‹ Essai sur l'histoire de la critique chez les grecsChapitre 23 sur 180 · LA PHILOSOPHIE SUR LA SCÈNE COMIQUE · texte numérisé non relu

LA PHILOSOPHIE SUR LA SCÈNE COMIQUE

passé, histoire du présent, catastrophe, entrée en

matière. Si quelque Chrêmes ou quelque Phidon

manque de mémoire, il est sifflé. Les Teucer et

les Pelée peuvent prendre de ces licences. »

Mais voici une tirade du poète Simylus, qui

prouve que sur la scène on discutait quelquefois,

comme dans les écoles, des questions de pure

philosophie avec la précision et la simplicité du

style philosophique. La thèse est celle que posait

déjà Démocrite, et qu'Horace résume en des vers

devenus célèbres :

Natura fieret laudabile carmen, an arte, Qusesitum est. Ego nec studium sine divite vena, Nec rude quid prosit video ingenium : alterius sic Altéra poscit opem res et conjurât amice. *

« La nature seule, sans art, ne saurait suffire | J pour aucune chose en cette vie ; Tart non plus, si la nature ne s'y joint. Lorsque tous deux sont réunis, il faut encore d'autres ressources : il faut l'amour, l'exercice, l'occasion, le temps favorable, "Icws^c^v 'VaJu^ un juge capable de saisir rapidement ce que dit )0u. '\juS^e(Jtjjv [le poète]. ^ Chacune de ces conditions qui nous' /^C4..tv\uvv^ ^ \

» Art poétique, V. 408. ^^'^^^S X^^^

3 Le grec porte : j-j; 5 \^^j \^

Le sens que je donne au verbe o-uvapTraÇw se retrouve dans ** ^ •*• T ^ Sophocle, Ajax, v. 16, et dans Aristophane, Nuées, v. 775 ; • j- i v \.t>e.v.4?iXev cf. ibid., 490. Au reste, A. Meineke n'a transcrit ce fragment ' que dans la préface de son Historia critica et dans les Addenda de sa seconde édition, des fragments. Il en suspecte Tauthen-

manque, nous éloigne d'autant du but proposé. Naturel, volonté, soins, esprit d'ordre : voilà co qui forme les sages et les honnêtes gens. * L'âge n'y fait rien, sinon que déjeunes gens nous devenous vieillards. »

Apparemment, le personnage qui prononçait cette singulière tirade voulait persuader à son interlocuteur que c'est l'art et la nature, non pas le nombre des années, qui font les poètes. Les vers de Simylus sont secs et parfois obscurs ; leur seul intérêt est de témoigner que les disputes purement techniques pouvaient trouver place dans une comédie. Les vers suivants prouvent en oulre que la philosophie de l'art, en paraissant sur la scène, y prenait quelquefois un tour élégant et ingénieux :

« Mon ami, disait un personnage de Timoclès, dans Les femmes aux fêtes de Bacchus^ ^ écoute et juge si je vais te parler raison. L'homme est un être né pour souffrir, et la vie porte avec soi beaucoup de douleurs ; il a donc fallu trouver quelque ^iremède à nos soucis. Eh bien, notre âme, oubliant /ses propres peines pour compatir aux malheurs ( d'autrui, rapporte de là (du théâtre) instruction et plaisir à la fois. Vois d'abord, je te prie, les tra-

ticité. et il n'a pas résolu certaines difficultés de texte que j'aurais voulu mieux éclaircir pour assurer ma traduction.

» Soyoùç zàyaôoûç. Peut-être faut-il traduire : t les sages et les bons poètes, »

enfant, Niobé le consolera. Celui-là traîne la • ù/*" ^

jambe, on lui montre Pliiloctèle. Un vieillard i^ , ,>"\

TIMOCXÈS. — PmLOSOPHlE DE l'aRT 75

gédiens ; combien leur art est ulile ! Le pauvre, en

apprenant que Télèphe fut plus misérable encore

que lui, supporte plus doucement sa pauvreté. Le j^

maniaque réfléchit en voyant les fureurs d'Alc- kj^t^

méon. Tel autre a les yeux faibles, mais les fils \/V j^

de Phinée sont aveugles. Celui-ci a perdu un'vi\,C

malheureux se reconnaît dans Œnée. Chacun ' o^^ enfin, voyant son prochain plus accablé de maux i qu'il ne Test lui-même, d^)nr^, mpins ses propres infortunes. »

Ces aimables moralistes n'étaient pas indignes de donner leur avis dans les débats philosophiques de leur temps, comme ils faisaient dans les débats littéraires, et c'est une liberté dont ils usent largement. Comme chez Aristophane, la critique, chez les poètes de cet âge, défigure souvent les idées auxquelles elle s'attaque, pour les rendre plus ridicules ; souvent aussi elle ajoute d'injurieuses personnalités au travestissement grotesque des doctrines. La vérité ressortait tant bien que mal de ces luttes ardentes où le poète songeait plus à frapper fort qu'à frapper juste, et Tintérêt dramatique s'augmentait par ce dédain même de certaines convenances, plus sévèrement respectées aujourd'hui sur notre scène. D'ailleurs, il faut bien le dire, à côté des vrais philosophes, la Grèce a connu de

bonne heure ces charlatans a Taustérilé trompeuse et ces honnêtes fanatiques qui, par leurs mensonges ou par leur folie, discréditent également la vraie sagesse. Ceux-là méritaient bien la colère des poètes comiques. Ne nous étonnons donc pas que, la politique se retirant peu à peu du drame, par suite de l'affaissement des mœurs et du changement des institutions, la parodie des philosophes y ait pris au contraire une grande place. Athènes perd chaque jour de sa prépondérance dans les affaires de la Grèce ; mais, grâce à Téclat de ses écoles, elle ne perd rien de l'autorité morale qu'elle exerce depuis si longtemps dans le monde. Le règne de ses penseurs survit à celui de ses généraux et de ses hommes d'État. Commencé avant la liberté, le mouvement des idées philosophiques se prolonge au sein des cités grecques jusque sous la domination de la Macédoine et des Romains. Quand les luttes de Tagora s'apaisent ou s'amoindrissent, celles de Técole deviennent à Athènes un des plus grands intérêts de la vie. Il est naturel que la comédie aussi s'en préoccupe davantage ; par ce côté encore, elle continue à présenter un fidèle reflet des mœurs et des passions du temps.

« Croirons-nous, par les dieux, dit un des poètes de la Comédie Moyenne, Aristophon, que les Pythagoriciens d'autrefois portaient pour leur plaisir des manteaux vieux et sales? Il n'en est

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