JULIUS POLLUX. — ATHÉNÉE
nous en jugeons par sa grande compilation grammaticale qu'il a intitulée : Onomasticon^^i à laquelle nous ne pouvons guère nous arrêter ici ; mais, s'il faut lui attribuer les Dialogues familiers en grec et en latin qu'on a publiés sous son nom,* et qui, sans être de sa main, remontent peut-être par une tradition scolaire au siècle même des Anlonins, nous pourrions croire que nous avons là un spécimen intéressant de renseignement par lequel les jeunes Grecs étaient préparés à l'usage du latin, comme les jeunes Romains à Tusage du grec. Ce manuel bilingue, imique en son genre, aurait pour nous le mérite de nous faire pénétrer dans la familiarité des écoles et de la vie domestique sous les empereurs romains.
Ces curiosités historiques, en même temps qu^elles nous reposent des vanités de la sophistique, nous ramènent aux œuvres d'érudition et à la grande compilation d'Athénée, si pleine de pages intéressantes pour notre sujet, mais qui, presque toutes, ont trouvé place dans nos chapitres précédents ; il y en a telle pourtant qu'il est utile de relever ici, car elle nous permettra d'introduire dans notre exposition certains fragments de critique littéraire, assurément médiocres, mais précieux pour
1 'E/3ixï3ysy]x«Ta xal xa^ijjxs/siy^Q ô|uii)igede Julius Pollux,pabliés par Â. Boucherie, Notices et extraits des manuscrits de la Bibliothèque nationale, t. XXIII, deuxième partie, 1872.
nous, au milieu du naufrage de tant d'œuvres plus méritoires. Athénée nous atteste qu'il avait eu entre les mains huit cents pièces datées de la période moyenne de la Comédie attique *, et à cette riche collection, il a fait maint et maint emprunt dans le cours des dialogues qu'il intitule DipnosophisteSy ou Banquet des savants. C'est grand dommage qu'il n'ait confié à aucun de ses interlocuteurs le soin d'exposer avec quelque suite les caractères généraux et les sujets particuliers de cette famille de drames en les comparant avec V ancienne comédie et avec la nouvelle. Faute de mieux, aujourd'hui, nous pouvons lire sur ce sujet trois pages d- un rhéteur obscur nommé Platonius % que nous traduirons ici sans prendre sur nous le devoir d'y rectifier quelques assertions, ni surtout de combler de trop larges lacunes. Ce morceau de Platonius date peut-être du moyen âge et témoigne du triste abaissement littéraire des écoles en un temps où l'on satisfaisait si aisément les maîtres et les élèves ; mais, par ce côté du moins, il peut garder une place dans l'histoire que nous esquissons :
« Il est curieux de montrer pourquoi la comédie an cienne a un caractère qui lui est propre, et pourquola comédie moyenne diffère de celle-ci. Au temps
< Banquet des Savants, VIII, p. 336.
' On les trouvera en tête dès Scholies sur Aristophane publiées par Dubner en 1842, p. XIII (Bibliothèque grecque-latine de F. Didot.)
PLATONIUS. 495
d* Aristophane, de Cratinus et d'Eupolis. la démocratie était toute puissante à Athènes, et toute l'autorité était aux mains du peuple, souverain maître et administrateur des affaires de l'État. La liberté de parler était égale pour tous, les écrivains de comédie pouvaient en sécurité railler Jes généraux et les juges qui rendaient de mauvais jugements, ainsi que les citoyens avides d'argent et livrés à la débauche. Le peuple, comme je l'ai dit, affranchissait de toute crainte les auteurs comiques, prêtant une oreille bienveillante aux invectives qui s'adressaient à ces gens. Nous savons que de tout temps le peuple est naturellement ennemi des riches, et se réjouit du mal qui leur arrive. Or, du temps de la comédie d'Aristophane, de Cratinus et d'Eupolis, les poètes poursuivaient sans réserve les fautes des citoyens. Mais dans la suite, quand la démocratie céda le pas aux tyrans d'Athènes, quand le régime oligarchique s'établit et que l'autorité du peuple tombant en quelques mains, Toligarchie fut toute puissante, les poètes eurent peur. Il n'était plus permis de railler ouvertement, les citoyens demandaient raison aux poètes de leurs outrages. Nou« savons, par exemple, qu'Eupolis, pour avoir fait représenter les Baptes. fut noyé dans la mer par ceux qui faisaient Tobjet de son drame. Aussi vit-on les poètes moins ardents à la raillerie, et les chorèges se retirèrent. En effet, les Athéniens n'étaient plus disposés à nommer les chorèges qui faisaient les dépenses du chœur. C'est ainsi qu'Aristophane fit représenter VJEolosicon^ drame qui n'a pas de chœur. Gomme on ne nommait plus les chorèges, et que les personnages du chœur n'étaient plus entretenus, on retrancha de la comédie la partie du chœur, et les su-
jets furent changés.... Aristophane, renonçant, faute de liberté, à son usage de plaisanterie, persifla la tragédie d^JEolus comme une mauvaise tragédie. Tel est le caractère de la comédie moyenne, que représentent pour nous V^Eolosicon d'Aristophane, les Ulysses de Cratinus, et un très grand nombre des anciennes pièces dépourvues de chœur et de parabase. « Or^voici ce qu'est la parabase : quand la première partie du drame était accomplie, et que les acteurs s'étaient retirés de la scène, pour que le théâtre ne fût pas vide et que le peuple ne restât pas inoccupé sur ses bancs, le chœur, ne pouvant converser avec les comédiens, s'adressait au peuple. C'était alors que les poètes, par son organe, plaidaient leur cause ou donnaient des conseils sur les affaires publiques. La parabase se composait de sept parties: le melydrion (petit chant), le comma, la strophe^ VantistrophCy Vepirrkema, Vantepirrhema^ les anapestes »
Suivent ici dans le texte plusieurs explications qui ne font guère que répéter ce qu'on a vu plus haut ; puis le compilateur ajoute :
« En outre, dans la moyenne comédie, les acteurs ne venaient plus sur la scène masqués de la même façon qu'autrefois. Dans l'ancienne, on donnait au masque la ressemblance du personnage joué, de sorte qu'avant même que l'acteur eût parlé, le héros était, grâce à la ressemblance des traits, reconnu de tous. Mais dans la comédie moyenne, ainsi que dans la nouvelle, on se bornait à donner au masque les traits les plus risibles. Les poètes subissaient la terreur qu'inspiraient les Macédoniens, ils craignaient que par hasard le masque ne ressemblât à quelque chef