de Tadmiration de leurs contemporains. Quelquefois aussi, et même d^assez bonne

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heure, on compta Téloge des choses les moins louables parmi les exercices utiles pour former le talent oratoire.* Mais, avec le temps, et cela surtout depuis la soumission des Grecs à la Macédoine et à Rome, le nombre et la variété de ces compositions va sans cesse en augmentant. Ménandre en connaît plus de vingt, soit en vers, soit en prose, plus souvent d'ailleurs en prose qu'en vers, et pour lesquelles la langue grecque lui fournit autant de dénominations différentes. H y en a pour la naissance, pour le mariage, et pour les divers actes de la cérémonie nuptiale ; il y en a pour la mort, pour saluer les empereurs à leur avènement et les fonctionnaires à leur entrée en charge, pour célébrer les dieux, les villes et les régions, et sur tout cela Fauteur énumëre minutieusement soit les idées qui doivent nourrir un discours, soit les procédés de style qui conviennent à chaque espèce d'éloge. Au cours de ces développements se rencontrent çà et là quelques traits bons à relever pour l'histoire, et que leur rareté même nous recommande. Par exemple, dans l'éloge des villes entre naturellement celui de leur législation. Mais, observe l'auteur, c'est là une matière peu variée depuis qu'une seule législation régit toutes les villes de TEmpire romain*. Déjà le rhéteur Aristide, dans son éloge

* Voir Talbot : De ludicris apud veteres laudationi bus, 4850. - Rhetores Grœci de Walz, IX, p. 195.

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de la ville de Rome, avait anticipé sur cet hommage, qui nous rappelle les deux beaux vers d'un poète latin : *

Tu quoque, legiferis mundum complexa triumphis, Urbem fecisti quod prius orbis erat.

Le célèbre décret de Caracalla, qui étendait si loin hors de lltalie les frontières de la Cité romaine, rendait l'observation de Ménandre plus juste que ne Tétait celle d'Aristide sous les Antonins.

Un autre passage nous intéresserait plus vivement encore : c'est celui où Ménandre oppose le culte privé au culte public, et semble attester que la piété individuelle offrait rarement matière aux éloges du rhéteur, et que l'ancienne religion ne se soutenait que dans les cérémonies et par les actes du culte officiel,' N'est-ce pas là un témoignage de l'affaiblissement du sentiment religieux dans la société païenne ? Mais alors, quelle timidité ou quelle indifférence est celle de Ménandre, pour n'avoir pas parlé plus clairement des deux religions opposées dont l'une va s'éteignant, et l'autre grandissant de jour en jour ! Ces réflexions nous ramènent, hélas ! à constater une fois de plus tout ce qu'il y a d'étroit et d'artificiel dans la théo-

* Rutilius Numatianus, Itin., I, v. 78. « Rhetores Graeci, IX, p. 201 et 202.

rie de l'éloquence chez ces rhéteurs du temps de Tempire. Il est surtout remarquable que la seule école d'orateurs dont on les voit occupés, ce sont les orateurs grecs. Croirait-on que dans les neuf volumes d'une collection comme celle des Rhetores Grœci de Walz, le nom de Cicéron ne se trouve qu^une fois mentionné, et cela par un commentateur d'Hermogène qui daigne reconnaître que Cicéron n'était pas étranger aux leçons de la rhétorique grecque ? *

Dans son ensemble pourtant, et précisément par ce qui manque au milieu de cette abondance qui est rarement une richesse, la bibliothèque des rhéteurs et des sophistes nous est instructive au point de vue de l'histoire. Tout un volume de Progym-nasmata, c'est-à-dire de préceptes et d'exemples à Tusage des futurs orateurs, trois volumes de commentaires sur la sèche doctrine d'Hermogène, huit ou dix traités sur les figures de rhétorique en général, et en particulier sur les tropes, nous montrent la prodigieuse facilité de la langue grecque pour marquer par des termes spéciaux les moindres nuances de la pensée, les moindres procédés et les mérites les plus délicats du style oratoire, Ernesti a rédigé en 1795 un Lexicon technologie rhetorum graecorum déjà fort intéressant pour pénétrer dans ces subtilités de la rhétorique grecque ;

* Rhetores Graeci, V, p. 8.

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