‹ Essai sur l'histoire de la critique chez les grecsChapitre 138 sur 180 · LES DEUX PHILOSTRATE · texte numérisé non relu

LES DEUX PHILOSTRATE

thaumaturge Apollonius de TyanSy qu'il dédiait à une impératrice lettrée \ et les Vies des Sophistes^ qu'il adresse à un grand personnage de son temps par la singulière préface que voici ;

« Flavius Philostrate à l'illustre consul Antoine Gordien. Je t'ai décrit en deux livres les hommes qui, cultivant la philosophie, passèrent pour faire de la sophistique, et que Ton a ainsi proprement appelés sophistes, sachant que tu as des rapports avec cet art, puisque tu fais remonter ta race, quant àlascience, à Hérodele sophiste (c'est Hérode Atticus), me rappelant aussi nos entretiens d'autrefois sur les sophistes dans le temple du quartier de Daphné à Antioche. Je n'ai pas rapporté pour tous les noms de leurs parents, mais pour ceux seulement qui étaient d'une naissance illustre; car je me suis souvenu aussi que Critias le sophiste n'ajoute de nom de parent à personne, si ce n'est à Homère, car il ne put pas ne pas transmettre à la postérité cette chose merveilleuse, qu'un fleuve était le père d'Homère. Il importe peu, en outre, à celui qui désire s'instruire, de connaître le père et la mère de quelqu'un , de savoir ses vertus et ses vices, ses bonnes ou ses mauvaises actions, effets du hasard ou de la prudence. Comme le vin mêlé par Hélène aux parfums égyptiens-, ce travail, excellent proconsul, éloignera de toi les soucis. Adieu, chef des Muses. »

Nous déplorions plus haut Taffaiblissement de

* Julia Domna, femme de l'empereur Septime Sévère. Sur le héros même de cette biographie, voir la thèse de Mervoyer sur Apollonius deTyane (en grec, Paris, 1864).

* Voir Homère, Odyssée, IV, 229 et suiv.

Térudition et plus encore celui de Tesprit critique chez Libanius ; mais ce dernier est bien supérieur au sophiste de Lemnos. On ne sait ce qu'il faut d/;plorer le plus dans la page que je viens de transcrire, la platitude du flatteur ou la niaiserie d'un biographe qui se plaît à ignorer et à supprimer pour nous la moitié même de Thistoire. L'introduction à la Vie des Sophistes, qui suit cette étrange préface, est digne des promesses de l'auteur. Eunape seul^ qui vient par Tordre des temps aprbs Philostrate, le dépasse par le désordre des idées et par l'amphigouri du langage. Les histo* riens de la littérature grecque sont réduits, faute de sources plus pures, à puiser dans ces misérables compilations des souvenirs et des renseignements qu'on ne trouve pas ailleurs, et quelquefois des pages d'un réel intérêt. Mais on se demande tristoment quoi était l'état des esprits dans les écoles do ces rhéteurs qui, tout voisins des plus riches bibliothèques, semblent si peu soucieux d'aborder les trésors dont elles sont pleines.

On a plusieurs fois esquissé le tableau de la vie lillérairo chez les Grecs au iii* et au iv* siècle de rKuipiro : on nous a dépeint celte bruyante agitation des écoles, la rivalité passionnée des maîtres, les én^eutes des écoliers, le vain éclat d'une sophistique fastueuse \ 11 n'est que juste d'ajouter que

^ Crt^ol, Thoalrum v^lerum rhetonim, Paris, 1640, réimp.

RHÉTEURS DU IV* SIÈCaLE 519

plus d'une fois, depuis Dion Chrysostome jusqu'à Libanius, on voit les rhéteurs se mêler par l'action et par la parole aux. intérêts de leurs patries, à leurs discordes, à leurs luttes avec les cités voisi? nes^ Mais, au point de vue où nous sommes pla* ces pour Tobjet de nos études, nous avons bien le droit de regretter tout le talent, tout le temps que perdent les héros de Philostrate et d'Ëunape h leur métier de déclamateurs^ tandis que l'histoire des lettres contemporaines leur offrait une si riche matière d'érudition et de critique. Sans parler des controverses religieuses qui occupent de plus en plus le monde, et auxquelles prennent part les Celse, les Porphyre, et les Julien, sur le seul terrain des lettres, que de choses auraient pu nous apprendre un Aristide, un Libanius, un Themistins, s'ils s'étaient montrés plus curieux de l'état delà poésie et plus spécialement des productions dramatiques de leur siècle l Deux maigres discours, l'un d'Aristide, l'autre de Libanius ne sortent guère du cercle des banalités sur les avantages et sur les dangers du théâtre. C'est alors le temps où Saint-Jean-Chrysostome, tout préoccupé des indécences de la pantomime, et ne pouvant tf ail-

à Venise, 1735 ; Petit de JuUeville, L*école d'Athènes au IVe siècle après J. C, Paris, 1868 ; Ch. Lcvôque, FtiTalitéset concours des professeurs publics au IV* siècle, Paris, 1866.

