‹ Essai sur l'histoire de la critique chez les grecsChapitre 141 sur 180 · RHÉTORIQUE CHRÉTIENNE. — LE MENSONGE · texte numérisé non relu

RHÉTORIQUE CHRÉTIENNE. — LE MENSONGE

quence mise au service du crime s*égare et fait le malheur de celui qui s'en sert pour opprimer le faible et Finnocent ? Quant à la Rhétorique d'Aristote, elle expose, en effet, les moyens de faire illusion à des juges par les artifices du mensonge oratoire*. Cela est vrai, mais il ne faut pas oublier que, dans un autre livre, Aristote, moraliste, flétrit nettement le mensonge, comme chose indigne de rhonnête homme *. D ne faut pas oublier que partout, dans la Rhétorique 'même et dans d'autres livres qui font partie de VOrganon, on voit chez lui l'orateur nettement distingué du sophiste, et distingué par Tintention (7:poa(pfi(jiç). Or justement, rintention est ce qui caractérise le mensonge vraiment immoral chez les docteurs chrétiens comme chez leurs adversaires. Sans descendre jusqu'aux casuistes modernes, on peut voir dans deux ouvrages de saint Augustin quels embarras causent à la conscience d'une âme chrétienne l'occasion et quelquefois la nécessité de recourir au mensonge ' en certaines circonstances de la vie oîi il est absous par Tobjet même qu'on se propose en l'exprimant. A vrai dire, Aristote est bien un peu coupable de la méprise que nous relevons ici,

* Sur ce sujet délicat, voirrexcellente étude deM.E. Havet sur la Rhétorique d'Aristote.

' Morale à Nicomaque, IV, 1.

* De mendacio, ch. IV (Migne, Patrologie latine, t. XL, p. 489); cf. le traité Contra mendacium (ibid., p. 517 et suiv.)

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et il l'est par la rigueur même de sa méthode scientifique. Sa Rhétorique est un art de persuader où tout au plus il constatera que, toutes choses égales d*ailleurs, il est plus facile de réussir en persuadant le bien que le mal. Mais ce qu'est le bien ou le mal en soi, il l'examine dans d'autres livres, où il faut chercher ce qu'il en pense. De plus, apprendre les moyens de mentir, ce n'est pas se préparer à mentir, mais seulement à pénétrer les détours et les ruses d'un adversaire habile, pas plus qu'apprendre à plaider le pour et le contre, ce n'est perdre la conscience du bien et du mal et se prêter indifféremment à défendre la mauvaise cause ou la bonne. Un commentateur d'Aristote et d'Hermogène fait là-dessus une comparaison fort équitable entre l'orateur et le médecin, lorsqu'il dit que ce dernier doit connaître les poisons comme les aliments salutaires, pour conseiller les uns et combattre les autres ^

L'éloquence politique de ce siècle nous est mal connue : elle n'est guère représentée pour nous que par des harangues aux empereurs. Ce qu'elle pouvait être dans le sénat de Rome ou de Constantinople, il nous est difficile de l'apprécier d'après de rares épisodes, comme celui du célèbre débat sur l'Autel de la Victoire *. L'éloquence judiciaire

* Prolégomènes sur la Rhétorique d'Hermogène, dans les Rhetores Grœci de Walz, t. IV, p. 24.

' Voir dans Villemain, Tableau de l'éloquence chrétienne au

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nous est encore moins connue : à peine peut-on citer en ce genre quelques fragments, recueillis par le compilateur Stobée, œuvre d'un certain Gains qui paraît être un contemporain de Libanius *. D en est autrement du genre épidictique ou d'apparat, qui consistait à développer quelque thèse générale devant un auditoire librement formé de curieux. Celui-là, nous avons vu par le rhéteur Ménandre quel libre champ il ouvrait à la faconde ingénieuse des rhéteurs et de leurs disciples. Ce n'est pas que parfois un philosophe ou un sophiste n'y traitât sérieusement quelque thèse de morale et même de morale religieuse. Un dialogue attribué à Platon, VAxiochuSj nous présente déjà le philosophe assistant, pour ainsi dire, de ses conseils un malade près de ses derniers moments. Dion Chrysostome, Aristide et Maxime de Tyr, plus ou moins imitateurs de Platon, prennent souvent ce rôle de consolateurs dans de petits discours qui ne manquent ni de force ni d'élégance. Mais il faut avouer que la prédis cation morale et religieuse fut réellement transformée par Tesprit chrétien. La vie future devenant une certitude et non plus seulement l'objet d'une vague espérance, le salut des âmes devenant

ve siècle,l'appeQdice sur Symmaque et Saint Ambroise (édition de 1849, p. 532 et suiv.) t Voirmes Mémoires de littérature anoienne, p. 408, note.

ainsi le principal objet de la prédication, la pensée de Dieu inspirant Torateur, le dirigeant, le soutenant dans ses efforts pour encourager Tâme du juste et pour effrayer celle du méchant, voilà ce qui fut la méthode et la loi d'une éloquence vraiment nouvelle.

Dès les épîtres de saint Paul, dès les premiers écrits des apologistes se montre cette grande nouveauté ; elle se déploie avec éclat au quatrième et au cinquième siècles de notre ère dans toutes les chaires chrétiennes de l'Orient et de l'Occident. Mais, là aussi, elle se ressent de l'infirmité humaine : il lui faut compter avec les tracas des affaires politiques et civiles, avec mille travers du cœur et de l'esprit, dans une société que la religion du Christ avait conquise, mais qu'elle n'avait pas transformée, « Le monde, devenu chrétien, a dit un des plus sages historiens de la religion, ne laissait pas d'être monde. On commença à distinguer les chrétiens d'avec les saints et les dévots. Saint Jean Chrysostome se plaint souvent que ses auditeurs lui disaient, pour excuser leur conduite et leur attachement aux choses de la terre: Nous ne sommes pas des moines, nous avons des femmes, des enfants, et des familles à soutenir. Comme si ces chrétiens de Rome ou de Corinthe, que Saint Paul exhortait à une si haute perfection, et qu'ils nommait saints, n'eussent pas été des gens mariés,

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