‹ Essai sur l'histoire de la critique chez les grecsChapitre 21 sur 180 · ARISTOPHANE, CRITIQUE DES COMIQUES · texte numérisé non relu

ARISTOPHANE, CRITIQUE DES COMIQUES

sophes. Des invectives analogues contre les subtilités (i*une vaine science se rencontrent dans les NuéeSj où Socrate est si injurieusement travesti en professeur de sophismes et de méchante morale.

Aristophane n'est pas moins sévère contre les poètes tragiques que contre ses confrères de la comédie. Sur les trente et quelques poètes qui sont nommés ou cités dans ce qui nous reste de son théâtre, il y a environ quinze noms de poètes tragiques, dont plusieurs, comme Hiéronymus et Dorillus, ne doivent qu'à cette mention satirique l'honneur de nous être connus.* Mais Aristophane ne s'attaque pas seulement aux faibles. A peine maître de la scène, dès 426, il prend à partie, dans les Achamiens, Euripide, le favori du peuple d'Athènes." En 412, les Fêtes de Cérès sont pleines de mordantes satires contre Euripide, ses mœurs, ses

^ LoÎQ de les décrier, je les ai fait paroître ;

Et souvent, sans ces vers qui les ont fait connoître, Leur talent dans roubli demeureroît caché. Et qui sauroit sans moi que Gottin a prêché ?

(Boileau, satire IX).

* Sujet développé dans les dissertations dont le titre suit : i^ Hamel. Sur la Critique littéraire dans Aristophane (Mé- i^ moires dél' Académie des^renceg de Toulouse, Mars 1845) ; 2o Fr. Blanchet, de Aristophane Euripidis censore (Strasbourg, 1855, in-8o); 3© 0. Wolter,Aristophanes und Aristoteles als kritiker des Euripides (Hildesheira, 1857, in-4*) ; 4« J. Peters, Aristophanis judieium de summis œtatis suse tragicis (Munster, 1858, in-So).

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fictions tragiques, son style; Agalhon partage avec Euripide les honneurs de cette parodie. Un peu plus tard, Isl Suite des Fêtes de Cérès^ reproduisait des attaques semblables. Enfin, en 406^ quand Euripide est mort et ne peut plus ni se corriger ni se défendre, les Grenouilles le traduisent et le condamnent en quelque sorte avec toute la solennité d'un jugement sans appel. Ce ne sont pas les Muses qui, comme dans la pièce de Phrynichus, décident entre Eschyle et son jeune rival; mais ce sont les juges mêmes des enfers. Bien plus, il paraît qu'Aristophane ne s'en tint pas là, et qu'il poursuivit encore son malheureux confrère dans une pièce de peu postérieure à l'an 406, dans le Gérytadès,

Certainement Tâpreté de ces critiques, Timmodestie des descriptions et du spectale, la licence des personnalités, qui touchaient à la vie intime du poète, non moins souvent qu'à ses œuvres, furent parmi les motifs qui amenèrent, à plusieurs reprises, des tentatives de répression légale contre le théâtre comique à Athènes :

Iq vitium libertas excidit et vim Dignam lege régi,

tentatives, il est vrai, toujours inutiles jusqu'au moment où le progrès des mœurs en consacra la

* 0s<r|xo9>o/)ta(Taff«t, titre qui, par opposition à celui de 0«o"fiofopidiîoiKTony peut bien se traduire par la Suite des Fêtes de Cérès» Voyez Scholies sur les Guêpes, v. 61.

ARISTOPHANE, CRITIQUE d'eURIPIDE 49

sévérité. Toutefois, il ne faudrait pas non plus se méprendre à la colère d'Aristophane. Si bruyante qu'elle soit, elle n'est pas aveugle. A côté de la bouffonnerie, elle a ses parties élevées et sérieuses; elle sert une raison et un goût merveilleusement fins, un patriotisme clairvoyant. Aristophane veut la force et la gloire d'Athènes, fondées sur les bonnes mœurs de ses citoyens. Il veut, pour la jeunesse, la sévérité de l'antique discipline, les exercices du gymnase, une éducation religieuse, le respect du sang athénien, la haine de l'étranger. Or c'était un péril pour les mœurs que ces vaines arguties que Socrate enseigne dans les Nuées. Le tort d'Aristophane, à cet égard, est d'attribuer au père de la philosophie grecque les idées mêmes que celui-ci combattait, tout en paraissant s'y prêter quelquefois soit par un tour d'ironie familier à sa méthode, soit par un goût, alors universel en Grèce, pour les jeux de la dialectique. Certes Aristophane est loin de donner toujours l'exemple de la piété et de la décence. Il se moque fort des dieux ; mais, en riant des passions et des travers que la foi publique leur prête, il croit en eux comme tout le monde, et le laisse bien voir. Il insulte souvent les femmes, et par des invectives directes et par la cynique peinture de leurs vices ; mais il ne le fait pas en leur présence, car les femmes de ce temps n'assistaient pas aux représentations comiques. *

^ Voyez mes Mémoires de littérature ancienne, p. 435.