* Voir mes Études historiques sur les traités publics chez les Grecs et chez les Romains, Paris, 1866.

leurs méconnaître dans le goût du théâtre un impérieux besoin de la société cultivée, croit le satisfaire en renvoyant les chrétiens aux fepectacles delà création * ; le docteur chrétien en prend à son aise avec un mal que les empereurs, même après Constantin, n'osent pas combattre en face, et que leur législation vajusqu'à protéger par crainte des passions populaires ' ; mais n'y avait-il pas un milieu à prendre pour un critique moraliste entre la tolérance des uns et le remède héroïque des autres?

Sur le théâtre au temps de rempire,nous ne pouvons relever que des témoignages épars et sommaires. Sur ce sujet, le dernier ouvrage ancien que nous puissions signaler est celui de Juba le jeune, auquel se rattachait d'ailleurs une Histoire de la Musique par le second Denys d'Halicarnasse. De ces deux écrits, quelques lignes à peine nous sont parvenues. Mais, comme nous le verrons plus bas, répigraphie supplée en une certaine mesure à leur perte. De la tragédie et de la comédie grecques, pas un drame n'est arrivé jusqu'à nous, pas une suite de fragments appréciables depuis la fondation d'Alexandrie. Combien la bibliothèque de cette ville offrait de documents pour suivre la décadence de

* Voir Saint-Jean-Chrysostome, XXXVIIe homélie sur Saint- Matthieu, t. VII, p. 475, éd. Gàume (1837).

* Voir mes Mémoires de littérature ancienne, ch. XVII, p. 420 et suiv.

AUTOMATES d'hÉRON d'aLEXANDRIE 521

Tart dramatique depuis Lycophron jusqu'au temps où triompha le christianisme, on en peut juger par le seul opuscule d'Héron d'Alexandrie, le célèbre mécanicien, où nous voyons décrit un théâtre de marionnettes, et, comme objet de la représentation, un drame en quatre actes, tiré de la vieille épopée : la flotte grecque partant des rives de Troie en cendres pour venir échouer sur les roches de Capharée, Nauplius vengeant sur elle le prétendu meurtre de son fils Palamède, victime des mensonges d'Ulysse, Ajax foudroyé par Minerve en punition de son attentat sur Cassandre*, voilà ce qu'un ingénieux mécanisme faisait revivre pour les enfants d'x^lexandrie, tout près du Musée où l'on commentait les chefs-d'œuvre d^Eschyle, de Sophocle et d'Euripide. Quelques siècles plus tard, les Athéniens prêtaient à un montreur de marionnettes la scène où, dans les fêtes de Bacchus, on représentait encore des tragédies de l'école classique *. En réalité, la grande tragédie ne survécut guère

* Victor Prou, Les théâtres d'automates en Grèce au II© siècle de rère chrétienne, d'après les AÙTO|xaT07roeixa d'Héron d'Alexandrie (extrait des Mémoires présentés par divers savants étrangers à l'académie des Inscriptions et Belles-Lettres, le série, t. IX, Ile partie) ; cf. un article de M. H. Weil (Journal des savants, juillet i882).

* Athénée, liv. I, c. 46, p. 19 : 'Aôïjvatoi ^s IIoGeevû tw vsxtpo-

— Barthélémy, Voyage d'Anacharsis, ch. 70, abuse de ce passage quand il suppose que Pothinus et Euripide représentaient dans un même jour leurs œuvres sur le théâtre d'Athènes.

au siècle d'Alexandre, mais une nouvelle école continuait d'occuper la curiosité. Apparemment même, elle l'attirait plus que la reprise des anciens drames, car dans maint décret des cités grecques où Ton proclamait la couronne décernée k quelque bienfaiteur, il est décidé que la proclamation aura lieu dans le théâtre, et un jour de « tragédies nouvelles » \ Beaucoup d'auteurs de ces tragédies et aussi des comédies nouvelles nous sont connus par les inscriptions *. Ils ont peut-être mérité l'oubli où sont tombés leurs ouvrages, mais au moins ces ouvrages perpétuaient en Grèce et en Italie jusque sous Tempire la tradition d'un art dramatique sérieux à côté de la séduction malsaine exercée par la pantomime et de l'attraction sanguinaire exercée par les jeux du cirque. Non seulement sur les théâtres répandus en si grand nombre à travers le monde

