‹ Essai sur l'histoire de la critique chez les grecsChapitre 139 sur 180 · LE THÉÂTRE ET LA MORALE · texte numérisé non relu

LE THÉÂTRE ET LA MORALE

lement encore, dans une page de sa Politique *, Aristote déclarait qu'il faut écarter de la vue de Tenfance certains spectacles dangereux pour elle et que la prudence du législateur ne doit permettre qu'aux hommes faits. Le bon sens des pères de famille prévenait volontiers en Grèce et à Rome les préceptes de la philosophie en matière d'éducation. Fort à propos pour le sujet qui nous occupe, Plutarque nous atteste que, même entre les dialogues de Platon, on savait distinguer alors ceux qui blessent la décence ne fût-ce que par la liberté de discussions scabreuses sur Tamour : ceux-là, on en interdisait la lecture à la jeunesse. Au contraire, les parties dramatiques de certains dialogues, qui pouvaient intéresser de jeunes esprits et former les caractères, on les faisait apprendre et réciter par cœur aux jeunes gens avec une juste observation du ton et des gestes convenables*. Tout le livre du même philosopha Sur la manière d^ entendre les poètes^ nous l'avons vu plus haut', ajustement pour objet d'utiliser les poètes à inspirer le goût de la vertu, en faisant un choix intelligent de

* VIII, 17 : 'EttsI (?s to Xsyeiv rt twv towvtwv IÇo^tÇousv, yoc» vspôv ort x«t TÔ ^"swpgtv ^ y^a^àç r, Xôyouç àffp^^ixova^. On voit par ce qui suit qu'il se croyait obligé d'excuser certains récits et certaines représentations où Tindécence était consacrée par le culte officiel.

' Plutarque, Symposiaques, VII, 8.

3 Pages 409 et 410

celles de leurs pages qui paraissent les plus utiles à former les mœurs.

C'est précisément la méthode que saint Basile, au milieu d'un siècle déjà chrétien, propose d'appliquer aux œuvres de la littérature païenne. On a souvent réimprimé, souvent traduit et commenté cet opuscule de saint Basile, qui est pour ainsi dire comme un pendant à Topuscule de Plutarque. Ils font tous deux honneur au sens pratique de ces deux moralistes. La poésie chrétienne n'avait encore produit que bien peu d'œuvres comparahles à celles de l'hellénisme et qui pussent servir de textes pour l'instruction de la jeunesse. Les hymnes de Synésius sont pleines d'un mysticisme fort élevé, mais où il ne convient pas de chercher l'expression d'une parfaite orthodoxie *. Les longs récits et les méditations en vers de Grégoire de Nazianze sont pleins d'intérêt pour l'histoire des âmes, mais ils sont plus loin encore d'offrir pour la jeunesse un commode sujet de lecture et d'étude ^ On a souvent rappelé la tentative des deux Apollinaire qui voulurent doter la littérature chrétienne d'une série d'ouvrages que les maîtres pussent un jour substituer aux modèles de la poésie

' L'abbé F. Toussaint, Etudes sur la vie et les ouvrages de Synésius, Louvain, 1848; cf. la thèse de M. Druon sur Synésius, reproduite en tête de sa traduction complète de cet auteur, Paris, 1878.

* Voyez Villemain, Eloquence chrétienne au iv« siècle.

Page 1