EOOER 4

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Au contraire, quand Euripide faisait blasphémer ses personnages contre les dieuz, ^ d'abord la gravité du genre tragique donnait plus de poids à ces blasphèmes; ensuite le poète sceptique perçait trop facilement sous le masque de ses héros. Quand il présentait, avec toutes les séductions d^un style admirable, Fadultère, Tineeste même, les femmes d'Athènes étaient là pour s'émouvoir à ces dangereuses peintures dont l'impression sur elles devait être d^autant plus vive que, chez les Athéniens, on connaissait peu le mélange honnête des deux sexes dans une conversation commune, que, de plus, la lecture était alors un plaisir rare et difficile,^ et que la jeune femme pouvait ainsi passer sans préparation et sans défense de Fombre protectrice du gynécée au grand jour d'un spectacle corrupteur. Que l'on relise, dans V Économique de Xénophon,^ l'exquise description de cette jeune épouse qu'un mari a règne ignorante et pure des mains de ses

* Voyez les Fêtes de Cérès, v. 450. Cf. Patin, Études sur les tragiques grecs, t. I. p. 58.

' Alciblade soufQeta, dil-oa (Piutarque, Vie d'Alcibiade^ c. vu) un grammairien qui n'avait pas dans son école un exemplaire de riliade. Mais PIliade était à la fois la Bible et TAbécédaire des Grecs de ce temps. On voit par un passage des Mémoires de Xénophon sur Socrate (IV, ^» § 1 ), qu'une bibliothèque nombreuse était alors une singularité remarquable.

' Gh.YH et VIII. Ce dialogue a un charme particulier dans la vieille traduction de la Boëtie ou plutôt de G. Bounin, comme je l'ai montré (Mém. de TAcad. des Inscr., t.XXX,!*® p.,p.^l9). Voir parmi mes conférences à l'asile de Vincennes, celle qui a pour titre : Un ménage d'autrefois.

ARISTOPHANî:^ critique P*£I}R|PIDI& M

parents pour Télever peu à peu (c'est le suprême effort de son amour) au rôle d'une ménagère intelligente et humaine^ sans paraître songer que la femme ait un esprit capable de culture et curieux de plaisirs élégants ; on aura une juste idée des mœurs domestiques à Athènes ; on comprendra comment Eschyle peut se vanter (dans les Gre-X nouilles) de n'avoir pas introduit sur le théâtre une 1 seule femme amoureuse ; comment les Phèdre et les Médée d'Euripide, sans parler d'héroïnes plus impures encore,* dévaluent soulever de mystérieuses tempêtes dans ces cœurs de vierges et de mères athéniennes. Quand Aristophane s'en inquiète ou s'en indigne, je reconnais sous le comédien un bon citoyen et un vrai moraliste.

Enfin Euripide, le plus tragique des poètes^ selon Aristote, c'est-à-dire le plus habile à intéresser par y<c^

le spectacle des passions vives, sacrifie trop sou- ^) ^^

vent, pour arriver à ces effets d'émotion, la dignité i\>^^ :i*^ des personnages historiques. Il aime à montrer V^ des rois déchus de leur trône, réduits à l'esclavage ^'(y^^^ ou à la mendicité ; il aime à leur associer sur la scène des esclaves et des gens de la plus humble condition ; el la vérité de son style ne recule devant aucune expression pour toucher les plus sensibles fibres du cœur humain. Eschyle donnait aux guerriers, aux princes une invincible roideur d'&me

* Voyez les Nuées, v. i371, les Grenouilles, x, 849, et le scholiaste sur ces deux passages.

^ iv>. s . Il . i

52 UISTOIIUS D£ LA CRITIQtJE. CHÂP. I, § IV

v;'.! iC SOUS les coups de la fatalité: il y a du Prométhée

dans tousses héros. Sophocle conciliait en eux une foiblesse plus humaine avec je ne sais quelle dignité qui les rend respectables encore dans le suprême abaissement du malheur. Euripide peint les hommes tels qu'ils sont, dans toute la nudité de leur faiblesse ; loin d'y rien corriger, il ajouterait

aux contorsions et aux cris de leurs douleurs pour ajouter à l'effet dramatique de leur rôle. N'était-ce pas là un péril pour la morale, surtout dans une république, qui a besoin d'âmes fortes, car chaquejour reviennent pour chaque citoyen libre le droit et le devoir de se défendre lui et les siens par \ la parole ou par l'épée ? Les pièces d'Eschyle, toutes pleines de Mars, selon la belle expression qu'Aristophane prête au vieux poète,* continuaient merveilleusement l'éducation de l'école ; elles formaient des hommes énergiques et fiers, osant quelquefois plus qu'ils ne peuvent, mais s'honorant jusque dans la défaite par un mâle patriotisme : ce sont des Miltiade et des Léonidas.' Ceux d'Euripide ont quelquefois la noblesse de l'héroïsme, témoin les beaux vers de YErechthée d'Euripide cités par l'orateur Lycurgue dans son discours contre Léo-

* Dans les Grenouilles, v. 1021.