* Tpay&xTotç xa^votç (Démosthène,Sur la Couronne, § 84,décret du peuple Athénien dont le texte me paraît authentique, sauf le protocola contenu dans les premières lignes). Pour d'autres exemples de couronnes décernées dans le théâtre, voir le Corpus Inscr. GraBC, n»« 3067 et 3068,

• Inscriptions de Thèbes, dans Bœckh, Corp. Inscr. Grœc, no 1584, no 1585 ; cf. no 6829 ; Le Bas, Voyage archéologique, no 1619 ; Bulletin de correspondance archéologique d'Athènes, 1879, p,352; on pourrait multiplier ces exemples, mais une sèche énumération de noms propres serait peu utile. — Bœckh, dans ses notes sur le n» 1584, paraît s'être mépris sur le sens de xatvol rpaytùâoi dans les divers textes relatifs à ce sujet ; pour plus de détails, voir Hermann, Opusc, t. VII, p. 211-241.

THÉÂTRE GREC SOUS l'eMPIRE 523

grec et le monde romain * on représentait encore des chefs-d'œuvre classiques, mais dans les concours ouverts pour les beaux-arts par plusieurs villes on voit des prix de déclamation théâtrale décernés à des jeunes gens, ce qui exigeait naturellement de semblables exercices dans les écoles ^ Au temps de Plutarque, Ménandre n'avait pas seulement les honneurs de la scène, il était encore entre les mains de tous les hommes de goût, et dans les banquets, nous dit ce grave philosophe, on se serait passé de vin, plutôt que des comédies de Ménandre ^

N'oublions pas enfin que les princes, les cités et les particuliers n'encouragent pas seuls le théâtre classique de Tancienne Grèce : les puissantes corporations dionysiaques qui desservaient les théâtres de l'ancien monde, et dont l'organisation nous est aujourd'hui exposée par tant d'actes authentiques sur les marbres *, devaient perpétuer la popularité des grands tragiques et des grands co-

* On en peut compter, aujourd'hui encore, une centaine : voir Welcker, La tragédie grecque dans ses rapports avec le cycle épique (en ail.), 1839-41, p, 1298 et suiv. ; et Ch. Magnin, Théâtres, amphithéâtres et cirques romains dont il existe des vestiges en France (Annuaire historique pour l'année 1840 publié par la Société d'Histoire de France, Paris, 1839, p. 199).

^ Voir Bœckh, Corp. inscr. gr,, no 3088. 3 Plutarque, Comparaison d'Aristophane et de Ménandre ; cf. Symposiaques, YII, 8, § 3.

* P. Foucart, De coUegiis soenioorum artificum apud Grœcos, Paris, 1873.

miques jusque dans la décadence, hélas! bien sensible de la poésie, au ii% au ni'' siècle de noire ère. Le théâtre n'était donc pas livré tout entier à Finfluence corruptrice des mimes et de la danse d'imitation.

% 4. Jugements des docteurs chrétiens sur la poésie en général. Kivalité de la poésie chrétienne à ses débuts avec la poésie païenne en décadence. Jugements et théories des docteurs chrétiens sur Téloquence : comparaisons avec l'éloquence païenne et les théories des rhéteurs païens.

Sur ce sujet de la moralité du théâtre, un seul docteur chrétien, que je sache, essaie une distinction bien légitime : c'est saint Augustin, qui, dans un chapitre de la Cité de Dieu\ remarque avec beaucoup de raison que, si la lecture des poètes tragiques et comiques est dangereuse pour la jeunesse des écoles, ce danger n'est pas comparable à celui des théâtres où la licence des gestes et l'obscénité du langage exercent sur l'imagination des spectateurs la plus malsaine influence. Déjà, il est vrai, les Stoïciens, et Platon avant eux, avaient montré à cet égard une juste sévérité. Plus spécia-

* II, 8. Scenicorum tolerabiliora ludorum, comœdiaB scilicet et tragœdiœ, hoc est fabulae poetarum, agendee in spectaculis multa rerum turpitudine, sed nulla saltem, sicut alise multae, verborum obscenitate composilae, quas etiam inter studia quœ liberalia vocantur, pueri légère et discere coguntur a senibus.

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