' Voyez les peintures que les orateurs attiques se plaisent à tracer de leurs ancêtres ; par exemple, Isocrate, Panégyrique, chap. xxv; Aréopagitique, chap. vin; et Lycurgue, contre Léocrate, chap. xlvi.

ARISTOPHANE, CRITIQUE d'eURIPIDE 53

crate, mais trop souvent le charme des vices et des faiblesses aimables; ce sont des Alcibiade. Or Aristophane ne poursuit pas seulement ces jeunes efféminés de Técole de Périclès, * il poursuit encore le poète dont les funestes leçons ont fait ce mal dans rÉtat, en énervant les générations nouvelles. «Le maître d'école, dit-il lui-même, instruit les ^ enfants, le poète les jeunes gens. » ^ Voilà comme la devise du théâtre athénien, et c'est aussi la meilleure justification des sévérités d'Aristophane en matière de morale.

Mais, à côté de ce reproche, le poète comique en adresse beaucoup d'autres à Euripide, qui tiennent plus spécialement au détail de Fart et aux procédés du métier. Qu'Euripide ait souvent mal choisi ses fables^ qu'il ait abusé, pour les expliquer, des longs i prologues ; qu'il étende trop complaisamment ses récits ; que ses chœurs ne se rapportent pas toujours assez bien au sujet du drame où il les insère ; que, pour les écrire, d'ailleurs, il se soit souvent aidé du talent de Céphisophon; que son style offre tantôt une simplicité excessive, tantôt un véritable abus des antithèses et autres ornements oratoires ; voilà des défauts réels, sans doute, mais fort secondaires auprès de ceux que la comédie a d'abord relevés dans Euripide. Qu'importe! Aristo-

* Les Grenouilles, v. 14?2. ^

* LesGrftnAiii]|p^^ v. K(^S&.

phane ne fait gpâce au poète tragique d'aucun de ses griefs. Toutes les armes lui sont bonnes pour frapper l'ennemi de TÉtat ; il descend même jusqu'aux plus sales attaques contre sa vie privée ; il fait honte à Euripide non-seulement de ses mœurs, mais de sa naissance, et les démocrates d'Athènes souffrent qu'on reproche à leur poète favori d'être fils d'une marchande de légumes. La haine personnelle ne suffit pas pour expliquer un tel acharnement. Aristophane, on le voit par maints traits de ses comédies, a bien d'autres ennemis qu'Euripide; mais il n'en est aucun qu'il ait ainsi ridiculisé, vingt années durant, sur tous les tons et sous toutes les formes. Apparemment Euripide était pour lui le plus habile et le plus dangereux corrupteur du peuple athénien: la force et le génie d'un tel poète se peuvent mesurera l'énergie même des attaques dont il est le perpétuel objet. La critique s'occupe moins de ceux qu'elle méprise : ainsi les satires même d'Aristophane sont un hommage de plus à la gloire d'Euripide.

Quant à la merveilleuse variété des ressorts de cette critique en relief et comme en action, pour la faire apprécier, il faudrait transcrire des scènes entières et souvent avec le commentaire dont elles ont besoin pour être comprises. Tantôt, comme dans lesF^/^5 de Cérès, c'est Euripide, paraissant sous son propre nom avec quelqu'un de ses amis ou de ses confrères, et se défendant par une apolo-

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gie qui tourne à sa confusion. Tantôt, comme dans les Achamiens^ c'est une parodie grotesque où le poète comique emprunte à Euripide le costume et le langage de ses héros. Tantôt, comme dans les Grenouiiles, c'est une lutte solennelle entre les deux écoles tragiques, personnifiées dans leurs plus illustres représentants : chacun d'eux plaide sa cause et soutient ses droits à la reconnaissance du peuple ; le dieu même qui préside aux fêtes dramatiques, Bacchus, prononce le jugement et résume la pensée populaire par ces mots d'une exquise justesse: «Amis, entre eux je ne veux pas décider, je ne saurais être l'ennemi d'Eschyle ni d'Euripide ; l'un parle en sage et l'autre me séduit. » * Quelquefois la pièce tout entière est une véritable moralité où l'intention du poète se montre à découvert et domine d'un bout à l'autre du drame : de ce genre sont les Détaliens et les Nuées. Nous lisons encore ces dernières et nous n'y pouvons méconnaître trois principaux moments dramatiques et comme trois actes : d'abord la corruption d'un jeune Athénien parles enseignements d'un sophiste auquel le confie la tendresse aveugle de son père ; puis les effets de ces funestes leçons éclatant au sein de la famille ; enfin la vengeance du père, trop tard éclairé sur les dangers de l'éducation nouvelle. Au reste, les Nuées n'eurent jamais dans

* Les Grenpuilles, v, 14i3,

Athènes qu'un succès médiocre. Si éloigné qu'un tel drame soit encore de nos habitudes et de nos goûts, apparemment il était trop raisonnable pour captiver l'auditoire ingénieux et mobile qui remplissait le théâtre de Bacchus. Le vrai triomphe d'Aristophane est dans la bouffonnerie fantastique, dans l'ironie d'un trait rapide et sanglant/ dans l'allusion imprévue et subtile à quelque fait ou à quelque parole célèbre. Une strophe d'amphigouri dithyrambique, prononcée par le poète Cinésias, * qui disparait ensuite de la scène ; un vers d'Euripide, travesti par le plus léger changement de mot, qui le fait passer du pathétique au ridicule ; ^ une situation tragique, dont le souvenir était alors familier à tout le monde, parodiée en vers indécents et grotesques ; la perpétuelle diversité de l'émotion et de l'intérêt, le contraste du sérieux et de la folie ; voilà ce qui séduisait, entraînait les auditeurs d'Aristophane. Aujourd'hui tant d'obscurités nous fatiguent, tant d'inégalités nous offusquent. Il faut nous réjjéter à jttous-inêm^^ que, dans une représentation comique à Athènes, pas un mot, pas

* Voyez la Paix, v. 700. Il y est parlé d'une prétendue invasion des Lacédémoniens dans TAttique (ôô' oî Acéxcjvs; héêa^ov) qui n'est probablement que la représentation des A«xQaveç, comédie de Platon, selon Tingénieuse conjecture exposée par M. Cobet, Observationes criticae in Platonis comici reliquias (Amsterdam, 1840), p. 87.

« Dans les Oiseaux, v. 1373-1409.

* Voyez le scholiaste sur les Acharniens, v. 119,

LES AUDITEURS d'aRISTOPHANE 57

un geste n'était perdu pour les assistants ; qu'Homère, avec ses grands disciples, Eschyle, Sophocle et Euripide, était, depuis récole,rinstructionetle charme des Athéniens; que cette vieille mythologie figurait encore en statues, en bas-reliefs, en peintures, dans tous les temples, sur tous les murs de la ville. Il faut nous répéter aussi que l'auditoire d'un théâtre antique n'était pas, comme chez nous, un auditoire choisi, épuré à la porte par un caissier et un contrôleur de billets. Tous les citoyens y avaient leur place, sans distinction, et chacun y venait chercher le plaisir, qui s'accommodait à sa grossièreté ou à sa politesse, ^ Quand on a bien voulu refaire ainsi, par un effort de souvenir et d'imagination, la société même où parut la comédie d'Aristophane, on reconnaît dans cette forme delà satire et de la critique littéraire une production qui, malgré ses défauts, n'a jamais eu depuis et n'aura peut-être jamais d'égale pour la grandeur et l'originalité.

Mais puisque nous avons le bonheur de posséder dans la pièce des Grenouilles l'exemple le plus com-

^ De là vient qu'on a pu appliquer à Aristophane avec une certaine justesse le célèbre jugement de La Bruyère sur Rabelais : u . . . C'est un monstrueux assemblage d'une morale fine et ingénieuse et d'une sale corruption : où il est mauvais, il passe bien loin au delà du pire, c'est le charme de la canaille : où il est bon, il va jusques à l'exquis et à l'excellent, il peut être le mets des plus délicats. » Cf. Aristote, Politique, VIII, 7.

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plet du procédé littéraire d'Aristophane, il convient peut-être d'en extraire ici quelques pages qui le fassent mieux apprécier du lecteur : quoiqu'il existe de cette comédie plusieurs traductions diversement heureuses en notre langue, j'en donnerai ici une traduction nouvelle. En plus d'un endroit, la scène qu'on va lire a grand besoin de notes explicatives pour lesquelles il me suffira de renvoyer aux commentateurs de profession, aux traducteurs en prose, tels que M. Artaud et M. Poyard, et aux traducteurs en vers comme M. Fallex. Il ne peut entrer dans le dessein de ce livre de m'arrêter au détail d'un commentaire. Je voudrais seulement donner ici une expression fidèle, s'il est possible, du talent merveilleux d'Aristophane en ses meilleures pages de critique littéraire.

Qu'on se rappelle seulement que la scène se passe aux enfers sous la présidence de Dionysos ou Bacchus, le dieu des fêtes dramatiques.

Le chœur. — Sans doute le poète à la grande voix va sentir au fond de son cœur une colère terrible, quand il verra le poète babillard aiguiser ses dents (pour la bataille); alors une terrible rage fera rouler ses yeux. Et ce seront luttes éclatantes de discours empanachés, éblouissants tours de roue et fine limaille de poésie, quand l'athlète repoussera les mots à haute monture Forgés par un puissant génie. Et Tun hérissant le poil épais et rude de Taigrette qui flotte sur son cou, fronçant de terrible sourcils, va lancer avec éclat des mots solidement martelés, qu'il arrachera

tout d'une pièce avec son souffle de géant. Puis l'autre, habile artisan de paroles, langue polie et souple à torturer les vers d'autrui, secouant le frein envieux qui gène ses mille tours, va déchirer et mettre en pièces l'œuvre d'une laborieuse poitrine.

Euripide. — Non je ne céderai pas le trône, cesse de m'exhorter; car je prétends être meilleur poète que lui.

Bacchus. — Eschyle, pourquoi le taire? car tu l'entends.

Euripide. — Il se donnera d'abord un air sombre, comme il aimait à faire (là haut) dans ses tragédies.

Bacchus. — Allons, mon ami, ne le prends pas de trop haut.

Euripide. — Je connais bien l'homme, et il y a longtemps que je l'observe, ce faiseur de sauvages, à la voix insolente, dont la bouche fut toujours sans frein, sans loi et sans mesure, infatigable bavard au langage fastueux.

Eschyle. — Est-ce possible, 6 fils de la déesse des guérets ? Est-ce bien toi qui parles, ô collecteur de caquetages, faiseur de mendiants, et rapetasseur de guenilles. Du moins tu ne le diras pas deux fois, ou...

Bacchus. — Tout beau î Eschyle, te voilà bien en colère, ne t'échauffe pas à ce point les entrailles.

Eschyle. — Non, je ne me tairai pas, avant d'avoir montré clairement quel droit il a d'être si fier, ce faiseur d'estropiés.

Bacchus. — Un agneau, esclaves, vite un agneau noir! car voici la tempête qui se déchaîne.

Eschyle. — Toi qui vas ramasser des complaintes Cretoises, et qui introduis dans l'art des mariages incestueux...

Bagchus. — Arrête un peu, honorable Eschyle ; et toi, malheureux Euripide, fuis au plus vite et sauvetoi de la grêle, si tu es sage, de peur que te frappant le chef d'une pierre capitale, il n'en fasse jaillir... le Telepkus. Et loi, Eschyle, calme ton courroux, et d'un cœur plus doux accepte le débat; il ne faut pas que les poètes s'injurient comme des boulangères ; mais toi tu fais tout de suite autant de bruit qu'un chêne qui s'enflamme.

Euripide. — Je suis prêt, quant à moi, et je ne recule pas, à mordre ou, s'il l'aime mieux, à être mordu le premier ; (je lui livre) les vers, les chœurs, les nerfs de mes tragédies, et, par Dieu, mon Pelée, et mon Eole, et mon Méléagre, et, pourquoi pas ? mon Télèphe aussi !

Bagchus. — Et toi, que feras-tu? parle, Eschyle.

Eschyle. — J'aimerais mieux ne pas avoir à disputer où nous sommes. Car la partie n'est pas égale enire nous,

Bacchus. — Pourquoi donc ?

Eschyle. — C'est que majppésie ji'est pas morte avec moi, tandis que la sienne est morte avec lui et qu'il a ses armes sous la main. Mais enfln, puisque tu le veux, je me résigne.

Bacchus. — Allons, qu'on apporte ici l'encens et le feu, pour qu'avant les plaidoyers, je demande aux muses de bien juger ce combat. Et vous, dites quelque chanson en leur honneur.

Le chœur. — 0 vous, les neuf chastes filles de Jupiter, Muses, qui de là haut voyez les subtils esprits de ces ingénieux forgeurs de sentences^, s'avancer au combat tout armés de finesses et d'arguments retors^ venez contempler la puissance de ces deux bouches habiles dans Tart du beau langage et de la menue

poésie ; car voilà la grande lutte du génie qui va enfln commencer.

Bacchus. — Et vous aussi, faites lous deux votre prière, avant de parler poésie.

Eschyle. — Dénaéter, ô toi qui as nourri mon âme, puissé-je être digne de tes mystères I

Bâcchus. -— Et toi aussi, voyons, mets de Tencens sur Tautel.

Euripide. — Volontiers, car autres sont les dieux à qui je m'adresse.

Bacchus. — Tu as des dieux à toi, de la nouvelle monnaie ?

Euripide. — Sans doute.

Bacchus. — Eh bien, allons, invoque tes dieux domestiques.

Euripide. — Ether, ma pâture, et vous, dieux des langues flexibles, des esprits délicats et des subtiles narines, puissé-je bien réfuter toutes les raisons que j'attaquerai.

Le CHCffiUR. — Certes nous sommes jaloux de savoir en quelle route vont s'engager les deux habiles jouteurs. Leur langue est irritée, leur âme ne manque pas d'audace ni leur esprit d'ardeur. On peut s'attendre que l'un dira de jolies choses. Wen jjmées, et que l'autre, arrachant de grands mots avec la souche etjaracine, tombera sur son rival et mettra en pièces maint tissu de fine poésie.

Bacchus. — Mais il faut parler, au plus vite ; et tâchez de nous dire de jolies choses, non pas des images, ni rien qui sente le commun des mortels.

Euripide. — Quant à ma personne et à mes vers, je n'en parlerai qu'à la lin ; je commence par mon rival et je veux montrer que c'était un vantard, un trompeur, et par quelles ruses il trompait ces pauvres

62 HISTOIRE DE Là CRITIQUE. CHAP. I, § IV

gens nourris à Técole de Phrynichus. D'abord il vous plantait là un personnage, Achille ou Niobé, dont on ne voyait pas la figure, vrais décors de tragédie, et qui ne soufflaient mot...

Bacghus. — C'est bien vrai.

Euripide. — Puis le chœur vous poussait quatre rondes de suite, et les autres restaient toigours muets.

Bacghus. — Pour moi, j'aimais leur silence, et ne m'y plaisais pas moins qu'au bavardage d'aiyourd'hui.

Euripide. — C'est que tu n'étais qu'un sot, je te le dis.

Bacghus. ^— Et je le crois volontiers. Mais enfin, que voulait cet homme ?

Euripide. — En vrai fanfaron, il voulait que le spectateur al lendit sur son banc que Niobé voulût bien dire quelque chose, et ainsi le drame allait son train (ou : Ton gagnait du temps).

Bacghus. — Oh! le coquin, comme il se jouait de moi ! Eh bien, (Eschyle,) pourquoi ces contorsions et ces grimaces ?

Euripide. — C'est que j*ai frappé juste. Puis après toutes ces balivernes, quand le drame était à moitié fini, il Iftchait une douzaine de grands mots, des mots refrognés et empanachés, de vrais monstres de mots, comme on n'en avait jamais vu.

Eschyle. — Hélas, malheur à moi !

Bacghus. — Silence, (Eschyle).

Euripide. — Et dans tout cela, rien qui se pût comprendre.

Bacghus. — Ne grince pas des dents.

Euripide. — C'étaient des Scamandres, des fossés, des aigles-griffoua sculptés en bronze sur des bou-

KSCHYLS ^ EUKIPUO; 63

cUers, et des mois à donner le vertige, des énigmes à n'y rien voir.

Bagchus, -^ Par les dieux, je to^ souviens que, durant une longue nuit sans sommeil, je cherchais quelle espèce d'oiseau ce peut ôtre que le Nond-coqcheval.

Eschyle. --< Mais c'est la figure peinte sur les vaisseaux, ignorant que tu es !

Bacchus. -— Je croyais^ moi» que c'était Ëryxis, fils de Philoxène.

Euripide. — Mais était-ce une raison pour mettre des coqs dans les tragédies ?

Eschyle. — Et toi, qu'y mettais-tu donc ? ennemi des dieux 1

Euripide. — Au moins je n'y mettais pas, comme tu fais, ni des coqs^ckevaux^ ni des cer/«-ioue«, tels qu'on les voit peints sur les tapis de Perse. J'ai reçu de tes mains la tragédie toute gonflée, toute boursoufflée de mots pesants ; je l'ai tout d'abord amaigrie et réduite à plus juste point» en l'astreignant au régime des petits mots, des promenades^ de la poirée blanche, dans une décoction bien clarifiée de fines bagatelles et de petits livres^ Puis, je l'ai nourrie de stances larmoyantes, avec un mélange de Géphisophon. Ensuite, je ne débitais pas, au hasard et en désor« dre, n'importe quelle sottise, mais, tout 4'abord, mon premier personnage racontait aux gens l'origine du drame,

Eschyle. -<* C'était, mieux sans doute que de raconter la tienne.

Euripide. — Puis, et dès le début, je ne laissais nulle part l'action languir. Chacun avait chez moi son tour de parole, et la femme, jeune ou vieille^ et Tes* clave Qonc^me la maître.

Eschyle. — El tu ne mérites pas de mourir pour tant d'audace?

Euripide. — Par Apollon, je faisais en cela comme un bon démocrate.

Bacchus. — Assez là-dessus, mon ami, le chemin où tu t'engages est dangereux pour toi.

Euripide. — Puis>f ai appris à tous ces f3;ens le secret du beau parler...

Eschyle. — Sans doute^ et que ne crevais-tu avant de leur donner tes leçons I

Euripide (continuant). — La manière d'appliquer des règles subtiles, de suivre un vers dans ses détours, de penser, de voir, de comprendre, de ruser, de faire Tamour, de machiner, de deviner le mal, de penser à tout.

Eschyle. — Sans doute (ou : et moi aussi).

Euripide. — Car je mettais en scène les choses de la vie domestique, les choses usuelles, journalières, oïl chacun, étant connaisseur,pouvait me juger et prendre mon talent en défaut. Je n'éclatais pas d'un ton fastueux, pour tourner la tête à nos auditeurs et pour les étourdir avec des Cycnm et des Memnom montés sur des chevaux garnis d'or et de sonnettes. C'est lui qui nous a donné les Phormisius, les Mégénètes de Magnésie, tout hérissés de barbe, de lances, de clairons, tout pleins d'un rire amer et superbe ; et moi je vous ai donné Clitophon et le beau Théramène.

Bacchus. — Théramène, oui, un habile homme et savant h tout métier ; s'il achoppait quelque part gt voyait de près le danger, il se tirait d'affaire, en disant : je suis de Chio, non de Céos.

Euripide. — Avec tout cela, je leur ai appris à penser sagement, j'ai fait entrer dans la tragédie le raisonnement et la réflexion, de façon que, mainte-

nanl, ils ont Tesprit et l'œil à toute chose, ils goijvernent mieux qu'autrefois leur ménage, et savent dire, comme gens attentifs : « Comment va ceci ? qu'est devenu cela ? qui m'a pris ceci ?»

Bacchus. — Par les dieux, en effet, un Athénien aujourd'hui, rentrant chez lui, crie après ses esclaves et demande : « Où est la marmite ? Qui m'a mangé la tête de cette mœnide ? Le plat de l'année dernière est dans l'autre monde. Où est l'ail d'hier ? Qui m'a rongé les olives ?» Autrefois, les sots se tenaient bouche ouverte, comme des Mammacythes et des Mélétides.

Le choeur. — « Brillant Achille, tu vois ce qu'il dit. » Eh bien, à ton tour que vas-tu répondre? Seulement que la colère ne t'emporte pas au-delà des oliviers, car l'attaque a été cruelle. Tâche donc, ô noble cœur, de répondre sans colère, serre les voiles et n'en livre aux vents que le bord, puis tu pousseras devant toi, toujours avec prudence, quand tu auras trouvé la brise douce et favorable. Allons, toi qui, le premier des Hellènes, connus Tart de dresser des grands mots et qui ennoblis les jeux du chœur tragique, lâche le flot avec confiance.

Eschyle. — Je suis furieux d'avoir à lutter contre un tel homme et mes entrailles s'indignent. Mais, pour qu'il ne croie pas m'avoir embarrassé, voyons, (Euripide), réponds-moi, qu'est-ce qui fait admirer le poète ?

Euripide. — C'est l'habileté, la sagesse des con- l seils, parce que le poète rend l^s citoyens meilleurs. \

Eschyle. — Eh bien, si tu n'as rien fait de cela, si au contraire, de bons et généreux qu'ils étaient, tu en as fait des coquins, qu'auras-tu mérité ?

Bacchus. — La mort, ne le lui demande pas.

Eschyle. — Considère quels hommes il a reçus de

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mes pains, des braves, hauts de quatre coudées, non pas des réfractaires, des flâneurs, des roués, comme ceux d'aujourd*hui, ni des brigands ; mais des gens qui ne respiraient que piques et lances, aigrettes et panaches, casques et cnémides, des cœurs sept fois cuirassés.

Euripide. — Voilà qui va mal ; avec tous ses casques il me brisera la tête.

Bacghus. — Et comment, toi^ les rendais-tu si braves ? Parle, Eschyle, montre donc un peu moins de morgue et de jactance.

Eschyle. — J'ai fait un drame tout plein de Mars.

Bacghus. — Lequel ?

Eschyle. — Les Sept contre Thèbes^ que Ton ne pouvait voir sans être ému d'une ardeur belliqueuse.

Bacchus. — Et voilà justement le mal. Tu as rendu les Thébains plus courageux à la guerre et pour cela lu devrais être battu.

Eschyle. — Vous n'aviez qu'à suivre cet exemple, vous avez préféré l'autre parti. J'ai encore mis au théâtre les Perses, une belle œuvre, s'il en fût, et je vous ai donné le goût de vaincre toujours vos ennemis.

Bacchus. — Il est vrai que je fus bien joyeux, quand on me parla du défunt Darius, et quand le / chœur, battant des mains, répéta iaui, iaui I

Eschyle. — Voilà ce que doit faire le poète. Considère un peu quels services, dès le vieux temps, rendit la poésie des hommes do cœur. Orphée nous a enseigné les initiations et l'horreur du sang ; Musée, les oracles et le secret de guérir les maladies ; Hésiode, les travaux de la terre, le temps des récoltes et du labourage ; enfin, le divin Homère, d'où lui,est venu tant d'honneur et de |;loire, sinon d'avoir appris aux guer-

riers le courage, le bel ordre et la belle tenue sojis les armeJT' ^^ '"

Bacchus. — C'est pourtant ce qu'il n'a su apprendre au maladroit Pantaclès. L'autre jour du moins, h la revue, n'a-t-il pas commencé par mettre son casque avant d'y attacher l'aigrette.

Eschyle. — 11 a fait bien d'autres élèves et parmi eux le brave Lamacbus. C'est sur de tels héros que mon âme a pris modèle pour créer ces généreux caractères, les Palrocles et les Teucers au cœur de lion, pour exciter le citoyen d'Athènes à se dresser à leur hauteur, quand résonnerait le clairon. Mais je n'ai pas imaginé des Phèdres courtisanes et des Sthéné-i bées ; je ne sais même si j'ai une seule fois peint unef femme amoureuse.

Euripide. — Mon Dieu, c'est que tu n'avais rien à faire avec Vénus.

Eschyle. — Et que Dieu m'en garde î mais chez loi et chez les tiens elle a fait long séjour, si bien que loimême, tu as eu ta part de ses coups.

Bacchus. — Cela n'est que trop vrai ; le mal que tu fdisais aux femmes d'autrui est retombé sur toi.

Euripide. — Mais, vilain personnage, quel mal font à l'État mes Slénébées ?

Eschyle. — C'est que plus d'une fois tes Bellérophons ont fait rougir l'honnête épouse d'un honnête citoyen et l'ont décidée à boire la cigtie.

Euripide. — Mais voyons, à propos de Phèdre, I n'est-ce pas la pure vérité que j'ai mise ea scène ?

Eschyle. — Sans doute, mais il appartient au ooète ^ £. . jf

de cacher les méchantes choses, de ne pas les pro- \ ^ \sj^^ duh»e et les mettre en scène. Car, ainsi que le maître | ^^'''v;^ enseigne aux enfants, ainsi le poète enseigne aux hommes. Nous ne devons dire que ce qui est bon à dire.

Euripide. — Ainsi, quand tu nous débites des mois de la taille du Lycabette ou du Parnasse, c'est là ce que tu appelles dire de bonnes choses, comme s'il ne fallait pas parler le style de tout le monde.

Eschyle. — Mais, misérable, il faut bien que les grandes pensées, que les grandes idées enfantent des mots à leur taille. D'ailleurs, il est naturel que les demi-dieux parlent un plus grand style que nous,puisqu'ils ont un plus beau costume. J'avais bien arrangé tout cela, et toi tu l'as gâté.

Euripide. — Et comment ?

Eschyle. — D'abord, en couvrant tes princes de haillons, pour les faire prendre en pitié par les hommes.

Euripide. — Le grand mal, s'il te plaît? Eschyle. — C'est que maintenant le riche ne veut plus équiper de vaisseaux pour l'État : il prend de vieux habits et se met à pleurer misère.

Bacchus. — Oui, par Déméter, quand il a sous ses haillons une tunique de fine laine. Et après vous avoir trompés par ses mensonges, il reparaît bientôt à Tétai des poissonniers.

Eschyle. — Et puis lu leur a appris à raffiner sur le beau style et le beau raisonnement ; c'est ainsi que tu as vidé les palestres, énervé une jeunesse bavarde, etapprisaux matelots d'élite à résister à leurs chefs. Du temps que j'étais là-haut, ces gens-là ne savaient que demander le biscuit et chanter la manœuvre.

Bacchus. — Par Apollon, ils savaient bien aussi péter à la bouche du rameur de l'autre étage, et conchier leur voisin de table, et descendre à terre pour quelque mauvais coup. Ce ne sont aujourd'hui que fainéants répondeurs^ incapables d'aller à droite ou à gauche^

Eschyle. — Do quels maux n'est-il pas cause ? n'at-il pas mis sur la scène des entremetteuses, des femmes qui accouchent dans les temples, ou qui font l'amour avec leurs frères, ou qui disent « que vivre n'est pas vivre ? » Et voilà comment notre ville s'est remplie de scribes, de bouffons et de singes baladins, qui passent leur temps à tromper le peuple ; comment, aujourd'hui, faute d'exercice, pas un homme n'est capable de porter de flambeau.

Et la scène continue avec le même mélange de fines plaisanteries, de bouffonneries quelquefois grossières, d'allusions souvent obscures ; mais de cette variété se dégagent maintes leçons de goût et de morale sur le véritable rôle du poète dramatique, sur le rôle qu'il doit garder dans un État bien policé, sur les secrets de son art, sur ses droits à la confiance du peuple, quand il la mérite par le respect de lui-même et de. ses devoirs. A-ton jamais renfermé dans une poétique du drame plus de préceptes essentiels, plus de vérités utiles ?

§ 5. De la critique dans les comédies après Aristophane.

L'intérêt dominant du théâtre d'Aristophane ne doit pas nous faire oublier les poètes contemporains, mêlés, non sans gloire, aux mêmes luttes : par exemple, Platon, le rival quelquefois heureux du grand comique, avec lequel il échangea plus d'un trait de malice ; ' Callias, l'auteur de la Tragédie des

^ Voyez surtout les Observations de M. Cobet citées plus haut.

Leitfes, composition bizarre où la grammaire et la métrique étaient mises en action et où le chœur était formé peut-être des vingt-quatre lettres do Talphabet, comme on avait vu dans VAmphiaraûSy drame satyriquede Sophocle, unpersonnage danser ce qui s'appellerait aujourd'hui le ôa//e< des lettres, * Un fragment de la pièce de Callias, cité par Athénée (KÙG) yocp, G) yuvaï'^eç, etc.), semble nous montrer l'Alphabet, personnage féminin en grec, rpajx- (AaTtxY) enfantant les deux dernières lettres le V et rû qui complètent l'alphabet ionien. Peut-être ce passage n'a-t-il pas été compris suffisamment jusqu'ici. Qui sait d'ailleurs si les vingt-quatre lettres étaient déjà en usage au temps où Callias publiait sa rpajxjjLaTiîty) TpaytpS^x ? Mais on peut croire que le sujet de cette pièce n'était pas étranger aux innovations consacrées plus tard en 403 pour l'orthographe des acles publics sous Tarchontatd'Euclide, innovations qui purent être accueillies d*abord par la satire. C'est ce qui arriva aussi pour les premiers essais de la grammaire, comme on le voit par les Nuées d'Aristophane.

Mais il importe plus encore de suivre, à travers les transformations de la comédie, cette veine de satire littéraire. Le grammairien Antiochus d'Alexandrie avait écrit un ouvrage « sur les

* Boeckh, Princip. trag. graec, etc. p. 86, 138*, Welcker, dans le Rheinisches Muséum, 1833, t. I, p. 137 ; G. F. Hermann, Quœstiones OEdipodeae, p. ?6.

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